Paris, gloire & nostalgie

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Paris, gloire & nostalgie

13 novembre 2015 – Vu, il y a quelques jours, un documentaire sur la chaîne Histoire, dont le titre est Paris la nuit, cela faisant partie de toute une série sur Paris. Le documentaire embrasse la période 1945-1950 (plutôt 1950) jusqu'à 1965-1970, bref ce petit quart de siècles qui vit le monde nocturne parisien et même international devenir absolument germanopratin, de la période du swing, du Tabou, de Boris Vian et de Claude Luther, à celle surtout des cabarets minuscules et extraordinairement chaleureux, où toute une génération (Brassens, Ferré, Catherine Sauvage, Rochefort, Noiret, Mouloudji, Aznavour, Gainsbourg, Barbara, Lama, Brel, Cora Vaucaire, etc.) trouva son public restreint puis, pour certains, sa gloire au-delà de la Seine (Bobino, l’Olympia, les studios). Ma nostalgie, dont on sait qu’elle est chez moi un sentiment si intense et extrêmement significatif, qui va bien au-delà du souvenir, qui constitue en soi le défricheur du souvenir pour la tâche indicible de l’éternité, ma nostalgie était intense.

Durant cette période, dans le milieu des années 1950, j’étais à l’aube de l’adolescence et, pour chaque “grandes vacances”,  nous nous rendions à Paris (mon père devait faire sa visite annuelle à la haute direction de l’Alsthom, qu’il représentait en Algérie). Nous allions vers la capitale, venant de Mennecy où ma grand’mère avait une maison de campagne héritée de sa cousine, la femme du professeur Béal (du vaccin contre la tuberculose BCG) et pour autant non moins redoutable et terrible suffragette féministe ; l’arrivée vers la capitale, sans autoroute (inconnues à l’époque), par des routes bordées d’alignements arbres sans fin, ces routes souvent solitaires qui semblaient se perdre dans l'horizon, c’était comme si je tenais la promesse d’entrer dans un monde merveilleux et hors du temps mais c’était surtout, – je ne m’en avisais pas encore, – le pittoresque et le style, et je dirais même l’équilibre et l’harmonie de la tradition survivante. La perspective de Paris me fascinait comme par une magie sans exemple, et je me tenais muet d’émotion et d’admiration à l’entrée dans la grande ville sans exemple ni équivalent.

Certes, je ne connus rien de cette vie parisienne de la nuit, mais un peu par des échos, par mon oncle Jules. Homme de cabinet ministériel, d'abord proche du ministre Jacquinot dont il était “le compagnon” attitré dans les premières années d’après-guerre, mon  oncle était un homosexuel d’une chaleur et d’une drôlerie incomparables, d’un charme fou ; ses nombreuses sœurs (dont ma mère) ne cessaient de l’entourer pour pouffer avec “le petit Jules”, avec lequel elles partageaient une complicité si chaleureuse. Il faisait partie de l’escadron nocturne de “la bande de Versailles”,  du nom de Louis Amade, parolier de Bécaud et préfet de Versailles, et aussi avec Gilbert Bécaud, Jean-Claude Pascal et d'autres, constitué pour écumer les nuits parisiennes.

Paris était magique, vous dis-je. Les Américains qui avaient conquis le monde y venaient avec vénération, comme s’il s’agissait du centre du monde. Les milliardaires US, les “un peu plus de 1%” d’alors, se regroupaient en association pour dégager des centaines de $millions et sauver gracieusement le château de Versailles alors en ruines, pour la plus grande gloire de la France comme une part importante de la gloire du monde... J’ai noté cela dans La Grâce de l’Histoire, par une simple anecdote dont l’héroïne était une personne de grande qualité :

« Pourquoi sinon pour saluer une évidence qui transcende les modes, les politiques et les siècles – pourquoi penser à cette autre image restée au fond de ma mémoire, comme la mère nourricière dispose sa terre fertile, de l'actrice américaine Lauren Bacall, plus vieille de tout le temps de sa carrière et à peine vieillie, et devenue une autre femme, devenue véritablement une femme internationale, qui passe à l'émission ‘Inside the Actor's Studio’ en 1999, où la question lui est posée, extraite du rituel où l'on déroule le “questionnaire de Bernard Pivot”, selon la présentation immuable du présentateur et réalisateur de l’émission James Lipton : “Qu'est-ce qui vous fascine par-dessus tout ?” De cette voix brève et qui semble métallique mais qui se révèle être une voix de gorge, sans trembler ni ciller, Bacall répond comme cela va de soi, comme une flèche se fiche dans la cible et au cœur, sans un souffle, presque sans un mot, comme si la réponse était inscrite dans le vent et dans l’histoire du monde :

— Paris. »

Et pourtant, ce Paris dont je parle, celui de 1945-1965, ce n’était pas vraiment, malgré le tout de passe-passe proche du génie de Talleyrand du général de Gaulle imposant la France parmi les grands vainqueurs, ce n’était pas le Paris-victorieux d’autres époques mais celui qui avait subi le choc affreux de la déroute de 1940 ; non plus que ces régiments de politiciens-IVème République ne représentaient la quintessence du grand pouvoir régalien de la grande Nation... Pourtant, Paris, par sa culture au sens le plus haut et le plus humain de la chose, de Malraux à Montherlant, à Mauriac, à Marcel Aymé, à Jean Anouilh, à l’inévitable Sartre ferraillant avec Camus, Paris avec sa haute couture de Fath et de Dior, Paris dominait le monde de la haute civilisation. Ce n’était pas la première fois en de telles circonstances. Ainsi en fût-il, très remarquablement, comme au lendemain de toutes ces périodes de défaite dont la France paraît friande, du Paris des Lumières émergeant des sombres revers de la fin sinistre et encombré de défaites du règne de Louis XIV : « Louis échoua dans sa tentative d’établir une monarchie universelle mais sans vraiment essayer il conquit de grands territoires en-dehors de la France pour y faire régner la culture française et la langue française » (Jacques Barzun, From Dawn to Decadence – 500 Years of Western Cultural Life). De même, Paris, après la défaite de Waterloo, devint le centre culturel de l’Europe. La capitale était envahie d’Anglais de la haute société qui s’installaient et devenaient partie intégrante de la “vie parisienne”, le tsar Alexandre y séjourna bien plus d’un année ; les occupants étaient devenus les Parisiens d’adoption, et après la terrible période de la Grande Peur selon Guglielmo Ferrero de 1789 à 1815, Paris fut la reine du monde de la haute civilisation. Le même phénomène se reproduisit après la défaite de 1870-1871, pour culminer avec “La Belle Epoque”, malgré la sombre ironie qui caractérise cette expression qui n’est rien moins que les trois coups de l’ouverture du Grand Carnage. Dans cette épisode également, les arts fleurissaient, des impressionnistes au colossal Rodin, et les techniques avec elles, avec les début de l’aéronautique lorsque l’avion avait encore la grâce de la Demoiselle de Santos-Dumont.

Ces divers épisodes témoignent de ce qui fut (emploi du passé nécessaire) la principale qualité de la France, via Paris lorsque Paris représentait nécessairement la France (emploi du passé encore nécessaire), c’est-à-dire une résilience complètement exceptionnelle, une capacité permanente de renaissance selon un modèle venu du fond des temps et qui correspond aux normes de la grande tradition terrestre et de la Tradition tout court. Que les manifestations de cette vertu prissent des formes diverses dont certains s’émouvaient et se scandalisaient sur le moment et dont certains autres voulaient faire des théories qui durent le temps des crises, peu me chaut et peu importe. L’essentiel est la vigueur du phénomène, sa répétition, qui montre que ce pays a une mission particulière qui est moins de servir sa propre gloire que d’exercer la charge de la démonstration qu’une civilisation, quand elle existe encore, manifeste des forces vitales de renaissance dont cette résilience est le signe indubitable. (« Chaque nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu’elle doit remplir. La France exerce sur l’Europe une véritable magistrature, qu’il serait inutile de contester... », écrit le Savoyard au service du Royaume du Piémont Joseph de Maistre en 1795.)

J’arrêterais là mes exemples et mes considérations parce que le temps passant l’exige, qu’il y en a bien assez et que l’on ne trouve plus rien du tout par les temps présents qui ressemble à ce que j’ai tenté de montrer. La France n’est plus une de ces étrange “vaincue qui arrive à triompher” parce qu’aujourd’hui elle ne se bat plus vraiment ; elle est entrée dans l’ère de la “paix européenne” qui s’avère, dans la mesure de la profondeur des choses et si l’on a assez de force de caractère pour écarter les geignements de l’affectivisme (spécialité des commémoration des champs de bataille), infiniment pire que les pires des carnages puisque l’enjeu en est simplement la destruction du monde, sans bruits excessifs (la presse-Système y veille), sans carnages (la presse-Système veille à ne pas nous en informer), sans rien du tout (ce qui est la définition de la presse-Système), – par déstructuration silencieuse et dissolution à peine chuintante, – par pure entropisation des choses, c’est-à-dire l’effondrement diluvien dans le trou noir du rien et qu’on n’en parle plus pour leur éternité. Dans ce contexte où la France s’est inscrite avec la prise du pouvoir par les hordes énervées et hystériques de ces étranges zombies postmodernistes qui tiennent la place, la logique que j’illustrai plus haut par des exemples d’époques diverses n’a plus de raison d’être. Tout cela est entrée dans le champ de la nostalgie, ce qui me déplaît moins qu’on ne pourrait croire, et n’est certainement ni un signe d’amertume, ni de regret profond (simplement un regret passager) ; parce que je crois que la nostalgie est le véhicule privilégié qui nous instruit au fond de nous qu’elle n’est rien d’autre que la messagère de l’éternité. Entre le rien de leur éternité qui est évidemment faussaire et invertie, comme tout ce qu’ils touchent de leurs mains fébriles, et l’éternité dont je parle, l’exercice de la comparaison est d’une futilité qui nous dispense de toute démonstration. 

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