Manoeuvres autour du JSF : l'affrontement au sein du DoD commence

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Manoeuvres autour du JSF : l'affrontement au sein du DoD commence, sous l'oeil qu'on espère intéressé des Européens

Coup sur coup, des informations sur le programme JSF. Des informations en sens contraires quoique, en les examinant de près, elles se complètent et se confirment. D'un côté, il y a une vision pessimiste, de l'autre une vision optimiste ; d'un côté, l'U.S. Navy, de l'autre, OSD (Office of Secretary of Defense). En d'autres mots, les manoeuvres commencent autour du programme JSF et l'on est curieux de voir ce qu'il en restera dans quelques années. Sont conviés en spectateurs-non participants : les Européens entrés dans le programme ou qui méditent de le faire, et les autres compères du Rest Of the World conviés à la fiesta.

Les deux informations, — :

• D'une part, un article du Wall Street Journal du 21 mars qui annonce que l'U.S. Navy et le Marine Corps devraient proposer une réduction de 30% de leur commande de JSF. (Il est aussi question d'une réduction dans une moindre proportion du programme F-18E/F.) Ces réductions sont envisagées pour répondre aux capacités budgétaires que prévoit le plan budgétaire à long terme mis au point par l'administration.

« The Wall Street Journal said no final proposal has been made to senior Pentagon officials, but the plan called for the Navy and Marine Corps to buy 680 Joint Strike Fighters instead of the 1,089 it had earlier planned, and 460 Boeing F-18E/Fs instead of the 548 allotted. The proposed cut is likely to increase the jet's costs for the Air Force and potential international buyers that are key to the U.S. strategy for producing the plane cheaply. »

• D'autre part, le lendemain (le 22 mars), une réunion de presse de Pete Aldridge, adjoint du secrétaire à la défense pour les acquisitions, qui donne au contraire une image enthousiaste et pleine d'optimisme du statut du programme et de ses perspectives. C'était fait pour ça. Cette réunion est notamment présentée par un article de Linda D. Kozaryn, de American Forces Press Service, du Pentagone bien entendu.

Ce texte très gentillet, dont le but est évidemment de louer le programme JSF, ne fait pourtant pas l'impasse sur la vilaine nouvelle d'une U.S. Navy (et d'un Marine Corps) envisageant une réduction de 30% des commandes de JSF. La chose est simplement enveloppée d'un discours aux couleurs attrayantes. Cela donne ceci :

« The Navy recently completed a tactical air requirements study mandated by the 2001 Defense Planning Guidance. The study ''validated the absolute necessity of the Joint Strike Fighter,'' he said. ''They have to have it, both the Navy and the Marine Corps.'' The study, which has not yet been reviewed or approved by Defense Department officials, recommends about a 30 percent cut in the number of fighters the Navy and Marine Corps plan to buy. Despite the study's findings, Aldridge assured reporters, ''This is not a program that is going down the drain. I'll guarantee you that. This study will not have any impact on the force structure of the Navy and Marine Corps until the year 2020,'' he explained. ''It has no effect upon the development program for the next four or five years. It has no effect upon the production program until the year 2012.''

» It's difficult to predict what the military will need in the year 2020, he said. But the Quadrennial Defense Review process requires DoD officials to ''anticipate uncertainty and surprise.'' It might turn out the military can get by with fewer fighters because of the JSF's ''phenomenal'' sortie rate, reliability and availability, he noted. »

L'essentiel est bien entendu de noter la dernière remarque de Aldridge, par ailleurs très chaud partisan du JSF et adversaire de la réduction des commandes des marins comme le montre ses premières remarques  : le JSF a un tel « ''phenomenal'' sortie rate, reliability and availability » qu'il se pourrait, effectivement, que les militaires américains aient besoin de moins que les 3.000 prévus. Le JSF victime de son succès, si l'on veut, avant même que celui-ci (son succès) n'existe ; c'est une manoeuvre sémantique qu'il faut saluer pour sa dextérité, et puis cela donne à penser. L'affaire est à suivre car si Aldridge se voit contraint d'ajouter cette réserves pour des journalistes qu'il a convoqués pour clamer haut et fort que le JSF va formidablement bien, c'est qu'il y a anguille sous roche et qu'elle est d'une taille respectable, et que la position de la Navy et du Marine Corps est une affaire sérieuse.

En d'autres termes, nous avançons l'hypothèse que la guerre éternellement en cours au sein du Pentagone, entre les bureaucraties et les trois armes, avec OSD en prime comme combattant hors-concours, ne considère plus le JSF off limits, ce qui était le cas jusqu'ici sur ordre impératif du secrétaire à la défense (Cohen puis Rumsfeld). Le programme fait désormais partie de la bataille générale et son sort dépendra du succès des uns et des autres. Cette hypothèse est d'autant plus à considérer, à notre sens, que la proposition de réduction de 30% vient de la Navy et des Marines, alors que les Marines ont toujours été les plus chauds partisans du programme JSF. Cela signifie que les choses deviennent sérieuses, effectivement, et que la Navy, dont les Marines dépendent pour le budget et la stratégie générale, a invité le Marine Corps à rentrer dans le rang. Et le Marine Corps, semble-t-il, obtempère.

(Là aussi, message aux Européens, aux Britanniques en particulier, qui sont d'abord intéressés par la version ADAC/V du JSF, la version destinée au Marine Corps. Mais les Britanniques ne viennent-ils pas d'envoyer, de leur côté, leur propre message, en avertissant que leur commande de JSF ADAC/V n'est plus aussi assurée, dans tous les cas pour le nombre prévu, vu leurs restrictions budgétaires sur les porte-avions et la flotte aéronavale ? [Voir Aviation Week and Space Technology du 11 mars 2002]. Cette péripétie confirme indirectement le malaise des Britannique vis-à-vis du programme JSF et engage à considérer leur investissement dans ce programme d'abord comme une action purement financière et technologique. Pour le reste, on verra.)

Un dernier point remarquable renforce à notre sens l'hypothèse d'une nouvelle époque du programme avec chaque service reprenant sa totale autonomie pour développer sa politique vis-à-vis du JSF. La prise de position de la Navy qui est en cours d'élaboration se fait en effet de façon autonome, sans référence au sort général du programme, mais au contraire en se référant à la seule programmation de l'U.S. Navy et du Marine Corps. Les décisions ne viennent plus d'une appréciation commune, comme doit effectivement l'être un joint program. Il est possible qu'on retrouve le cas de l'impossibilité d'accorder les intérêts et les conceptions des deux grandes armes, l'U.S. Navy et l'USAF, comme ce fut jusqu'ici le destin habituel de toutes les tentatives de faire des programmes joint. Dans ce cas, on ne voit plus très bien ce qui différencierait le JSF/F-35 du TFX/F-111 des années 1960, dernière tentative du Pentagone de faire un grand programme joint d'avion de combat à partir de l'origine de la conception. (Le TFX/F-111 se termina en désastre, notamment parce que l'U.S. Navy reprit sa liberté, se détacha de plus en plus du programme et termina en abandonnant sa version du F-111 au profit de son propre F-14, développé quasi-clandestinement. Le TFX/F-111 devait, en 1961, déboucher sur 1.500 exemplaires, pour la Navy et l'USAF, à $4 millions l'exemplaire. Il termina avec 550 exemplaires pour la seule USAF, à $15 millions l'exemplaire.)


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