L’unanimité contre l’injustice

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L’unanimité contre l’injustice

Le peuple marocain est unanime. Les peines prononcées le mardi 26 juin au soir par la Chambre criminelle de la Cour d’Appel de Casablanca contre les 54 prisonniers politiques jugés dans le cadre des émeutes d’Al Hoceima et du Rif sont excessives. Elles ont été vécues comme une blessure et perçues comme une véritable provocation. Les condamnations vont de 20 ans de prison ferme à un an avec sursis. Nasser Zefzafi, le jeune homme qui s’est distingué comme un leader du mouvement, figure parmi les cinq prisonniers à écoper du maximum de vingt ans de réclusion.  Les jeunes gens, accusés d’avoir porté atteinte à la sûreté de l’État, vont tous faire appel du jugement.

Le mouvement était parti d’un accident, volontaire ou non, survenu à Al Hoceima fin octobre 2016. Un marchand de poisson, en tentant de récupérer sa marchandise confisquée par les autorités de contrôle, se fait broyerdans une benne à ordure après que le mécanisme ait été déclenché par un agent de la voierie. L’émotion est à son comble, d’abord dans la ville puis dans toute la région. Dans la séquence filmée sur un téléphone portable et largement relayée dans les réseaux sociaux, l’agent annonce dans une courte imprécation qui ne manque ni de vulgarité ni d’arrogance son intention de le réduire en bouillie. Certes, la pêche de l’espadon est réglementée et interdite à cette saison. Mais au lieu de punir ceux qui se sont adonnés à cette pratique illicite en mer, les représentants de l’Etat se sont contentés  d’appréhender un intermédiaire, Mouhcine Fikri,  devenu le symbole de toutes les victimes d’un système absurde et injuste après sa mort horrible.

Des revendications d’intégration

La région était grosse d’une colère accumulée depuis des décennies. Mise hors circuit par Hassan II après des émeutes contestataires juste après l’indépendance formelle accordée par l’ancien colonisateur, ses habitants se sont tournés vers  les premières ressources à leur portée. L’émigration vers l’Europe,  et pour une très petite part restée in situ, vers la culture du cannabis sur une terre ingrate, bien davantage rentable pour les trafiquants que pour les producteurs. Étant entendu que sans la bienveillante myopie des autorités, incapables de repérer les beaux champs de chanvre depuis leur police héliportée, celle-ci eût été impossible.

Les manifestations au cours desquelles des revendications assez modestes de réputation légitimes, loin d’avoir une portée révolutionnaire, étaient exprimées par des foules de plus en plus nombreuses.  La région ne dispose pas d’un hôpital susceptible de prendre en charges les pathologies cancéreuses d’une fréquence anormalement élevées en lien presque évident avec l’épandage par l’aviation française des substances toxiques pendant la guerre du Rif. Les équipements scolaires, comme les infrastructures routières et ferroviaires  sont insuffisants. Le chômage chronique (30, 40% de la jeunesse ?) a franchi depuis longtemps le seuil du supportable.

Longtemps silencieux, le pouvoir a géré la crise en jouant le pourrissement de la situation et en évitant intelligemment l’usage d’une force qui eût pu créer des martyrs. Une fois que d’autres régions ont repris à leur compte les mots d’ordre du Rif car ni chômage ni les déficits du service public ne lui sont propres, la répression s’est abattue. L’engrenage des réponses inadaptées à des problèmes sociaux majeurs et endémiques a été amorcé, jusqu’à la condamnation inadéquate pour un crime imaginaire ‘ l’atteinte à la sûreté de l’État’. A cette étape, en l’absence d’une correction rapide apportée à ces jugements iniques patents, une rupture irréversible entre la majorité d’un peuple très conscient des aberrations du politique, et le régime sera consommée. Loi d’amnistie votée par le Parlement ou jugement en appel plus en cohérence avec les attentes de l’opinion marocaine pourraient être un traitement palliatif de ce retour caricatural à l’arbitraire des années dites de plomb au cours desquelles la contre-révolution mondiale a frappé sur tous les continents, en commençant par le Chili un certain 11 septembre 1971. La réponse répressive, telle que formulée par le Tribunal de Casablanca, est inadaptée. Le régime avait sanctionné des responsables politiques, élus et fonctionnaires de l’administration publique, de second rang pour n’avoir pas mis en œuvre les préconisations royales devant aider le développement de la région. Ils ont été simplement remerciés sans procédures de mise en examen alors que de forts soupçons de prévarications, abus de biens sociaux et détournements de fonds pesaient fortement sur eux. Les victimes de cette corruption chronique, elles, sont lourdement châtiées.

Le paradoxe est bien que les demandes formulées ne sont pas de l’ordre d’un séparatisme politique mais au contraire d’une plus grande intégration à une nation qui avait ignoré cette région dans ses projets de développement.

Le Boycott

Cette réponse apparaît d’autant plus inadaptée que le peuple marocain s’est constitué autour d’une autre forme de protestationqui échappe aux mesures que peuvent prendre les Ministères de l’Intérieur et de l’Injustice. Il a décidé de boycotter des entreprises qui commettent un abus sur les prix permis par une situation de quasi-monopole. Et cela marche. Très bien. C’est l’amorce d’une émeute 2.0 ou 3.0. Danone, les stations-services Afriquia et les eaux minérales Sidi Ali ont vu leurs chiffres d’affaires décliner, d’au moins 30% dit-on. Le pouvoir et ses admonestations maladroites sont impuissants devant ce courant irrépressible qui punit une multinationale française qui a racheté pour une bouchée de pain une coopérative nationale, un ministre d’État qui a obtenu une loi de libéralisation des prix des hydrocarbures en sa faveur et une exploitation privée et familiale, très juteuse, d’une eau de source qui est un bien national.

Le peuple marocain est en train d’explorer les voies d’une transition vers un contrôle populaire des biens de consommation. Ce n’est certes pas encore une appropriation collective des grands moyens de production mais un chemin indéniable vers un contrôle des abus. Une fois effondrée la valeur marchande de ces moyens, rien ne s’opposera à leur ‘rachat’ par un collectif de souscripteurs nationaux assujetti à une supervision des travailleurs eux-mêmes.

La séquence est bien celle-ci, le Hirak, interrompu par l’emprisonnement de centaines de citoyens, a resurgi sous la forme du Boycott. Impossible à domestiquer, ce refus de consommation de produits symboliques a conduit en retour à des mesures inappropriées. Les centaines d’années de prison distribuées à la volée constituent à leur tour un traumatisme qui signe une césure entre l’avant et l’après 26 juin 2018.

Le Point et le Causeur ou la défaite de la pensée harkie

Les quelques commentaires nés ici ou là sous la plume de quelques écrivaillons francophones dépourvus de légitimité n’ont aucune chance d’avoir un quelconque écho parmi ce peuple en pleine mutation et qui s’invente en forgeant de nouvelles armes pour son émancipation.

Un Tahar Ben Jelloun, bien connu pour injecter de l’exotique dans une littérature française stérile depuis son acte suicidaire du nouveau roman, déguisé en (piètre) ‘penseur’ livre ex cathedra ‘depuis la métropole’ ses impressions de touriste. Il est allé il y a quelques années dans le Rif et s’est étonné qu’on ne lui répondît à son langage de voyeur-colon qu’en espagnol. Il en tire des leçons adressées à qui veut bien l’entendre. Du haut de ses prix littéraires acquis à force de plagiats, il espère tancerun pouvoir sourd à l’avertissement d’une région rebelle et sinistrée. 

Quant à la réponse à la prosede Ben Jelloun faite ici, elle est tout simplement indigente et révisionniste. Révisionniste au sens de Domenico Losurdo, le philosophe hégéliano-marxiste très récemment disparu. Extirper des faits et des événements de leur enchaînement historique pour les affecter d’un point de vue moral, celui de la contre-révolution. Le faux expert du Causeur réprouve les manifestations et les maifestants, il dégaine leur condamnation pleine de mépris, ce ne sont que des ‘jacqueries’. Dans le Rif, on n’a pas vu de château brûler. De plus, les frondes paysannes ont été des préalables notables à la Révolution française et dans d’autres cas, elles ont conduit à des réformes de la fiscalité agraire. La note dépréciative finale du Causeur vient sous la forme d’une conclusion en faveur d’un pardon royal. Voilà un plumitif qui s’autorise un jugement au second degré d’un mouvement populaire auquel a acquiescé chaque Marocain, et se permet de l’invalider au titre qu’il s’est produit sans une élite intellectuelle qui le conduit et lui donne sens et aboutissement. Il s’agit d’une révolte qu’il faut d’abord mater avec sévérité puis de venir éponger les peines par une grâce royale. Vision toute condescendante que n’oserait plus énoncer le plus parfait paternalisme colonial, c’est pourquoi la tâche interprétative et pédagogique a été déléguée à un harki. Cette agitation n’est somme toute qu’une fièvre infantile qui restera sans lendemain. Les sentences sévères sont méritées et décourageront les récidives en même temps que l’Autorité suprême fera preuve ultérieurement de clémence. Disparaitront dans l’oubli sans laisser la moindre cicatrice les causes premières de la proto-insurrection.

L’histoire de la guerre du Rif révisée

Quant à l’appréciation par le plumitif que la République du Rif, l’incarnation de la résistance contre l’Occupant espagnol et français auprès de la quelle Ho Chi Minh a tant appris, est une tentative séparatiste islamique, elle appartient typiquement aux tentatives du révisionnisme toujours à l’œuvre depuis les décennies du triomphe du libéralisme et de l’hégémonie du capitalisme anglo-saxon. Abdelkrim Al Khattabi et ses combattants ont défié deux armées impérialistes occidentales, 400 000 soldats bien équipés et une aviation qui a expérimenté les gaz de combat. Leur résistance n’a été brisée que par l’usage intensif de l’arme chimique. Leur bravoure et leur nationalisme continuent de résonner dans les cœurs et les esprits de tout homme épris de liberté.

En raison du caractère révisionniste des commentaires de ces deux plumitifs, leur appréciation du Hirak et du mouvement social manque de saisir leur dynamique.

Mohcine Fikri a été broyédans la benne d’une firme française chargée de la collecte d’ordures par contrat avec la ville d’Al Hoceima. Ils ne peuvent pas voir l’aberration que les impôts locaux prélevés dans une agglomération minée par la misère servent une rente coûteuse en devises pour simplement ramasser des déchets.

Par manque de discernement de l’histoire qui se fait, ils ne peuvent voir que la limitation drastique de l’émigration mise en œuvre par l’Union européenne interrompt le drainage continu du surplus d’hommes inemployés. La plus récente des embarcations qui a versé au large de la Libye faisant une centaine de morts avait à son bord des Marocains et des Yéménites. Ils ne peuvent pas non plus envisager que la légalisation prochaine de la consommation du cannabis au moins pour des raisons médicales sera  pour  les cultivateurs de chanvre du Rif, déjà bien concurrencée par une production locale européenne, une catastrophe économique.

Ils sont tous deux loin de la substance qui fait la charpente et la chair de la révolte populaire inaboutie car pas encore clairement dénoncée. L’accident au cours duquel a succombé Mouhcine Fikri trouve sa raison dans le mode d’attribution des licences de pêche au Maroc par le ministère de l’Agriculture et de la Pêche celui-là même dirigé par Akhenouch, l’homme des stations-services Afriqia. Elles sont distribuées selon le bon plaisir du prince à ses barons, surtout des haut-gradés de l’armée. Le domaine public, les biens nationaux est géré comme une ressource privée offerte à des seigneurs féodaux, des fidèles engraissés par des faveurs censés être la structure et l’ossature du système makhzénien. 

L’incarcération de tout un peuple

Les deux plumitifs continueront de ronronner leur discours inaudible depuis les masses marocaines en mouvement, saupoudrage pour la suite d’un roman explicatif exotique et étique à usage occidental car il met à distance les réalités concrètes pour ne narrer que l’écume, l’inconsistant d’un imaginaire porté par de faux témoins éloignés d’une réalité qu’ils défigurent. Le sultanat marocain a été transformé en une monarchie sur le modèle occidental de la monarchie absolutiste française dès le lendemain de l’indépendance formelle. Le texte de la Constitution fut rédigé par un professeur de droit bordelais, Maurice Duverger. Jusque là, le sultan était considéré comme mandaté par son peuple. Il doit assurer et garantir selon les termes d’un contrat, moubaya’a, les conditions de sécurité et d’administration qui permettent une vie sociale compatible avec les principes de l’Islam. Le sultan n’est en aucun cas un monarque de droit divin comme cela a été la conception dans le royaume de France arrivé à sa forme mature sous Louis XIV. Il est au service du droit divin qui implique au minimum justice et probité. La preuve irréfutable des attributs limités du Sultan est apportée par la révocation en 1908 de Moulay Abdelaziz par les notables, les savants religieux de la Qaraouyine et diverses corporations de la ville de Fès. Il a été destitué au motif qu’il ne s’opposait pas avec l’énergie et l’efficacité nécessaires à la pénétration occidentale et à la mise sous tutelle économique du pays. Son frère Moulay Hafid fut désigné pour le remplacer avec un cahier de charges à respecter. La suite ne fut pas heureuse, les progrès de l’occupation étrangère n’ont pas été arrêtés et en 1912, la mise sous protectorat a été prononcée. Plus de cent ans après, un gouvernement aux couleurs locales perpétue la domination impérialiste.

Le Boycott est une suite au Hirak, sous forme d’une réponse 3.0. 

Face à ces lourdes condamnations, chaque Marocain se sent incarcéré, l’importance impressionnante des manifestations qui ont contesté ce jugement en témoigne.

Il trouvera sûrement par son génie inventif le chemin de sa libération.

Badia Benjelloun

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