Notes sur quelques embruns dans la Baltique

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Notes sur quelques embruns dans la Baltique

28 avril 2016 – Il s’agit ici d’expliciter et de compléter les humeurs et les intuitions que nous espérons documentées de PhG dans son Journal dde.crisis, concernant la tension extrême qui apparaît de temps en temps, soudain plus forte, mais toujours sous-jacente, entre les USA et la Russie, et suivant un parcours général classique d’“escalade”. Cette fois, nous ne disons pas, à propos de cette “tension sous-jacente”, qu’elle est seulement d’origine US, bien qu’elle le soit essentiellement à l'origine sans le moindre doute, mais qu’elle est aussi présente du côté russe selon ce que nous en ressentons. C’est là une différence de taille.

(Il ne s’agit pas ici de mesurer des responsabilités, – on sait notre religion à cet égard, – mais bien différemment d’identifier cette tension, de la situer, de l’évaluer. Le fait qu’elle touche désormais, selon nous, autant les Russes que leurs “partenaires” américanistes est un point très important, qui dominera d’ailleurs l’essentiel de notre commentaire, plus loin. Cela tend à transformer la situation générale dont l’antagonisme USA-Russie est la référence extrême, ou plutôt à illustrer par l’exemple le plus extrême et le plus important la transformation de la situation générale que nous avons définie récemment par le passage du désordre au chaos.)

Nous allons comme nous le faisons souvent présenter une succession de faits, d’impressions et d’interprétations documentées, etc., qui nous paraissent aller dans le sens d’une thèse prospective impliquant la possibilité, sinon la probabilité d’un changement des relations entre les USA et le Russie, – dans le sens du pire, bien évidemment (“What else ?”, par les temps qui courent...). Cela s’articule essentiellement autour de l’“incident” de la Mer Baltique, entre la frégate de l’US Navy USS Cook et des avions de combat russes type Su-24, qui est perçu dans les milieux de la direction-Système washingtonien comme une sorte d’“acte de guerre” et sans aucun doute comme une “agression russe“ directement contre les USA, qui ne peuvent rester impunis, du point de vue de la communication et par rapport à la narrative qui imprègne totalement toutes les psychologies enfiévrées de cette direction.

(A propos de ces “psychologies enfiévrées”, on a vu un exemple et on en a fait le commentaire autour du cas Brzezinski. Il est complètement illustratif de la chose, et d’autant plus qu’en général Brzezinski est tenu pour un “sage”, à l’esprit froid ; il nous montre comment l’apparence de la sagesse et de la froideur peuvent dissimuler le feu de l’affectivisme qui brouille complètement la pensée.)

Politique réduite aux aberrations

Il n’est pas seulement question de la seule psychologie, même si nous accordons une importance considérable à la psychologie et aux dérangements extrêmes que sa faiblesse, sous l’influence du Système, provoque chez certaines d’entre elles. Sa vulnérabilité au Système, conséquence de sa faiblesse, est à l’œuvre depuis longtemps, provoquant nombre de troubles, des réactions collectives d’aberrations pathologiques, mais tout cela d’ores et déjà transcrits dans des actes, ou pseudo-actes, c’est-à-dire dans des politiques, ou pseudo-politiques. Mais il est aussi question d’évolution concrète de la perception, engendrant des évolutions importantes des postures.

C’est le cas, notamment et essentiellement pour nous avec la Russie. Ces deux dernières semaines, il y a eu des déclarations, l’énoncé d’intentions, voire de nouvelles mesures prises dans le sens d’une confrontation avec la Russie. On ne peut employer d’autre mot que “confrontation” dans la mesure où tout ceci s’exerce autour d’une situation géographique de pression directement sur les frontières de la Russie.

Pour ceux qui persistent à chercher des analogies ou à faire des comparaisons avec la Guerre froide, la grande différence se trouve dans la situation géographique. Jamais durant la Guerre froide, le pseudo-“Monde libre” ne disposa, ni même ne chercha à disposer d’une situation de pression géographique structurelle directement sur les frontières de la Russie [de l’URSS]. L’expansion de l’OTAN conduite depuis 1993-1994 fait toute la différence à cet égard et, en gros après avoir décompté les motivations électorales US au départ (faire plaisir à l’électorat d’origine polonaise de la région de Chicago au cours de la campagne 1992), elle répond directement aux aberrations pathologiques de notre psychologie. Il en résulte nécessairement et sans discussion possible du fait de la géographie de la chose que la recherche d’une confrontation directe ne peut être opérationnellement que le fait du bloc-BAO [USA]. La pathologie de la psychologie fait le reste autant qu’elle explique l’essentiel.

...Il en résulte que non seulement une situation, mais qu'une psychologie d’affrontement direct USA-Russie s’est développée et est envisagée avec un certain entrain par nombre de dirigeants-Systèmes, essentiellement aux USA. De ce point de vue, on observera que jamais le terme “dirigeants-Système” n’a aussi directement trouvé son synonyme parfait dans “zombies-Système”.

La prochaine fois, ça va chauffer

L’un des plus récents évènements, et des plus explosifs sans nul doute, tient dans une déclaration devant le Sénat US du Général Scaparotti, de l’US Army, le nouveau SACEUR (commandant en chef des forces de l’OTAN) qui va remplacer le général Breedlove. Scaparotti parlait devant l’habituelle commission des forces armées (AFSC), dominée par deux sénateurs fous (le  qualificatif est à peine polémique, il est pour une plus grande part le constat trivial d’une situation pathologique objective) ; Graham, le fou halluciné, et McCain, le fou robotisé.

Cette fois, ce fut McCain qui posa à Scaparotti “la question à $64.000”, du type “si un incident comme celui du USS Donald Cook en Mer Baltique se reproduisait, ne pensez-vous pas qu’il faudrait riposter d’une manière adéquate ?” (ditto, descendre l’un ou l’autre Su-24). En gros, la réponse de Scaparotti se résume à un “yep !”. (Réponse autant due à la même pathologie qui affecte les psychologies-Système qu’à une peur panique du général-audité d’être durement accroché par McCain, s’il répondait d’une manière raisonnable : il ne faut pas contrarier un fou, on risque de gros ennuis...).

« President Obama’s pick to command all U.S. forces in Europe said Thursday that all options — including military force — should be considered as Washington weighs its response to recent Russian aggression against American forces operating in eastern Europe. [...] If U.S. forces in Europe are put in harm’s way owing to Russia’s recent behavior, they will not hesitate to respond in kind, Gen. Scaparrotti told lawmakers at his confirmation hearing. He added that recent Russian moves, from the flybys and increased submarine patrols to support for Ukrainian separatists, suggest Russian President Vladimir Putin “is deliberately trying to break up NATO.” [...]

« Senate Armed Services Committee Chairman John McCain, Arizona Republican, and other members pressed the four-star general on whether military action would actually be considered should Russian saber-rattling cross the line. “Should [the United States] make an announcement to the Russians that if they place the lives of our men and women on board Navy ships in danger, that we will take appropriate action?” Mr. McCain asked. “Sir, I think that should be [made] known,” the four-star general replied. »

Petite excursion sur la frontière russe

Pour compléter ce qui précède, c’est-à-dire le renforcement de la provocation de la Russie par des mesures militaires sur ses frontières, le journal allemand Deutsche Wirtschafts Nachrichten (DWN, ou Nouvelles Economiques Allemandes) annonçait, deux jours avant la réunion type-sommet de Hanovre le 25 avril entre Cameron, Hollande, Merkel, Obama et Renzi, que le président US demanderait aux quatre autres pays d’envisager de stationner des forces dans les pays de l’OTAN ayant une frontière avec la Russie. Peu de choses à ce propos ont été officiellement communiquées après la réunion, car ce genre de chose ne se “communiquent” pas, mais il y a tout lieu de penser que la demande d’Obama a bien eu lieu. Le président US est à cet égard, hors de toute conscience de la moindre responsabilité et de la moindre signification des actes qu’il pose.

A côté de cela, les USA annoncent depuis un certain temps leurs propres renforcements (3.000 hommes, 250 chars) et font des démonstrations du type “symbolique” (le type d’action préféré des forces US, vu leur état délabré), avec le déploiement de deux (2, ou 1 + 1) chassurs F-22 en Roumanie, face à la Russie. Ces diverses manifestations mettent d’abord en évidence l’énormité de la provocation constante du bloc-BAO (des USA) et la faiblesse extrême des moyens pour structurer ces provocations.

Dans Off-Guardian.org, le 24 avril, Eric Zuesse détaille cet article du DWN et l’assortit de précisions et commentaires divers, sous un titre explicite (« Obama Requests Military Support for Possible War Against Russia ») : « According to an April 23rd article carried by Deutsche Wirtschafts Nachrichten (German Economic News), U.S. President Barack Obama is “demanding the active deployment of the Bundeswehr [Germany’s armed forces, including their Army, Navy, and Air Force] to NATO’s eastern borders” at Poland and the Baltic republics, to join the quadrupling of America’s forces there, on and near the borders of Russia. This is an extreme violation of what Russian leader Mikhail Gorbachev agreed to when he ended the Soviet Union and its NATO-mirror organization the Warsaw Pact, but it’s actually culminating a process that began shortly after he agreed to America’s terms, which included that NATO “not move one inch to the east.”

» Furthermore, DWN reports that on April 25th, the U.S. President will hold a summit meeting in Hannover, Germany with the leaders of Germany (Angela Merkel), Italy (Matteo Renzi), France (Francois Hollande), and Britain (David Cameron). The presumed objective of this meeting is to agree to establish in the NATO countries bordering on Russia a military force of these five countries, a force threatening Russia with an invasion, if or when NATO subsequently decides that the ‘threat from Russia’ be ‘responded to’ militarily.

» NATO’s encirclement of Russia with forces hostile to it is supposedly defensive — not an offensive operation — against Russia and is presented as such by our media.   During the 1962 Cuban Missile Crisis,  J. F. Kennedy didn’t consider Nikita Khrushchev’s plan to base nuclear missiles in Cuba to be ‘defensive’ on the USSR’s part — and neither does Russia’s President Vladimir Putin consider America’s far bigger operation of surrounding Russia with such weapons to be ‘defensive’.  The U.S. government, and NATO, act as if Russia is threatening them rather than them threatening and encircling Russia — and their news media transmit this lie as if it were a truth and one worthy of being taken seriously.  In actual fact, NATO has already expanded right up to Russia’s western borders. »

Profiter de l’interrègne

Bien évidemment, s’il vient à l’esprit de comparer ces divers dispositifs agressifs et de provocation (que ces chefs d’État et de gouvernement, notamment Obama, sachent ou non, – plutôt non, – de quoi il s’agit), par exemple avec le discours de politique extérieure de Donald Trump possible futur président des USA, une flagrante contradiction apparaît. (Trump veut favoriser des négociations et rechercher un rapprochement, notamment avec la Russie.) Mais parlons moins de “contradiction”, on s’en doute et sans qu’il soit question de surprise, – on est maintenant habitués à cette sorte de situation, – que purement et simplement de deux mondes différents qui sont promis par vertu (?) de système et du Système à ne jamais se rencontrer en aucune façon, même s’ils sont très proches l’un de l’autre, même s’ils cohabitent dans le même esprit (?).

Une autre dynamique s’affirme à mesure qu’avancent les élections présidentielles où se dessine une possibilité, – oh, très mince, mais possibilité tout de même, – que la politique-Système jusqu’ici suivie par les dirigeants-Système comme un chien bien éduqué suit une trace à l’odeur, c’est-à-dire irrésistiblement et sans nécessité pour lui de savoir où elle mène et à qui elle conduit, puisse être éventuellement modifiée, ou simplement retouchée. Cette dynamique est celle de l’urgence de mettre en place des mesures qui emprisonneraient le successeur d’Obama dans la logique, si possible guerrière et active, de la politique-Système.

C’est par exemple ce qu’observe Alastair Crooke, de Conflits Forum, dans son dernier (22 avril) Weekly Comment, à propos de l’évolution de la situation en Syrie : « “Fall, Caesar, fall”. Caesar (Obama) has yet a few months before, finally, he ‘falls’; but the knives are unsheathed, even amongst his own colleagues. In Jeffrey Goldberg’s March Atlantic interview, the US President was cited as being scathing towards the US ‘beltway’ foreign policy establishment, with their Pavlovian compulsion towards militaristic shows of strength.  But perhaps that derided constituency of ‘Cold War Warriors’ and neo-cons intends to have the last laugh: They, and their collaborators in the Middle East, are now placing facts on the ground, and raising tensions, that will box-in an incoming President, whomsoever it might be, forcing him or her to respond, and thereby tying him or her to an American ‘21st Century’ project of continued uni-polar dominance – even before assuming office... »

Dans le même texte s’insère un passage qui concerne directement la Russie, c’est-à-dire la géographie russe et la sécurité directe de la Russie ; où l’on comprend que pour les “affaires courantes” et les restes du président Obama, il y a également des nécessités immédiates concernant l’attitude à avoir avec la Russie :

« Jeremy Shapiro, a former special adviser to the US Assistant Secretary for State for Europe and Eurasia, had earlier warned “that the ‘middle way’ could not last (Charap and Shapiro 2015). More recently he has written: “Political and bureaucratic factors on both sides would force ever-greater confrontation. We argued that it will become politically untenable for the United States to maintain cooperation on global issues with Russia while explicitly seeking to counter it in Ukraine. This dual-track approach, condemning Russia as an aggressor one day, [whilst] seeking to work with Moscow the next, creates regular opportunities for Obama’s critics to decry him as weak and feckless. Meanwhile, powerful actors in both governments will continue to link the Ukraine crisis to those aspects of bilateral interaction that continue to function... » 

Quand Lavrov choisit ses qualificatifs

... Face à cela, les Russes n’ont pas la partie facile, car on ne l’a jamais face à des fous, avec lesquels la logique courante ne peut pas fonctionner alors qu’il faut pourtant sembler continuer à les prendre au sérieux. Ainsi en témoigne cette déclaration de Lavrov, le 14 avril, au lendemain des incidents entre le USS Donald Cook et les Su-24. Le ministre russe a donc expliqué sur un ton extrêmement ferme qu’il n’était pas question que la Russie se laisse entraîner dans un conflit avec l’OTAN, exactement comme l’on parle d’enfants surexcités qui voudraient vous entraîner dans un jeu qui ne vous intéresse pas, et que vous êtes obligés de réprimander pour qu’ils cessent ...

“Moscou ne permettra pas à l’OTAN...”, commence Lavrov, et l’on suppose qu’il pourrait poursuivre avec quelque chose comme : “...de poursuivre ses provocations”, etc. ; mais non, il s’agit de dire “de se laisser entraîner dans une confrontation dénuée de tout sens”, – “une guerre pour rien”, si vous voulez, pour prouver qu’on existe, pour faire plaisir à McCain, ou plus simplement pour le fun...

« Moscou ne permettra pas à l’Otan de se laisser entraîner dans une confrontation dénuée de tout sens, a déclaré le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. “Nous assistons à une intensification sans précédent de la présence et des activités militaires de l'Otan sur le dénommé ‘flanc Est’ de l’Alliance qui a pour objectif d’exercer une pression politique et militaire sur la Russie en vue de la contenir”, a indiqué le chef de la diplomatie russe intervenant au ministère mongol des Affaires étrangères. Selon M. Lavrov, l’Otan “recherche un ennemi pour donner du sens à la poursuite de son existence” et mène “une campagne agressive de propagande pour diaboliser la Russie”. Pourtant, Moscou n'a pas l'intention de s'engager dans une “confrontation inutile”, a-t-il affirmé. »

... On appréciera l’importance du qualificatif qu’emploie Lavrov d’“inutile” (une “confrontation inutile”) parce que ce terme fait toute la lumière entre la situation inscrite dans une narrative  “racontée par un idiot et qui ne signifie rien”, et une situation transformée par ce que nous nommons une “vérité-de-situation”. En d’autres mots : comment une confrontation peut-elle être “inutile”, comment peut-elle être par contre “utile” et à partir de quel moment, et comment, une confrontation possible passe de l’“inutile” à l’“utile”...

Retrouvaille Russie-OTAN : très rock’n’roll

Tout de même, les Russes, hors de leur déclaration unilatérale, lorsqu’il leur arrive de rencontrer leurs “partenaires” du bloc-BAO, ne se gênent plus pour leur dire qu’ils en ont assez des provocations de toute la bande, – USA-OTAN-UE, – contre la Russie, en paroles et en actes “symboliques”. Cela est arrivé pour les récentes (20 avril) “retrouvailles” entre la Russie-OTAN, la première réunion de cette sorte depuis le début 2014 et le “coup de Kiev” en Ukraine monté et exécuté par les divers acteurs du bloc-BAO,  et qu’il a bien fallu, en toute logique d’une intelligence irrémédiablement invertie, punir par des sanctions antirusses.

Ces “retrouvailles” n’ont donc pas été très heureuses et n’ont pas eu l’effet réconciliateur que certains attendaient, et ce fut même exactement le contraire. Cette fois, nous mettons l’accent sur le comportement russe car c’est là que nous voulons en venir.

« Speaking after a meeting between NATO envoys and Russia, their first in almost two years, Moscow's ambassador to NATO said the April 11 maritime incident showed there could be no improvement in ties until the U.S.-led alliance withdrew from Russia's borders. “This is about attempts to exercise military pressure on Russia,” the envoy, Alexander Grushko, said. “We will take all necessary measures, precautions, to compensate for these attempts to use military force,” he told reporters.

» U.S. Ambassador to NATO Douglas Lute pressed Russia about the incident, warning it had been dangerous. The United States has said the guided missile destroyer USS Cook was on routine business near Poland when it was harassed by Russian jets. “We were in international waters,” a NATO diplomat reported Lute as telling Grushko during the NATO-Russia council meeting.

» Despite what officials said was a calm and professional meeting, the public comments highlighted the state of tension that persists between the sides since Moscow's annexation of Ukraine's Crimea in March 2014 and its support for separatist rebels in eastern Ukraine. »

L’“incident” qui ne voulait pas être “accidentel”

Le moins qu’on puisse dire, observera-t-on d’un œil taquin et un brin ironique, est que les Russes avaient bien préparé cette séance de “réconciliation” par leurs exercices en Su-24 et autres face à la croisière en toute innocence, “dans les eaux internationales”, au large de Kaliningrad, du USS Donald Cook. Certains, prenant les choses trop en sérieux, bondiraient en s’exclamant “et les provocations US, alors !”. Mais non, nous voulons bien dire, comme nous l’avons observé dans nos textes à propos de cet incident, que la “riposte” russe a été quelque peu stupéfiante dans le sens de l’agressivité, – et cela, nous le répétons avec force pour introduire ce qui suit, représente un acte délibéré qui a une grande signification.

... En d’autres termes, très différents, il faut se demander jusqu’où les Russes vont-ils pouvoir supporter les gesticulations US, et à partir de quel moment ils ne les supporteront-ils plus, – soit parce qu’ils ne le peuvent plus, soit parce qu’ils ne le veulent plus. Il faut se demander si, d’ores et déjà, ils ne les supportent peut-être plus du tout, et que le “nous prendrons toutes les mesures nécessaires, les précautions, pour compenser ces tentatives d’utiliser la force militaire” pour exercer des pressions, dit par l’envoyé russe à la rencontre Russie-OTAN, n’est pas plus qu’une simple remarque théorique, – et que la phrase aurait pu être complétée comme ce :“d’ailleurs vous avez pu le constater la semaine dernière...”

L’affaire de l’incident entre le USS Donald Cook et les Su-24 devient par conséquent très importante, beaucoup plus importante qu’elle n’est apparue à première vue. Du coup et engagés dans cette voie, nous irons donc encore plus loin... Parmi les diverses versions des “pourquoi” et des “comment” de cette affaire, voici une version qui nous a été donnée par une source militaire européenne, une version qui est aussi une interprétation selon le constat des circonstances opérationnelles. (A cet égard, le champ est ouvert pour les interprétations politiques, les informations officielles étant très réduites ; au contraire pour l’aspect opérationnel, avec les photos de l’incident et de ses diverses phases, et notamment cette photo impressionnante d’un Su-24 passant à quelques mètres d’altitude et à quelques mètres des superstructures du USS Donald Cook, le long de la frégate, les choses sont dites clairement.)

Selon cette version, le Su-24 était dépouillé de tout équipement offensif ou électronique, il n’a fait aucune démonstration de force à cet égard, il ne s’est pas servi de ses équipements de bord tel que son radar. Il s’est présenté complètement “nu”, mis à part des réservoirs supplémentaires sous les ailes. Selon ces sources, qui parlent de l’hypothèse d’une “mission-kamikaze”, les Su-24, ou dans tous les cas l’un d’entre eux, celui qu’on voit sur la photo, a volontairement volé au plus près qu’il pouvait de la frégate, dans une manœuvre acrobatique extraordinaire, qui ne pouvait être prise que comme agressive et provocatrice.

Le but, selon cette thèse était éventuellement de provoquer une réaction de la frégate, qui aurait abattu l’avion en le jugeant comme agresseur, provoquant immédiatement une riposte russe contre la frégate, avec éventuellement sa destruction, venue de la base navale de Kaliningrad dont on sait qu’elle est notamment équipée de missiles de défense antinavire Bastion. La configuration de l’avion aurait ainsi constituée une preuve à l’avantage des Russes qu’il n’y avait pas d’intentions offensives réelles, tendant à mettre la partie US dans son tort en posant un acte d’avertissement dramatique. Si cela n’a pas été fait (si le commandant du Cook n’a pas réagi), reste la manœuvre elle-même, perçue comme un acte d’agression sinon d’humiliation par les USA et qui a un grand écho à Washington.

Une strategic failure, pas moins...

Que vaut cette version ? Pas de réponse précise possible. Il n’empêche que la source est sérieuse et mérite d’être prise autant au sérieux que diverses autres précisions techniques et autres. Il n’empêche que la manœuvre du Su-24 était extrêmement hard, sinon heavy comme l’on dit en termes de musique rock, mais là plutôt en termes d’agressivité. Il n’empêche qu’elle (la version ou la manœuvre, ou la version et la manœuvre) s’inscrit dans un contexte de durcissement de la partie russe, voire d’exaspération pour ces incursions sans cesse d’éléments de la partie OTAN le long de ses côtes, de son espace aérien et de ses frontières.

Il n’empêche, d’autre part, que l’incident a eu un écho extraordinaire à Washington où il a été effectivement perçu comme une véritable “humiliation” pour l’US Navy, quasiment comme une défaite stratégique en termes de communication. (Voir Justin Holcomb, de Townhall.com : « This is strategic failure of catastrophic proportions in regards to the United States Navy's bearing on the rest of the world. ») Le dialogue entre McCain et le nouveau SACEUR relevé plus haut porte témoignage de ce fait, quoiqu’on en puisse penser du point de vue du sérieux de la justification du jugement ainsi porté.

Tous ces éléments sont propres à l’installation d’un climat nouveau de tension et de haine d’un côté (USA), de tension et d’exaspération d’un autre côté (la Russie), – et d’un climat “nouveau” qui s’ajoute à un climat déjà caractérisé par une tension extraordinaire, du genre dont on aurait pu croire qu’on ne pourrait pas faire plus ou pire, – et pourtant si, l’on peut faire plus et pire... Et il s’agit d’un climat non seulement “nouveau” mais pressant pour certains qui sont dans des postes d’influence, qui ne peut attendre pour éventuellement se concrétiser, notamment parce qu’on est sur la fin d’une présidence et dans l’attente d’une nouvelle dont ces mêmes “certains” craignent qu’elle introduise un germe de volonté de conciliation avec la Russie (C’est à voir pour cette conciliation, mais l’essentiel est que la perception et l’interprétation. actuelles vont dans ce sens, souvent dans une atmosphère d’urgence et de panique, – car nous n’avons pas affaire à des esprits mesurés mais à des psychologies particulièrement énervées.)

En attendant une “confrontation utile”

Tout cela s’inscrit dans une situation où, pour la première fois d’une façon aussi systématique, aussi structurée, aussi déclarée officiellement, – alors que ce n’était pas encore le cas lors de la crise ukrainienne où les mesures prises étaient encore parcellaires, – l’OTAN, c’est-à-dire les USA essentiellement sinon exclusivement, à moins que BHO ait convaincu ses partenaires, – pour la première fois, enfin, les USA et la Russie ont des forces sur le pied de guerre, déployées face à face sur des frontières terrestres, dans les airs, sur mer, dans des conditions de plus en plus instables. Aujourd’hui, la possibilité d’un incident très sérieux, un incident qui ne serait pas nécessairement “accidentel” ni réductible à l’interprétation d’un “accident”, pourrait avoir lieu sur ces points de contacts dont on ne peut imaginer qu’il y en ait de plus sérieux pour les deux acteurs impliqués.

C’est là une situation de fait qui est très fortement affirmée dans le domaine du système de la communication, ce système qui régit tout et qui oriente toutes les politiques. On a déjà exploré plusieurs domaines, y compris interne, où il nous apparaît que la Russie est de plus en plus orientée vers la possibilité d’une situation de guerre, y compris et particulièrement avec les USA. Nous sommes dans une situation complètement invertie par rapport à celle de la Guerre froide. A cette époque, la possibilité d’“incidents” entre l’Est et l’Ouest, qui existaient dans divers domaines, était considéré comme une question extraordinairement sensible, où la prudence, la mesure, la communication entre “adversaires” étaient la règle pour faire en sorte que ces “incidents” soient considérés très vite comme rien d’autre qu’“accidentels”. Ils étaient les scories, les dégâts collatéraux à écarter comme la peste d’une politique générale où les deux blocs se trouvaient pourtant en situation confrontationnelle de facto.

Aujourd’hui, cela paraît effectivement le contraire : les “incidents” sont en fait recherchés, comme autant de moyens de pression stratégique, voire d’affirmation stratégique, en même temps que les situations confrontationnelles sont créées de toutes pièces. Il n’est pas question de les transformer en “accidents” pour apaiser la tension, mais bien de les transmuter en “strategic failure of catastrophic proportions”. On parle essentiellement du bloc-BAO et surtout des USA, car l’on sait, sans besoin de conversations creuses et d’enquêtes sur l’évidence, que c’est de ce côté que se trouve l’établissement psychiatrique collectif qui “gère“ les directions-Système, chefs d’État et de gouvernement, et zombies-Système divers. Mais on voit aussi la Russie évoluer, lentement mais sûrement, – et un “lentement” dans une époque où même ce qui est lent va vite, – vers une attitude un peu fataliste et certainement exaspérée, et dans tous les cas poussée au terme de la patience pour éviter à tout prix un “accident” dégénérant en “incident” avec toutes les conséquences qu’on imagine. Certes, arrivés à un certain point, on peut s’interroger sur le fait de savoir si la mesure et la patience ont encore quelque utilité et la moindre efficacité.

Nous croyons que cette évolution a plus qu’une signification stratégique, plus que la seule dynamique des pressions et des tensions, même si tout cela tient lieu de moteur à la chose. Cette sorte d’“escalade” des risques possibles dus à ces pressions et ces tensions correspond parfaitement à ce que nous avons identifié comme le passage de la situation générale de désordre à un état de chaos, notamment avec l’irruption de la crise du système de l’américanisme. Effectivement, cette crise de l’américanisme joue un rôle important dans cette escalade, confirmant ainsi le lien qu’on peut établir entre les deux évènements, l’escalade dont la Baltique a été le théâtre étant selon une appréciation structurelle l’expression stratégique de communication du passage à une situation de chaos.

La remarque exaspérée de Lavrov (« Moscou ne permettra pas à l’Otan de se laisser entraîner [...]  dans une “confrontation inutile”... ») porte bien une dimension paradoxale... Dès lors qu’il apparaîtrait que la “confrontation” est “utile”, c’est-à-dire “inévitable”, à cause de tous ces nombreux éléments passés en revue, et de forces irrésistibles qui gouvernent les esprits en infectant les psychologies, alors tout est possible. Il y a bien une course engagée entre on ne sait qui ni quoi précisément parmi les facteurs dynamiques en action, au moins d’ici novembre (élections-USA) et dont l’enjeu est la guerre ou la paix, tandis que le territoire d’après novembre est plus que jamais terra incognita. Certes, on a désormais l’habitude de faire ce constat puisque la situation crisique générale ne peut évoluer que dans ce sens de l’escalade des pressions et des tensions ; il ne faut jamais abandonner une habitude qui marche...

...C’est pourquoi et cela dit, chacun peut retourner à ses occupations habituelles puisqu’à côté de cette dangereuse escapade au bord du précipice, et cela comme une escapade parmi d’autres à une époque de tourbillon crisique et de chaos, la vie triomphante du Système et de postmodernité se poursuit, pas mécontente d’elle-même et de son « bilan globalement positif » comme disait (rappel indispensable) Georges Marchais en 1980 à propos du communisme.

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