Notes sur l’insupportable fragilité de leurs politiques

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Notes sur l’insupportable fragilité de leurs politiques

21 août 2014 – Plusieurs observations, commentaires divers, et l’un ou l’autre événement également, font envisager l’hypothèse de prolongements nouveaux dans la crise ukrainienne. Nous parlons ici, d’abord, du cœur géographique et chronologique de la crise, l’Ukraine elle-même, avec les combats dans le Donbass qui représentent la question la plus urgente et la plus pressante du point de vue des réalités politiques et militaires.

Bien entendu, “le reste de la crise”, – en fait le plus important, – continue à se développer en dépendant de moins en moins de ce cœur central tout en subissant fortement sous influence, mais avec d’autres au moins aussi importantes. La crise ukrainienne elle-même est importante dans la mesure où certains de ses écarts, une aggravation ou l’autre, un changement inattendu, ont nécessairement un effet sur les relations internationales dans leur ensemble. Mais le meilleur dans ce processus n’est pas vrai : un apaisement brusque de la crise ukrainienne n’amènerait certainement pas un règlement de tous les contentieux qui se sont révélés à cette occasion dans les relations internationales.

La crise ukrainienne a réellement déclenché un processus de restructuration des relations internationales, – ou plutôt de déstructuration des relations internationales pour substantiver une situation de désordre. Il est possible qu’à partir d’elle (de cette crise), nous passions effectivement décisivement d’une situation de contrainte (des USA /du Système, sur les autres) à une réelle situation de désordre.

... Aussi, les dernières péripéties doivent-elles être relevées, pour qu’on en distingue éventuellement les perspectives.

Rendez-vous à Minsk

Après la rencontre de Berlin du 17 août (les ministres des affaires étrangères d’Allemagne, de France, de Russie et d’Ukraine), le ministre des affaires étrangères russe Lavrov a réaffirmé que l’établissement d’un cessez-le-feu dans le Donbass constituait le but diplomatique principal actuellement. Deux jours après cette rencontre, les présidents russe et ukrainien ont annoncé, chacun de leur côté, qu’ils se rencontreraient à Minsk, la capitale de la Biélorussie, pour discuter en priorité de la “stabilisation de la situation” en Ukraine orientale. (La Biélorussie est très proche de la Russie, mais elle n’a nullement rompu avec l’Ukraine, bien au contraire.)

«“ (The leaders) will discuss the relations between Ukraine and the Customs Union and there will be a number of bilateral meetings,” Putin's spokesman, Dmitry Peskov, said. Poroshenko has confirmed the news in a statement, saying that “stabilizing the situation” in eastern Ukraine would be a key topic of discussion with the Russian president.» (Russia Today, le 19 août 2014.)

La rencontre se fera dans le cadre d’une réunion plus large, avec les membres de l’Union douanière eurasienne en formation (Russie, Biélorussie et Kazakhstan) et des représentants de l’UE (Ashton et deux Commissaires européens, à l’énergie et au commerce). Ce cadre donne une certaine tonalité à cette rencontre, en faisant cohabiter deux orientations qu’on a l’habitude d’opposer farouchement ces derniers mois, entre l’Ukraine occidentalisée et américanisée avec le patronage d’une UE plus atlantiste que jamais, et le projet eurasien de Poutine qui oppose une démarche européiste largement excentrée sur son Est et destinée à contrer la pression transatlantique.

L’axe Paris-Berlin-Moscou

La réunion du 17 avril de Berlin reconstituait le schéma historique classique Paris-Berlin-Moscou, à propos de la crise de l’Ukraine, représentée par son ministre des affaires étrangères. C’est ce même axe Paris-Berlin-Moscou qui était intervenu, fin juin/début juillet pour prendre en mains la tentative d’imposer un cessez-le-feu, notamment en exerçant des pressions sur Porochenko, le président-“roi du chocolat”. (On note en passant qu'il se confirme que la Pologne est rejetée de cet axe, alors qu’il y a quelques mois, en février lors de la chute de Ianoukovitch, on avait du côté européen l’axe Paris-Berlin-Varsovie, d’ailleurs correspondant au “triangle de Weimar”. La Pologne est trop embourbée dans une position extrémiste antirusse pour espérer faire partie d’une dynamique qui, par définition, rejette la logique de l’affrontement frontal.)

Nous signalions cela, le 5 juillet 2014, en mélangeant ce cas avec celui de l’Irak, et, sur le point précis envisagé, en expliquant que l’attention portée par les USA à l’Irak permettait aux Européens de “mieux” manœuvrer (?) avec les Russes.

«Il faut insister là-dessus parce que c’est le fait essentiel. Il n’y a pas de stratégie consciemment construite (de la part de l’Allemagne et de la France), il n’y a pas de politique claire. Si l’on demande aux principaux acteurs de la séquence des précisions sur ce point, on n’en obtiendra rien sinon les slogans habituels, et notamment la réaffirmation de la solidarité sans faille à l’intérieur du bloc BAO. Ce n’est pas ce qui nous importe, leur “stratégie“, leur “politique”, parce qu’ils n’en ont point, ni de l’une ni de l’autre. Mais, dans ce cas, libérés des pressions directes et publiques (communication) de Washington tout entier plongé dans son chaudron irakien, ils suivent la force générale qui les pousse à chercher des arrangements, encore plus avec les Russes que pour le seul cas de la stabilisation de l’Ukraine. Nous parlons donc bien ici de ces forces métahistoriques qui, à notre sens, conduisent les affaires, à un moment où les acteurs sont d’une extraordinaire inconsistance, incapables d’élaborer stratégie et politique, ligotés par les narrative absurdes auxquelles ils souscrivent, – prisonniers complets du Système, pour tout dire. Peu importe au reste, puisqu’importe essentiellement sinon exclusivement que les choses se fassent, et c’est encore mieux si les choses se passent sans qu’ils s’en aperçoivent. Bien entendu, ce jugement abrupt concerne essentiellement, sinon exclusivement, les acteurs du bloc BAO. Les Russes, qui sont moins prisonniers du Système, se rendent compte de l’opportunité qu’ils recherchent depuis le début, qui est de diviser l’Europe et les USA. D’ailleurs, ils ne s’en cachent pas et le disent à chaque occasion.»

Soyez raisonnables, USA

En marge de cette rencontre de Berlin, l’on notera sans surprise que les Russes ont voulu donner une image optimiste de cette rencontre. Itar-Tass a diffusé une interview d’Anatoly Adamichine. Cet “expert”, comme il est désigné par Itar-Tass, est un ancien vice-ministre des affaires étrangères et actuellement président de l’Association de Coopération Euro-Atlantique. Cette organisation est pourtant, au départ, lors de sa création en 1992, une des courroies de transmission de l’atlantisme-américanisme en Russie la plus voyante. (Le “pourtant” que nous introduisons et qui implique au moins de l’incertitude, dans la mesure où les observations d’Adamichine sont loin de conforter l’orthodoxie américaniste dans le cadre ukrainien actuel.)

Adamichine explique que la direction russe conseille fortement d’être “raisonnable” aux USA, qui sont la seule force véritable à activer les activités guerrières de Kiev. Il explique, en citant Cameron, que l’heure est venue que tous se mobilisent contre le danger islalmiste (ISIS, le Califat, al Qaïda et compagnie) : «If Americans are reasonable people they should get a free hand to fight al-Qaeda and not seek to kindle a fire in Ukraine. Words said by US ally British Prime Minister David Cameron can become a warning for Washington, saying that if Europeans do not take measures against al-Qaeda intensifying its activity in the Middle East, terrorists will kill Britons in the streets of London...»

Porochenko pressé de toutes parts

Cette partie de l’intervention d’Adalmichine est la plus marginale, sinon la plus suspecte. L’“expert” devient plus intéressant lorsqu’il parle de la position de Kiev, alias Porochenko, qui jusqu’à il y a peu voulait la guerre à outrance, – et qui, semble-t-il, ne le voudrait plus, à cause de considérations propres à Porochenko... (Et, dans ce cas, Adamichine semble considérer qu’il n’est plus temps pour Kiev et les Européens de se préoccuper des USA : «... without looking back at the US».) :

«“Kiev has recently been ready for war up to the last Ukrainian. But now, President Poroshenko faced a threat coming from illegal armed units led by Governor of (central Ukraine) Dnipropetrovsk region Ihor Kolomoisky, (Ukrainian far-right movement) Right Sector leader Dmytro Yarosh and Ukrainian lawmaker Oleh Lyashko. They are several thousands of heavily armed cut-throats. With such ‘force in the rear’ Poroshenko cannot feel confident and should be interested to look for peace,” the expert believes.

»“After the Berlin talks, Sergei Lavrov noted that Kiev authorities did not control numerous armed formations, particularly Right Sector which threatened to use weapons against incumbent Kiev authorities on Sunday. This is also a signal to the West to influence those who do not want to stop the war,” Adamishin noted. “If Europe jointly with Russia can speak a more insistent language with Kiev without looking back at the US, then certainly, not immediately, but gradually, Ukrainian authorities can be forced to end the war and begin political talks with opponents in the country’s east,” the diplomat added.»

Rendre le Donbass convenable

Cette idée de passer à des négociations est également dans l’air pour Dimitri Trenine, dont on a déjà pu lire des choses intéressantes (voir le 4 août 2014) et qui apparaît comme bien informé des grandes tendances de la direction russe. Pour son raisonnement, Trenine part de l’affaire du convoi humanitaire, objet de tant d’attention et dont on ne sait plus très bien où il se trouve aujourd’hui, et encore moins quel est son destin, pour aborder ce qu’il juge être la stratégie de la Russie.

L’essentiel de son propos tient effectivement dans la description de la recherche d’un arrangement pour faire cesser les combats dans le Donbass, mais selon des termes qui prennent en compte les revendications des milices anti-Kiev. Le raisonnement de Trenine va jusqu’au point où il juge que ce parti-là devrait aussi être représenté dans une négociation, et son interprétation des récents changements à la tête de la rébellion est bien que se prépare la constitution d’une équipe plus représentative. (Sur le site du Carnegie Centre de Moscou, le 18 août 2014.)

«In the West all last week, the Russian aid convoy was a subject of intense speculation. It was alternatively seen as a modern version of the Trojan horse, delivering weapons to the beleaguered rebels, or a spearhead of the Russian military invasion force. Both suppositions, however, were wide off the mark, based on misreading the Kremlin's logic. There are other, less conspicuous ways, of sending supplies across the border, and more effective forms of engaging an enemy. By sending the convoy, Vladimir Putin sought to switch the international attention from the fighting in Eastern Ukraine to the human suffering there, and to present Russia as the one country that cared about the people of Donbass.

»Russia, of course, may yet intervene in force—if, for example, the Ukrainian government's efforts to restore Donbass to its control result in a massive loss of civilian life, way above the dozen or so people who are reported killed on a daily basis now. Absent that, Moscow's strategy will focus on helping the rebels to fight Kiev's forces to a standstill—and negotiating a ceasefire making the rebels a party to an agreement. The sudden departure recently of the top rebel leaders in both Donetsk and Lugansk suggests that Moscow seeks to field a more authentic and presentable group for eventual future talks. While Kiev is desperate to achieve a full military victory almost at any cost, Moscow is reaching out with humanitarian aid, confusing and confounding its opponents. At the foreign ministers' meeting in Berlin on Sunday, a measure of progress was achieved on the issue of the Russian humanitarian aid to Donbass. As to the war there, it still continues.»

Le visage de l’énigme

Un autre domaine d’incertitude et d’interrogation est la situation à Moscou, autour du pouvoir et de la politique russe en général. Sur son site Russie Politics, Karine Bechet-Golovko donne, le 19 août 2014, des indications sur la bataille qui se livre, selon elle, à Moscou, entre disons les “globalistes atlantistes” et les “nationalistes souverainistes”.

L’interprétation de Bechet-Golovko donne beaucoup d’importance à l’intervention publique et médiatique (voir ITAR-Tass le 19 août 2014) d’Anatoly Chubais, ancien ministre d’Eltsine et grand’maître de l’imposition sauvage du capitalisme en Russie dans les années 1990, mais aussi membre du conseil d’administration de la JP Morgan et membre du Council of Foreign Relations. Pour elle, il s’agit de la marque de la sortie publique des “globalistes atlantistes”, et sans doute de leur inquiétude devant le rythme des contre-sanctions russes et la réorientation, anti-bloc BAO, de la politique russe. Au contraire, l’intervention de Jirinovski lors du Forum politique de Yalta, le 14 août, marquerait symboliquement ou d’une façon parabolique les exigences des “nationalistes souverainistes” adressées à la direction russe.

La politique russe de 2014 poursuit donc, dans sa forme et dans la perception qu’elle offre, la tradition établie au long du XXème siècle, telle qu’elle fut définie par Churchill. Sa phrase fameuse («une énigme, enrobée de mystère, cachée dans un secret»), pourrait après tout, donner une description acceptable du visage impassible du président russe. D’autre part, on peut et l’on doit se demander si cette incertitude, ce brouillard régnant sur l’orientation de la politique russe, n’est pas également, et peut-être prioritairement, un produit de l’époque ; et l’on peut aussi avancer l’hypothèse que Poutine, tacticien hors pair, joue de cette incertitude et de ce brouillard, s’ils ne les accentuent, pour bénéficier de l’avantage de la surprise lorsqu’il prend une initiative ou incurve sa politique.

Les écopeurs de Berlin

A Berlin, où Lavrov parlait avec ses deux compères européens et leur invité ukrainien, avaient-ils, les uns et les autres, les Allemands, les Français ou l’Ukrainien, une politique plus affichée, plus affirmée et plus compréhensible que celle des Russes ? Certes pas.

Ils étaient là, les uns et les autres, pour tenter de trouver un terrain d’entente pour une approche d’une formule conduisant à une cessation des combats dans le Donbass. Un travail d’écopeur, perdu dans les bas-fonds d’un navire qui prend eau de toutes parts. Cela n’a rien de la grande politique mais ressort simplement d’un vertige qui, régulièrement, prend quelques-uns parmi les uns et les autres, et particulièrement ceux-là dans cette occurrence, – Allemands, Français et Russes ; il s’agit du vertige lorsqu’on réalise que ce dont il est question, finalement, c’est de la paix et de la guerre en Europe... La tragédie reste une option dans la crise ukrainienne, pas moins qu’hier où l’on émettait ouvertement des craintes extrêmement claires à ce propos

Surprise, surprise... Il n’est pas assuré que cette perspective (“la guerre en Europe”) provoque également un vertige chez les amis américanistes des Allemands et des Français. C’est là un point crucial bien sûr, qu’il faut sans cesse répéter ... Qu’on sache simplement, avant de poursuivre, que le conseiller de Poutine, Sergei Glaziev, disait, dans une interview du 23 juillet (voir le “Saker-français”, ce 20 août 2014) :

«Mais les Américains font comme d’habitude : pour maintenir leur hégémonie sur la planète, ils provoquent une autre guerre en Europe. Une guerre en Europe est toujours bonne pour les Américains. Ils ont même qualifié de bonne guerre la seconde Guerre Mondiale qui a fait 50 millions de morts en Europe et en Russie. Elle a été bonne pour les Américains, parce qu’elle en a fait les maîtres du monde...»

Un retour à la diversité esquissée avant MH17

... Ce qui est remarquable dans ces divers constats, finalement, c’est leur diversité, la variabilité et l’évolution des situations (voies envisagées, manœuvres, concertations) qu’ils décrivent, tout cela aidé par l’extraordinaire subjectivisme d’appréciation qui caractérise les perceptions de la crise. Il ne s’agit pas seulement d’une simple confusion de perception, mais d’une réelle diversité des situations, certes favorisée par la diversité des perceptions. (Sur le terrain de la guerre du Donbass règne également la même “diversité”, notamment pour déterminer une réelle orientation du conflit. Alors que la presse-Système relaie fidèlement la narrative de Kiev sur la chute imminente des deux grandes villes du Donbass, et sur la liquidation de la “rébellion”, une source indépendante mais très qualifiée techniquement comme Richard North peut faire une analyse détaillée ce 21 août 2014 sur l’efficacité des milices anti-Kiev dans leur défense anti-aérienne... «What's significant is that the Ukrainian forces have effectively lost air supremacy. And, as we have seen so recently in Iraq, without that, defeating an insurgency is immeasurably more difficult.»)

D’une façon générale, et sans trancher ni sur l’orientation la plus probable, ni sur le crédit à accorder à telle observation et à telle autre, nous dirions que tout se passe, essentiellement, comme si la polarisation avec la montée aux extrêmes qui l’accompagne, qui a marqué précédemment cette crise dans une sorte de situation d’antagonisme extrême et figé, tendrait à se dissiper, – cela, au moins pour la séquence considérée... Constater cela revient à désigner la force “polarisatrice”, animatrice des extrêmes, c’est-à-dire Washington, puisqu’en même temps qu’on fait ce constat de la diversification de la crise on observe que l’attention et l’activité de Washington se sont nettement détournées de l’Ukraine. Ainsi apparaissent une nouvelle diversité, de l’espace pour des manœuvres diverses, pour des initiatives plus nuancées.

Ce n’est pas un phénomène nouveau dans la crise. Nous revenons, comme nous l’avons signalé plus haut mais en nous tenant aux faits descriptifs, à cette ébauche de situation d’avant la destruction du vol MH17 à la mi-juillet, avant que la catastrophe ne remît le système de la communication sur le mode paroxystique antirusse. Du coup, effectivement des manœuvres sont à nouveau possibles et permises, d’autant que le président-“roi du chocolat” est de moins en moins à l’aise sur son trône fourré aux noisettes comme le serait un gruyère, et convoité par ses divers “amis” ; du coup, les Russes relancent leurs entreprises de séduction vis-à-vis des Européens ; du coup, on croit entrevoir la possibilité que s’esquisse une reformation de l’axe Paris-Berlin-Moscou, dans tous les cas pour la mission urgente de l’écopeur ; et ainsi de suite, pour d’autres domaines.

L’on comprend bien que c’est un mouvement de balancier désormais classique dans cette crise ukrainienne où, dès qu’ils sentent un peu “de mou” dans les lien transatlantique, les Européens, particulièrement le couple franco-allemand, envisagent à nouveau de “parler” avec la Russie, et les Russes de réactiver leur tactique principale de division du bloc BAO en se rapprochant de l’Europe/France-Allemagne, – ceci, après tout, équivalant à cela...

Washington, l’esprit ailleurs...

Il faut dire que Washington a beaucoup sur les bras, outre les parties de golf du président : l’Irak, Ferguson, la proximité des élections de novembre où les démocrates craignent de plus en plus de perdre le contrôle du Sénat, donnant ainsi le Congrès entier aux républicains (qui tiennent ferme, d’ores et déjà, la Chambre des Représentants). La crise de Ferguson, surtout, par les réalités en partie dissimulées ou volontairement ignorées à la fois de la structure répressive et hors de contrôle de certaines forces du système de l’américanisme, est devenue une crise nationale qui mobilise une part importante de l’énergie politique aux USA. L’Ukraine passe en troisième ou en quatrième place dans les priorités de communication de l’administration Obama, alors que l’idée d’interférences extérieures qu’implique cette crise du point de vue US est aujourd’hui particulièrement mal intégrée dans le discours électoral convenu, au moment où certains pourraient croire à un “ré-engagement” US en Irak. (Cela ne signifie en rien un “retrait” US de la situation ukrainienne. Cela signifie un passage en une sorte de “pilotage automatique”, où dominent pourtant les forces déstabilisatrices de type Nuland-CIA, – mais ces forces déstabilisatrices plutôt au service des plus extrémistes dans la bande de Kiev, donc aidant à travailler objectivement à miner la position de Porochenko.)

On pourrait dire, raisonnant par logique indirecte, que nous entrons à nouveau dans une période critique et une période dangereuse à la fois, mais selon des constats “à front renversé”. Si les manœuvres au niveau des pouvoirs et les incertitudes de certains pouvoirs se confirment, c’est une période critique ; s’il s’agit bien d’une poussée à nouveau pour trouver un arrangement, c’est une période dangereuse... Dans les deux cas, des événements de rupture plus ou moins suscités ou directement manigancés peuvent survenir, parce que les activistes extrémistes, qui sont légion, particulièrement à Washington et sur l’axe Washington-Kiev à partir de Washington, devraient logiquement envisager des actions de provocation, – des montages, des false flag, – pour relancer la tension antagoniste et obliger les Européens à rentrer dans les rangs. Un nouvel incident comme celui de la destruction du vol MH17 interférerait gravement sur la situation en cours, la bouleversant effectivement, comme ce fut le cas en juillet pour la phase similaire précédente.

... Encore, ces hypothèses ne suffisent pas à clore le chapitre, et c’est là un constat important. Si rien dans le champ de la provocation ne vient interrompre “brutalement” et dans l’immédiat la phase qui s’amorce, on entrerait alors dans une période politique nouvelle où surgiraient de nouveaux problèmes, dont on perçoit les racines dans les diverses observations qu’on développe. Dans tous les cas, surtout, que ce soit dans l’immédiat ou plus tard, on peut être assuré de voir ressurgir la partie américaniste avec les mêmes intentions de déstabilisation, et surtout avec une dialectique encore plus dure, dans le domaine antirusse certes, mais surtout vis-à-vis de leurs alliés européens, “amis” et “obligés” européens...

L’entêtement des Russes à faire appel à “la raison” lorsqu’ils parlent aux USA montre une belle persévérance, mais aussi une certaine tendance à s’illusionner. Cela n’empêchera en rien le retour de la mauvaise politique américaniste, de sa pathologie de la psychologie déstabilisatrice et déstructurante, marquée par une humeur exécrable, aiguisée par l’affront international que les événements de Ferguson infligent à l’image de l’exceptionnalisme US, tout cela n’étant que l’expression d’une tendance inéluctable et irréfragable qui touche ce pays sous l’influence du Système et détermine tous ses actes. Le seul point intéressant est de déterminer quand se manifestera à nouveau cette humeur, si les Européens seront alors assez engagés avec les Russes, provoquant certes des réactions plus vives mais qui pourraient se heurter à des positions européennes plus fermement définies de recherche d’arrangement avec les Russes, – les Européens étant en un sens “piégés” dans une avancée qui rendrait presque impossible un recul précipité sur les consignes impératives et sans ménagements des USA. C’est de cette façon qu’arrivent parfois les accidents, comme par inadvertance, et l’un de ces accidents pouvant prendre la forme d’une vraie querelle transatlantique, à laquelle seraient forcés les Européens.

La fragilisation de toutes les politiques

Comme il s’avère être de plus en plus le cas dans la crise ukrainienne, hors des passages paroxystiques qui s’imposent souvent pour masquer cette fragilité, c’est effectivement, selon nous, le constat de la fragilité de la politique des acteurs de la crise, de tous les acteurs, qui constitue le fait le plus remarquable. Nous parlons bien d'une fragilisation et non de paralysie ou d’impuissance  : les politiques se développent, certes, mais elles sont effectivement de plus en plus fragiles, donc de plus vulnérables.

Cette fragilisation de toutes les politiques qui s’exercent dans la crise ukrainienne s’explique par des raisons conjoncturelles diverses comme celle de la confusion grandissante de la situation politique à Kiev, des incertitudes de tel ou tel autre pouvoir, des pressions nouvelles et extrêmement fortes qu’imposent à la psychologies de tous le nouveau train des sanctions et l’apparition des contre-sanctions, de la situation interne aux USA ou de l’évolution de l’affrontement dans la guerre du Donbass. De ce point de vue, on dira que les acteurs de la crise, qui restent effectivement actifs, et de plus en plus en contraste avec la séquence MH17, se trouvent être de plus en plus comme des figurants dont l’activité bien réelle sert surtout à alimenter les orientations que les événements et leurs dynamiques imposent à cette crise (interprétation métahistorique). De même, on observera que les influences politiques des uns et des autres sur les uns et les autres tendent à se réduire ou à être moins contrôlables dans leurs effets, – comme l’influence des USA sur les Européens. Là aussi, les politiques des acteurs-figurants le cèdent aux événements.

La crise se durcit comme de la lave

Le résultat pour la crise elle-même, – et plus probablement sous la forme d’un processus impératif, l’évolution de la crise étant plutôt la cause que la conséquence de la fragilisation des politiques, – c’est un durcissement de la crise, un peu comme la lave se durcit une fois passée le premier embrasement, – mais ce durcissement fixant de nouvelles conditions. Il ne s’agit donc pas, ni d’un enlisement, ni d’une paralysie/impuissance de la crise. Si nous voulons parler selon nos termes favoris, il s’agit d’une structuration de la crise en un ensemble cohérent, presque autonome. La crise fait plutôt du sur-place, mais du sur-place très productif, très “fécond” pour les événements qui en découlent. Elle ne s’enlise pas, elle nourrit toutes les catastrophes diverses qui la caractérisent (voir, par exemple, les perspectives économiques).

Ainsi s’ajoutent les effets des deux événements, – fragilisation des politiques et durcissement de la crise, ou plutôt élément considérés chronologiquement à l’inverse. On comprend qu’il s’agit d’une situation où le facteur humain est de moins en moins influent, de moins en moins producteur d’influence, et si son activité subsiste et même augmente dans la phase actuelle c’est pour alimenter la situation de la crise et les événements qui l’accompagnent, en tant que forces autonomes. La situation favorise à cet égard l’interprétation métahistorique que nous privilégions ; dans cette perspective, des prolongements inattendus ou surprenants sont possibles dans les diverses politiques humaines en œuvre, la fragilisation et la vulnérabilité ouvrant la porte à l’influence des événements, – des prolongements comme, par exemple, la possibilité d’un véritable affrontement transatlantique, au sein du bloc BAO...

Tout cela n’offre rien de constructif, de cohérent, du point de vue du jugement de la raison humaine, – même un affrontement transatlantique qui surviendrait d’ailleurs d’une politique non élaborée à cet égard, et d’une façon indirecte, et laisserait tous les acteurs incertains sur la façon d’en user. La somme générale d’une telle occurrence, – qui, vraiment, n’est qu’un exemple illustratif, sans aucune indication qu’il s’accomplisse, – serait un désordre supplémentaire, – et ainsi en revenons-nous au désordre qui est le caractère fondamental du temps. Dans de cas, ce désordre a incontestablement la vertu antiSystème, son action étant une mise en cause de l’accomplissement d’une entreprise du Système. Tout cela est à envisager dans une situation d’extrême tension, même si cette tension est mal perçue par les psychologies et n’est pas comprise par les esprits. Si la crise s’est durcie comme de la lave, l’on sait bien que le volcan gronde toujours, qu’il gronde plus que jamais...

 

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