Un ex-président pour toutes les tempêtes

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Un ex-président pour toutes les tempêtes

Tout bien considéré, on finirait par se demander si, dans les pays du bloc BAO et parmi eux au cœur même de l’Empire-washingtonien, l’homme politique le plus utile et le plus efficace, mais aussi le plus subtil et le plus tolérant, ne serait pas l’ancien président des États-Unis Jimmy Carter. Il est vieux (tout de même 91 ans) mais il garde bon pied bon œil et paraît infatigable. Intellectuellement, il reste vif et d’excellent jugement, d’une sincérité et d’une justesse inhabituelles ; politiquement, il joue toujours un rôle d’intermédiaire entre des parties en apparence irréconciliables avec un brio qu’on ne trouve plus guère dans les hautes sphères de la politique du monde occidental-BAO. Il a publié le 23 octobre un très intéressant article dans le New York Times, sur la question de la crise syrienne.

Carter révèle dans cet article qu’il a été ces dernières années, certainement depuis 2011-2012, le principal trait d’union entre Washington et Bachar al-Assad ; en effet, malgré qu’officiellement l’on se déteste et on s’ignore jusqu’à ce que mort s’ensuive, – dans tous les cas, dans le sens des vertueuses démocraties vers le président Assad, – il est nécessaire de se parler tout de même. Carter, qui connaît bien Assad (depuis le temps où Assad était étudiant à Londres), a donc servi de missi dominici entre le président syrien et Washington, à la demande de Washington qui n’a plus d’ambassadeur à Damas depuis 2011. Jimmy Carter décrit Assad comme un homme d’un entêtement peu commun, à qui il semble extrêmement difficile de changer d’avis, – et qui n’en change certainement pas sous la pression, la menace et l’invective ; et tout cela est dit sans la moindre trace, bien au contraire, de l’animosité grossière et haineuse contre le personnage comme on en trouve dans la plupart des jugements sur Assad dans nos pays-Système. (« His most persistent characteristic was stubbornness; it was almost psychologically impossible for him to change his mind — and certainly not when under pressure. ») De l’autre côté, du côté des USA, de l’administration Obama, c’était (et c’est toujours mais enfin les choses sont en flux accélérée en ce moment) à peu près la même chose mais au nom d’une rigidité bureaucratique aveugle qui oublie toutes les règles de la diplomatie, une position complètement bloquée et arrêtée, fermant toute possibilité à un compromis ou à un arrangement : « Despite our persistent but confidential protests, the early American position was that the first step in resolving the dispute had to be the removal of Mr. Assad from office. Those who knew him saw this as a fruitless demand, but it has been maintained for more than four years. In effect, our prerequisite for peace efforts has been an impossibility. »

Carter ne manque pas de rappeler, contrairement à la narrative de nos salons, que la Syrie d’avant l’actuel désordre sanglant, était un exemple intéressant et louable de réussite de cohabitation de groupes confessionnels et ethniques d’habitude antagonistes dans cette région, c’est-à-dire un de ces modèles que nombre de pays au Moyen-Orient aussi bien que nombre de pays du bloc BAO tentent désespérément d’appliquer : « Before the revolution began in March 2011, Syria set a good example of harmonious relations among its many different ethnic and religious groups, including Arabs, Kurds, Greeks, Armenians and Assyrians who were Christians, Jews, Sunnis, Alawites and Shiites. The Assad family had ruled the country since 1970, and was very proud of this relative harmony among these diverse groups. »

Carter a une appréciation de l’origine des troubles en Syrie sans doute trop partielle, que tout le monde ne partage pas chez ses amis syriens et russes, puisqu’il s’avère que l’ex-président entretient beaucoup d’amitiés dans ces pays. Quoi qu’il en soit de cet historique, il reste que le plan qu’il expose et qu’il appuie sans réserve est celui que proposent les Russe, et qu’il l’a lui-même (Carter) fait suivre à l’administration Obama au nom de Poutine : lancer des négociations entre 5 pays, c’est-à-dire l’Arabie, l’Iran, la Russie la Turquie et les USA, à charge pour ces cinq de proposer un plan global de règlement aux différentes parties syriennes, dont Assad bien entendu. Carter estime la présence russe et iranienne absolument capitale dans ce processus, car seuls ces deux pays ont assez d’influence sur Assad pour le faire entrer dans la négociation avec l’esprit ouvert.

Pour l’instant, ce plan reste théorique à cause des divergences existant entre les 5, notamment sur la question de la position d’Assad mais il mesure les positions des uns et des autres, – et, en passant, on notera l’absence de l’Europe (et de la France) dans ces projections théoriques. Carter considère dans tous les cas que l’entrée en action des Russes en Syrie, si elle a amené un surcroit de violence et introduit des armements supplémentaires dans la Syrie plongé dans le désastreux désordre qu’on sait, a eu l’avantage inestimable de “clarifier la situation” pour permettre aux uns et aux autres de fixer leurs positions. En quelque sorte, les Russes, en intervenant, mettent toutes les cartes du jeu sur la table, et cela devrait permettre aux uns et aux autres “de se compter” mais aussi les forcer à prendre leurs responsabilités, et ainsi de mettre un peu d’ordre dans cette situation de complète confusion et de désordre...

« The recent decision by Russia to support the Assad regime with airstrikes and other military forces has intensified the fighting, raised the level of armaments and may increase the flow of refugees to neighboring countries and Europe. At the same time, it has helped to clarify the choice between a political process in which the Assad regime assumes a role and more war in which the Islamic State becomes an even greater threat to world peace. With these clear alternatives, the five nations mentioned above could formulate a unanimous proposal. Unfortunately, differences among them persist. »

Toutes ces appréciations et ces prises de position sont notablement originales et relèvent dans tous les cas d’un franc-parler très inhabituel : ainsi en est-il de Jimmy Carter, qui reste donc, plus que jamais malgré son âge, ce personnage très actif et très original qu’on a signalé. Il fut un président (de 1977 à1981) souvent décrié comme un amateur, un naïf confiant dans les “valeurs” aujourd’hui qualifiées d’humanitaristes (politique des droits de l’homme, moralisation de la politique, etc.), et à vrai dire sa présidence ne fut pas une réussite. Bien que plutôt “libéral” (au sens US et politique du terme, signifiant “progressiste” et sans rapport direct avec la doctrine économique), il fut incapable de maîtriser l’emportement antirusse de son conseiller à la sécurité nationale Brzezinski alors qu’il avait réuni au département d’État (Cyrus Vance et Paul Warnke) une équipe capable d’arrangements importants avec l’URSS.

Il n’empêche, cet homme fut l’un des seuls présidents à tenter “sérieusement” de dompter le Pentagone et le Complexe Militaro-Industriel, ce qui l’entraîna dans des crises internes sinon personnelles considérables, et tout cela fut indirectement la cause de sa non-réélection. (De façon très paradoxale par rapport aux réputations respectives, l’autre président qui a affronté directement le CMI fut Nixon, et lui aussi fut victime du CMI, encore plus directement. Il est en général admis, – même si le chose n’est pas dans la narrative officielle, – que ce fut un “complot” bureaucratique du bureau du président des comités des chefs d’état-major [l’amiral Thomas Moorer], parfaitement documenté dans le livre The Silent Coup de 1992, qui fut à la base de l’affaire du Watergate, par l’intermédiaire de Bob Woodward, officier du renseignement naval [US Navy] avant de passer au Washington Post.)

Libéré de sa charge et de ses échecs, Carter a développé une activité politique internationale extrêmement utile et productive. Le plus remarquable est que cet homme, qui avait permis l’intrusion de l’humanitaire dans a politique, ne s’est absolument pas laissé submergé par le “droitdel’hommisme” et l’affectivisme qui caractérisent les politiques extérieures, souvent bellicistes, des pays du bloc BAO. Il est devenu un très honnête conciliateur là où il peut l’être, et il est l’un des très rares hommes politiques US à être admis et respecté dans tous les pays désignés comme ennemis des USA ; on pourrait faire un parallèle entre lui et Gorbatchev pour l’évolution de sa carrière politique et pour son caractère, et d’ailleurs les deux hommes travaillent souvent ensemble. Comme on le lit dans son article, Carter est capable de parler posément d’Assad et de Poutine, c’est-à-dire comme l’on parle d’êtres humains, qui plus est chacun président dans son pays, tournure extrêmement rare dans la presse-Système de nos pays. Carter est souvent intervenu contre les courants-Système pour défendre les conditions de la vie politique et démocratique dans divers pays diabolisés à cet égard, comme la Russie de Poutine justement, ou bien encore le Venezuela de Chavez.

D’une façon générale et sans qu’il faille chercher chez lui l’étincelle du génie, Carter est effectivement un homme de caractère. Moins talentueux par exemple qu’un Kissinger, il est par contre beaucoup plus courageux et n’hésite pas à exposer ses pensées les plus profondes et les plus iconoclastes sur l’état de son pays (“l’Amérique n’est plus une démocratie” a-t-il déclaré publiquement il y a quelques mois). Nous faisons cette comparaison avec Kissinger parce qu’il est assuré que Kissinger a le même jugement que Carter sur l’actuelle politique étrangère absurde et chaotique des USA ; mais il le chuchote à peine et se garde bien de l’écrire alors que Carter le clame sans aucune compromission de sa pensée. Il y a chez lui, chez Carter, une extrême tolérance sans pourtant céder à la complaisance, et comme une fraîcheur d’esprit remarquable ;  l’on peut se prendre à rêver à ce qu’il aurait pu faire comme Président si le Système n’avait pas déjà été en place pour le détruire.(1)

Dans l’affaire syrienne, il pourrait être un homme-clef dans la partie diplomatique qui s’annonce, notamment à cause de la confiance dont il dispose chez Assad et chez Poutine. Sa dernière incartade (le “don” fait à la Russie de la carte établie par le renseignement US des points où Daesh se trouve déployé en Syrie) montre qu’il y a chez lui un solide non-conformisme et une absence complète de préjugés de type-Système. Selon cette même logique prise à l’envers, le fait que le New York Times lui ait ouvert ses colonnes sur cette question syrienne, – lire le nom d’Assad dans le NYT sans l’épithète de “boucher” qui l’accompagne en général ! – tend à montrer que l’establishment américaniste est dans le plus profond désarroi par rapport à sa politique, ou plutôt sa non-politique syrienne, par rapport aux évènements qui se déroulent en Syrie, l’affirmation militaire, diplomatique et d’influence de la Russie qui est en train de se développer, non pas au Moyen–Orient seul mais dans le monde. On trouve ci-après l’article de l’ex-président Carter dans le New York Times du 23 octobre 2015.

dedefensa.org

Note

(1) ...Et l'on ajoutera, pour compléter ce texte par une appréciation venue après sa publication, de Paul Craig Roberts le 27 octobre dans Strategic-Culture.org, sous le titre Bring Back Jimmy Carter!  (On se rappellera que Roberts fut le sous-secrétaire au Trésor de Reagan, lequel Reagan battit Carter en 1980, en mettant gravement en doute ses qualités de défenseur de la sécurité des USA [tandis que son équipe montait une machination anti-Carter avec les ayatollahs iraniens et les otages US]. Les temps changent, ce dont personne ne doute.) : « As former President Jimmy Carter recently said, America is no longer a democracy. America is an oligarchy. Like so many things Carter was right about, but never given credit for by the corrupt American Establishment, Carter is again correct.  I say bring back Jimmy Carter. The man is moral and intelligent. He is a million times better than any presidential candidate in the running. At 90 years of age in a losing war with cancer, Jimmy Carter is out best bet. »

 

 

« A Five-Nation Plan to End the Syrian Crisis

» I have known Bashar al-Assad, the president of Syria, since he was a college student in London, and have spent many hours negotiating with him since he has been in office. This has often been at the request of the United States government during those many times when our ambassadors have been withdrawn from Damascus because of diplomatic disputes.

» Bashar and his father, Hafez, had a policy of not speaking to anyone at the American Embassy during those periods of estrangement, but they would talk to me. I noticed that Bashar never referred to a subordinate for advice or information. His most persistent characteristic was stubbornness; it was almost psychologically impossible for him to change his mind — and certainly not when under pressure.

» Before the revolution began in March 2011, Syria set a good example of harmonious relations among its many different ethnic and religious groups, including Arabs, Kurds, Greeks, Armenians and Assyrians who were Christians, Jews, Sunnis, Alawites and Shiites. The Assad family had ruled the country since 1970, and was very proud of this relative harmony among these diverse groups.

» When protesters in Syria demanded long overdue reforms in the political system, President Assad saw this as an illegal revolutionary effort to overthrow his “legitimate” regime and erroneously decided to stamp it out by using unnecessary force. Because of many complex reasons, he was supported by his military forces, most Christians, Jews, Shiite Muslims, Alawites and others who feared a takeover by radical Sunni Muslims. The prospect for his overthrow was remote.

» The Carter Center had been deeply involved in Syria since the early 1980s, and we shared our insights with top officials in Washington, seeking to preserve an opportunity for a political solution to the rapidly growing conflict. Despite our persistent but confidential protests, the early American position was that the first step in resolving the dispute had to be the removal of Mr. Assad from office. Those who knew him saw this as a fruitless demand, but it has been maintained for more than four years. In effect, our prerequisite for peace efforts has been an impossibility.

» Kofi Annan, the former United Nations secretary general, and Lakhdar Brahimi, a former Algerian foreign minister, tried to end the conflict as special representatives of the United Nations, but abandoned the effort as fruitless because of incompatibilities among America, Russia and other nations regarding the status of Mr. Assad during a peace process.

» In May 2015, a group of global leaders known as the Elders visited Moscow, where we had detailed discussions with the American ambassador, former President Mikhail S. Gorbachev, former Prime Minister Yevgeny M. Primakov, Foreign Minister Sergey V. Lavrov and representatives of international think tanks, including the Moscow branch of the Carnegie Center.

» They pointed out the longstanding partnership between Russia and the Assad regime and the great threat of the Islamic State to Russia, where an estimated 14 percent of its population are Sunni Muslims. Later, I questioned President Putin about his support for Mr. Assad, and about his two sessions that year with representatives of factions from Syria. He replied that little progress had been made, and he thought that the only real chance of ending the conflict was for the United States and Russia to be joined by Iran, Turkey and Saudi Arabia in preparing a comprehensive peace proposal. He believed that all factions in Syria, except the Islamic State, would accept almost any plan endorsed strongly by these five, with Iran and Russia supporting Mr. Assad and the other three backing the opposition. With his approval, I relayed this suggestion to Washington.

» For the past three years, the Carter Center has been working with Syrians across political divides, armed opposition group leaders and diplomats from the United Nations and Europe to find a political path for ending the conflict. This effort has been based on data-driven research about the Syrian catastrophe that the center has conducted, which reveals the location of different factions and clearly shows that neither side in Syria can prevail militarily.

» The recent decision by Russia to support the Assad regime with airstrikes and other military forces has intensified the fighting, raised the level of armaments and may increase the flow of refugees to neighboring countries and Europe. At the same time, it has helped to clarify the choice between a political process in which the Assad regime assumes a role and more war in which the Islamic State ,becomes an even greater threat to world peace. With these clear alternatives, the five nations mentioned above could formulate a unanimous proposal. Unfortunately, differences among them persist.

» Iran outlined a general four-point sequence several months ago, consisting of a cease-fire, formation of a unity government, constitutional reforms and elections. Working through the United Nations Security Council and utilizing a five-nation proposal, some mechanism could be found to implement these goals.

» The involvement of Russia and Iran is essential. Mr. Assad’s only concession in four years of war was giving up chemical weapons, and he did so only under pressure from Russia and Iran. Similarly, he will not end the war by accepting concessions imposed by the West, but is likely to do so if urged by his allies.

» Mr. Assad’s governing authority could then be ended in an orderly process, an acceptable government established in Syria, and a concerted effort could then be made to stamp out the threat of the Islamic State.

» The needed concessions are not from the combatants in Syria, but from the proud nations that claim to want peace but refuse to cooperate with one another. »

Jimmy Carter

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