Saga “Yamamah

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Saga “Yamamah

Le titre de l’article de Paul Reynolds, sur BBC.News le 15 décembre 2006, résumait assez bien un sentiment ironique : «Very British solution to Saudi problem…» Puis vint l’explication de texte :

«There will be a few wry smiles in foreign ministries around the world, particularly perhaps at the Quai D'Orsay in Paris and the state department in Washington, at news that the corruption investigation into a huge British defence contract with Saudi Arabia has been suddenly ended.

»Foreign competitors will see another performance by 'perfidious Albion', as the British government holds its hand on its heart and promises that commercial interests have played no part.

»British lectures on the ‘rule of law’ will lose some of their force.»

Ce jour-là, Reynolds commentait la décision prise par l’Attorney General, Lord Goldsmith, et annoncée par lui devant la House of Lords le 14 décembre : l’abandon de l’enquête ouverte par le SFO (Serious Fraud Office) sur des faits éventuels de corruption commis par une partie britannique vers des citoyens non-britanniques (saoudiens). Goldsmith eut cette phrase complètement sidérante quand on sait l’attention religieuse que professent le gouvernement de Londres et tout l’establishment pour l’Etat de Droit et “the rule of the law” : «It has been necessary to balance the need to maintain the rule of law against the wider public interest.»

Ainsi était mené à son terme, peut-être temporaire avant un éventuel nouvel épisode, le dernier chapitre en date de la “saga Yamamah”. En jeu, on trouve une commande de 72 chasseurs Eurofighter Typhoon, un contrat initial de £6 milliards avec d’énormes perspectives et la stabilité pour des milliers d’emplois britanniques (certains ont avancé le chiffre de 50.000).

Dans la soirée du 15 décembre, le Premier ministre Tony Blair assumait toute la responsabilité de cette décision. Il expliqua que la poursuite de l’enquête risquait de compromettre pour des années les relations du Royaume-Uni avec l’Arabie Saoudite. «I'm afraid, in the end, my role as Prime Minister, is to advise on what's in the best interests of our country. I have absolutely no doubt at all that the right decision was taken in this regard and I take full responsibility.»

Bons baisers de Thatcher

En arabe, “Al Yamamah” signifie “la colombe”. C’est le nom qui fut donné à ce gigantesque contrat (en fait série de contrats) entre le Royaume-Uni et l’Arabie Saoudite, en 1985, portant sur 72 avions de pénétration Tornado et 50 Hawk d’entraînement. L’énormité de l’accord, prolongé par une seconde commande de Tornado en 1993 (Yamamah-I et Yamamah-II), est mesurée par son volume total depuis 1985 : £43 milliards ont été officiellement versés aux Britanniques, avec les investissements en bases, gestion de matériels, encadrement du personnel, etc., dont ils furent chargés en Arabie Saoudite. «Pendant au moins dix ans, BAE a vécu uniquement grâce à Yamamah, observe (avec un ton d’envie dans la voix) une source industrielle française. Les effets se font sentir jusqu’à aujourd’hui.»

Les Britanniques emportèrent le marché en 1985 contre les Français (le Mirage, dans une version 4000 spécialement développée pour l’Arabie) et les Américains avec leur F-15E. En réalité, les Américains (l’administration Reagan) n’espéraient pas l’emporter parce qu’ils savaient que le “lobby sioniste” lancerait une guerre acharnée au Congrès contre une telle commande. Ils manoeuvrèrent délibérément pour permettre aux Britanniques de l’emporter, pour empêcher à tout prix les Français de Dassault, leur vrai rival, de conquérir le marché saoudien. Il s’agit donc d’une opération industrielle et politique considérable, à la fois triangulaire (USA-UK-Arabie Saoudite) et deux fois bilatérale (UK-Arabie et UK-USA). On peut dire que les marchés Yamamah constituent, indirectement, une étape majeure de plus des special relationships, notamment au travers du rôle et de l’évolution de BAE depuis.

Emprise de BAE sur l’establishment 

A l’occasion de ces contrats multiples, insaisissables et incontrôlables, et dont la première tranche fut complètement finalisée en 1988, des relations étranges et inhabituelles furent établies entre les Britanniques et les Saoudiens. Le Premier ministre d’alors, Margaret Thatcher, y joua un rôle fondamental, — ainsi que son fils Mark, si l’on veut, puisqu’il fut impliqué dans une des multiples ramifications de corruption et l’objet d’une inculpation. Le Guardian écrit le 16 décembre : “In the end Britain triumphed [against U.S. F-15E and French Mirages], due, in large part, to the intervention of Margaret Thatcher. She assiduously cultivated Sultan on his private visits to London and developed a close relationship with King Fahd, whose opinion of the British prime minister verged on infatuation.»

Les aspects extraordinairement complexes des marchés Yamamah permirent l’établissement de nombreux canaux de commissions parallèles vers des Saoudiens, que la presse britannique évalue à £100 millions pour des comptes dans des banques en Suisse et à Panama. C’est vers ces comptes que le SFO enquêtait, et était semble-t-il sur le point d’aboutir, lorsque Tony Blair est intervenu pour stopper l'enquête. Il semble que les pressions de BAE aient été essentielles pour parvenir à ce résultat, ce qui met en évidence l’influence considérable de ce consortium sur le monde politique et l’establishment britanniques depuis 1985 et les contrats Yamamah. Le même Guardian écrit encore le 15 décembre :

«It is two decades since Margaret Thatcher secured the first of the big Al-Yamamah arms deals with Saudi Arabia, and arms sales have coloured relations with Saudi ever since. The sway BAE Systems holds over the top of the British establishment is extraordinary.»

L’ombre de BAE

On se rappelle de l’exclamation du ministre de la défense Geoffrey Hoon, le 16 janvier 2003 : «BAE is no longer British.» Le ministre répondait à des observations concernant une querelle entre le MoD et BAE, en faisant allusion autant à l’actionnariat de BAE qu’à la répartition de ses marchés. Depuis 2003, la situation s’est encore plus marquée : effectivement, “BAE is no longer British” et l’on peut même dire qu’il est quasiment américain. BAE est sans aucun doute une société américanisée à cause de sa “clientèle” (le Pentagone pèse de plus en plus lourd dans ses carnets de commande et dépasse les 50% de son chiffre d’affaires), de ses investissements (rachat de sociétés US de très hautes technologies, liant également BAE au DoD par les contraintes de confidentialité), et de son actionnariat.

C’est en ce sens que nous proposons 1985 avec les premiers contrats Yamamah comme une date-clef des special relationships :

• D’une part, BAE s’engageait sur la voie d’une relation fondamentale avec l’Arabie, obtenue notamment grâce aux USA, et grâce à laquelle il allait assurer un contrôle d’influence également fondamental sur l’establishment britannique ;

• d’autre part, le même BAE allait commencer, autour de 1995-2000, sa marche vers l’américanisation, cette évolution faisant passer dans des mains proches des centres d’influence US un formidable outil d’influence de l’establishment britannique ;

• ainsi peut-on dire aujourd’hui que BAE fonctionne “objectivement” comme un outil d’influence directe des USA sur l’establishment britannique.

C’est en ce sens qu’on peut parler du rôle fondamental de BAE dans le cadre d’une part des special relationships, d’autre part des contrats Yamamah. Il s’agit d’un bouleversement politique souterrain qui a affecté le Royaume-Uni depuis 1985 et l’établissement de ces autres special relationships, — cette fois entre Londres et Riyad. C’est à cette mesure qu’il faut apprécier l’importance des derniers événements, d’octobre à décembre 2006, en marge de l’enquête du SFO.

Lorsque Blair déclare le 15 décembre, expliquant son intervention pour stopper l’enquête du SFO : «Our relationship with Saudi Arabia is vitally important for our country in terms of counter-terrorism, in terms of the broader Middle East and in terms of helping in respect of Israel-Palestine — and that strategic interest comes first», — prenez les premiers mots de la phrase (“Our relationship with Saudi Arabia is vitally important…”), et vous avez l’essentiel, la clef du drame.

La vertu par pression

En juin 2006, Mike Turner, directeur général de BAE, expliqua à quelques journalistes et amis lors du Salon du Bourget, à propos des contrats en négociations avec les Saoudiens pour le Typhoon, contrats regroupés dans la phase Al Yamamah-3: «The objective is to get Typhoon in Saudi Arabia. We have GBP 43 billion from Al-Yamamah over the past 20 years and there could be GBP 40 billion more...» Le calcul retenu alors était de £5.5 milliards pour la vente elle-même, avec plus de £25 milliards “pour la logistique” au moins jusqu’en 2030. On mesure l’enjeu.

Mais il n’est désormais plus assuré que cette route puisse être tenue ferme. A l’heure même où Turner parlait, un engrenage préoccupant venait d’être déclenché, notamment avec la publication, par inadvertance, de quelques documents classified sur le site du Department of Trade & Industry, le 8 mai 2006. Il s’agit pourtant d’une mécanique bien huilée, Yamamah.

Entre Yamamah-1 (1985-88) et Yamamah-2 (1993, pour une tranche supplémentaire de 48 Tornado), une première enquête sur ces pratiques avait déjà été menée, et à son terme celle-ci, par le National Audit Office (NAO), en 1992 ; mais nul n’en sait les conclusions puisque c’est aujourd’hui le seul rapport du NAO qui n’ait pas été rendu public. Le 18 décembre 2006, Sir Menzies Campbell, le chef des libéraux britanniques, en a demandé la publicité : «Parliament is entitled to see any report commissioned in its name. There is no reason why this report should be treated any differently.»

Les travaillistes arrivèrent au pouvoir en 1997 et déclarèrent, notamment, leur vertueuse intention de “moraliser” le commerce de l’armement. Ils en restèrent là pendant plusieurs années et en seraient restés là peut-être si, semble-t-il, les Américains n’avaient usé de leur influence qui est grande. La législation de 2002 qui autorise et incite le SFO à enquêter sur les cas de corruption de citoyens non-britanniques, qui sont évidemment les cas les plus flagrants et les plus révélateurs dans les ventes d’armes à l’étranger, doit beaucoup dit-on aux pressions très appuyées du State Department. En 2002, avec le choix de “suivisme” des USA qu’il a fait, Blair ne peut que céder aux pressions de Washington.

Que cherchent les Américains ? Les hypothèses peuvent être réduites à deux.

• Il y a l’hypothèse de la mise en ordre classique, mâtinée d’une attitude vertueuse également classique chez les Américains, surtout lorsqu’il s’agit de la réclamer aux autres. Les Américains estiment que leurs alliés britanniques ont un peu trop les coudées franches dans la chasse aux marchés extérieurs d’armement. Yamamah est un exemple évident.

• Il y a l’hypothèse un peu plus machiavélique. Les Britanniques viennent d’entrer dans le programme JSF (janvier 2001). Les Américains entendent qu’ils y restent, comme un pilier de la coopération internationale dans ce programme. Obtenir une telle législation chez les Britanniques, alors que les Américains en savent eux-mêmes beaucoup sur le dossier Yamamah, est un éventuel bon moyen de pression si les Britanniques venaient à rechigner pour leur engagement dans le JSF. Après tout, la législation entre en vigueur la même année où les autres partenaires étrangers du JSF sont rassemblés dans le programme. On peut envisager que les Américains ont fait la pression maximale sur les Britanniques à ce moment, pour garantir la présence de leur principal coopérant, celui dont la présence dans le programme rassure les autres.

Un grain de sable…

Le 8 mai 2006, sur le site du Department of Trade & Industry (DT&I), furent mis en ligne plusieurs documents. L’un d’eux a été connu depuis sous le sobriquet de “the Chandler’s Telegram”, du nom de Sir Colin Chandler, alors chef de l’unité de vente d’armements au MoD. Sir Colin l’envoya de Riyad, en Arabie Saoudite, en janvier 1986. Il détaillait les conditions que réclamaient les Saoudiens et les dispositions des prix de vente qui devraient être prises en conséquence. Par exemple, il était proposé, — ce qui fut accepté — que les prix des Tornado destinés à l’Arabie fussent arbitrairement augmentés de 32%, de £16.3 millions à £21.5 millions l’exemplaire.

Mr Gilby, un chercheur de l’association activiste Campaign Against the Arms Trade (CAAT) qui a découvert par hasard les documents sur le site du DT&I, remarqua le 26 octobre: «I was astonished when I saw the Chandler telegram. This information has been withheld by every single British government department, including the National Audit Office, for more than two decades.» Son étonnement est compréhensible, tout comme le fut la gêne du MoD britannique qui crut d’abord à une “fuite” et réagit abruptement («We never comment on leaks») puis qui, devant les explications embarrassées du DT&I («The files were placed in the National Archive by mistake»), dut trouver une explication spécieuse et embarrassée («We regret the fact that this material has been made public. We attach great importance to the confidentiality of the government to government Al Yamamah agreement with Saudi Arabia, and in order to protect that confidentiality we are not commenting on these papers»).

C’est une étrange circonstance, renvoyant aux confusions et aux traits caractéristiques d’inertie de la bureaucratie. Il ne fait aucun doute que les documents ont été placés en ligne par erreur. Quoi qu’il en soit, l’affaire Yamamah devenait un scandale public tandis que le SFO, qui disposait d’indications capitales, orientait décisivement son enquête vers des comptes bancaires en Suisse et au Panama atteignant un total estimé à £60 millions et concernant des noms parmi les plus prestigieux de la famille royale saoudienne. Le Sunday Times du 11 novembre écrivit : «The Saudis learnt of this development only when they were contacted by the Swiss banks in the late summer. “They hit the roof,” said a source close to the investigation.»

Les négociations concernant les Typhoon furent interrompues, une protestation saoudienne officielle fut délivrée sous la forme d’une lettre de l’ambassadeur saoudien à Londres (selon une source proche de l’enquête : «The Saudis are claiming in this letter that the British government has broken its undertaking to keep details of the Al-Yamamah deal confidential»). Les Saoudiens menacèrent de commander l’avion français Rafale à la place du Typhoon. La crise atteignit son paroxysme le 1er décembre, lorsque, dit-on, les Saoudiens posèrent un véritable ultimatum demandant l’abandon de l’enquête. Ils furent entendus…

Une crise de notre temps

Le 11 décembre, Tony Blair avait pris sa décision. Le 14 décembre, Lord Goldsmith annonçait la décision d’arrêt de l’enquête du SFO. Le 15 décembre, Tony Blair assurait qu’il prenait la pleine et entière responsabilité de cette décision.

Certaines sources témoignent de deux choses : Tony Blair a pris cette décision seul d’une part et l’a prise dans l’urgence extrême d’autre part. Les princes saoudiens étaient certes furieux mais cette fureur pouvait, pourrait-on dire, être “négociée”… Le 2 décembre, le Daily Mail observait, à partir de sources au MoD : «And they say that despite posturing on both sides, the Typhoon contract is too valuable to both British and Saudi interests to be cancelled.» Parallèlement, à ce moment précisément (début décembre), Downing Street faisait dire qu’un arrangement était possible si les Saoudiens laissaient quelques mois aux Britanniques ; il y avait du temps pour, comme on dit, “noyer le poisson”.

Ces supputations discrètes correspondent mieux au caractère discret des négociations, aux avantages réciproques des contrats Yamamah, aux habitudes diplomatiques autant des Saoudiens que des Britanniques. En d’autres mots : pourquoi n’a-t-on pas conclu un arrangement permettant d’étaler sur le temps et de diluer l’inévitable intervention gouvernementale? Tout le monde avait à perdre, — et tout le monde perdra, — dans l’intervention brutale du 14 décembre. Blair pouvait temporairement geler l’enquête du SFO, et ainsi préparer un dégagement plus convenable.

Pourquoi n’en fut-il rien? La réponse se trouve-t-elle dans trois lettres qui nous sont familières : JSF?

Pourquoi si vite le JSF?

On a suivi la saga des Britanniques et du JSF depuis l’automne 2005. Début décembre 2006, la question du contrôle souverain de l’avion (“operational sovereignty”) n’est pas réglée. Le 8 décembre, les Communes rendent public un rapport où on préconise un gel de l’engagement (pas de signature du MoU). Le 11 décembre, Lord Grayson, Secretary d’Etat au MoD chargé des acquisitions, qui est devenu le héros de la bataille UK-USA du JSF en février dernier, arrive à Washington. On annonce au moins une semaine de rudes négociations à l’issue incertaine. Drayson dîne le soir au Pentagone avec Ken Krieg, le sous-secrétaire à la défense pour l’acquisition, la technologie et la logistique. Surprise : le MoU est signé.

Les Britanniques affirment avoir obtenu tout ce qu’ils voulaient, absolument tout. «We have 100 percent of what we want to be able to sign the MoU» proclame Lord Drayson dans une interview téléphonique à Defense News. Pour l’instant, les détails de l’accord ne sont pas connus et il semble assez probable qu’ils ne le seront pas dans leur intégralité.

Pour s’assurer du contenu du MoU, on s’en tiendra donc aux affirmations de Lord Drayson et au silence du Pentagone. C’est un peu court pour empêcher d’autres interprétations de faire surface. L’une d’entre elles est donnée par une source britannique au Parlement européen, avec le commentaire que, dans cette affaire, «failure was definitely not an option for Tony Blair». Dans l’embarras maximal où il se trouvait, sous la pression de BAE qui voyait ses actions s’effondrer avec l’affaire Yamamah et ne pouvait envisager un échec dans le programme JSF qui aurait accéléré cette chute, Blair a cédé sur la question de la “national sovereignty” à deux conditions de la part des USA:

• Laisser les Britanniques proclamer qu’ils avaient obtenu 100% de ce qu’ils demandaient ;

• Laisser faire l’étouffement de l’enquête sur Yamamah sans intervenir ni soulever la moindre objection.

Dans ce cas, Blair aurait signé un marché JSF dont les conditions finiront tout de même par être rendues publiques , et provoqueront un tollé au Royaume-Uni. Mais il aura alors quitté son poste de Premier ministre, — “Après nous le déluge”…

 

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