Récits révolutionnaires

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Récits révolutionnaires

Il y a dans l’air, flottant énigmatiquement, des humeurs emportés ou dissimulées qui n’attendent qu’un coup du sort pour se dévoiler comme terrifiantes et révolutionnaires. Les événements de samedi nous ont tout montré : que la violence est là parce qu’à l’exaspération populaire l’État réduit à son pseudo riposte par une non-politique de la répression travestie en parodie d’elle-même ; que les GJ sont toujours là, plus que jamais, en une force multiforme et déterminée par la colère et le désespoir. L’extraordinaire vacuité, l’aveuglement à mesure, des zombieSystème qui ont la responsabilité de prétendre nous diriger et la responsabilité tout court agissent comme un souffle puissant sur l’incendie que rien ne parvient à éteindre.

Une civilisation entière, pourtant réduite à ses abats, à ses restes, à ses poussières et à sa caricature d’elle-même, prétend tout de même faire encore et faire entendre un terrible fracas en précipitant son effondrement. Ainsi en est-il de la France aujourd’hui, et la France non pas comme cas particulier, voire comme “contre-modèle” comme disent les sots-irrémédiables qui ânonnent le dernier édito du Financial Times (couleur saumon, comme le veut la tradition sous les murs de Buckingham Palace), – à ceux-là, on se voit dans quelques jours à Davos ; mais certes la France comme symptôme et comme symbole, la France qui a retrouvé son rôle historique de lanceuse d’alerte catastrophique, et qui paye de sa personne en justifiant elle-même cette alerte.

La fin de toute cette affaire hurlante et mugissante ne peut pas être “un long fleuve tranquille”. Ce sera une cataracte, un déluge, comme les chutes du Niagara rebaptisées “postmodernité” ; ce l’est déjà, au reste...

Dit autrement, nous avons l’humeur sombre mais ferme, et l’épreuve nous paraît inévitable. La mesure de cela, on la trouve dans ce à quoi il faut constamment revenir, la terrible médiocrité, l’incommensurable pauvreté des esprits qui prétendent bien servir le Démon (“bien faire le job”, quoi) . A eux seuls, ils justifient la chute de la civilisation, – nous parlons toujours et encore de ces pauvres élitesSystème qui jacassent sans fin sur les chaînes-info 24/24, qui tombent quasiment en pamoison (“des sels, vite !”) à l’évocation de ce poids-lourd toutes catégories des manifs tabassant des CRS et des gendarmes, et des ministres, et des BHL, par centaines, par milliers ; en s'attachant aux détails des choses, ces piètres esprits des élitesSystème évitent d'affronter l'énorme déferlement de la chose... Nous vivons des temps hyperboliques mais néanmoins hyperboréens : l’excès du jugement (y compris le nôtre) est incontestable, pourtant et paradoxalement l’objet du jugement est encore bien au-delà de cet excès qui ne le paraît alors plus autant. La cause en est qu'il s'agit de choses qui nous dépassent, donc que le jugement, tout extrême qu'il soit, ne peut pas vraiment embrasser.

Tout cela était pour introduire plutôt que présenter deux textes sur la situation française. Ils sont de deux auteurs que nous avons déjà cités sur ce site. (Dans les deux cas, nous adaptons les titres de leurs textes pour des raisons techniques.) Le premier est Arnaud Benedetti, professeur associé en histoire de la communication à Paris IV, et il a été publié sur Figaro-Vox le 7 janvier 2019  (titre : « Les Gilets jaunes ou la blessure non cicatrisée du référendum de 2005 ») : pour lui, la France de 2018 renvoie plus au bouillonnement de 1848 qu’aux périodes si souvent citées de Mao-68 ou des années 1930. Le second est Karine Bechet-Golovko, Française et professeure invitée à l’Université d’État de Moscou, sur son site Russie Politics le 8 janvier 2019 (Titre : « Gilets Jaunes : la campagne des Cents Fleurs de Macron ouvre le nouveau Temps des troubles »).

Il faut noter ceci : dans le titre que nous avons adapté pour le texte de madame Bechet-Golovsko, nous avons repris en russe l’expression qu’elle donne en français de “temps troubles”, parce que cette expression indique une période bien précise de l’histoire russe (c’est bien entendu pour cela qu’elle l’emploie) : Smutnoye Vremya. Nous avions déjà utilisé cette expression dans un titre, en 2013 et avions donné quelques indications sur cette période, qui peuvent ainsi être citées, pour suggérer la correspondance avec la situation française telle que l’apprécie la commentatrice :

« Ce fut un temps terrible de la Russie, alors dans ses débuts dans la démarche de se constituer dans sa structure décisive de l’immense nation qu’on connaît. Ce fut le Temps des troubles, – Smutnoye Vremya (Nous avons eu beaucoup de mal à trouver l’expression russe en alphabet latin, la plupart du temps elle figure en alphabet cyrillique. Espérons que nous ne faisons pas d’erreur dans son orthographe.)... Wikipédia résume la période de quelques mots assez arides qui ne rendent guère justice à l’intensité de la crise qui mit en cause l’existence de la Russie. (“Pendant une période d'une quinzaine d'années, au début du XVIIème siècle, les intrigues et les rivalités des prétendants au trône se déchaînent, suscitant les convoitises étrangères et mettant en péril l'existence même de l'État russe.”) Dans la psychologie nationale, au contraire, le Temps des troubles tient le rôle de symbole du désordre déstructurant et dissolvant de la nation qui constitue une menace permanente pour la Russie... »

dde.org

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La « blessure non cicatrisée » de 2005

Le gilet jaune est d'abord un révélateur. Il dit la crise du macronisme, laquelle constitue la crise d'un monde plus ancien encore dont Macron et ses marcheurs ne sont que les héritiers. L'histoire est celle de poupées russes qui s'emboîtent. Le packaging annonçait le neuf, là où l'usé cherchait à se renouveler. In fine les marcheurs, sans le savoir, articulaient une vieille idée de l'Europe, celle de Maastricht, une défense opportuniste des institutions d'une Ve République fatiguée et une conception d'abord technocratique de la politique. À tous les étages, on cadenassait toujours plus les souverainetés populaires. Ce sont ces dernières qui dans le désordre et le tumulte se manifestent samedi après samedi. Le «giletisme» est d'abord ce moment. Ce moment où se joue une rupture, ou un tournant, ce quelque chose qui engendre une situation radicalement nouvelle. Si commentateurs et acteurs se cassent le nez pour saisir et comprendre cet instant, c'est d'abord parce qu'il échappe à tous nos référentiels. C'est là le propre d'une révolution.

Elle effondre, elle désarçonne, elle sidère. Le processus que nous vivons depuis quelques semaines est de cette nature-là: il est quasi révolutionnaire. Révolutionnaire pour au moins deux raisons: parce qu'il exprime un recul spectaculaire et inquiétant de l'adhésion au cadre «légal rationnel», pour reprendre la formule de Max Weber, à l'intérieur duquel nous interagissons ; parce qu'il entraîne en retour une réaction, ou plutôt une sorte de néo-réaction qui coagule dans un irrépressible mouvement d'autodéfense les forces politiques, intellectuelles, administratives, économiques les plus intéressées, accrochées à la sauvegarde et protection de leurs positions. De part et d'autre, la trajectoire est une montée aux extrêmes. Au regard des bienséances civiques, l'écart que s'autorisent les parties prenantes de cette confrontation, constitue le signal d'une évidente dégradation du socle institutionnel fondateur du régime. Certains manifestants, pas tous loin de là, n'hésitent pas à recourir à l'affrontement violent avec les forces de l'ordre ; l'exécutif de son côté active une sémantique, des postures explicitement clivantes, voire autoritaires peu susceptibles d'apaiser un climat inquiétant.

Ce à quoi nous assistons ne constitue rien d'autre qu'une lutte pour le pouvoir. Mais une lutte qui prend forme en dehors du terrain de jeu réglementé, consensuellement accepté. La rue est redevenue le théâtre éruptif des oppositions politiques. Ironie de l'histoire, le «nouveau monde» se sera transformé en inattendue «machine à remonter le temps», à réexplorer des formes prémodernes de la politique . D'aucuns voient, à tort, dans la période, des éléments dignes des années trente. Myopie mue par l'irradiation mémorielle de notre temps qui ramène tout au XXe siècle, à l'entre-deux-guerres et au second conflit mondial! C'est sans doute vers un autre siècle qu'il convient de porter notre regard, non pas celui de la question totalitaire que fut le XXe, mais bien celui de la question démocratique et de la liberté des peuples que fut le XIX. Nous sommes bien plus en 1848 qu'en 1934, voire qu'en 1968.

L'irruption, boostée initialement par l'enjeu fiscal et social, est devenue, de facto, politique. Politique parce qu'au cours de la mobilisation, ses initiateurs ont découvert que le seul moyen de déverrouiller le débat sur le social et l'économique consistait à reposer l'interrogation démocratique. Or celle-ci apparaît confisquée, Maastricht oblige, lequel a exclu l'économie, entre autres, du champ du discutable et du réversible. Macron n'est en soi que l'ultime exécuteur de cette captation maastrichtienne de l'économique sur le politique. Il est le fils prodigue qui a promis la maîtrise, le retour à une forme de puissance du politique, mais qui après dix-huit mois de mandat donne le sentiment, à l'instar de ses prédécesseurs, d'avoir répliqué une feuille de route tenue ailleurs que dans les mains de la souveraineté populaire. Parce qu'ils relèvent aussi d'une blessure démocratique, celle toujours non-cicatrisée du référendum déchiré de 2005, les gilets jaunes sont la première entreprise populaire de délégitimation de la doxa technocratique dont Maastricht demeure l'expression la plus achevée. Il aura fallu une taxe de trop, une incompréhension gouvernementale de ce qui se levait, une pincée de mépris communicant pour que s'ouvre sous nos yeux une époque dont nous percevons la genèse mais n'entrevoyons pas l'issue, nonobstant un débat national qui en laissant hors champ les questions européenne et migratoire montre que l'exécutif n'entend rien concéder de ce qui fait l'essentiel de sa vision du monde.

Arnaud Benedetti

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Des Cent-Fleurs aux Smutnoye Vremya

La révélation d'une France qui dérange, car ne s'inscrit plus dans le paysage idéologique post-moderne globaliste, cristallise les tensions entre une élite hors-sol et les aspirations d'une population de vivre normalement. Mais pas d'une normalité à la Hollande, bien au contraire, revenir vers un mode de vie humain et traditionnel, entre des êtres équilibrés, avec leurs défauts, mais se comprenant. Et en cela, les Gilets Jaunes reçoivent leur premier soutien officiel, celui de l'Italie, qui a ouvert la voie. La caricature de "Grand Débat National", campagne des Cents Fleurs de Mao, s'accompagne en toute logique d'une répression qui s'intensifie et est annoncée. Le virage anti-républicain du régime Macron est acté.

Hollande a symboliquement ouvert la rupture sociale avec la loi sur le mariage homosexuel, Macron a continué sur la même voie avec la fête de la musique à l'Elysée. Tous les deux ont fait allégeance dès le début de leur mandat, le reste n'est qu'une continuation logique.

Ce mouvement anti-famille (mariage homosexuel), anti-nation (ouverture des frontières à l'immigration de masse), anti-humain (culte de la technologie et tyrannie de la (bonne) pensée), est mis à mal par cette lame de fond qu'est le mouvement des Gilets Jaunes.

D'un côté, vous avez BHL en appelant aux forces de l'ordre et au respect des institutions, lui qui a passé sa vie à les renverser un peu partout, démontrant ainsi que son clan a pris le pouvoir en France, pendant que sa femme se défonce à Marrakech; vous avez de pseudo-intellectuels comme Y. Moix, qui nous imposent leurs séances de psychologie collective et demandent à ce que les parents ne puissent pas élever leurs enfants biologiques; vous avez des professionnels du soi-disant "humanitaire", ancien ministre de la République, Bernard Kouchner, assumant le remplacement de la population française en appelant les immigrés pour "peupler les campagnes", comme si les hommes étaient interchangeables et les cultures n'existaient pas; vous avez le président de l'Assemblée nationale, de Rugy, qui estime qu'il est normal de pouvoir vivre décemment avec 15 000 euros par an quand Chantal Jouanno  touchera 14 709 euros par mois pour maîtriser un pseudo débat national, qui ne doit surtout pas toucher les sujets sensibles, notamment l'immigration. 

De l'autre côté, vous avez un peuple qui se réveille, encore un peu groggy, d'une longue léthargie. Alors évidemment, lorsque la consultation populaire en ligne met en avant la contestation de la très symbolique loi sur le mariage homosexuel, toute la presse, d'une seule voix, estime que ce mouvement ne peut être naturel, il est le résultat d'un trucage du vote, sous l'influence des partisans de la Manif contre le mariage pour tous.

Car comment pourrait-il en être autrement? Comment les "valeurs" de la minorité ne pourraient être soutenues par la majorité, jusque-là silencieuse, donc consentante ? D'ailleurs, les Gilets Jaunes n'en ont presque pas parlé .... Et pour cause. Avec la dictature "morale" qui s'est instaurée dans la société, critiquer le mariage homosexuel ou l'immigration est un crime idéologique absolument impardonnable. Mais ce n'est pas parce que les gens se taisent qu'ils ne le partagent pas. Alors quand on leur demande leur avis, et qu'ils peuvent se protéger sous l'anonymat - ils le donnent cet avis.

Mais rassurez-vous, rien ne changera. Comme l'immigration a été enlevée du débat, la dimension politique d'État des LGBT ne sera pas remise en cause, car ce sont les piliers de cette société. D'où le RIC.

Le référendum d'initiative citoyenne qui émerge ces derniers temps et crispe le discours institutionnel est, en effet, particulièrement symbolique. Car finalement, le RIC est soit "trop", soit "trop peu". Trop pour le pouvoir qui ne peut prendre le risque de remettre en cause les fondements idéologiques de la société contemporaines sans provoquer sa propre chute. Trop peu pour le peuple qui ne peut gouverner ou remplacer les gouvernants à coups de référendum. Le RIC est surtout symbolique : les institutions ne sont plus représentatives de la volonté populaire. Mais sera-t-il possible de changer ces institutions pour que ça marche mieux ? Si c'était aussi simple, ce serait merveilleux. Le problème fondamental est le vide intellectuel qui caractérise notre époque : pour l'instant, il n'existe pas de penseurs qui puissent proposer et systématiser une autre pensée institutionnelle et il n'existe pas suffisamment de personnes aptes à remplir un nouveau cadre institutionnel.

Il y a de fortes chances pour que nous entrions ainsi dans une "période des troubles", avec un système idéologique assez fort pour ne pas tomber, mais trop faible pour convaincre; une contestation montante assez forte pour le mettre à mal, mais trop faible pour le remplacer.

Le Gouvernement annonce donc le renforcement de répression "en même temps" que l'ouverture du Grand Débat national, se plaçant tout à fait dans la logique de Mao, sans tirer les leçons de l'histoire. Plus de policiers que de "manifestants officiels", sont attendus, pour frapper et incarcérer. La République est en danger. Non pas en raison des Gilets Jaunes, mais d'une élite qui gouverne contre son peuple. Car le choix des gouvernants est simple : soit se retirer, soit officiellement instaurer la dictature. Mais comme ils ne peuvent ni l'un, ni l'autre, oui, c'est bien certainement un nouveau temps des troubles qui nous attend.

Karine Bechet-Golovko

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