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Article : Notes sur la crise de la raison humaine (dde.crisis)

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Magnifique éclairage, bon anniversaire!

disciple égaré

  21/07/2010

Pour avoir lu l’article dans le DDE.CRISIS du 10 juillet, il me faut dire qu’il est tout à fait éclairant. Je livre ici quelques impressions à chaud, la première en forme de question. Pourquoi en effet dire que l’imposture de la civilisation actuelle doit nécessairement subir l’anathème du delenda est. Je ne récuse pas l’idée, mais voudrais qu’elle fût un peu expliquée. Est-ce un impératif de vérité? Il ne suffirait donc pas qu’elle implose d’elle-même, mais encore qu’elle patiente que l’on ait pris conscience du fait et que l’on réunisse notre courage pour s’en séparer? A quelque chose, donc, malheur est bon… J’y reviendrai.

Durant tout l’article, il n’apparait nulle part que le raisonnement mené s’inspire de l’intuition, je n’ose dire d’une certaine prière de l’auteur et non pas uniquement de sa simple raison humaine…

Le passage sur la raison humaine qui a usurpé son rang et, c’est mon ajout, nous a détourné de notre vrai vocation, est tout à fait fascinant. Fascinant développement aussi sur l’inversion entre raison humaine prétendant devenir maitresse du destin universel et cette structure anthropo-technique. Je comprends enfin un peu mieux l’intérêt de l’auteur pour les travaux de son interlocuteur des Dialogues sur ce site. Si je comprends bien, pour avoir accepté le pacte Faustien, la raison humaine en a perdu sa liberté et s’est mise au service d’un autre, plus ‘malin’...

Qu’il me soit permis de développer un point de vue théologique, car je suis très impressionné de la proximité de cette description générale avec des concepts religieux et notamment catholiques. Ainsi, selon l’auteur, la raison a-t-elle été piégé entre la Renaissance et les Lumières par sa vanité et, il le laisse entendre, par le Malin, puis elle s’est vue promettre de devenir Dieu, et en se dénaturant, elle a entrainé la civilisation des hommes sur une voie où Dieu n’a plus sa place. C’est proche me semble-t-il, de la démarche du Souverain Pontife actuel qui tente de réconcilier la raison avec la foi, et qui a sans doute mesuré le problème actuel de la séparation de ces deux facultés humaines, de raisonner et de poser un acte déraisonnable de foi.

Autre concept catholique, il me semble que l’Église tient que le péché, cette déviance de la volonté qui réponds à une tentation, alors même qu’il est pardonné dès confession sincère, produit sans doute son effet immédiatement dans la forme d’une tristesse, mais qu’il n’encoure l’entièreté de la peine qui lui ai lié qu’à la fin du monde, une fois connues toutes ses conséquences malheureuses. Ainsi le confiteor est-il suivi de la prière suivante: que Dieu nous fasse miséricorde, qu’il nous pardonne nos péchés et nous conduise à la vie éternelle; mais s’y ajoute une 2e formule: que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux nous donne l’indulgence, l’absolution et la rémission de nos péchés. L’indulgence étant la rémission de la peine temporelle… Indulgence qui ne peut intervenir qu’à la suite d’une humble confession, et ceci renvoie à mon premier point, pour soutenir l’auteur dans son affirmation qu’il convient de nommer le mal au plus vite, et de prononcer l’anathème.

Ce qui est vraiment diabolique, pour poursuivre une seconde encore dans cet axe de réflexion, c’est que le Malin n’aurait sans doute pas pu imaginer un impact aussi large de sa tentation initiale sans l’adhésion d’êtres humains oublieux de leur véritable maître. C’est l’imposture par rapport au sacré auquel se réfère l’auteur. Pour moi, j’en conclus qu’on ne dira jamais assez la folie de tout éloignement de la Loi, risque et danger qui n’est jamais totalement apprécié à son entière mesure.

Mais je reste sur ma faim quand à l’impossibilité pour l’auteur de faire le lien avec la foi. Ça ne l’intéresse pas, dit-il… Son intuition devrait lui souffler que devant le vide vertigineux qu’il décrit, il n’y a que la Foi ‘sur-rationnelle’, cette religion dans le sens de relier, dans ce qu’elle a de trinitaire et donc de relationnelle, qui offre un espoir de salut. Sans doute puis je le rejoindre dans son détour sur l’idée que la sacristie n’offre pas un refuge à l’impératif de penser à neuf. Mais on reste perplexe devant la conclusion: prise en compte loyale, ouverte, humble même, est-il écrit, de facteurs nouveaux essentiels? Lesquels, puisque dans la foulée il est question de sagesse antique… Allons allons, ce sont les Évangiles n’est-il pas vrai qui sont à la fois anciens et nouveaux à tout homme qui se met à leur suite…

Merci en tous cas du fond du cœur pour cet essai original et courageux, pour cette clarté et cette invitation à penser lucidement les tourments de notre époque.

Définitions

Tom Thomas

  12/08/2010

“La raison crée du déterminé à partir de l’indéterminé” (Kant, œuvres complètes, la Pléiade, tome 1, p.120). L’indéterminé n’en devient pas connu pour autant. Il est remplacé par un mot. L’ensemble des mots créés instaure une “connaissance”.
Pour Schopenhauer, continuateur de Kant, la connaissance est comparable au voile de maya (image issue du brahmanisme) jeté sur les objets pour les faire exister dans notre représentation, car il est impossible au sujet de pénétrer l’essence de l’objet (reconduction du mythe platonicien de la caverne. Le monde est représentation. En d’autres termes : chacun fait son cinéma.
Chez Jung, l’intuition fait partie des quatre fonctions qui permettent au sujet de s’adapter au monde, avec la sensation, la pensée et la sensibilité. Ces deux dernières sont des fonctions qualifiées de “rationnelles” car la pensée fonctionne sur la base “vrai/faux” et la sensibilité sur celle du” bon/mauvais”. Les individus, comme les aires culturelles, ont une fonction principale et deux auxiliaires (selon une gradation très subtile, complexe et fluctuante -voir le livre ‘Types psychologiques”). La fonction principale est celle qui occupe la conscience claire, très différenciée, son opposée est refoulée (indifférenciée). Si un individu est orienté “pensée”, la fonction refoulée dans l’inconscient serait la “sensibilité” (on ne peut se référer en même temps en effet à deux types de rationalités opposés) —Pour Jung, les Français sont orienté sensibilité, fonction très différenciée chez eux comme en témoigne leur littérature, tandis que les Allemands sont orientés “pensée” et la sensibilité chez eux revêt un caractère indifférencié, immergé dans l’inconscient. La sensation est souvent un auxiliaire, mais elle peut devenir une fonction principale chez des êtres d’exception (je pense à Van Gogh). Il y a aussi des êtres intuitifs (généralement les poètes) qui n’ont pas recours à la raison pour saisir “intuitivement” la vérité (par exemple le printemps par la vue d’un bourgeon).
La perception d’un système de civilisation ne peut qu’être intuitive, car la raison n’est pas en mesure de le modéliser en rendant compte de l’ensemble de ses interactions et des changements incessants qui l’animent en tant qu’entité vivante. En revanche, il existe sous forme de représentation (au sens où l’entend Schopenhauer) au sein de l’élite impériale dès lors qu’elle a décidé de penser le système global, c’est-à-dire d’être son cerveau. Les médias sont le lien entre ce “cerveau” et les “masses” et travaillent à les rendre conformes à l’image que ces élites s’en font.
Dernière remarque : chez Jung, il existe une orientation unilatérale de l’homme occidental consistant à privilégier la raison au détriment des trois autres fonctions. Les fonctions refoulées peuvent se venger en favorisant des “épidémies psychiques” comme le nazisme et tous les fascisme en général. La cause du déséquilibre psychique de l’“homme moderne” réside dans cet unilatéralisme. De même, Jung, très imprégné par ce qu’il appelle le “mythe chrétien” à travers la symbole christique, considère la Renaissance (qui annonce le règne unilatéral de la raison) comme l’avènement de la “Bête”.

Le serpent qui persiflait

laurent basnier

  22/08/2010

Merci - sincérement merci, de votre travail.

je lis beaucoup d’analyses sur notre temps, notre avenir, le pourquoi, le qui, le comment, les tendances etc - tout cela réfléchit en vase clos, autoréfenciellement. Je ne retrouve pas cette analyse, ce dépassement, cette hauteur que vous développez.

Je suis responsable (salarié) d’une entreprise comme on en recontre beaucoup, coincé entre telles et telles considérations, business plan, développement européen, plans sur la comete, envolée du chiffre d’affaires etc. Je sais bien la nécessaire analyse pragmatique de tous les jours, la raison qui tend vers la ratiocination les mauvais jours. Celle qui permet d’être un bon outil de ce monde.

mais je connais surtout la source de ce qui m’a permis d’être un bon outil, et de gagner ma vie , l’intuition, le vaste, l’arrêt de la raison vers une vérité que je perçois et que je ne dois pas forcement tenter de clarifier et qui donne une couleur aux événements, cela me guide depuis tant d’années. Elle me permet de réussir, paradoxalement, car la vision est floue, large, non directionnelle, humaine, vivante, largement supérieure à tout le reste et d’une manière utilitariste, un peu minable, je coupe cela en mots sages, ne débordant pas du cadre pour que la vision soit acceptée et digérée par chacun, je ne dois jamais dire que cela est flou, que moi même je n’ai pas d’idée totalement claires de demain. j’ai depuis longtemps quitté le cauchemar de la ligne droite que l’on me demande pourtant d’appliquer comme s’il existait !

accessoirement, les symboles que vous utilisez parfois recoupent des rêves que je fais et qui me restent étranges pendant des années et des années, eux également donnent une couleur aux choses, incomprehensibles à ma raison, ils teintent pour autant ma vie.

Ces rêves évoquent si souvent d’une manière ou d’une autre cette faible raison qui s’est retrouvée à la tête de l’humain que je suis mais qui est bien incapable de me protéger. Quand elle laisse sa place à plus grand, à moins dirigé, à ce qui respire par vaste espace de temps, alors la protection opère. Il faut avoir confiance par contre, car tout ce qui gravite hors cadre de la raison n’est pas toujours animé de gentillesse, la raison garde une utilité.

le constat d’être à un poste de petit pouvoir qui n’est qu’un simple rouage est très insatisfaisant. Que puis-je faire pour aider?  Mon intuition ne m’aide pas, je ne sais pas comment travailler avec elle sur ce sujet. je ne sais pas penser et surtout agir pour dépasser l’ensemble - la solution dépassant le cadre temporel de ma vie.

Mais je garde très profondemment ancré dans ma psychologie, d’une manière intuitive indéboulonable, dans le pouvoir du simple, qui par répétition domine la complexité.
Alors, je cherche et j’attends aussi car je ne décide de rien je le sais; aidé de mon super odorat intuition, j’attends la martingale, le simple qui nous sortira de cette machine infernale. Le chemin est si étroit. Cela ne sent pas bon. Les jours sombres sont là. La sagesse que je tente de développer n’éclaire que faiblement mes propres pas, je ne connais pas un moyen d’en faire un phare qui balise le chemin des bateaux pris dans la tempete destructrice.

Et pire que tout je ne crois que dans le vivant et pas en Dieu même si la prière fait partie de mes outils. C’est pas clair tout ça. Dieu est ma fonction de simplification, un grand courant qui dépasse un humain mais réuni tout ceux qui croient aux valeurs que ce dieu porte en lui. d’ou l’autorisation de beaucoups de dieux. Aussi ma prière aidera peut être à créer ce Dieu libérateur que j’attends. M’ouais, simple mais peu mieux faire. Ah , j’oubliais, l’intuition parle l’imagé, la poèsie, peut être l’art,  c’est son domaine, le coup du papillon qui bat des ailes à l’autre bout du monde, oui, oui,  c’est aussi elle !

A Mr Basnier

Bertrand Arnould

  24/08/2010

Belle ouverture sur vous même, Monsieur. C’est un des arts le plus difficile et un honneur d’en être un des récipiendaires. Bertrand Arnould

crise de la raison

Claude ANDRE

  26/08/2010

Selon Ph. Grasset, ou plus exactement tel qu’il apparaît dans sa démonstration, ‘pensées’ et ‘raison’ sont des entités vivantes ‘domesticables’ à merci. Selon moi, il n’en est rien ! Tout se passe en vase clos, dans le silence des circonvolutions méningées du cerveau, et personne, pas même JE, ne peut intervenir.

Je ne suis absolument pas responsable de mes pensées, elles naissent quand elles veulent et comme elles veulent - même la nuit dans mes rêves. Ce que j’en fais est autre chose ! Je ne suis pas responsable non plus de la raison qui découle de leur association en dehors de ma propre volonté ; en revanche ma responsabilité est engagée dès qu’il y a examen à l’état conscient des conséquences que j’en tire par les actes que je commets.

En aucun cas, pour moi, la pensée pure ne peut prévaloir sur l’association de plusieurs d’entre elles unies sous le titre de ‘raison’. La pensée est un élément de la raison, l’inverse n’est pas vrai ; c’est pourtant ce que semble prétendre PhG.

« Ainsi la perception individuelle de l’histoire échappe-t-elle au cadre d’une vie, manifestant dans la conscience nationale la nature immortelle de

Ni ANDO

  30/08/2010

La crise de la raison humaine est aussi celle du sens de l’histoire, c’est-à-dire cet inconfort devenu permanent de n’être plus que des “particules élémentaires” sans passé et sans avenir, réduites à une pure fonction utilitariste, par exemple celle de “consommer”, ou de “répondre à ses besoins”.

Le petit texte ci-dessous de Natalia Narotchnitskaïa est intéressant car la philosophe et historienne russe donne de la patrie un sens que l’on ne connaît plus sous nos latitudes, un sens qui lui ôte d’une certaine manière sa composante “nationaliste”. 

« Toute conscience qui a perdu le lien avec la terre et la tradition, toute conscience irréligieuse, fût-elle ultramarxiste ou ultralibérale, donne naissance à un rapport utilitaire et pragmatique à l’Etat. Dans cette situation, l’idée de Patrie dépérit, alors qu’elle a nourri la conscience nationale au fil des siècles qui ont révélé au monde l’existence de grandes puissances et de grandes cultures.

La conscience chrétienne, orthodoxe notamment, génère une toute autre conception de l’Etat-nation, à savoir un sentiment d’appartenance à une Patrie sacrée qui ne s’identifie pas à l’Etat, institution politique avec toutes ses imperfections et ses carences. Une telle perception naît tout d’abord au sein d’un peuple profondément religieux, conscient du caractère sacré de l’existence individuelle et de celle de l’Etat-nation. Cette perception se transmet ensuite de génération en génération.

La conscience nationale orthodoxe est issue de la perception de la continuité historique. Il s’agit du sentiment aigu de l’appartenance à une période ou un régime donnés, à l’histoire séculaire de la Patrie et aussi à son avenir, au-delà de sa propre histoire culturelle. Dans ce sentiment il y a un dépassement de l’orgueil, donc de la finalité et de la matérialité de l’existence individuelle. Ainsi la perception individuelle de l’histoire échappe-t-elle au cadre d’une vie, manifestant dans la conscience nationale la nature immortelle de l’âme.

C’est justement pour cette raison que les Russes, fervents croyants et orthodoxes dans l’âme, écrivent (et pensent) le mot « Patrie » avec une majuscule, ce qui provoque les sourires méprisants des libéraux.

Pour un croyant, la Patrie, c’est un don de Dieu. Les envols et les chutes inévitables de ce processus n’écarteront pas de la Patrie l’homme déçu par l’Etat. Jamais un tel homme ne pourra mépriser son pays ou tourner en dérision sa propre histoire.  Nombreux sont encore, grâce à Dieu, ceux qui prononcent avec émotion le mot « Patrie », même si le sens de cet émoi n’est pas compris de tout le monde. Ce sont les paroles de l’Epitre de Paul aux Ephisiens : « […] je fléchis les genoux devant le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, duquel tire son nom toute patrie dans les cieux et sur la terre » (Eph. 3, 14-5). La perception de la Patrie est donc une dérivée de la perception du Père céleste.

Les traductions de ce verset dans les langues européennes donnent à « patrie » le terme de « terre ». Voilà pourquoi, les princes russes, bien avant que ne se constitue un Etat panrusse et, à plus forte raison une nation russe, ne prêtaient pas serment sur leurs trônes princiers, mais sur la terre russe ! Dans cet espace émotionnel, la Patrie est une notion métaphysique, qui ne signifie pas un Etat concret sacralisé avec ses institutions. Mais les libéraux et les « citoyens du monde » ultrarouges assimilent la patrie « ce pays barbare » au « maudit régime capitaliste ». Ne soyons pas étonnés, car, pour les premiers, « la patrie est là où il fait bon vivre » et pour les seconds, les « prolétaires n’ont pas de patrie « hormis le socialisme.

Natalia Narotchnitskaïa. « Que reste-t-il de notre victoire ? ». Ed. des Syrtes. 2008.

(l’auteur utilise le terme « libéral » exclusivement au sens philosophique pour désigner un « partisan de l’autonomie absolue de l’individu, d’une orientation pro-occidentale de la Russie, un négateur de l’histoire russe »).