Notes sur la métamorphose furieuse des cloportes

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Notes sur la métamorphose furieuse des cloportes

24 juin 2014 – Quelques “petits faits” (à la Stendhal), en l’espace de quelque chose comme 48 heures, et voici éclairée d’une lumière crue la scène où le bloc BAO nous joue et nous rejoue sans fin la grande tirade de la civilisation occidentale, de la démocratie, des droits de l’homme, des alliances “du cœur et de l’esprit”. Parallèlement, la crudité du double langage débarrassé de son double, entre “alliés” et “associés” du bloc BAO, s’impose d’une façon tonitruante et somme toute rafraîchissante, pour nous exposer la vérité des situations et des sentiments qu’ils se portent les uns aux autres ... Voici donc les cloportes.

Le cloporte est un petit crustacé, – le seul crustacé entièrement terrestre, – évoluant dans les milieux humides et obscurs, notamment sous les pierres, dont la mission confiée à lui par le Créateur est fort utile pour sa participation «au recyclage de la nécromasse, [... en suscitant un] retour plus rapide des nutriments dans le sol». Respect...

Mais “cloporte”, c’est aussi une expression argotique méprisante, désignant notamment “une vieille personne peu dynamique”, c’est-à-dire une sorte de troisième âge moisi et encombrant, aux entreprises douteuses et dérisoires. Il figure dans l’arsenal des insultes du capitaine Haddock et dans le symbolisme fameux d’un film de 1965, de la veine du populisme, anarchiste de droite et argotique (l’équipe Boudard-Simonin-Audiard, avec les metteurs en scène et les acteurs correspondants), où il était question de la métamorphose de minables petits voyous en escrocs de belle allure, une sorte de “révolte” aux dépens d’un truand de haute volée qui se fait ainsi arnaquer. C’est donc de ces cloportes-là que nous parlerons, en empruntant le titre du film (La métamorphose des cloportes), et dont la métamorphose se marquerait dans la dissolution de leurs sentiments obscurs et humides d’allégeance et de labeur, au profit d’un cynisme revendicatif vis-à-vis de leurs employeurs soudain placés en position vulnérable, eux-mêmes (les cloportes) poussés par une frustration qui ne cesse d’augmenter.

Si vous jugez tout cela dérisoire, vous ne vous trompez pas car nous sommes dans une époque qui suscite dans son fonctionnement les extrêmes, jusqu’à faire croire à des interférences mystérieuses : plus les événements sont colossaux, plus les causes originelles en apparaissent absolument dérisoires. Des cloportes de plus en plus dérisoires (2 centimètres de long au mieux) ne cessent d’accoucher d’une nécromasse gigantesque, à la mesure de Gaïa elle-même... Ainsi allons-nous exposer trois cas d’actualité qui illustrent cette étrange situation, qui l’éclairent en faisant surgir sa propre vérité.

Pour faire carrière à la CIA & au MI6, ignorez l’Irak

D’abord, nous revenons sur une Brève de crise de ce même 24 juin 2014, qui décrit, justement à notre sens, les circonstances qui ont mené à l’ignorance extraordinaire des préparatifs de l’offensive d’ISIS en Irak. On ajoutera aux citations contenues dans ce texte celle-ci, venue de Michael Stephens, analyste de la branche qatari du Royal United Services Institute (RUSI), qui nous explique les causes de l’indifférence complète de la CIA, du MI6 & Cie pour les informations venues des SR kurde sur la préparation de l’offensive IRIS-en-Irak. La cause se nomme simplement : carriérisme ...

«Both the Americans and the British had options to upgrade their presence on the ground many months before this happened but seem not to have acted on that. For one reason or another there was a feeling that Iraq was not an important foreign posting and as a result it was seen as a place where careers go to die rather than a place to build a career. That meant the assets that should have been available to us weren’t really there when this kicked off.»

Ainsi s’explique encore mieux l’amertume des officiers du renseignement kurde qui se sont confiés au Telegraph. On ne peut ignorer le découragement complet de Lahur Talabani, chef du service de renseignement kurde, qui laisse bien augurer des perspectives de coopération avec le bloc BAO («I have completely lost hope in America after listening to President Barack Obama. I blame him personally for what has happened in Syria, in the Middle East, in Iraq at the moment. I have no hope any more»).

Premier circonstance où l’on constate la fatigue psychologique des cloportes devant un tel gâchis ... On peut d’ailleurs se demander qui est le cloporte de l’autre en la circonstance. Les officiers de la CIA et du MI6 ont montré, ou disons plus justement “confirmé”, la course de la dégradation de leur profession, en pleine accélération depuis 9/11 et la priorité absolue accordée au terrorisme et aux narrative de communication qui vont avec. Le résultat est ce comportement où la seule mesure est la conformité aux exigences et aux impératifs de la communication, dans le chef des directions politiques et de la politique-Système que ces dernières ont pour charge de développer.

Kerry humilié au Caire

Tournons-nous maintenant vers l’Égypte, où John Kerry vient de faire visite. Il y apportait un double message, bien dans la manière d’Obama et de cet étrange bloc BAO, agissant en faux-nez du Système, qui croit habile d’exiger (et de payer) les allégeances d’une part, d’asséner les leçons de morale aux opérateurs de ces allégeances d’autre part. Ainsi son sens de l’équité est-il rencontré, sous les applaudissements du parti des salonards implanté dans les quartiers chics des capitales et les talk-shows des TV à la mode. Le résultat, pour John Kerry est conforme à la mise et à l’esprit de la chose, et un simple renouvellement du script habituel : un désastre et une humiliation pour les USA, où l’on trouvera mêlés les habituels paquets de $millions, la litanie des droits de l’homme et le sort de trois journalistes d’Aljazeera.

Ainsi nous en instruit Simon Tysdall dans le Guardian du 24 juin 2014 : «Egypt's military-dominated government has delivered a humiliating, public slap in the face to John Kerry, the US secretary of state, by sentencing three al-Jazeera journalists to long prison terms only hours after Kerry personally expressed his deep concern about the case in high-level meetings in Cairo. [...] The verdict, by a court responsive to government wishes, will also be seen as a deliberate, crude signal to President Barack Obama, who criticised Egypt's deteriorating human rights record after the former general, Abdul Fattah al-Sisi, seized power in a coup last year. Sisi has since had himself voted president. His elected predecessor, Mohammed Morsi, and thousands of his Muslim Brotherhood supporters remain in jail while hundreds of others have been killed.

»In what US officials said were “candid” talks with Sisi, Kerry “emphasised our strong support for upholding the universal rights and freedoms of all Egyptians, including freedom of expression, peaceful assembly and association”. He noted a number of promises by Egyptian leaders “are yet to be fulfilled”, but added that “the United States remains deeply committed to seeing Egypt succeed”. The hollowness of all this careful diplomatic language was exposed for all to see by the court's verdict, which diplomats and observers said was reached without the complication of supporting evidence. It seems clear now that Kerry was wasting his breath; the sentences were pre-determined, intended as a stark warning to Egyptian and foreign media and as a symbol of the regime's determination to demonstrate its independence of Washington.

»This is ironic given that, before the talks, the US had made available most of the $575m (£328m) in military aid frozen by Congress after the coup against Morsi. Kerry offered more blandishments in the form of 10 Apache attack helicopters, which he said would be supplied to Egypt “very soon”. This is exactly the sort of deadly air power that Iraq's government has pleaded for but has so far been denied by Obama. Kerry must now be asking himself whether it was entirely sensible to offer such diplomatic, financial and military support to Sisi unconditionally before their meeting and before the court announced its verdict. This is not the way hard-headed, worldly-wise American secretaries of state, such as Henry Kissinger, George Shultz and James Baker, would have gone about it. All old Middle East hands, they would surely have driven a tougher bargain. On the other hand, they would all probably have placed America's and Israel's strategic interest in a strong, stable pro-western Egypt above human rights issues. Perhaps this is what Kerry has done, too.»

Décadence ! La servilité sans loyauté

... On a rarement assisté, dans un épisode aussi réduit dans le temps, sur un sujet aussi bien identifié, de peu d’importance opérationnelle mais d’une importance très grande du point de vue symbolique et de la communication, à une humiliation aussi délibérément calculée pour donner son plein effet. L’acte en lui-même est de peu de poids du point de vue stratégique, du point de vue des “intérêts stratégiques” dont Tysdall parle dans ses deux dernières phrases, et alors on serait tenté de le considérer comme accessoire. On se tromperait grandement.

L’acceptation cynique de l’aide US suivie de l’humiliation du donateur qu’on a décrit signale un état psychologique particulier, qui n’a rien de commun avec celui d’un Sadate ou d’un Moubarak accueillant un Kissinger, un Schultz ou un Baker in illo tempore. Dans ce temps-là, le rapport maître-serviteur était coloré (!) d’une certaine complicité qui assurait la loyauté, – qu’on pardonne le mot, mais il n’y en a pas d’autre, – du second pour le premier. Dans le cas Sisi-Kerry, aucune complicité, donc aucune loyauté garantie, mais l’assurance de la trahison à la première occasion (n’est-elle pas déjà en cours, avec les manœuvres russo-saoudiennes à destination de l’Égypte ?). Alors que, du temps de Kissinger-Schultz-Baker, le cynisme était celui des complices, aujourd’hui il est celui des dupes.

Coup d’État par les écoutes

Le dernier cas est, bien entendu, celui du ministre polonais Sikorski. En fait, c’est tout le gouvernement, sinon le système polonais qui sont secoués par le scandale des écoutes/des enregistrements qui éclate depuis plus d’une semaine avec les révélations du magazine WProst qui ont commencé il y a une dizaine de jours, et qui se composent actuellement de deux livraisons de révélations, les lundis 16 et 23 juin. (Wprost semble suivre la “méthode” Snowden : disposition d’un fonds, avec distillation des révélations paquet par paquet.)

On trouvera des appréciations complètes sur ce qui est présentement connu à ce jour, notamment dans un article de Deutsche Welle le 23 juin 2014 et un autre du Christian Science Monitor le 23 juin 2014. On observe qu’il s’agit d’un scandale qui paraît plus lié, selon les propres mots de Sikorski lui-même, à des activités de “crime organisé” qu’à des activités politiques. Le magazine Wprost appartient à une personne, Sylwester Latkowski, au destin incertain, allant d’une implication dans une affaire de meurtres, à un séjour en prison pour fraude et vol par extorsion.

Il y a donc eu deux livraisons d’enregistrements dans un restaurant, impliquant l’ancien ministre des finances Jacek Rostowski et le ministre des affaires étrangères Radoslaw Sikorski. Le lieu de l’enregistrement renforce certaines hypothèses sur trois restaurants de Varsovie impliqués dans un réseau d’écoutes de personnalités, avec comme mode d’exploitation la mise en marche de procédure de chantage. Dans ce cas, il n’y a pas eu chantage mais exposition du motif du scandale, ce qui est une procédure bien inhabituelle pour le “crime organisé” qui préfère les opérations discrètes mais lucratives, aux opérations sonores et sans rétribution (à première vue)... Le Premier ministre Tusk parle de “première tentative illégale de faire tomber le gouvernement polonais depuis 1989”. Le cas est impressionnant d’originalité pour le mélange des genres qu’il propose et le scandale est devenu une crise en Pologne, ainsi présentée par le Christian Science Monitor :

«Since the wiretapping affair has not just been picked up in the domestic and European press, but also in the US media, it is putting [Prime Minister] Tusk under enormous pressure. Many fear it will inflict lasting and irreparable damage on the government. While in the early days of the affair, it was mainly the opposition calling for new elections, the ruling party has now come round to the idea. Tusk is not ruling out fresh elections, but he has also emphasized his priorities. “No consequences for those that were tapped, but the identification of the group” that led the operation. Tusk called the affair “the first attempt since 1989 to topple the government using illegal methods.”»

Le “parler-rude” de Sikorski

Le morceau de choix de toute cette affaire, c’est la sortie de Sikorski contre l’alliance de la Pologne avec les USA, contre la forme même de cette “alliance“, qu’il compare à rien de moins qu’un service de fellation offert gratuitement par l’opérateur de la chose. On empruntera la présentation de l’incident à Russia Today, dont le titre («Polish FM's oral sex comment on US “shows his political realism” – Moscow») dissimule à peine le sarcasme et l’ironie colorant le sentiment des Russes. En tête, on trouve Sergeï Lavrov, qui applaudit, sans rire, à l’image de la “fellation gratuite” parce qu’elle est pour lui la preuve d’un grand réalisme politique. (Dans Russia Today, le 24 juin 2014.)

«In a leaked recording of a private conversation, Sikorski said that Warsaw’s alliance with Washington is worthless and even damaging as it “creates a false sense of security in Poland,” as cited by Wprost, which published excerpts from the alleged exchange between Sikorski and Jacek Rostowski, an MP and former finance minister. “We will get a conflict with both Russians and Germans, and we’re going to think that everything is great, because we gave the Americans a blowjob,” Sikorski reportedly said. According to Wprost, he called the Poles “total suckers” for their stance and repeated the phrase “complete bullshit” numerous times during the conversation.

»“The essence of Sikorski’s statements indicates his political realism,” the Russian Foreign Ministry later said in a comment as cited by RIA Novosti. As for the use of strong language, “it’s is probably a kind of a response to the offensive and rude remarks by [Assistant Secretary of State for Europe Victoria] Nuland about the European Union,” the ministry suggested. [...]

»Back in February, a leaked phone call revealed Nuland saying “f**k the EU” as she was discussing the shape of the future Ukrainian government with the US ambassador to Kiev.

»Sikorski’s words came as a shock for many in Poland as the minister has always been known for his critical stance towards Moscow and passionate support of stronger ties with Washington. In early June, he suggested the US could establish a military base in Poland as the country felt threatened by the Ukraine crisis. “America, we hope, has ways of reassuring us that we haven't even thought about. There are major bases in Britain, in Spain, in Portugal, in Greece, in Italy. Why not here?” Sikorski told the New York Times.»

Sikorski, sapiens-lige du Système

Il suffit de consulter le Wikipédia de Radoslaw Sikorski pour être édifié... (Accessoirement mais d’une façon complémentaire, on peut également consulter le Wikipédia en forme de copie conforme de son mari d’Anne Applebaum, épouse de Sikorski.) Il s’agit d’un personnage typique de ce temps extrême, journaliste dissident en Pologne jusqu’en 1981 passant en Angleterre, prestement récupéré par les milieux anglo-saxons et rééduqué dans le sens qu’il faut, conseiller de 1988 à 1992 de Rupert Murdoch, parrain et financier des neocons. Sikorski est le signe indubitable que l’extrémisme neocon-ultralibéral est fondamentalement apatride et globalisé, une sorte d’“Internationale”-Système de notre temps déstructuré, où les nations et les nationalités n’ont plus guère de signification. (Lui-même, Polonais de naissance, nationalité anglaise à partir de 1984, avant de retrouver la nationalité polonaise en 2010, parce qu’il le faut bien pour se présenter aux présidentielles polonaises, donc après de nombreux postes gouvernementaux polonais en tant que citoyen britannique. Anne Applebaum a également suivi ce chemin en forme de yoyo entre deux nationalités.)

Ce “portrait” très succinct n’est pas fait pour s’attarder vraiment à la personnalité de Sikorski mais pour observer qu’une telle personnalité continue à avoir une psychologie, et que cette psychologie s’affaiblit aussi bien sous la pression du Système qu’elle sert pourtant, jusqu’à se retourner dans des instants de lucidité par frustration, pour dire son fait à la vassalité que lui impose le Système, – malgré sa responsabilité dans ce choix, bien entendu, puisqu’il l’a bien voulu... Par conséquent, homme typique, sapiens-lige du Système, cloporte patenté sans aucun doute, découvrant en un de ces instant de lucidité signalés plus haut et aimablement enregistré que l’alliance américaniste est, pour la Pologne comme pour n’importe qui d’autre, «complete bullshit» (le terme est répété plusieurs fois, Sikorski étant un utilisateur acharné et absolument “macho” de l’argot anglo-saxoniste/américaniste.).

(Et l’on observera que nombre de citoyens américains, – et non pas américanistes, – peuvent clamer inversement mais parallèlement que les “alliances” que leur pays passent avec les vassaux sont, de leur point de vue, et avec autant de justification, «complete bullshit» également, sinon “fellation gratuite” de la part des USA. Le charme du Système est que, lorsqu’on en vient au fond des choses, il met finalement tout le monde à égalité, en renvoyant tout le monde dos à dos, en faisant tout le monde cocu.)

Il est remarquable d’ajouter, pour clore le cas Sikorski à ce point, que tout s’est passé comme si Sikorski n’était pas tout à fait mécontent de faire ainsi connaître sa fureur de frustration dont on comprend aisément les causes lorsqu’on apprécie objectivement les conditions qu’impose la politique-Système aux cloportes invités à la soutenir. Dans ses diverses observations furieuses, Sikorski a employé le mot polonais mirzynskosc pour désigner, dans le chef des Polonais vis-à-vis des USA, une psychologie d’être soumis, sinon d’esclave ; et, pour ne laisser aucun doute, et devant la variété des traductions offertes une fois l’enregistrement rendu public, il a passé un message sur son compte tweeter où il précisait qu’il avait voulu se référer au terme de “négritude” offert par Léopold Sédar Senghor : c’était une jolie façon de confirmer son intervention dans tout son sens...

«“The problem in Poland is that we have a very shallow pride and low self-esteem,” he allegedly said, decrying such a mindset as “mirzynskosc”, a racially-charged derogative term that could be translated as “thinking like a negro.” Sikorski suggested on Twitter the translation should be “negritude,” linking it to the anti-colonialism movement in Europe.»

Le rêve du “fuck le Système”

Nous n’allons pas vous annoncer la révolution ... Les cloportes restent des cloportes, et même s’ils font un bras d’honneur au Système ou rêvent d’un “fuck le Système”, ils ne montent pas sur les barricades pour autant ; d’ailleurs qui pourrait dire sérieusement, aujourd’hui, que les barricades servent encore à quelque chose ? Ce que nous voulons mettre en évidence, c’est qu’on observe ainsi, aujourd’hui, en assez joli nombre, divers dysfonctionnements aberrants, des comportements fautifs, des affirmations extrêmes soudainement assénées, des vérités particulièrement rudes proférées sans retenue. Il s’agit des cloportes, on l’a dit, dont on sent de plus en plus l’incontrôlabilité malgré les liens d’intérêt qui les tiennent au Système, malgré leur soumission et l’intérêt, pour eux, de cette soumission.

Rappelons ici ce qu’Immanuel Wallerstein disait récemment de ce qu’il nomme les low-level actors, et qui sont pour nous les cloportes, qu’on peut trouver aussi bien en-dehors du Système, aux marges du Système, dans le Système, au cœur du Système. Nous citions Wallerstein, le 24 mai 2014. (Le souligné en gras de nous-mêmes, pour mettre l’accent sur les passages concernant les cloportes.)

«This has operated as a top-down political structure, within each country and geopolitically between countries. The outcome has been an equilibrium slowly moving upward. Most analysts of the current strife tend to assume that the strings are still being pulled by Establishment elites. Each side asserts that the low-level actors of the other side are being manipulated by high-level elites. Everyone seems to assume that, if their side puts enough pressure on the elites of the other side, these other elites will agree to a “compromise” closer to what their side wants.

»This seems to me a fantastic misreading of the realities of our current situation, which is one of extended chaos as a result of the structural crisis of our modern world-system. I do not think that the elites are any longer succeeding in manipulating their low-level followers. I think the low-level followers are defying the elites, doing their own thing, and trying to manipulate the elites. This is indeed something new. It is a bottom-up rather than a top-down politics...»

Les psychologies sont épuisées

Effectivement, les élites ne manipulent plus personne, et singulièrement plus du tout les low-level followers (dito, les cloportes). Pour autant, les cloportes ne manipulent pas plus les élites comme s’ils avaient un plan et un dessein ; ils ne font que réagir, avec de plus en plus de fureur, de plus en plus de liberté de le faire également, à l’incohérence de la politique que leur font suivre ou que voudraient leur faire suivre les élites. L’incohérence elle-même de cette politique se comprend parfaitement si l’on se réfère à la politique-Système, pure émanation du Système, donc pure dynamique de surpuissance avec son penchant de plus en plus affirmée à l’autodestruction. Tout est donc conforme à la logique des choses.

Ce qu’on observe dans cette multiplication dans ces diverses manifestations furieuses de nos cloportes, c’est son effet de dissolution souterraine des forces du Système, du bloc BAO et des auxiliaires, etc. En d’autres mots, il s’agit d’une manifestation du processus d’autodestruction du Système par déstructuration et dissolution progressives de sa dynamique de surpuissance. En effet, comment espérer que, demain, une nouvelle offensive d’ISIS ou d’un pseudo-ISIS, cette fois au Liban ou en Jordanie, puisse être contrôlée alors que les cloportes des services de renseignement se pressent sur le dossier irakien puisque c’est là que leur carrière est assurée ? Comment croire à la brillante unité de l’OTAN contre la Russie avec un Sikorski tweetant furieusement «It’s complete bullshit, man !» ? Comment compter sur un Sisi qu’on continue à couvrir de centaines de $millions après le bras d’honneur qu’on a vu adressé au Secrétaire d’État ?

Ce qui est remarquable également, qui fut signalé plus haut et qui pèse sur nos capacités d’appréciation des événements, c’est l’extraordinaire contraste entre la dérision ou la futilité de certains actes, comme ceux que nous décrivons ici et là, et l’importance considérable, sinon colossale que peuvent faire sortir leurs effets. Il y a là un phénomène de démultiplication opérationnalisé par la puissance des systèmes du technologisme (pour les moyens de diffusion) et de la communication (pour le contenu de la chose diffusée). Tout se passe comme si les moyens du Système, ces deux sous-systèmes, agissaient de façon à rendre compte de la puissance des frustrations que manifestent ces événements souvent dérisoires, qu’on contient tout de même en agissant mais qui sont exprimés tout de même par ces outils. Là encore, surpuissance et autodestruction...

Partout grondent souterrainement, sinon inconsciemment, l’insatisfaction, la désaffection, le doute mortel, le scepticisme venimeux. Les psychologies chancellent, de plus en plus affectées par leur soumission à l’exercice harassant de la communication-Système, au gré des narrative et des mensonges à l’avenant, de plus en plus inconsciemment méprisantes pour ces manifestations obligées. On dirait que la psychologie des cloportes chemine désormais vers l’inconnu du dégoût de soi-même, progressant inconsciemment, sans savoir quand la nausée prendra le dessus, quand le cloporte se muera définitivement en termite. Nous non plus d’ailleurs, nous ne savons pas, – nous ne faisons que suivre et observer, prêts à tout, car l’usage de l’adverbe “inconsciemment” indique bien qu’il faut s’attendre à des événements à la fois inattendus et imprévisibles, – et nous non plus, sans aucun doute, nous ne savons rien de la chronologie et de la forme que prendra l’issue de cette séquence fondamentale.

 

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