“Lettre à ma petite-fille, à la veille d’une nouvelle guerre,” — par Russell Banks

Notes de lectures

   Forum

Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

 59

Lettre de l’écrivain Russell Banks, — à sa petite-fille, à la veille d’une nouvelle guerre

L’écrivain américain Russell Banks a été élu en février 2001 président du Parlement international des écrivains. Banks est présenté et se présente lui-même comme « l'écrivain des laissés-pour-compte, des bidonvilles de Jamaïque aux villages perdus du New Hampshire ». En Amérique, c’est une voix dissidente, dans la grande tradition de la littérature américaine, depuis Edgar Allan Poe, Herman Melville, Theodore Dreiser, Sinclair Lewis ...

Russell Banks est l’auteur du Livre de la Jamaïque (Actes Sud, 1991), Affliction (1992), Sous le règne de Bone (1995), La Relation de mon emprisonnement (1995), Survivants (1999). Sa « Lettre à ma petite-fille à la veille d'une nouvelle guerre » est publiée sur le site autodafe.org, également en version originale (anglais). La traduction en français est de Pierre Furlan.


Lettre à ma petite-fille, à la veille d’une nouvelle guerre, — par Russell Banks


Ma chère Sarah,

Voilà plusieurs mois que j’ai l’intention de t’écrire cette lettre, mais je ne cesse de remettre à plus tard, sans doute pour les mêmes raisons qui m’ont poussé, il y a bien des années de cela, à reporter et finalement à ne jamais écrire une lettre semblable à ta mère et à ses sœurs ; à l’époque, c’étaient elles aussi des jeunes filles qui entraient tout juste dans la fraîcheur et la splendeur de l’adolescence. J’aurais dû le faire à ce moment-là, quand elles avaient quinze ans comme toi, qui dans quelques mois en auras seize, qui es belle, intelligente, et viens de tomber amoureuse de la vérité car tu es sûre qu’elle existe dans le vaste monde au-delà de la famille. En ces lointaines années, je les regardais comme je te regarde à présent, plein d’enthousiasme et d’appréhension, faire leurs premiers pas hésitants hors du cercle fermé du clan et s’insérer dans des communautés plus étendues et plus abstraites qui ne cesseraient de leur offrir bien des choses pour obtenir leur allégeance. Je voulais être en mesure de leur prodiguer conseils et avertissements, sinon de les maintenir contre leur volonté près du foyer, dans la caverne familiale, car, après tout, c’étaient mes quatre filles adorées, et j’éprouvais le puissant besoin paternel de les protéger des pièges et des traquenards qui, je le savais, les guettaient dans le monde. En même temps, je voulais les encourager à embrasser ce monde de tout cœur — comme je t’y exhorte aujourd’hui. Leur véritable vie, leur vie d’adultes était là dehors, pas à la maison où ne se trouvait que leur passé, leur bien trop brève enfance.

Mais cela se passait il y a plus de vingt ans, à une époque où j’avais encore beaucoup de mal à définir quelle fidélité je devais à ma famille et à ma tribu, à mes amis, aux cercles sociaux un peu plus vastes qui venaient ensuite, aux diverses institutions et communautés auxquelles je m’identifiais, à la nation et à l’humanité tout entière. Le chemin qui, de simple adolescent appartenant à la famille Banks, me menait à me considérer comme un membre adulte de l’espèce humaine, était pour moi — alors même que j’avais plus de quarante ans — plein de méandres : c’était un dédale dont la carte était loin d’être dressée, avec de nombreuses impasses et autres voies sans issue. Comme je n’avais pas encore trouvé le moyen d’en sortir, je ne me sentais pas qualifié pour indiquer à ta mère et à ses trois adorables sœurs, tes tantes, le meilleur chemin à prendre.

Notre façon de répartir nos allégeances — qui entrent si vite en conflit les unes avec les autres —, notre façon de les trier, de les mettre les unes au-dessus des autres et de transformer cet empilement en une hiérarchie de fidélités, c’est aussi notre façon de nous constituer. Qui nous aimons et à qui nous sommes fidèles en premier, en second, en troisième lieu et ainsi de suite, c’est en fin de compte qui nous sommes. Qui et quoi nous défendons, dans l’intérêt de qui et de quoi nous consentons à nous sacrifier, voilà ce qui révèle notre véritable nature, la dévoile autant à nous-même qu’au monde. C’est là le sens de cette vieille question : qu’est-ce que vous sauveriez du feu, le Rembrandt, ou le chat ? C’est ce que nous désignons quand nous parlons du caractère de quelqu’un. Eh bien, au moment d’écrire à ta mère et à tes tantes, je n’avais pas encore établi de manière cohérente l’ordre de priorité de mes allégeances — comme si, alors que j’arrivais à l’âge mûr, j’étais toujours incapable de répondre à la question du choix entre le Rembrandt et le chat. J’étais donc trop prudent. Espérant que mon exemple saurait à lui tout seul être un guide suffisant pour elles, un conseiller fiable, j’ai péché du côté du silence et de la non intervention, et, du coup, je ne leur ai peut-être offert qu’une fausse liberté. Comme tu le constates, je ne le fais plus avec toi.

Il y a une raison pour cela, et même si cette raison dépend en partie de changements intervenus en moi au cours des années qui ont passé depuis que ta mère avait ton âge, elle relève encore plus de ce qui a changé aux États-Unis. Je me souviens de toi le jour de ta naissance, aussi belle à mes yeux que l’était ta mère le jour de la sienne. À bien des égards, le monde dans lequel tu es née en 1987 ressemblait davantage au monde dans lequel elle est née en 1960, et au monde de sa mère en 1941, voire au monde de sa grand-mère et à celui de son arrière-grand-mère en 1914, qu’au monde que tu dois affronter aujourd’hui et que tu dois t’efforcer de comprendre pour y trouver ta place. C’est de cela que je veux te parler ; je veux te donner le bénéfice des souvenirs que j’ai des États-Unis et du monde — souvenirs qui s’étendent sur plus de soixante ans —, pour te permettre de connaître plus facilement et plus sûrement la nature de tes allégeances et de tes fidélités, pour te permettre de savoir qui et quoi défendre, de savoir ce qui vaut la peine de ton sacrifice. Vois-tu, ce qui me tracasse, ce n’est pas tant que tu saches contre qui et quoi tu dois te défendre, à quoi tu dois t’opposer. J’ai confiance dans ton cœur et dans ton esprit, et je sais qu’ils n’ont pas besoin de mon approbation ou de mes encouragements. Ce qui me préoccupe, ce sont les aspects les plus sombres d’une position défensive et les conséquences négatives du fait de s’opposer.

De même que tu es de sexe féminin et blanche, de même que je suis de sexe masculin et blanc, nous sommes tous les deux américains. Nous ne pouvons ni y échapper, ni le nier. C’est un hasard de naissance, et nous aurions tout aussi bien pu naître suisses, chinois ou nigériens. Mais nous sommes nés aux États-Unis, et par conséquent l’histoire de ce pays est la nôtre. Je devrais dire que c’est l’une de nos histoires, car chacun d’entre nous a en lui de nombreux brins d’histoires bien distincts, même s’ils sont tressés de façon serrée. Chaque brin porte un fardeau et une promesse, de nature personnelle ou familiale, tribale, régionale, raciale, religieuse ou linguistique. Mais je veux te parler ici de notre histoire en tant qu’Américains, ainsi que du fardeau et de la responsabilité dont elle nous charge, surtout en ce moment où les hommes et les femmes qui nous gouvernent ont rendu ce pays monstrueux et effroyable aux yeux de tant de gens, faisant de lui un objet de haine et de méfiance généralisées.

Tu es une jeune femme douce, aimante, sans peur, remplie presque jusqu’à l’excès d’affection et de respect pour les autres êtres humains. Tes parents t’ont aidée à préserver autant que possible cette liberté avec laquelle tous les enfants naissent et qui s’oppose aux préjugés et autres idées préconçues. Ceux qui gouvernent notre pays, cependant, se conduisent de plus en plus, vis à vis des peuples du monde et de la planète elle-même, comme si tes parents avaient eu tort, comme s’ils étaient au mieux naïfs et faibles d’esprit, comme si l’affection et le respect que tu éprouves à l’égard des autres, ta capacité naturelle à aimer, à te montrer bienveillante et sans peur, étaient pour le moins pitoyables. Chaque jour, de mille manières, on nous explique que ton caractère et tes valeurs sont un obstacle à l’accomplissement du destin de notre nation. Qu’au fond, ce sont là des traits anti-américains. Que ton caractère et tes valeurs mettent en grand péril notre nation et nos compatriotes.

Tu pourrais te poser la question : Grand-père, est-ce bien vrai ? Malheureusement, les hommes et les femmes qui nous apportent nos informations quotidiennes — ces gens tellement au courant de tout — sont de plus en plus nombreux à l’affirmer ; les hommes et les femmes qui, aux États-Unis, sont devenus riches et puissants le disent aussi, et il est vraisemblable qu’un grand nombre de tes enseignants et d’autres adultes respectables présents dans ta vie le croient également. Il se peut que beaucoup de tes amis les plus intelligents et les plus réfléchis, et même peut-être beaucoup de tes camarades de classe, oui, même eux, estiment que c’est vrai. Car, après tout, le président des États-Unis a déclaré que, soit nous sommes avec lui et ses auxiliaires, soit nous sommes avec les terroristes — du côté du Bien ou du côté du Mal.

Bien entendu, la quasi totalité des Américains sont par nature à la fois contre le terrorisme et contre le mal, mais, depuis le 11 septembre 2001, nous avons de nouveau peur de ces deux choses — alors même que le terrorisme et le mal existent dans le monde depuis des milliers d’années, bien avant même que Caïn ait tué Abel. Depuis le 11 septembre 2001, en effet, les terroristes et les forces du mal semblent avoir concentré toute leur noirceur malfaisante contre nous — pas contre toi et moi personnellement, mais contre notre pays, notre peuple, contre notre « façon de vivre » pour reprendre le nom que notre président et ses auxiliaires donnent à nos coutumes et à nos valeurs ainsi qu’à la présomption selon laquelle nous aurions un droit garanti à la vie, à la liberté et au bonheur, et nous exercerions ce droit chaque jour. Pour préserver cette façon de vivre qui nous est si précieuse, on nous affirme que nous devons êtres unis et parler d’une seule voix — celle de notre président et de ses auxiliaires.

Il s’ensuit que ceux d’entre nous qui tiennent quand même à parler d’une autre voix — la leur —, ont été marginalisés ou carrément réduits au silence. Ceux-là ont vu leur patriotisme et leur amour pour leurs compatriotes mis en question ; on s’est interrogé sur leur intelligence et leurs qualités morales. On leur donne le sentiment d’être une minorité impuissante, plus ou moins insignifiante — sentiment qu’éprouvent quotidiennement et à longueur de vie les Afro-américains et les autres membres de minorités méprisées.

Ma chère petite-fille, je voudrais te dire qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Dans un passé qui n’est pas si lointain que ça, on tenait pour honorable de s’opposer et de ne pas être de l’avis de tous, on estimait que les manifestations de rue étaient nécessaires pour préserver cette « façon de vivre » si précieuse, on ne trouvait pas anti-américains les efforts déployés pour étendre aux femmes, aux minorités, aux pauvres et aux peuples opprimés du monde les libertés garanties par nos « documents sacrés » — nom que le grand romancier Ralph Ellison a donné à notre Constitution et à notre Déclaration d’Indépendance. Il n’y a pas si longtemps que ça, notre nation n’était pas considérée, hors de nos frontières, comme un empire voyou déterminé à imposer sa volonté au reste du monde par n’importe quel moyen, que ce soit par le chantage économique, la contrainte, la guerre préventive, le « changement de régime » ou la menace de dévastation nucléaire.

Je sais bien que les États-Unis n’ont jamais eu la réputation d’être un pays bienveillant, voire désintéressé et altruiste — et c’est normal —, mais jusqu’à un passé récent, les peuples du monde croyaient en général que nous formions une démocratie et que notre système de gouvernement, grâce à ces « documents sacrés », était structuré par un équilibre des pouvoirs qui empêcherait notre république de devenir un empire fasciste. Ils croyaient aussi que le peuple américain avait assez de prise sur son président, quel qu’il soit, pour que celui-ci et ses auxiliaires ne puissent longtemps passer outre à leurs désirs — au fil des ans, le président serait obligé de traduire dans sa politique la décence et la générosité inhérentes à son peuple.

De fait, la plupart des Américains sont comme toi, et la grande majorité des peuples du monde le sait. Au cours de mes voyages en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud, les gens n’ont pas arrêté de me dire que s’ils admirent le peuple des États-Unis et lui font confiance, ils n’ont pas les mêmes sentiments pour son gouvernement. Ils savent que nous sommes presque tous comme eux, à nous débattre pour maintenir à flot nos petites vies sans causer aux autres plus de tort que nécessaire. Ils savent que nous ne sommes ni plus ni moins bons ou méchants qu’eux. Jusqu’à ces derniers temps, grâce à cet équilibre des pouvoirs et à la force des urnes, ils pensaient que nous exercions un contrôle sur notre gouvernement et que, même si c’était difficile, nous étions capables de l’obliger à exprimer les valeurs et le caractère du peuple américain et non les valeurs et le caractère d’un petit groupe d’hommes et de femmes résolus à s’enrichir et à enrichir leurs amis aux dépens des pauvres du monde entier. Mais, depuis la dernière élection présidentielle, depuis que ce système d’équilibre des pouvoirs s’est effondré et que la Cour Suprême a invalidé la volonté du peuple, rejeté les urnes et fait de George W. Bush notre président, tout cela a changé.

Le combat qui t’attend désormais, qui m’attend aussi avec tous ceux d’entre nous qui ne peuvent s’empêcher de se penser Américains et portent donc le fardeau et la promesse de l’histoire de notre nation, est double. Il existe une tentation très forte — mais ceux qui sont de notre côté le remarquent assez peu — de laisser dériver notre opposition à ce gouvernement et aux corporations qui la soutiennent de telle façon quelle se mue en une sorte de prise de distance cynique à l’égard de nos compatriotes.

Une telle prise de distance pourrait facilement passer pour de l’anti-américanisme. Car, étant sur la défensive, nous éprouvons de la lassitude, voire une certaine insécurité, et, rien que pour préserver les valeurs et le caractère que nous continuons d’honorer en privé, il nous arrive de nous retirer complètement de la mêlée et de dénoncer globalement tout ce qui est américain, y compris nos concitoyens. Nous nous réfugions dans ce que le poète Robert Creeley a appelé la « petite colonie des élus ». Je voudrais te mettre en garde contre cette tentation. Nous ne devons pas abandonner nos concitoyens qui luttent comme toi et moi pour faire ce qui est bien mais qui, pour de nombreuses raisons tout à fait valables et faciles à comprendre, n’ont pas la clarté d’esprit et la force de s’opposer au pouvoir du président et de ses auxiliaires, de résister à ces médias qui les prennent par la sensibilité, de condamner une économie menée par la consommation et de dépasser la peur qu’ils ressentent vis-à-vis de gens qui ne leur ressemblent pas physiquement ou ne pensent pas comme eux.

Depuis l’époque de la guerre du Vietnam jusqu’à la première guerre du Golfe en passant par les invasions insensées de la Grenade et du Panama, face aux menées constantes de nos gouvernements pour établir un contrôle total sur les pensées et les comportements des citoyens, face, aussi, à l’internationalisation de notre économie de consommation, ta mère, tes tantes et moi avons souvent éprouvé une grande envie, celle de nous débarrasser totalement des liens de fidélité que nous éprouvions envers cette nation et son peuple. Dans l’ensemble, nous avons résisté à cette tentation et, en dépit de tout, nous n’avons pas arrêté de croire en la décence et en la sagesse essentielles du peuple américain. C’est tout ce que je te demande. Que tu refuses d’abandonner tes voisins. Que tu refuses de te retirer dans ce havre qui consiste à prendre cyniquement ses distances à l’égard de ceux qui partagent ton histoire d’Américaine, même s’ils ont une position opposée à la tienne et soutiennent le président et ses auxiliaires ; même si, alors que tu viens de leur montrer qu’on les a trompés, ils s’estiment satisfaits de l’état actuel des choses.

Non, ce n’est pas tout à fait vrai ; ce n’est pas tout ce que je te demande. Je voudrais aussi que tu continues à honorer ces « documents sacrés » dont j’ai parlé un peu pus tôt, la Déclaration d’Indépendance et la Constitution.

Comme nous sommes américains, ces documents sont notre patrimoine. En parlant du traitement que les États-Unis ont fait subir à son peuple, le grand écrivain afro-américain James Baldwin (auteur dont les œuvres ont fait mon éducation quand j’avais à peine quelques années de plus que toi) a déclaré : « Mon héritage a été particulier, il a été limité et limitant. » La première fois que j’ai lu ces mots, je croyais qu’ils s’appliquaient uniquement aux Américains noirs. Mais, ces dernières années, j’ai appris qu’ils s’appliquent à tous les Américains, qu’ils soient blancs, noirs ou bruns, et cela de plus en plus. Plus loin, à propos de la promesse inhérente aux États-Unis, Baldwin ajoutait : « Mon patrimoine a été vaste, et il m’a relié à tout ce qui vit, à tous les êtres humains, pour toujours. »

Ce sont ces documents sacrés qui ont établi notre patrimoine, Sarah, et qui le préservent encore ; il ne faut pas l’oublier, il ne faut pas renoncer à le revendiquer. Tout au long de ces années difficiles et dangereuses, nous devons nous souvenir de la conclusion à laquelle arrive James Baldwin : « Nous ne pouvons pas revendiquer le patrimoine sans accepter l’héritage. » C’est tout ce que je demande de toi, et de moi, en ce moment où tous les deux nous faisons quelques pas dans le monde et où notre président et ses auxiliaires entraînent notre nation dans une guerre, peut-être la plus cynique et la moins nécessaire de toutes les guerres dont nous, en tant que peuple, avons été responsables.

Je t’embrasse,

Grand-Père