Oubliée, la guerre de l’ombre en Syrie

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Oubliée, la guerre de l’ombre en Syrie

Du jihad afghan au takfir levantin, schizophrénie de nos dirigeants

En Occident, les attaques du 11-Septembre, la malnommée « guerre contre le terrorisme », et la montée en puissance de l’« État Islamique » dans le contexte de la guerre en Syrie ont amené la nébuleuse al-Qaïda au centre du débat public. En effet, depuis bientôt deux décennies, de nombreux spécialistes se sont emparés de cette question, mais en décrivant le plus souvent cette mouvance terroriste comme un obscur réseau uniquement considéré comme un ennemi par les puissances occidentales. Or, s’il est vrai que les armées et les services spéciaux américains et européens combattent différents groupes jihadistes à travers le monde, des composantes majeures de cette nébuleuse furent appuyées et utilisées comme forces paramilitaires dans les guerres secrètes de la CIA  en Afghanistan (1979-1989) et  en Syrie (2011-2017), mais aussi durant les guerres ouvertes de l’OTAN  en Bosnie (1992-1995),  au Kosovo (1999-2000) et  en Libye (2011). Dans le cas plus récent de la campagne de Riyad et d’Abou Dhabi au Yémen, leur coalition  soutenue par Londres, Paris et Washington a  financé et  recruté des centaines de miliciens d’al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), ce réseau ayant pourtant  revendiqué  les attentats de Charlie Hebdo. En septembre 2018, le professeur à Sciences Po Paris et ancien diplomate Jean-Pierre Filiu affirma même que Trump soutenait  al-Qaïda au Yémen. Dans cet article, il omit de préciser qu’Obama s’était engagé dans le même type de manœuvres durant sa  campagne en Syrie – certes  contraint par ses alliés sunnites et les faucons de son administration. En septembre dernier, son proche conseiller Ben Rhodes finit par admettre que la CIA avait coordonné la livraison d’une  grande partie des armes ayant équipé les factions jihadistes anti-Assad, dans le cadre de la méconnue  opération Timber Sycamore ; Ben Rhodes reconnut également que le cabinet Obama avait fait preuve de « schizophrénie » en classant le Front al-Nosra sur la liste des organisations terroristes, alors que cette branche d’al-Qaïda en Syrie représentait selon lui « un gros morceau » de l’opposition soutenue par Washington et ses alliés contre Damas.

On ne le répètera jamais assez, mais ce blacklisting du Front al-Nosra par le Département d’État fut annoncé en  décembre 2012, c’est-à-dire dans une période où le futur « État Islamique » et al-Nosra ne formaient qu’une  seule et unique  entité. Durant  cette année 2012, et pendant les cinq années suivantes, le gigantesque trafic d’armes et de munitions chapeauté par la CIA, le GIP saoudien et leurs alliés  équipa massivement  cette vaste mouvance islamiste. Dans un  ouvrage récent, j’explique en détail cette guerre de l’ombre en Syrie, et pourquoi elle peut être considérée comme le principal facteur de la militarisation de la  nébuleuse jihadiste  anti-Assad, y compris de l’« État Islamique ». À travers ce livre, des centaines de sources et des dizaines de témoignages exclusifs de chercheurs et d’anciens hauts responsables occidentaux le confirment.

Les “experts” oublient Timber Sycamore

Or, certains des plus grands spécialistes du monde arabe ont décrit ce conflit comme si cette guerre de l’ombre menée par la CIA et ses partenaires pour renverser Bachar el-Assad n’avait jamais existé. Parmi eux, nous pouvons mentionner le grand reporter Gérard Chaliand, qui affirma sur Arte en juillet dernier que l’Occident n’avait « pas fait la guerre », occultant ainsi le soutien continuel de la rébellion anti-Assad par  la CIAle MI6  et  la DGSE entre 2012 et 2017 – en appui des opérations de leurs alliés  turcs  et  moyen-orientaux. Pour citer à nouveau Jean-Pierre Filiu, il déclara que les puissances occidentales avaient fait « [m]oins que rien » pour renverser Assad, que les États-Unis n’avaient fait  confiance  « qu’à des guérillas [kurdes] de type léninistes » au Levant, et que le gouvernement syrien avait volontairement soutenu Daech  en libérant « des centaines de détenus jihadistes qui [allaient] grossir les rangs de l’“État Islamique” » en mai 2011 – bien que ce groupe n’opérait pas encore en Syrie, du moins jusqu’en  août  de cette même année. Dans un autre média, il affirma qu’Abou Bakr al-Baghdadi était « [p]rotégé par Assad », un argument contestable puisqu’il se cachait alors en Irak ; dans Le nouveau magazine littéraire, il déclara que la libération de salafistes par Damas en mai 2011, suivi du pilonnage de zones rebelles, avait  permis à Daech  de « proclamer en avril 2013 son “État islamique” dans la ville syrienne de Raqqa, avec l’appui de réseaux qui soutenaient jusqu’alors le régime Assad. » Il serait intéressant de connaître ses sources, car cette hypothèse d’une collusion entre Daech et Damas a été réfutée par  différents experts  américains. Comme une majorité de spécialistes, de responsables politiques et de journalistes occidentaux, Jean-Pierre Filiu oublia de mentionner la  gigantesque  opération  Timber Sycamore  dans sa description du conflit, et ce malgré l’impact décisif de cette campagne dans la montée en puissance de l’« État Islamique » en particulier, et de la  nébuleuse  jihadiste  anti-Assad en général. Au contraire, il accusa Damas d’avoir soutenu Daech. 

À mesure que cette opération de la CIA, des services saoudiens et de leurs alliés  sintensifiait, s’est construite en Occident une légende voulant qu’Assad aurait cyniquement  déclenché le jihad  en Syrie pour discréditer l’opposition. Considéré comme l’un des plus grands experts du Moyen-Orient, Gilles Kepel a repris à son compte cet argument dans son  dernier ouvrage, en précisant toutefois qu’il s’agissait d’une « hypothèse ». Selon lui, l’amnistie décrétée par Bachar el-Assad  au printemps 2011  « se traduisit par [la libération] de très nombreux détenus appartenant à la mouvance islamiste – Frères musulmans, salafistes et jihadistes. (...) Eu égard à l’omniprésence des manipulations imputées aux services de renseignement en Syrie » – un argument pour le moins fragile pour démontrer une éventuelle collusion entre Daech et Damas –, « l’hypothèse a été souvent émise que le calcul des hommes de l’ombre prévoyait la montée en puissance rapide des plus radicaux à la tête du soulèvement, facilitant sa diabolisation par le régime qui espérait ainsi retrouver le soutien de la population. » Or, si cette « hypothèse » est considérée comme une vérité dans le débat public occidental, le livre dont je suis l’auteur démontre en quoi qu’elle est hautement critiquable. Précisons alors que mon ouvrage ne cherche pas à dédouaner Bachar el-Assad et ses alliés de leurs crimes, qui sont abondamment documentés  et totalement condamnables – comme je le répète dans  mon livre. Néanmoins, accuser le gouvernement syrien d’avoir soutenu la mouvance islamiste qui souhaitait le renverser nécessite des preuves abondantes et solides, pas des hypothèses et des supputations. 

Dans son ouvrage, Gilles Kepel souligne plus pertinemment les responsabilités financières des pays du Golfe dans l’essor de la nébuleuse jihadiste anti-Assad,  en rappelant  que le « rôle des soutiens étrangers de la rébellion continu[a] de son côté à la faire évoluer, au gré des financements tant publics que privés originaires de la péninsule Arabique, dont le montant estimé par la plupart des observateurs dépasse le milliard de dollars annuels ». Comme je l’explique dans  mon livre, ces financements auraient pu totaliser plusieurs  dizaines de milliards de dollars  et, contrairement à ce qui est souvent affirmé en Occident, ces politiques de soutien aux jihadistes anti-Assad n’étaient pas menées par les seules pétromonarchies. Au contraire, elles étaient connues dès  l’automne 2012  par les chancelleries occidentales, qui ont malgré tout ordonné à leurs services spéciaux de les  appuyer clandestinement. Dans son livre, Gilles Kepel affirme pourtant que les « soutiens occidentaux » de l’opposition anti-Assad « s’aveugleront volontairement sur sa dimension jihadiste et salafiste qui ira croissant. Ils lui préfèreront des métaphores transhistoriques vulgaires faisant notamment de “la Syrie notre guerre d’Espagne”. » Selon lui, « pareille lecture dominera l’interprétation de la rébellion tant à Washington sous la présidence de Barack Obama qu’à Paris sous celle de François Hollande ».

Abondamment documenté, mon ouvrage  démontre qu’au contraire, le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius et le secrétaire d’État John Kerry étaient parfaitement au courant de ces dynamiques. En effet, selon Georges Malbrunot et Christian Chesnot, le premier  aurait fermé les yeux  sur l’infiltration des réseaux de financement du jihad syrien par les services qataris et saoudiens, et son homologue américain reconnut en septembre 2016 que Daech était perçu  durant l’été 2015  comme un moyen de pression pour contraindre Assad à quitter le pouvoir – al-Nosra et ses alliés jouant alors le même rôle  à Lattaquié. Au niveau présidentiel, François Hollande se serait méfié durant l’été 2013 des volontés saoudiennes d’armer massivement  les jihadistes, et Barack Obama refusa continuellement de livrer des  missiles anti-aériens  aux rebelles de peur qu’ils ne commettent des attentats contre des avions civils. Il n’en demeure pas moins que ces deux Présidents ont continué d’exiger le départ de leur homologue syrien  jusqu’en 2016, après avoir accepté pendant plusieurs années d’accroître l’aide clandestine  à une rébellion pourtant  étroitement liée  à la nébuleuse jihadiste. Le fait de nier la connaissance de ces processus au sein des chancelleries occidentales permet de gommer leur soutien inavouable pour ces politiques, qui s’est matérialisé par la guerre de l’ombre de  la CIAdu MI6, de  la DGSE et de  leurs alliés régionaux en Syrie – une opération que j’analyse en détail  dans mon livre.

Timber Sycamore : Daech aux portes de Damas

On a notamment pu observer les effets de cette stratégie clandestine au printemps 2015, à l’occasion de la prise d’Idleb et de sa province par une coalition de milices dominée par des milliers de jihadistes du  Front al-Nosra et d’Ahrar al-Sham. Selon  plusieurs experts, la CIA et ses partenaires occidentaux et moyen-orientaux appuyèrent cette offensive depuis le Sud de la Turquie, en aidant notamment leurs alliés sunnites à  livrer massivement  des missiles antichar TOW de fabrication américaine. À l’époque, cette offensive victorieuse de la rébellion faisait craindre à Damas la chute de Lattaquié, qui est le fief ancestral de Bachar el-Assad. Au Sud du pays, les rebelles soutenus dans le cadre de Timber Sycamore menaçaient également de prendre la capitale syrienne durant l’été 2015, comme le Washington Post le rappela  en juillet 2017. Or, le journaliste à l’origine de cet article oublia de mentionner le fait que les factions progressant alors vers Damas et Lattaquié étaient respectivement l’« État Islamique » et une coalition de groupes armés menée par le  Front al-Nosra. Au final, en janvier 2019, les médias occidentaux et leurs spécialistes déplorèrent la prise de contrôle d’Idleb par l’organisation  Hayat Tahrir al-Sham (HTS), dont l’ancien nom est le Front al-Nosra. Ils oublièrent pourtant de préciser le  rôle central  de la CIA et de ses alliés dans la prise initiale de cette province par la branche d’al-Qaïda en Syrie et ses soutiens, au printemps 2015. En décembre dernier, de nombreux  experts  et  responsables politiques  se sont émus de la décision surprise de Trump d’évacuer les troupes du Pentagone du Nord de la Syrie. Mais ils ne mentionnèrent pas le fait que les États-Unis, la France et leurs alliés y combattaient une milice initialement considérée par le  cabinet Obama, le  gouvernement Netanyahou et l’Arabie saoudite  comme un moyen de pression contre Assad et ses alliés du Hezbollah et de l’Iran. En clair, la majorité de nos observateurs se focalisent aujourd’hui sur la débâcle stratégique occidentale au Levant, mais ils en refoulent la cause la plus dérangeante, soit le soutien clandestin d’une constellation de groupes armés  pas aussi modérés  qu’ils nous ont été présentés depuis 2011.

Le « printemps syrien » a démarré il y a huit ans, et la militarisation de cette révolte fut observée à partir de  l’été 2011Dès lors, après avoir décrété qu’Assad devait partir, les puissances occidentales  ont consciemment appuyé  leurs alliés  sunnites  et  israéliens dans la déstabilisation de ce pays, à travers leur soutien  croissant  et  massif  des forces jihadistes qui gangrénaient la rébellion – la CIA et ses financeurs saoudiens jouant un rôle central dans ce processus. En Europe comme aux États-Unis, ces faits dérangeants sont en train de tomber dans l’oubli, et les gouvernements occidentaux ayant mené cette guerre secrète sont décrits par une majorité d’experts et de journalistes comme des directions politiques immobilistes, en ce qu’elles n’auraient « rien fait » pour renverser Bachar el-Assad. Dans le but de clarifier ce sombre épisode de notre Histoire commune, j’ai tenté de démontrer le contraire dans  mon livre, en accumulant des centaines de preuves du caractère délibéré, coordonné et prémédité de cette opération des malnommés « Amis de la Syrie », parmi lesquels la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne jouaient un rôle moteur. De ce fait, sachant que cette opération vient d’être complètement occultée  dans les médias occidentaux à l’occasion des huit ans du « printemps syrien », je vous encourage à diffuser cet article le plus largement possible. En effet, nos autorités doivent prendre leurs responsabilités et ne plus nous cacher cette vaste  guerre de l’ombre en Syrie, qui a eu des  conséquences désastreuses  pour le peuple de ce pays.

Maxime Chaix

Biographie 

Auteur du livre  La guerre de l’ombre en Syrie, paru en mars 2019 aux éditions Erick Bonnier, Maxime Chaix  est essayiste, traducteur et journaliste. Spécialisé dans les domaines du renseignement, des opérations clandestines, des questions stratégiques, de la politique étrangère américaine et du jihadisme, il est titulaire d’un Master 2 « Histoire, théorie et pratique des droits de l’Homme ». En 2015, il a lancé son propre site afin de regrouper ses différents articles et traductions. Depuis 2014, il a notamment écrit pour  MiddleEastEye.net,  Paris Match,  GlobalGeoNews.com,  dedefensa.org,  Le Devoir et le  Club de Mediapart.

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