Xi sort prudemment de ses gonds

Bloc-Notes

   Forum

Il y a 2 commentaires associés à cet article. Vous pouvez les consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

 3095

Xi sort prudemment de ses gonds

Le visage toujours impassible et profondément chinois, le président Xi a choisi, à la réunion de l’APEC en Papouasie-Nouvelle Guinée, de riposter avec dureté et sans mâcher ses mots si l’on a à l’esprit la proverbiale prudence chinoise, aux attaques et aux pressions constantes des États-Unis. Son évocation de la Deuxième Guerre mondiale sur son front du Pacifique, notamment, est caractéristique. Il a fait ce discours devant Mike Pence, le vice-président des USA, qui tient dans l’administration Trump le rôle de porte-voix de la mise en accusation de la Chine, voire de la menace de guerre contre ce pays.

Le résultat est sans précédent : une réunion de l’APEC (Asia Pacific Economic Co-operation), annuelle depuis 25 ans, se termine sans communiqué commun à cause d’une mésentente entre les États-Unis et la Chine. (Le désaccord sur l’Organisation Mondiale du Commerce [OMC], de savoir si la Chine respecte effectivement ou non les règles de l’OMC, – oui du point de vue chinois, non du moins de vue US.)

Voyons dans un rapport de la réunion de l’APEC le passage sur l’intervention de Xi (sur WSWS.orgce 19 novembre) :

« Dans son discours de samedi, le président chinois Xi Jinping a mis en garde contre les conséquences catastrophiques de l'aggravation rapide des tensions avec les États-Unis et des dangers de guerre. “L’humanité a de nouveau atteint la croisée des chemins”, a-t-il déclaré. “Quelle direction devrions-nous choisir? Coopération ou confrontation? Ouverture ou fermeture des portes?” Faisant référence au conflit entre les États-Unis et le Japon, Xi a déclaré que les batailles sanglantes de la guerre du Pacifique dans les années 1940 “ont plongé l'humanité dans une calamité non loin de là où nous nous trouvons.” Pour éviter que se renouvelle cette tragédie, il faut que la communauté internationale soutienne la globalisation et “abandonne les attitudes d’arrogance et les préjugés” – une référence à peine voilée aux États-Unis.

» “L'unilatéralisme et le protectionnisme ne résoudront pas les problèmes mais introduiront une grande incertitude dans l'économie mondiale”, a déclaré Xi. “L’histoire a montré que la confrontation, qu’il s’agisse d'une guerre froide, d’une guerre réelle ou d’une guerre commerciale, ne suscite aucun gagnant.” »

Et pour suivre, toujours du même texte, sur la “réponse” de Pence qui est tout simplement une ignorance complète de l’avertissement du président chinois. Les USA de Trump suivent leur seule logique sans s’inquiéter de ses effets, – America First, évidemment, et cela passe selon les conceptions américanistes (trumpistes ?) par l’élimination pure et simple du concurrent chinois. (« Le vice-président américain Pence a toutefois ignoré l’appel de Xi et a lancé un assaut frontal contre la Chine et son influence croissante dans la région Asie-Pacifique. »)

Les USA attaquent la Chine dans ses principales initiatives, d’une façon à la fois provocatrice et complètement déstructurante, d’une façon qui implique pour les Chinois, s’ils acceptent le diktat-USA, un “asservissement économique aux USA”. La chose a été renouvelée à la réunion de l’APEC, avec en arrière-plan diverses allusions à la puissance militaire US et à sa capacité de pression sur la Chine. Les affirmations et les propositions de Pence sont totalement faussaires, sans le moindre intérêt pour la réalité dont on sait qu’elle n’existe plus, particulièrement pour eux (les USA) ; c’est American-narrative-First, et même First-and-Only...

« L’une des principales revendications des États-Unis est la fin du programme “Made in China 2025” de Beijing, programme axé sur le développement des technologies de pointe, qui remettrait en question la domination technologique américaine dans divers domaines économiques et stratégiques. Les accusations non fondées de “vol” chinois de propriété intellectuelle invoquées par Washington justifient le renforcement des restrictions imposées à la coopération chinoise en matière d’investissement, de commerce et de recherche. Pour que la Chine “change ses habitudes”, il faudrait accepter l'asservissement économique aux États-Unis.

» Pence a également ouvertement contesté l’initiative “Belt and Road” de la Chine, qui a fait l’objet de plus en plus de critiques de la part de la presse américaine et internationale pour la mise en place de “pièges de la dette” pour les pays acceptant des prêts d’infrastructure chinois. Sans nommer directement la Chine, Pence a déclaré: “Les conditions de ces prêts sont souvent au mieux vagues, les projets qu’elles soutiennent sont souvent non viables… trop souvent, elles sont soumises à des conditions.” Pence a ensuite vanté les projets d’infrastructure de l’administration Trump pour la région Asie-Pacifique: “Sachez que les États-Unis offrent une meilleure option. Nous ne noyons pas nos partenaires dans une mer de dettes, nous ne contraignons pas ni ne compromettons votre indépendance… Nous n’imposons pas de conditions de sécurité contraignantes ni de voies d’échange à sens unique.”

» Les commentaires de Pence sont absurdes. Pendant des décennies, les États-Unis et leurs alliés ont exploité diverses formes d'assistance économique, soit directement par l'intermédiaire de leurs propres agences, soit indirectement par le biais d'organismes tels que le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, pour obliger les pays à accepter les exigences économiques et stratégiques des États-Unis. Ce qui préoccupe les États-Unis, c’est la capacité de la Chine à fournir de l’aide et des prêts à faible taux d’intérêt parce que cela compromet la capacité de Washington à imposer ses exigences. »

Il y aura encore une rencontre Trump-Xi en marge du G-20 à la fin de ce mois, mais les concessions qu’ont envisagées les Chinois ont d’avance été qualifiées d’“inacceptables” par Trump. Effectivement, si l’on s’en tient aux déclarations de Pence, il s’agit purement et simplement de la liquidations des ambitions économiques de la Chine sous la forme d’une complète déstructuration de ses principaux projets technologiques et commerciaux.

Au G-20, il y aura également une rencontre en marge, entre Poutine et Trump. Ces deux rencontres qui se situent dans un climat d’une extraordinaire fébrilité, alors que “le monde glisse dans le chaos” selon un des constats a contrariode Macron (l’Europe selon-Macron étant censée empêcher cette glissade), devraient éclairer les deux présidents (Xi et Poutine) sur la course qu’entendent suivre les USA. Si l’éclairage est négatif dans ce climat d’extrême tension où les événements évoluent à une rapidité stupéfiante, il est possible que l’on observe une accélération brutale des conditions de mise en place d’une véritable alliance militaire telle qu’évoquée depuis plusieurs mois, entre la Chine et la Russie, impliquant des engagements de l’une avec l’autre en cas d’agression des États-Unis (chose qui n’est plus du tout une hypothèse spéculative).

En Chine même, un débat est en cours sur la stratégie suivie dans la guerre commerciale avec les USA. Il existe l’une ou l’autre voix discordante, y compris en Chine et d’un réel poids, pour estimer que la Chine riposte trop durement aux USA pour espérer parvenir à un compromis. C’est une vision d’économiste et de partisan de la globalisation et d’une régulation volontaire des échanges commerciaux, qui suppose que les USA jouent ce même jeu et que Trump y est partie prenante. D’autres, au contraire (voir Eric Zuesse), estiment que la partie en cours est d’ores et déjà hors de contrôle, que les USA (“l’aristocratie washingtonienne”) sont engagés sur la voie de la recherche de la restauration d’une hégémonie globale à tout prix qui ne peut se conclure que par un conflit si une résistance passant par une attaque déstructurante urgente contre ses instruments de domination (notamment le dollar et son appareil financier, et l’OTAN) n’est pas développée. Pour ce qui nous concerne ici, l’idée d’une alliance militaire Chine-Russie, et celle d’un durcissement constant de la Chine dans la guerre commerciale font partie des mesures extrêmes nécessaires pour aller dans ce sens, c’est-à-dire une “stratégie du pire” face au bellicisme US.

La question la plus intrigante est celle de la position de Trump. Dans sa stratégie de guerre commerciale qui correspond bien à son tempérament, Trump fait le lit des bellicistes extrêmes qui dominent l’appareil du système de l’américanisme à un point où l’on peut se demander s’il n’en est pas lui-même un. Manifestement, Pence est un de ces bellicistes et son discours est continuellement extrémiste et menaçant (on l’avait vu auparavant durant la crise coréenne). Est-il là en mission pour Trump ou bien Trump le laisse-t-il parler pour se dédouaner auprès des bellicistes sans s’impliquer lui-même ?(On constate régulièrement que la parole de Trump sur la Chine est changeante, rarement aussi extrême que celle de Pence, parfois très accommodante.)

En un sens, la situation est si extrême et tendue qu’on pourrait envisager que l’argument pour un durcissement anti-US va devenir à très court terme, si la situation continue à se dégrader, à peu près indiscutable compte tenu de la puissance des bellicistes à Washington. Il présente en effet la seule possibilité de découvrir la vraie position de Trump, et éventuellement son opposition aux bellicistes, par les tensions internes qu’il imposerait à Washington D.C. (où l’on trouve également “D.C.-la-folle”, autre élément de perturbation). Si, par contre, Trump se révèle être un belliciste, on ne perd rien du tout à le savoir le plus vite possible.

Dans la situation actuelle, il est évident qu’il y a un argument très intéressant, et de plus en plus impératif, dans l’acte de faire monter la tension avec Washington en espérant y accentuer le désordre interne où l’affectivisme (la haine et la rage autour de Trump, des trumpistes et des antitrumpistes, etc.) peut parfaitement interférer sur les intérêts du système de l’américanisme aux abois, et donc sur les entreprises des bellicistes, eux-mêmes développant leur propre affectivisme. Pour autant, on conviendra aisément que la manœuvre est aussi difficile à ordonner qu’à effectuer, qu’il faut un caractère de fer et une psychologie à mesure tant l’enjeu est élevé et les tensions à leur paroxysme.