25 ans plus tard

Ouverture libre

   Forum

Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

25 ans plus tard

• Un quart de siècle depuis l’attaque du 11 septembre 2001 (9/11), le monde a changé totalement, et avec lui la vitesse du temps et les conditions des événements. • Aujourd’hui, la communication domine tout, comme si elle avait pris définitivement le pouvoir lors de cette attaque. • Les fougueurs et subtils “créateurs de l’histoire” de Washington se retrouvent avec une coquille vide et des ouragans qu’ils ne voient pas venir et auxquels ils ne comprennent rien. • L’histoire nous a abandonnés pour nous laisser, seuls, face à la métahistoire..

_________________________


Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de ‘Russia in Global Affairs’ et président du ‘Presidium of the Council on Foreign and Defense Policy’ fait un article de fond important pour le 25ème anniversaire de l’attaque du 11 septembre 2001, — un quart de siècle, le premier quart du XXIème siècle.

L’introduction de son texte, qui donne une vision générale de l’attaque et de ses conséquences, nous paraît assez juste d’un point de vue historique (et non métahistorique, cela viendra plus tard et plus vite que l’on ne pense). Elle rend bien compte des conditions et des effets de cette attaque sans aborder directement le centre d’une polémique (complot ou pas ?) que tous les analystes russes proches du pouvoir évitent en général, — même si elle le fait d’une certaine façon indirectement en s’interrogeant un peu plus loin sur les buts de ben Laden (version officielle, avec laquelle nous différons), — même si certaines thèses alternatives font de ben Laden, un acteur extérieur de la CIA.

Sur ce point de la fin de l’hégémonie US et de l’accélération du déclin de cette “hyper-puissance” des années 1990, l’analyse de Loukianov nous apparaît tout à fait fondée, au contraire des causes, des conditions et des conséquences de ces événements de rupture :

« Vingt-cinq ans représentent une période considérable dans une vie humaine, mais guère plus qu'un instant à l'échelle de l'histoire ; aussi tumultueux qu'ait été ce dernier quart de siècle, la portée du 11 septembre ne commence qu'aujourd'hui à apparaître pleinement.

» Avec le recul, et en faisant abstraction des émotions de l'époque, quelle a été la véritable signification de ces attentats pour le système international ?

» Avant tout, ils ont mis fin à une décennie d'hégémonie américaine quasi incontestée sur la scène mondiale.

» Cette portée était en partie symbolique : les assaillants ont frappé les deux centres les plus emblématiques de la puissance américaine — le World Trade Center incarnant sa puissance financière et le Pentagone, sa force militaire. L'ère de l'après-guerre froide, durant laquelle les États-Unis avaient fini par croire qu'aucune menace fondamentale ne pesait plus sur leur sécurité ou leurs intérêts, touchait à sa fin.

» Du point de vue de Washington, cette décennie avait débuté par la disparition quasi miraculeuse de son principal adversaire géopolitique, l'Union soviétique, pour s'achever sur la prise de conscience qu'un danger pouvait surgir soudainement de presque n'importe où.

» Le fait que la plupart des Américains ignoraient presque tout de leurs agresseurs n'a fait qu'amplifier le choc et contribuer au caractère impulsif de la riposte.

» À la “fin de l'histoire”, proclamée par Francis Fukuyama alors que la guerre froide touchait à sa fin, a succédé, à peine dix ans plus tard, un retour tumultueux et violent de l'histoire. »

Le reste du texte reprend une analyse assez politiquement correcte du point de vue russe, ne faisant aucune place aux facteurs psychologiques, aux caractères essentiellement autodestructeurs des USA, et essentiellement pour notre compte combien cet événement n’a pas “accéléré” un déclin qui n’était alors absolument pas évident à la plupart des analystes. 9/11 brise avec une violence inouïe une période d’hyperpuissance et d’hyper-exceptionnalisme construite sur un simulacre dissimulant la crise de l’américanisme déjà très profonde. 9/11 installe à son paroxysme durable une psychologie pathologique sous-jacente depuis les événements de Los Angeles du printemps 1992 et accélère la transformation du simulacre initial qui avait belle allure en une monstruosité incontrôlable qu’on pourrait identifier comme le “simulacre di Diable”.

Quelle que soit la réalité de 9/11 par rapport à toutes les interprétations, l’état d’esprit américaniste dans toute sa folie est parfaitement exposée par la fameuse apostrophe de Karl Rove, homme très important de l’équipe GW Bush (chef de la communication du président) au journaliste Ron Suskind, datant l’été 2002 et révélée par Suskind en octobre 2004 :

« Nous sommes un empire maintenant et quand nous agissons nous créons notre propre réalité. Et alors que vous étudierez cette réalité, — judicieusement, si vous voulez, — nous agirons de nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pourrez à nouveau étudier, et c’est ainsi que continuerons les choses. Nous sommes [les créateurs] de l’histoire... Et vous, vous tous, il ne vous restera qu’à étudier ce que nous avons [créé]. »

On ignore si l’équipe de GW Bush, dont Rove était l’un des piliers, a manigancé peu ou prou, ou laissé faire, ou rien vu venir de l’attaque du 11-septembre. On peut par contre affirmer, — pour prendre comme signe de l’état d’esprit de ce gang déguisé en “équipe” présidentielle la remarque que Rove, — qu’ils n’ont rien compris à leur propre pays, à la réalité métahistorique du monde et toute cette sorte de choses. Ce qui a suivi fut une chaîne d’agressions marquées de massacres et terminées en défaites, d’interventions illégales sans autre résultat que de réduire à néant les conditions structurelles des relations internationales, pour en arriver au chaos actuel de la GrandeCrise où les USA eux-mêmes sont atteints de plein fouet. C’est ce que développe Loukianov, avec mesure et retenue, et un souci louable de ne pas trop dépeindre l’état de la situation catastrophique du monde entraîné dans la déségrégation de l’Empire proclamé par les “créateurs de l’histoire”.

C’est vrai que, lorsqu’“ils agissent, ils créent l’histoire”. Il s’ensuit que l’histoire a déserté son rôle, sinon son existence, et laissé la place à la métahistoire à laquelle, en vérité, personne chez ces gens-là ne comprend rien.

dde.org

_________________________

 

 

9/11 et l’accélération du déclin

Vingt-cinq ans représentent une période considérable dans une vie humaine, mais guère plus qu'un instant à l'échelle de l'histoire ; aussi tumultueux qu'ait été ce dernier quart de siècle, la portée du 11 septembre ne commence qu'aujourd'hui à apparaître pleinement.

Avec le recul, et en faisant abstraction des émotions de l'époque, quelle a été la véritable signification de ces attentats pour le système international ?

Avant tout, ils ont mis fin à une décennie d'hégémonie américaine quasi incontestée sur la scène mondiale.

Cette portée était en partie symbolique : les assaillants ont frappé les deux centres les plus emblématiques de la puissance américaine — le World Trade Center incarnant sa puissance financière et le Pentagone, sa force militaire. L'ère de l'après-guerre froide, durant laquelle les États-Unis avaient fini par croire qu'aucune menace fondamentale ne pesait plus sur leur sécurité ou leurs intérêts, touchait à sa fin.

Du point de vue de Washington, cette décennie avait débuté par la disparition quasi miraculeuse de son principal adversaire géopolitique, l'Union soviétique, pour s'achever sur la prise de conscience qu'un danger pouvait surgir soudainement de presque n'importe où.

Le fait que la plupart des Américains ignoraient presque tout de leurs agresseurs n'a fait qu'amplifier le choc et contribuer au caractère impulsif de la riposte.

À la « fin de l'histoire », proclamée par Francis Fukuyama alors que la guerre froide touchait à sa fin, a succédé, à peine dix ans plus tard, un retour tumultueux et violent de l'histoire.

La réaction de Washington a déclenché une reconfiguration mondiale dont les conséquences sont aujourd'hui bien plus visibles. Impossible de savoir si Oussama ben Laden avait élaboré une stratégie ingénieuse à long terme pour saper la puissance américaine ; le résultat, en revanche, était manifeste : les États-Unis se sont engagés dans une voie qui a progressivement affaibli leur capacité à gérer les affaires internationales.

L'administration de George W. Bush, fortement imprégnée de la pensée néoconservatrice, a été prise au dépourvu par les attentats du 11 septembre ; sa réponse reposait donc sur deux postulats majeurs.

Le premier était que les menaces pesant sur l'Amérique pouvaient surgir de n'importe où — non seulement d'États hostiles, mais aussi de groupes non étatiques désormais capables d'infliger des dommages considérables ; il fallait donc affronter ces menaces là où elles apparaissaient, en s'appuyant principalement sur la puissance militaire écrasante dont disposaient les Etats-Unis.

La seconde hypothèse était d’ordre idéologique : selon la théorie libérale, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles ; par conséquent, plus le nombre de démocraties augmentait, plus les États-Unis gagnaient en sécurité.

C’est ainsi qu’est née une promotion de la démocratie à l’étranger de plus en plus affirmée, devenant parfois ouvertement agressive.

Les méthodes employées allaient des interventions militaires en Afghanistan et en Irak au soutien politique et financier aux mouvements démocratiques dans l’ex-Union soviétique, en passant par des pressions en faveur de réformes politiques libérales au Moyen-Orient ; la Libye est devenue, par la suite, un autre exemple d’intervention militaire occidentale aux conséquences bien plus vastes que celles initialement prévues.

Certains épisodes de cette période sont aujourd’hui en partie oubliés, comme lorsque Washington a vivement encouragé la tenue d’élections dans les territoires palestiniens, malgré les avertissements d’acteurs régionaux quant aux conséquences probables. Comme on pouvait s’y attendre, le Hamas a remporté les élections législatives palestiniennes de 2006, bouleversant radicalement le paysage politique palestinien.

Cette même confiance dans la transformation politique a marqué la réaction américaine au Printemps arabe, alors que les équilibres politiques en place au Moyen-Orient étaient renversés, souvent sans qu’aucune structure stable ne vienne les remplacer.

Les conséquences de l’invasion de l’Irak en 2003 furent encore plus considérables. Le renversement de Saddam Hussein a détruit un élément clé de l’équilibre régional établi au cours du XXe siècle et a libéré des forces extrêmement difficiles à contenir.

Les manœuvres militaires conjointes entre les États-Unis, la Corée du Sud et le Japon donnent un aperçu du véritable plan de Washington pour l’Asie.

Les États-Unis se sont retrouvés piégés dans ce que leurs propres responsables politiques finiraient par qualifier de « guerres sans fin » ; ces conflits ont contribué à la polarisation interne du pays, tandis que les tentatives d’exportation de la démocratie ont nui à l’image de la démocratie elle-même.

En Irak, cette situation a été aggravée par la conviction largement répandue que les intérêts stratégiques et économiques américains — notamment pétroliers — étaient indissociables de l’intervention.

Le bilan global fut marquant : guerres prolongées, déstabilisation du Moyen-Orient et essor des mouvements islamistes radicaux. Les instigateurs du 11 septembre auraient difficilement pu espérer mieux en planifiant leur attaque, d’autant que les relations entre l’Occident et une grande partie du monde musulman se sont également détériorées. L’évocation, au début, d’une « croisade » contre le terrorisme par le président Bush relevait probablement d’un choix de mots malheureux plutôt que d’une provocation délibérée ; toutefois, les mouvements islamistes s’en sont aussitôt emparés pour confirmer leur thèse selon laquelle l’hostilité occidentale à l’égard de la « guerre contre le terrorisme » a été conçue comme une campagne mondiale visant à protéger la sécurité nationale américaine, mais ses répercussions intérieures ont été profondes : la surveillance et le contrôle étatique se sont considérablement accrus, qu'il s'agisse des communications personnelles ou des transactions financières.

Bien que le terrorisme en ait été la justification initiale, de nouveaux motifs pour étendre ces mécanismes sont apparus au cours du quart de siècle suivant, à mesure que les technologies évoluaient et que les priorités politiques changeaient ; toutefois, la tendance générale vers une surveillance et un contrôle accrus a perduré.

Le vieux problème du « deux poids, deux mesures » n'a pas non plus disparu ; en effet, malgré les déclarations de tolérance zéro envers le terrorisme, la distinction bien connue entre le terroriste d'un camp et le combattant de la liberté d'un autre a subsisté. Cette ambiguïté devient particulièrement manifeste lorsque les intérêts des grandes puissances — qu'il s'agisse des États-Unis, de la Russie ou de la Chine — entrent en conflit.

Un quart de siècle après le 11 septembre, le monde ne ressemble guère à celui qui existait à la veille de ces événements ; pour autant, une grande partie de ce qui a suivi se serait sans doute produite de toute façon. Les systèmes internationaux évoluent sous l'effet de forces bien plus vastes qu'un événement isolé ; ainsi, l'ascension de la Chine, la réaffirmation des intérêts russes, les transformations technologiques et le déclin relatif de la prédominance économique occidentale ne sauraient être attribués aux seuls attentats de 2001.

Le 11 septembre a néanmoins marqué un tournant : ces attentats ont mis fin à l'extraordinaire parenthèse de l'après-guerre froide, durant laquelle la prédominance américaine semblait quasi incontestée ; plus encore, la réponse de Washington a accéléré les processus qui ont clos cette période.

L'éloignement de l'ordre unipolaire ne s'est pas fait du jour au lendemain : amorcé progressivement, le mouvement a pris de l'ampleur au gré des guerres, des crises et de l'émergence de pôles de puissance alternatifs, et il se poursuit aujourd'hui.

Il est difficile de dire ce qui lui succédera, car l'instauration d'un nouvel ordre international stable pourrait prendre de nombreuses années ; impossible, également, de savoir si ce système se révélera préférable à la confrontation bipolaire de la seconde moitié du XXe siècle ou à la brève période d'hégémonie américaine qui a suivi.

Une chose, toutefois, semble aujourd'hui plus claire qu'au lendemain du 11 septembre 2001 : ces attentats n'ont pas simplement interrompu l'ordre de l'après-guerre froide, ils en ont marqué le début de la fin.

Fiodor Loukianov