Notes sur la diagonale des fous

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Notes sur la diagonale des fous

28 septembre 2015 – C’est aujourd’hui, dans quelques heures, que le président russe Poutine parlera à la tribune des Nations-Unies. C’est sa première intervention à l’ONU depuis dix ans, et ce délai, autant que la couleur des temps présents où il intervient, ne son rien moins qu’indifférents, et dans le sens qu’on devine pour comprendre le sens des choses et l’évolution des positions. Qui veut des marques symboliques de l’événement n’a qu’à se baisser pour en ramasser : il n’y a que cela, du symbole.

...Au-delà ? Au-delà, c’est-à-dire pas nécessairement au paradis, certes non, mais vers une situation toujours plus tragiquement incertaine et radicalement bouleversée, un peu plus chaque jour, pour laquelle les qualificatifs manquent. La cause n'en est pas seulement dans la tournure des évènements qui suit bien entendu ce développement,  mais dans l’incertitude de leur réalité (celle des évènements) et donc de notre perception d’une part, d’autre part dans la vigueur des effets de communication qu’ils (les évènements) produisent pourtant.

La leçon de psychologie du docteur Lavrov

Le 13 septembre, Sergeï Lavrov nous donnait un avant-goût de ce qu’allait nous dire Poutine le 28 septembre. Il décrivait, sans beaucoup de surprise, les thèmes de la Syrie, de l’Ukraine, etc., puis il dit ces quelques mots à l’intention à la fois des pays du bloc BAO et des “partenaires européens” de la Russie (pour les Russes, diplomates aux nerfs d’acier et au calme à mesure, il semble qu’on reste “partenaires” tant qu’on n’a pas procédé à un échange nucléaire stratégique) : « Dès que nos partenaires occidentaux ne réussissent pas à faire quelque chose selon leurs standards, ils recourent tout de suite à l’instrument des sanctions... [...] Les partenaires occidentaux, tout [entier] sous l’influence de la psychologie américaine, perdent la culture de dialogue. »

Comme s’il parlait de garnements en proie à des troubles du jugement sinon du comportement, Lavrov ajouta, en jetant l’anathème sur cette affreuse pratique des “doubles standards” : « Il ne faut pas diviser les terroristes en bons et mauvais [terroristes...] », – et on l’entendrait presque ajouter, sur un ton un peu las : “sinon le Grand Méchant Loup va venir faire peur aux petits enfants qui ne sont pas sages”. En insistant ainsi sur cet aspect de la psychologie, Lavrov, qu’il le veuille ou le sache ou pas, met au grand jour la calamité sans mesure de la psychologie américaniste et plus généralement de la psychologie-Système encombrée d’inculpabilité et d’indéfectibilité, sinon de maniaco-dépression, tout cela selon notre jargon. C’est effectivement toucher un point sensible et fondamental de la forme totalement déstructurée jusqu’à l’informe indescriptible, de la politique-Système pratiquée par le bloc BAO et dont le bloc est le prisonnier à la fois inconscient et consentant comme un complice ignorant de la forfaiture et du crime auxquels il contribue.

On prendra alors comme une sorte de réponse, ou bien comme un écho en forme de confirmation du propos implicite de Lavrov, cette remarque furieuse d’un proche de l’analyste de la DIA Hooke, affecté à CENTCOM et qui vient de déposer une plainte contre ses supérieurs exerçant constamment des pressions pour obtenir des analyses favorables de la situation de “la guerre contre la Terreur” (contre Daesh). Ce que dit David Faulkner concerne moins la façon dont opèrent CENTCOM, et plus généralement les USA et les pays du bloc BAO, que la psychologie qui préside à leurs errements : « Quels sont les objectifs stratégiques [de CENTCOM] ? Il  n’y en a aucun. C’est juste la guerre perpétuelle » (« What are the strategic objectives here? There are none. This is just perpetual war »).

En décembre 1989, le Pentagone avait donné à l’invasion-éclair du Panama pour capturer le président-gangster Noriega avec lequel la famille Bush était compromise, le nom de code de Just Cause. Cet emploi délibéré de la force, qui ouvrait d’une certaine façon la séquence de folie maniaque que nous vivons, avait inspiré un bureaucrate-humoriste et Just Cause était devenue dans les couloirs du Pentagone Just Because : pourquoi employer la force ? “Parce que...”, – ouvrant la logique du “on fait la guerre sans savoir pourquoi mais simplement par l’automatisme du ‘parce que’ (on dispose de la force la faire)”, et c’est la guerre perpétuelle...

Une question ontologique

Vous comprenez alors que, même si nous abordons tel ou tel problème, – c’est-à-dire telle ou telle crise, car il n’y a que cela, des crises, dans cette folle époque crisique, – nous en revenons à ces problèmes universels qui affectent les psychologies, les perceptions, le système de la communication, la réalité pulvérisée et la seule possibilité pour les esprits, pour ne pas sombrer, de rechercher avec détermination l’une ou l’autre vérité de situation qui s’y cache. C’est la marque principale de cette époque absolument sans exemple ni précédent, ni dans l’histoire-Système, ni même dans la grande Histoire, la métahistoire ; ou plutôt est-ce la marque que l’histoire-Système elle-même pulvérisée a laissé la place, justement, à “la grande Histoire, la métahistoire”. A cet égard, il semble bien que les Russes se doutent précisément de quelque chose, et il arrive désormais que l’on devine également que l’un ou l’autre, chez tel ou tel “partenaires occidental” de la Russie, se doute vaguement de quelque chose, lui aussi.

Nous sommes dans une époque toute entière emportée dans la folie que la surpuissance du Système tente d’instiller, avec quelle vigueur et quelle force dans la pression, dans les esprits. Certains y résistent ou tentent d’y résiste, d’autres ont été emportés comme des esprits réduits au fétu de paille. Le règne de la narrative du côté des hérauts de notre civilisation, avec les obligations de fer du déterminisme-narrativiste, répand une sorte de folie vécue inconsciemment en imposant des perceptions hallucinées mais sans trop de dérangement apparent pour des oreilles désormais habituées à ne plus rien entendre. Il n’est question ni de mensonges élaborés, ni de manipulations conscientes, mais simplement d’univers parallèles constitués dans un  désordre innommable, – et faites vous-mêmes votre choix pour y trouver une vérité de situation. On a vu cela dans sa première complète réalisation, presque comme l’on fait à Hollywood, en Ukraine. On s’y trouve à nouveau confronté en Syrie, mais cette fois avec ce tourbillon de perceptions, de narrative et de psychologies exacerbées confronté à des conditions extraordinaires, – et objectives, celles-là, – de confusion, d’incertitudes, d’activismes tourbillonnants rythmés par la réapparition et l’effacement incessants d’acteur nouveaux ou pas, les politiques changeantes comme les couleurs d’un ciel grondant sous l’orage à la manière d’un arc-en-ciel de fureur de ces mêmes acteurs dont on découvre souvent qu’ils sont tout juste des figurants...

La seule ontologie, la seule objectivité de cette situation, c’est le désordre. Il faut tenter de s’y retrouver...

Les Russes sont là, “The Chinese are coming !”...

On l’a déjà dit et on pourrait le répéter tel que cela fut écrit : « Des textes pullulent désormais sur l’hypothèse largement substantivée par de nombreux détails dont il est impossible de vérifier la véracité de la présence grandissante des Russes en Syrie, et sur les modalités de ce qui apparaît de plus en plus assurément comme une intervention militaire directe importante sinon massive en Syrie.» Les précisions abondent sur l’intervention des Russes, participant déjà à des combats, installant des infrastructures, certains textes nommant même des unités, détaillant l’installation de centres de contrôle et de communication de la bataille.

Il y a même cet élément nouveau de l’affirmation de l’arrivée des Chinois. DEBKAFiles est le maître de ces démarches où il est bien difficile de distinguer le vrai du faux, et sa dépêche du 26 septembre 2015 annonçant l’arrivé à Tartus du porte-avions chinois Liaoning-CV-16, avant-garde majestueuse de l’installation de forces chinoises substantielles en Syrie en témoigne. DEBKAFiles ajoute, ce qui ne manque pas de sens pour ce qui va suivre, que les contingents russes ont d’abord pour mission de réduire les groupes tchétchènes présents au sein de Daesh, et les Chinois idem pour les 3.500 combattants Ouïghours (Chinois musulmans) rassemblés en Syrie par le Turkistan Islamic Party (TIP), parce que ni la Russie ni la Chine ne veulent entendre parler du retour au pays de ces groupes de terroristes “nationaux”.

« As US President Barack Obama welcomed Chinese President Xi Jinping to the White House on Friday, Sept. 25, and spoke of the friendship between the two countries, the Chinese aircraft carrier Liaoning-CV-16 docked at the Syrian port of Tartus, accompanied by a guided missile cruiser. This is revealed exclusively by DEBKAfile. [...]

» DEBKAfile’s military sources report that the Chinese aircraft carrier passed through the Suez Canal on Sept. 22... [...] Our military sources find evidence that the Chinese forces are digging in for a prolonged stay in Syria. The carrier put into Tartus minus its aircraft contingent. The warplanes and helicopters should be in place on its decks by mid-November - flying in directly from China via Iran or transported by giant Russian transports from China through Iranian and Iraqi airspace.

» This explains the urgency of establishing a Russian-Syria-Iranian “military coordination cell” in Baghdad in the last couple of days. This mechanism, plus the Russian officers sighted in Baghdad, indicates that the Russian military presence is not limited to Syria but is beginning to spill over into Iraq as well. The coordination cell – or war room – was presented as necessary to begin working with Iranian-backed Shiite militias fighting the Islamic State in both places. But more immediately, it is urgently needed to control the heavy traffic of Russian, Iranian and Chinese military flights transiting Iraqi air space... »

Il semble qu’au moins un des domaines mentionnés ci-dessus ait rencontré une certaine forme de confirmation semi-officielle, ou semi-officieuse c’est selon, par le biais des agences de presse russes, de Reuters, etc., qui semblent confirmer effectivement l’installation à Bagdad d’un centre opérationnel de coordination entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Russie. C’est ce que d’aucuns nomment déjà l’alliance “4+1”(les quatre pays plus le Hezbollah), qu’on pourrait bientôt rebaptiser dans une complète ironie 5+1 avec la Chine, retrouvant le format qui conduisit les négociations nucléaires avec l’Iran, – mais pas les mêmes acteurs... RT communique, le 26 décembre, quelques informations sur ce “centre intégré de communication” :

« Russia, Iran, Iraq and Syria have agreed to establish a joint information center in Baghdad to coordinate their operations against Islamic State (IS, formerly ISIL/ISIS) militants, according to sources. “The main goal of the center will be gathering, processing and analyzing current information about the situation in the Middle East – primarily for fighting IS,” a military-diplomatic source told Russian news agencies on Saturday.

» The information center in the Iraqi capital will be headed by an officer of one of the founding countries on a rotating basis. Rotation will take place every three months. According to the source, Iraq will run the center for the next three months. Russia, Iran, Iraq and Syria may also use the information center to coordinate anti-IS combat plans, the source said, adding that the agreement is a milestone for uniting the region’s countries in the war on terrorism – primarily on Islamic State militants. The Iraqi army’s joint operations command confirmed the agreement on Saturday, saying that it came with “increased Russian concern about the presence of thousands of terrorists from Russia undertaking criminal acts with Daesh [Islamic State],” Reuters reported. »

... Pourtant, est-ce bien vrai ? Qu’importe : échec-et-mat

Pourtant, oui, avons-nous de véritables preuves de la présence et de l’activité russes en Syrie, pour ne pas parler des Chinois ? Pourtant, est-ce que cela compte vraiment ? Depuis le 1er septembre pour cette séquence-là, entre la précédente et la suivante qui nous ont fait et nous feront passer d’un théâtre l’autre, d’une crise l’autre, nous vivons dans un univers étrange où la progression de la réflexion, du jugement, etc., s’appuie sur des périphrases telles que la fameuse formule scientifique “tout se passe comme si...”, pour finalement en revenir toujours à la même conclusion de la suprématie totale des perceptions innombrables de la réalité sur la réalité elle-même, qui ne peut plus prétendre exister en tant que telle.

Donc, c’est dit et redit : en trois semaines, la Russie a envahi la Syrie, dans des conditions encore plus abracadabrantesques que les quarante et quelques invasions de l’Ukraine de 2014 par cette même Russie. Mais dans ce cas, les Russes l’ont jouée finement, on l’a déjà dit à plusieurs reprises, alors qu’avec l’Ukraine ils se trouvaient dans l’inconfortable position qu’est le déni complet et sans nuance au nom d’une vérité de situation qui ne ménage aucune nuance. En Syrie, par contre, ils ont pu jouer à l’aise, slalomer entre le “peut-être” et le “sans doute pas”, virant autour de l’“après tout” avant d’aborder en douceur le ““non, on ne peut pas dire vraiment que...”. Ils pouvaient le faire avec une habileté extrême pendant que le bloc BAO, absolument noyé dans un tourbillon de contradictions et d’autismes de toutes les catégories, entre pays-amis, entre services, entre ministères, entre tel président dédoublé et lui-même comme son double, entre narrative mal coordonnées, – pendant que le bloc BAO devait d’abord s’occuper de ses  propres contradictions avant de songer..., – songer à quoi faire d’ailleurs ? Dénoncer Poutine pour encore mieux s’enfoncer dans le marigot syrien ou applaudir avec un soupir de soulagement son entrée en scène-selon-les-bruits-qui-courent contre Daesh ?

Il en résulte que le fog of the war-that-could-be n’étant en rien tout à fait dissipé, l’esprit en ayant assez d’attendre, la majorité des commentateurs et autres utilisateurs du système de la communication par où passe l’essentiel en sont venus à la seule conclusion possible : monsieur Poutine les a tous mis échec-et-mat. M.K. Bhadrakumar ne tarit pas d’éloge sur le brio de Poutine, observant qu’il (Poutine) a même amené Erdogan à observer qu’après tout, on pourrait laisser son mot à dire à Assad. Israël Shamir boit du petit lait, assaisonné comme à son habitude d’un zeste d’ironie incisive pour lui donner du piquant, et puis l’une ou l’autre phrase décisive : « This [Putin’s] move has changed the rules of the game. » Alastair Crooke trouve évidemment, dans sa judicieuse analyse hebdomadaire, l’image qui importe, qui est celle des échecs, c’est-à-dire de l’échec-et-mat... « Mr Putin’s audacious unilateral move has effectively checkmated Washington. On a Syria, Obama has become painted into a binary choice – allow ISIS to weaken the Syrian state to some imagined ‘tipping point of imminent collapse’ (as favoured by some in the Administration, such as General Allen); or, of working with Russia to stabilise Syria, and prevent the region’s descent into anarchy. This should never really have been much of a choice. »

Ainsi le destin a-t-il tranché, les imprécateurs prennent quelque repos, les présentateurs-TV avalent leur salive avant de prononcer son nom puisque court la Grande Nouvelle : non seulement monsieur Bachar al-Assad existe, mais il a bien le droit d’exister. Le ministre français des affaires étrangères n’a pas démenti, et les quatre années qui se sont écoulées depuis 2011 se sont étrangement contractées en un  raccourci si bien de notre temps où le Temps se contracte, – sauf pour les 250.000 ou 300.000 morts, les millions de réfugiés, les innombrables groupes islamistes coupeurs de tête, – car il n’y a qu’un seul vrai gagnant, qui est le désordre, avec la cohorte de souffrances et de destructions, – en d’autres mots qui nous son chers, le torrent de déstructuration et de dissolution...

La pondération de l’Histoire qui accélère

Ce n’est pourtant qu’un épisode et rien n’est vraiment fini, et il faut s’attendre à d’autres surprises. Ce que l’on constate, c’est que plus rien ne se déroule comme on a vu faire pendant les dix-quinze premières années du siècle. Le désordre n’est plus le produit de quelque chose, soit de nos plans machiavéliques, soit de nos abyssales maladresses, soit de nos aveuglements emplis de cet épouvantable affectivisme. Le désordre est plus que jamais confirmé comme quelque chose d’autonome, d’indépendant, la résultante de forces que nous ne contrôlons en rien et dont nous ne savons rien, ni de l’origine, ni de la puissance, ni de l’initiateur qui est tout sauf humain catégorie-sapiens. La seule chose qui ne peut plus nous surprendre et à laquelle nous devons désormais être complètement préparé, c’est que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Nous agissions comme des pompiers devant un incendie gigantesque qui ne cesse de progresser. Alors, bien sûr, il y a des pompiers qui font bien leur travail, qui arrivent à reprendre momentanément du terrain, et puis les autres, les malades, les pompiers-incendiaires qui sont un peu dérangés. A l’intérieur de ce schéma, sur lequel nous insisterons encore plus loin pour qu’aucune ambiguïté ne subsiste, alors on peut faire un bilan temporaire et annoncer des changements qu’en d’autres temps nous eussions juger spectaculaires sinon absolument bouleversants. Ainsi revenons-nous à nouveau sur le terrain concret d’une situation bien particulière, qui est celle du tourbillon autour de la Syrie qui est devenue désordre fou pendant un temps paroxystique et qui, à un moment ou l’autre, semblera s’apaiser parce qu’une autre crise, un autre point actif de l’incendie, aura pris le relais.

Il faut s’attendre à une OCS transformée

Nous faisions récemment à propos de l’activisme en marche des Chinois en fonction des évènements de Syrie et de l’implication de 3.500 djihadistes ouïghours (Chinois musulmans), des remarques dépassant largement le seul cadre de la crise syrienne : « En effet, d’un autre côté, les perspectives évoquées par Lin peuvent se faire avec l’habillage d’une intervention chinoise en Syrie du légalisme de l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghai), où la Syrie est observatrice et veut devenir membre, de même que l’Égypte. Le conflit syrien pourrait dans les mois qui viennent, voir une transformation radicale de l’OCS en alliance militaire, maintenant que la Chine et la Russie ont pris la mesure du danger djihadiste. »

C’est une perspective qu’il nous faut désormais prendre très sérieusement en compte : la transformation de l’Organisation de Coopération de Shanghai en une véritable alliance militaire, – pour le coup, une véritable “OTAN de l’Est”. (Le bloc BAO a tellement crié “au loup” à cet égard, sans qu’il n’y ait rien de vrai là-dedans, que finalement le loup semblerait se pointer...) Jusqu’ici, les Chinois surtout s’y opposaient, au nom du principe de non-ingérence considéré dans tous les sens, mais la crise syrienne leur fait prendre conscience de l’existence immédiate du danger menaçant leur sécurité nationale et leur intégrité, au même titre et de la même façon que la Russie et d’autres pays de l’OCS. Dès lors, la transformation de l’OCS nous semble une fatalité inéluctable... Au reste, il n’y aurait rien à redire, il n’y a nul bouleversement de la chose puisque l’OCS s’est construite au moins sur une perspective d’affrontement avec les terrorismes de toutes les sortes (y compris les tentatives de regime change). N’est-ce pas le cas ?

Il y a donc le cas de la Syrie qui est évident ; et si l’on veut habituer son regard à ce que la lumière a d’aveuglant, on verra que la citation de l’Égypte à propos de l’OCS n’est pas déplacée. On peut même supputer sur ce terrain, à propos du rachat envisagé des Mistral d’occasion par l’Égypte à la France qui s’était enfermée avec cette affaire dans une de ces stupidités dont son gouvernement a le secret. Qui ne nous dira pas que les Russes pourraient très bien être intervenus dans ce sens auprès des Français qui sont leurs débiteurs moraux dans cette affaire, ou bien à l’insu des Français après tout ; eux (les Russes) qui ne cessent de se rapprocher de l’Égypte, laquelle ne cesse de se rapprocher de la Syrie, tout cela sur fond d’orchestration anti-terroriste alors que le terrorisme est aujourd’hui une puissance d’État.

... Mais est-il encore question de “gagner” ?

Il s’agirait (cette perspective de l’OCS) d’une perspective extraordinaire, renversant absolument toute la situation stratégique au Moyen-Orient... Or, il se passe un phénomène remarquable : quelles que soient les perspectives, on n’a nullement l’impression que les Russes (et les Chinois) considèrent, ou considéreraient de telles avancées comme une grande, une immense victoire stratégique. D’une part, les initiatives prises ou à prendre concernent, aussi bien pour la Russie que pour la Chine, des initiatives de protection de leurs sécurités nationales respectives. Si l’OCS entrait dans le jeu comme on en fait l’hypothèse, ce serait encore sous cette forme assez étrange de “déploiement stratégique offensif de l’avant purement défensif” ; simplement parce que Daesh & Cie ont une dimension globale et une propension à essaimer, ou une propension à une potentialité d’essaimer (car peu de choses ont été encore faites à cet égard), qui fait qu’on doit bloquer ce mouvement à son origine, c’est-à-dire dans des zones stratégiques de l’avant. Et si l’OCS entrait dans le jeu (suite), c’est parce que le bloc BAO (l’OTAN) se sont avérés totalement impuissant, par embrouillement sinistre des politiques contradictoires ou par simple impuissance-paralysie, à agir efficacement dans cette même zone d’où ils seraient logiquement chassés pour ne plus savoir tenir le moindre rôle historique.

D’autre part, on a par contre l’impression que Russes et Chinois (les Russes surtout) comprennent parfaitement que l’époque des concurrences stratégiques est terminée, et qu’une avancée stratégique ici ou là n’a pas l’importance décisive d’une “victoire”, mais plutôt le rôle d’une conscience eschatologique qu’il ne faut nulle part laisser une place libre au désordre global. Le paradoxe d’une grande “victoire stratégique” russo-chinoise/OCS au Moyen-Orient serait, en fonction de la compréhension de l’ontologie de la situation du monde qu’ont ces acteurs, qu’elle terminerait définitivement l’époque des grands affrontements stratégiques, en cherchant à établir le sens d’une solidarité entre tous face à la puissance déstructurante et dissolvante de ce désordre.

Encore est-ce là une vision particulièrement optimiste de cette prospective. En effet, la lutte nécessairement solidaire contre le désordre du monde, – dans l’hypothèse presque utopique à force d’optimisme où le bloc BAO commencerait à y comprendre quelque chose, – se heurtera d’ici là (d’ici la compréhension générale de cette solidarité nécessaire) à d’autres gigantesques mouvements tectoniques de déstabilisation, – et particulièrement, à notre sens, des mouvements touchant cette fois d’une façon frontale le monde du bloc BAO qui craque de toutes parts ; mais certes, pour suivre la pondération de l’Histoire qui accélère, menaçant également certains des acteurs de cette croisade de la solidarité, – dont la Chine, dont on sait la fragilité économique et sociale de sa position spécifique.

De la Syrie aux balbutiements incohérents de Janet Yellen

Ce à quoi nous assistons au Moyen-Orient est donc moins la possibilité d’un épisode géopolitique où le groupe OCS parviendrait, par ses succès, à imposer une solidarité globale, mais un épisode un peu mieux conduit que les autres, d’une tentative d’organisation défensive pour tenter d’atténuer les chocs successifs et de plus en plus rapprochés des effets de la crise d’effondrement du Système dont les conséquenves de bouleversement sont universelles. Si le bloc BAO essuie effectivement ce qu’on nommerait par facilité une “défaite stratégique” au Moyen-Orient, il ne s’agirait que d’une épisode paradoxal d’accélération de la crise d’effondrement du Système qui les affecte tous, qui nous affecte tous, partout, dans tous les “camps”...

En effet, pendant que se déroulait cet épisode, nous avons eu, – par exemple hein, rien qu’un exemple, car tant d’autres foyers de reprise de feu, ou de reprise de crise, existent, – le cas du désarroi de la Federal Reserve placée devant une décision nécessaire et qui a préféré passer la main, comme si la Fed ne savait plus que faire de sa main, ou comme si elle savait quelque chose que nous ne savons pas, et qu’il ne lui restait plus qu’à passer la main.

Le symbole de cet épisode, comme le symbole de notre époque démente, c’est bien ce discours du 25 septembre, de la présidente de la Fed, Janet Yellen, qui a semblé tout d’un coup frappée d’un mal étrange, ne trouvant plus ses mots, balbutiant, répétant la même phrase, comme si elle était atteinte d’un mal mystérieux de l’esprit. Visiblement secoué, ZeroHedge.com, où vous trouvez le DVD de cet incident qui a nécessairement une importance politique en fonction de l’importance de la charge qu’assure Janet Yellen, mais aussi pour nous une dimension symbolique, décrit ainsi l’incident...

« [T]there was a very troubling 100 second interval at the very end of the 50 minute, 5,000+ word speech, in which the 69-year old Yellen suddenly seemed unable to read the words on the page, was rereading the same phrase over and over, paused for long stretches at a time, and then had a violent reaction that forced her to end her speech prematurely. »

Ce mystérieux accident de santé prestement suivi par un communiqué rassurant de la Fed (il s’agissait d’un incident de déshydratation, dit le communiqué), puis d’un dîner public où Yellen a tenu à apparaître en pleine forme retrouvée, semble résumer symboliquement tout le sort chaotique d’une époque sans équivalent, sans équilibre propre, qui peut être frappée à tout moment par le paroxysme d'une parmi les dizaines de crises qui pullulent et fermentent. Personne ne verra rien venir, cette incertitude totale est la certitude suprême qui nous est donnée.

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