Tribulations-tweet du dernier empereur de Washington

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Tribulations-tweet du dernier empereur de Washington

Qui se souvient encore de Robert de Caix ?

En France, certainement peu en dehors d’un petit cercle étroit de diplomates avec un peu de culture historique qui auraient porté leur intérêt sur la généalogie de la politique arabe de la France.

En Syrie, les effets de sa politique coloniale se font encore ressentir jusqu’à ce jour.

Le 1er décembre 1918, Clémenceau promet, lors d’une visite à Londres à son homologue Lloyd George, de lui laisser Mossoul et Jérusalem. L’un et l’autre s’entendaient pour le dépeçage de l’Empire Ottoman entre les deux puissances de l’Entente, ne tenant nullement compte de la promesse faite au chérif Hussein de la création d’un vaste royaume arabe englobant l’Irak et la grande Syrie.  Conseillé par l’éminent orientaliste Louis Massignon et Philippe Berthelot, Clémenceau allait opter pour une politique au « Levant » qui soutiendrait le mouvement national arabe qui avait aidé à éliminer les Ottomans. Cette équipe considérait que c’était le meilleur moyen de préserver les intérêts de la France au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Battu aux élections présidentielles, le ‘Tigre’ renonce à la Présidence du Conseil et c’est Alexandre Millerand, proche du parti colonialiste minoritaire mais fort bruyant à l’Assemblée Nationale qui lui succède. Gouraud a été dépêché comme haut-commissaire pour la Syrie et le Liban, c’est-à-dire administrateur des affaires civiles et militaires pour la zone attribuée par les mandats définis par la SDN à la France. Il se fait seconder par Robert de Caix qui trop souvent empiétera sur ses prérogatives. De Caix est né en même temps que la défaite française face à la confédération des Etas allemands, la chute du Second Empire et l’établissement de la 3ème République. Il a étudié à l’Ecole Libre de Sciences Politiques créée justement à l’occasion de l’humiliante capitulation de Sedan en septembre 1870 face à l’écrasante puissance prussienne pour former des hommes « cultivés qui connaissent leur temps », l’élite des grands corps d’Etat. Il a été parrainé par des membres du conseil d’administration de la Compagnie Universelle du Canal de Suez pour devenir une plume dans le journalisme spécialisé dans les affaires internationales et donc ce qui en tient lieu, les questions des colonies présentes et à venir.

Ce cadet d’une noblesse depuis longtemps sans terre ni épée fera malgré tout ses ‘croisades’, il s’est distingué en développant la doctrine d’un Levant qui sera un agrégat de municipes. La Syrie comme il aimait à l’expliquer est une ‘argile molle et instable, un vitrail où la France fournirait le plomb pour souder les panneaux de verre’.

Il la mettra en application. L’influence française s’exercera en s’appuyant sur des clientèles minoritaires que l’on mettra en concurrence.

La Syrie sera amputée de plusieurs territoires qui seront annexés au Grand Liban, de quoi rendre viable un Mont-Liban déjà autonome depuis 1861 sous la pression de la France après le massacre des chrétiens par les druzes en 1860, avec des arrières pays agricoles et un front de mer.

Ce qui restera de la Syrie sera divisé en plusieurs entités, quatre petits états, un druze au Sud, un alaouite au Nord, un morceau autour de Alep et un dernier autour de Damas.

Le Mouvement National Arabe va bien sûr refuser le démantèlement de son territoire, l’occupation militaire et administrative qui instaure des frontières douanières entre ces zones, l’imposition d’une monnaie papier non adossée à l’or et fluctuante selon le cours du franc français et l’implantation sioniste en Palestine. Ses membres seront emprisonnés, assassinés, bannis, mis à l’amende, exilés. La Syrie sera presque anéantie sous le feu de l’aviation française dans cette résistance qui a culminé en lors de la grande révolte de 1925 et l’activité économique ruinée.

Oded Yinon n’a rien inventé, il a trouvé son inspiration pour son dessein de fragmenter les pays de l’Orient Arabe dans la grande œuvre de R. de Caix. Cet ancien haut fonctionnaire des Affaires Etrangères du régime sioniste a été conseiller d’Ariel Sharon a élaboré en 1982 la modalité de segmentation des différents pays au milieu desquels s’est implantée la colonie de Juifs européens qui vont expulser les indigènes palestiniens de leur terre. Israël a subtilisé à ses géniteurs européens bien d’autres techniques, celle de la détention administrative  par exemple, qui consiste à emprisonner un indigène indéfiniment sans accès ni à un tribunal, ni à un dossier d’accusation  et donc sans défense est un emprunt au Royaume Uni mandataire de la Palestine, plusieurs centaines sont un stock assez constant.

La coexistence de cette multiplicité semble incongrue pour l’observateur occidental moderne qui a oublié que l’uniformisation des langues vernaculaires, des pratiques religieuses et des traditions régionales est le résultat de violences politiques et militaires de la part de pouvoirs absolutistes. L’Empire romain dans sa forme antérieure au christianisme, l’empire arabe et l’empire des tsars ont permis jusqu’’à un certain point et avec des fluctuations la diversité confessionnelle sans que celle-ci ne fut un obstacle à l’expansion impériale, au contraire, elle en a été un élément stabilisateur.

Cette théorie de la nécessité d’émietter les nations  est devenue le credo des néoconservateurs étasuniens. Ils l’ont métabolisée et reformulée dans leur projet du Nouveau Grand Moyen Orient élargi à l’Afrique du Nord et mis en œuvre dans les différentes opérations de changements de régimes et de guerre perpétuelle.

L’Afghanistan en fut la première étape. Pour répondre à l’effondrement de deux tours plus une et 2800 morts perpétré par des Séoudiens, la puissance hégémonique se livre à une vengeance sans issue honorable sur l’un des pays les plus pauvres de la planète depuis seize ans. Cet embourbement est une excellente opération aux portes du seul Etat musulman détenant la force nucléaire de dissuasion. Emonctoire indispensable pour le surplus du stock des armes, il est aussi une source de revenus pour la CIA et ses opérations tordues secrètes.

La Libye, débarrassée d’un dictateur qui offrait un excellent niveau de vie à ses concitoyens, attendra longtemps la démocratie qui devait advenir par les bons soins de l’OTAN, elle est divisée en deux zones qui se font une guerre promise pour durer.

Un très grand vacarme est constitué autour de l’escalade verbale entre Trump,, toujours aussi criard et désinvolte dans son numéro de télé-réalités et Kim Jong-Un  pour l’imminente et de plus en plus imminente destruction de la Corée du Nord.

Il permet de réduire le bruit que ferait sans ce contexte d’hystérie orchestrée la victoire du souverainisme contre la pulvérisation d’une nation.

L’opération du changement de régime en Syrie est en train d’échouer après des destructions des infrastructures sans pareil, plus de 400 000 morts et des déplacements de civils par millions. Les Américains sont en train de céder et d’évacuer plusieurs sites, il est quasiment assuré que l’on s’achemine vers un refroidissement de ce ‘conflit’. L’Armée syrienne arabe consolide ses positions sur la rive orientale de l’Euphrate.

Le récent revirement de Macron à propos d’Assad de nouveau qualifié d’« assassin » de son peuple participe de ce vieux réflexe installé depuis de Caix dans la politique arabe de la France mais aussi  d’un plus récent inoculé par la soumission sans réserve au Département d’Etat. Le Quai d’Orsay ne semble plus être qu’une vague annexe de traitement des consignes venant de l’ambassade qui mouille à son port de la place de la Concorde. Tant de normaliens, de Sciences Po peinent dans ses cales sans reconnaître les rapports qu’ils ont rédigés, véritable potlach de cet excédent d’intellectuels.

L’autre brillante victoire de l’OTAN-Usa en Europe cette fois est passée à l’arrière-plan, les accords de Minsk ont disparu de ses comptes rendus informatifs mis en forme de journaux-feuilletons. La proposition de Poutine d’installer des casques bleus sur la ligne de front est une manière subtile d’installer une démarcation tangible entre deux régions tournées vers des obédiences opposées. D’un côté les oligarques à l’abri de leurs milices bandéristes pillent le pays qui a perdu officiellement au moins deux millions d’émigrés. De l’autre, les républiques de Donetsk et de Lougansk campent sur leurs précieuses infrastructures industrielles de l’époque soviétique. En plus de la contraction de son PIB, l’Ukraine connaît un véritable effondrement démographique.

Mais aussitôt, entre deux tweets incendiaires d’un Trump de plus en plus incohérent et belliciste, un autre foyer est ravivé à un jet de pierre de là.

Le référendum tenu dans le Kurdistan irakien en dépit des pressions du gouvernement central de Bagdad est une étape de plus en vue de la partition prévue dans la constitution de 2005, elle-même issue de la ‘loi pour l’administration pour la période de transition’ rédigée par des avocats newyorkais. La création d’un Etat kurde indépendant priverait l’Irak de l’essentiel de ses ressources pétrolières. Ni l’Iran, ni la Turquie, ni a Syrie n’en veulent. Seul Israël qui aide le mouvement séparatiste de Barzani depuis des décennies l’approuve. Le drapeau du régime israélien est ouvertement porté en étendard par les Peshmergas de Mossoul et des esprits à peine espiègles parviennent à reconnaître sur les photos le profil du célèbre falsificateur en philosophie français célèbre pour son décolleté et ses solides références bibliographiques botuliennes. La Turquie et l’Iran.  La Turquie et l’Iran ont déjà à faire avec des groupes kurdes militarisés à l’intérieur de leurs frontières, ils interviendront militairement si nécessaire pour empêcher la constitution d’une base arrière de cette importance qui menacerait leur intégrité territoriale.

D’après un expert militaire russe qui se confiait à un opposant à Bashar el Assad mais rallié à la résistance du peuple syrien sous sa conduite, l’épreuve de la Syrie rappelle dans la configuration de  l’Espagne républicaine de 1936  avec ses divers acteurs.

Cette fois, le Franco du jour ne triomphe pas. Il est pris dans les marécages des téléréalités, théâtre d’opérations devenu trop grand pour lui. L’agité de la Maison Blanche avec ses symptômes des troubles de déficit de l’attention, son excitation frénétique fait office d’un roman pastiche de James Joyce. « Tribulations tweetiques du dernier empereur de Washington »

De Caix n’a pas pu succéder à Gouraud quand celui-ci a quitté son poste de haut-commissaire en Syrie, comme il en nourrissait l’ambition.

Après avoir vécu quelque temps de sa fonction de conseiller à Genève à la SDN, il s’est trouvé un autre centre d’intérêt, l’Acadie. Il a passé les dernières décennies de sa vie dans l’obscurité de la cécité, regrettant le tort qu’il a causé à la Syrie et aux Syriens.

Badia Benjelloun

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