Un avertissement de Volkoff

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Un avertissement de Volkoff

Nous avons bien connu Vladimir Volkoff, dans les années 1984-1987. On trouve sur ce site un texte, extrait des Mémoires du dehors, de Philippe Grasset, qui trace un portrait de cette rencontre et de Volkoff. (Voir le 5 novembre 2005.) Ce texte accompagne le F&C de ce 27 août 2012.

Volkoff était un personnage singulier, hors de l’écrivain que tout le monde connaît. Il y avait chez lui un mélange de finesse sarcastique, une tentation pour l’excès slave tempérée par la précision diabolique du Russe joueur d’échec, une certaine cruauté et une vanité certaine. Il y avait aussi un élan mystique et un sens du sacré, et c’est certainement ce second aspect de lui que nous voulons garder en mémoire, et qui doit primer tout le reste pour la mémoire de lui. C’était un homme mystérieux dont nous rapportons, dans le texte cité du 5 novembre 2005, les mystères qui flottaient autour de lui, par rapport à des activités secrètes qu’ils auraient eues. Une confidence qui lui échappe de la plume ou bien qu’il laisse traîner par calcul, dans son dernier livre La désinformation vue de l’Est (éditions du Rocher, publié en 2007, après sa mort en septembre 2005), constitue une confirmation indirecte pour ceux qui l’ont connu avec l’intuition de la chose, pour cette dimension secrète de l’homme… «Lorsque, en 1980, Alexandre de Marenches, alors directeur [du SDECE] me suggéra de consacrer un roman à la désinformation, – et ce fut “Le Montage”, Grand Prix du roman de l’Académie française, – je pris aussitôt conscience que c’était un sujet faustien…» Lorsqu’il écrit ceci, on est convié à penser, si l’on a connu un peu ses jugements et son comportement, qu’effectivement cet homme eut des activités clandestines dont, pourtant, certains “services” consultés et où il devrait avoir opéré, n’ont aucune trace.

Mais peu importe cet aspect de lui, de sa carrière, que nous laissons bien volontiers à la vertu de l’inconnaissance. Ce qui nous importe, ce sont les réflexions à la veille de la mort, de Vladimir Volkoff, l’homme historique qui avait en lui une foi et une mystique incontestables. Elles montrent un renversement complet de son attitude et de ses jugements de la Guerre froide. Un peu à l’image de Soljenitsyne, mais bien moins rapidement et d’une façon plus froide, avec moins d’intuition sans doute, le Russe qu’était resté Volkoff et dont la fureur anticommuniste ne se démentit jamais avait réalisé que la source du Mal véritable pouvait après tout beaucoup plus se trouver à l’Ouest qu’à l’Est. Son introduction à son livre sur La désinformation vue de l’Est, où il présente l’œuvre du politologue russe Kara-Mourza, qu’il admira indubitablement, nous indique ce que fut l’évolution ultime de Volkoff ; celle de la vérité que lui révélait cette époque sans équivalent que nous vivons aujourd’hui…

Philippe Grasset

 

 

Extraits de La désinformation vue de l’Est (Introduction)

« Le presque soudain, le silencieux, le fantasmagorique effondrement du système communiste gravitant autour de l’URSS a eu des contrecoups innombrables, dont deux dans la pensée occidentale, que je voudrais relever.

» D’une part, c’est à la disparition de la menace communiste qu’il faut attribuer, me semble-t-il, l’épaississement rapide et angoissant en Occident de “la pensée unique”. Ce qui, jusqu’en 1990 environ, n’était guère que bouillie pour les chats, vaguement rousseauiste, vaguement postmarxiste, sous-produit morbide des universités américaines avec des miasmes trotskistes et démocrates chrétiens flottant à la surface, est en train de devenir, sous l’avatar du politiquement correct, avec la complicité des oligarchies nationales et sous l’égide des compagnies financières transnationales, un sable mouvant intellectuel dont, entre autres objectifs, cette collection entend dénoncer les périls.

» D’autre part, pour ceux qui, comme le présent auteur, ont été des anticommunistes “primaires” et “viscéraux” — dans mon cas, je peux même ajouter héréditaire —, la disparition de ce que le président Reagan avait appelé “l’empire du mal” autorise une nouvelle évaluation aussi bien de la situation contemporaine que de son historique. «L’action est manichéenne» disait Malraux. Une fois qu’on a pris son fusil, il faut tirer, et tirer uniquement sur l’adversaire qu’on tient pour tel ; mais une fois le fusil déposé parce que l’adversaire a été battu, il est permis de ne plus voir le monde en termes binaires — blanc, noir ; bon, mauvais ; moi, lui — mais au contraire de s’intéresser aux camaïeux, aux dégradés, aux “valeurs” (je l’entends au sens pictural du terme). La paix — c’est ainsi qu’on appelle à notre époque le laps de temps entre deux guerres chaudes ou froides — peut se permettre le luxe de la nuance.

» Alors, puisque nous sommes en période relative et temporaire de paix (j’écris en 2005), nuançons.

***

» Un avertissement d’abord.

» L’habitude contemporaine de raisonner par clichés s’est si profondément intégrée à nos cerveaux que je crains une chose : me voyant considérer sans les rejeter a priori les réflexions d’un politologue qui, bien qu’apparemment chrétien, ne cache pas ses sympathies pour l’ordre soviétique, certains sont capables de s’imaginer que j’ai changé de camp. Non, je n’ai pas changé de camp, je suis toujours reconnaissant aux Etats-Unis d’Amérique d’avoir été à peu près les seuls en Occident (avec, paradoxalement, l’Espagne franquiste et la Yougoslavie de Tito) à tenir tête au péril communiste soviétique et de nous avoir conduits à la victoire et je dirai à la libération du peuple russe, première victime du communiste.

» Simplement, les priorités ont changé.

 

» Le totalitarisme soviétique a été anéanti, personne ne s’en réjouit autant que moi. Or, d’autres totalitarismes poignent déjà à l’horizon. Il y a, bien sûr, le totalitarisme islamique, auquel l’impéritie des gouvernements européens et la complicité active de l’américain réservent peut-être de beaux jours en Occident. Il y en a un autre, apparemment moins sanglant (mais demandez leur avis aux Serbes et aux Irakiens), apportant une idéologie moins ouvertement conquérante (mais tout aussi messianique et globaliste), parlant une langue qui n’est plus de bois mais de coton, un totalitarisme patelin que l’on pourrait soupçonner de vouloir procéder non plus par étranglements successifs, mais par une espèce d’étouffement simultané de toutes les volontés de résistance intellectuelle sur la planète.

» Cela dit, j’ai affirmé dans un certain nombre de livres que la désinformation — c’est notre sujet — a d’abord été une arme soviétique, reprise du penseur militaire chinois Sun Tzu (vers le Vème siècle avant Jésus-Christ), forgée dans les ateliers du département D, puis du département A du KGB, étudiée dans toutes les écoles militaires du bloc Est et beaucoup pratiquée par les satellites de l’URSS, entre autres par la Tchécoslovaquie. J’ai toujours clairement distingué les méthodes d’endoctrinement utilisées par le gouvernement soviétique à l’encontre de son propre peuple — nous en reparlerons — des méthodes de manipulation de l’opinion publique dans les pays neutres ou adverses. J’ai pris conscience que, dans l’esprit de ses créateurs soviétiques, la désinformation, appelée cyniquement par son nom propre, desinformatsiya, était un engin de guerre, comme un avion ou un sous-marin.

» Je ne reviens sur rien de tout cela, mais il est vrai qu’il a fallu que je sois témoin de grandes opérations de désinformation occidentales, comme sur la Bosnie ou le Kosovo — j’ai dit ailleurs et sous diverses formes ce qu’à mon sens il convenait d’en penser —, pour prendre conscience que la guerre de manipulation des opinions n’était pas à sens unique.

» Qu’on me traite de naïf ; jusqu’en 1990, l’expression “impérialisme américain” me semblait sortir directement des bureaux de propagande soviétiques. Paradoxalement, c’est la chute de l’empire soviétique qui nous permet aujourd’hui de prendre conscience que la formule, pour sortie qu’elle soit peut-être de ses bureaux, n’en exprime pas moins une indéniable réalité...

[…]

» …En revanche, les réflexions de l’auteur sur l’esprit même de la désinformation, sur son histoire, sur sa philosophie et ses méthodes, soit qu’elles contredisent, soit qu’elles recoupent nos réflexions, permettent de jeter sur le sujet un regard nouveau, à partir d’un point de vue que nous ne connaissions pas encore : celui de l’Est ex-soviétique, d’où le titre de l’ouvrage. Pour Kara-Mourza, la désinformation est moins une création soviétique que l’adaptation à la politique des techniques publicitaires, dont la patrie est évidemment occidentale, le monde soviétique n’ayant jamais connu la publicité.

» J’attache un intérêt particulier aux passages consacrées à une autodéfense possible, qui s’appliquent parfaitement, me semble-t-il, à notre situation actuelle en Occident. »

 

Vladimir Volkoff

 

 

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