Les Trumpettes de la destinée

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Les Trumpettes de la destinée

Nous empruntons à nos excellents confrères du Sakerfrancophone, de ce 28 février, un des plus récents textes de James Howard Kunstler qui a le mérite de nous livrer une peinture très réaliste et fort entraînante de la situation, – disons de la Grande République, mais cela pourrait être “du bloc-BAO”, ou de notre contre-civilisation as a whole, – bref, du-Système et n’en parlons plus... Il existe ainsi toute une veine de commentateurs, des nationaux ou pas qu’importe, dont l’attention  écœurée et extrêmement lucide est concentrée sur la situation des USA, – nous parlons de Kunstler, mais aussi de Vladimir Orlov, de Paul Craig Robert & les autres...

Leurs visions sont apocalyptiques, dans le sens très dynamique de la déstructuration, ou dans celui, beaucoup plus passif et discret mais tout aussi efficace, de la dissolution, ou encore dans celui qui se veut définitif de l’entropisation accomplie, et le commentateur concluant : “sans moi, salut j'me barre”. Pour autant, qu’on nous laisse glisser la remarque décisive selon laquelle il y a une réelle indifférence à considérer les voies et les moyens de la chose ; bref, que les USA fassent un “badaboum” globalisé ou qu’ils vous coulent comme du sable entre les doigts, les choses reviennent au même et c’est toute la contre-civilisation qui est entraînée, et c’est le Système lui-même qui balbutie comme un monstre furieux, un vieux dinosaure pétaradant d’une ultime fureur sénile, immense usine à gaz suspendue entre surpuissance et autodestruction.

Il nous semble intéressant de nous fixer mieux encore par rapport à ces développement de commentaires désormais innombrables, qui forment un véritable flux de communication, avec la puissance que cela suppose aujourd’hui, en nous attachant aux positions diverses, et à la notre, par rapport au phénomène que représente Donald Trump & son train : son apparition, sa personnalité incroyable, son cirque, sa façon d’écraser les autres, sa manière de réduire l’establishment au point que le mouvement de ralliement à lui se multiplient désormais comme des mouches confondant le vinaigre avec autre chose. (The Donald, qui ne manque pas d’humour à l’occasion, commentant ces ralliements qui s’empilent depuis deux-trois jours : « I’m becoming mainstream. »)

Il faut l'observer sans hésiter, on se trouve plus ou moins, d’une autre façon ou l’autre, pour le moins perplexe vis-à-vis de cette énorme bestiole (The Donald), un peu coincé d’avoir à donner un avis, avec souvent la tentation du sempiternel “moi je m’en fous, il n’y a plus rien à attendre”. Le problème est que, s’“il n’y a plus rien à attendre”, qu’est-ce que nous faisons, nous, à écrire et à demander qu’on nous lise ? Si l’on accepte le temps d’une certaine réflexion en se dégageant de réflexes bien compréhensibles par ailleurs, l’on est obligé de convenir, ne serait-ce qu’à la longueur et à la floraison des commentaires qu’on lui consacre, y compris pour dire qu’il ne vaut pas l’effort d’un commentaire, que sa plus évidente et formidable vertu est qu’il s’agit d’un personnage de son temps précisément, qui charrie avec lui, inscrit en grandes lettres de couleurs vives et fluorescentes, profondément vulgaires mais si visibles, toute la problématique de la Grande Crise : The Donald est la plus sûre indication que nous ayons eue à ce jour que nous sommes réellement, décidément et complètement, au cœur de la crise fondamentale de notre civilisation (ditto, contre-civilisation). On aime ou on n’aime pas, mais, hein, – alea jacta est...

... Et là, bien entendu, – on l’aura aisément compris, – nous parlons pour ceux à qui, dans le camp antiSystème, Trump donne des boutons. Nous supposons que c’est un peu le cas de Kunstler lorsqu’il écrit « Par conséquent, il semble pour l’instant que l’Amérique s’apprête à élire soit un tueur primaire soit un arnaqueur rodé pour présider à l’effondrement épique de notre mode de vie si fatigué. » La traduction du texte original est délicate mais une chose est assurée, c’est que Kunstler met dans Donald Trump dans son alternative de l’élection, et ce qui compte alors c’est la confrontation du susdit Trump avec ce qui l’attend s’il est élu (« ...présider à l’effondrement épique de notre mode de vie si fatigué »). Nous tenons, nous, que cette confrontation est extrêmement intéressante et explosive, beaucoup plus qu’avec une Hillary par exemple, qui est en train de se désintégrer sous nos yeux, et qui serait dévorée par le Système dès l’entrée du bureau ovale franchie si elle n’était déjà digérée avec ses multiples performances déjà accomplies en son sein, compte en banque assuré et verrouillé ; certes, à moins qu'elle soit inculpée d'ici là... Le cas est différent de celui de Trump et il n’est pas indifférent que le premier soit élu, ou dans tous les cas tellement favori que tout se passerait comme s’il l’était déjà avant la fin de la campagne avec toutes les conséquences tectoniques au sein du Système, au lieu de la seconde.

Dans la même veine et sous la plume d’un autre brillant commentateur que nous classerions absolument comme antiSystème, dans une récente chronique également (reprise et traduite par le Sakerfrancophone également), Dimitri Orlov en rajoute sur son peu d’intérêt pour les candidats pseudo-antiSystème (certainement selon sa pensée, s’il envisage quelque chose qui soit antiSystème). Avec ces remarques, nous nous trouvons un peu comme dans le cas précédent : « Non pas que tout cela soit important, bien sûr, parce que la trajectoire du pays est le fruit d’un ensemble. Et peu importe qui sera élu, Bernie ou Donald, leur premier jour à la Maison Blanche servira à leur montrer une courte vidéo pour leur expliquer ce qu’ils doivent faire exactement pour éviter d’être assassiné. »

...Ces courtes remarques sont bien entendu intéressantes, mais nous ne sommes en rien assurés qu’elles soient fondées. La parabole de la DVD expliquant, dès l’arrivée à la Maison-Blanche, à Sanders-Trump ce qu’il faut faire pour ne pas être assassiné ne nous semble pas vraiment être américaniste, parce que l’Amérique est le pays de la libre-entreprise et de l’individualisme ; c’est-à-dire le pays où l’on n’explique pas ce qu’il faut faire pour ne pas être assassiné, mais où l’on assassine si vous n’avez pas fait ce qu’il faut faire pour ne pas être assassiné ; et ce deuxième cas ferait un dégât si considérable, un tintamarre si épouvantable, qu’on y regarderait à deux fois avant de lever le cran de sûreté. Mais cela est encore secondaire, et plus intéressant est le fait que le commentateur justifie de son refus de s’intéresser à un destin individuel (celui de Trump) parce que “la trajectoire d’un pays est le fruit d’un ensemble”. On est alors très vite conduit, sinon confronté à l’hypothèse, qui n’est pas absurde dans ces temps extraordinairement agités, qu’un destin individuel peut très bien servir de messager, de “passeur” si l’on veut, à “la trajectoire de l’ensemble”.

Sans aller jusqu’à oser une telle comparaison stricto sensu qui serait absurde pour nos esprits habitués à plus de mesure et de respect dans le choix des références, mais en risquant une analogie de situation, il n’est pas assuré qu’à ses moments les plus épiques, de Gaulle n’ait pas été cela et rien d’autre, c’est-à-dire être un “passeur” de l’essentiel pour la France, – ce pourquoi il lui arrivait de s’identifier à la France, qu’on lui en fit grief pour l’orgueil que cela impliquait alors qu’il s’agissait au contraire de la plus stricte humilité, – si vous êtes “passeur“ de quelque chose de fondamental, vous n’êtes pas ce fondamental-là, vous êtes l’humble serviteur de son “passage”. Après tout, The Donald  peut fort bien être le “passeur“ de l’effondrement USA + Système, comme Gorbatchev le fut pour l’effondrement de l’URSS (selon une analogie offerte par un de nos lecteurs), lui qui avait été désigné Secrétaire Général du Parti par le Politburo pour rendre l’URSS “Great Again... Non seulement les Voies du Seigneur sont impénétrables, mais elles sont parfois vraiment indescriptibles quand le susdit Seigneur s’amuse à les peinturlurer de couleurs fluo, – ou bien, est-ce là Sa ruse finale ? Voici alors les “Trumpettes de la destinée” : The Donald nous pardonnera ce montage langagier un peu douteux, mais postmoderne après tout.

A ce point, il ne nous semble pas inutile de rappeler ce que nous pensons de Trump, en faisant nôtres les commentaires du Journal-dde.crisis de l’ancêtre qui nous sert de capitaine au très-très-long court. L’idée de ce texte du 30 décembre 2015 était un parallèle fait entre Donald Trump-2016 et Marine Le Pen-2017, c’est-à-dire ces deux personnages à la grande popularité, à la réputation affreusement sulfureuse comme aiment à écrire en langage fleuri et viril nos audacieuses gazettes-Système, confrontés à la possibilité d’une élection à la présidence. Voici donc quelques phrases extraites de la production de PhG :

« Car ce qui compte n’est pas ce qu’ils (“Marine & The Donald”) sont en vérité, ni ce qu’ils feront, ou plutôt ce qu’ils ont l’intention de faire s’ils sont élus et toute cette sorte de choses, mais ce que le Système a fait d’eux désormais, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent. Que cela soit vrai ou non n’importe pas puisque seule compte, dans les termes impératifs de la communication qui domine tout et détermine tout, la représentation-Système dans un événement organisé par le Système et destiné à se passer à l’intérieur du Système. Nous sommes obligés d’emprunter cette voie d’accès à des perspectives éventuellement libératrices parce que tout le reste a échoué même si cela n’a pas été inutile... [...] 

» Marine et The Donald en même temps, dans l’esprit de la chose avec 2016 équivalant à 2017, leurs possibilités parallèles correspondent à un paroxysme évident de la crise d’effondrement du Système, et leur rôle n’est que et ne peut être que celui de détonateur pour activer ce paroxysme, – et avec eux et après eux le désordre, le déluge-Système ! Je ne dis pas une seconde, je m’en garderais bien, qu’ils réussiront parce que j’ai égaré ma boule de cristal quelque part en 1989-1991, entre le Mur et le Golfe ; je dis qu’ils sont des allumettes prêtes à être craquées, et si elles n’enflamment pas la mèche il y en aura d’autres car aujourd’hui la mèche est bien là, qui ne demande qu’à brûler ; plus précisément, je dis qu’ils sont les allumettes les plus sérieuses rencontrées jusqu’ici, et que c’est de cette façon qu’il faut les considérer. »

Bien, restons-en là pour l’instant. On verra mercredi, après les résultats du Super Tuesday, si Trump continue sur sa lancée. (A moins que, abracadabra, il disparaisse comme un lapin rentré illico dans le chapeau du patron, battu partout par ces Himalayas de l’intelligence, du brio et de la sincérité que sont Rubio & Cruz.) Ce que nous éprouvons, nous, c’est la sensation vertigineuse de quelque chose d’énorme qui est, depuis quelques jours, en train de se produire, comme l’on voit une structure puissante en train de se défaire, au risque de la dissolution – est-ce le parti républicain alias War Party (comme l’estime avec force arguments David Stockman), l’establishment (selon Robert Reich), tout cela, comme si “tout cela” semblait être une sorte de House of Cards, selon le titre prémonitoire de la chose. Ce n’est certainement pas à cause du programme d’un Monsieur Trump qui n’en a pas, ni de ses pseudo-insultes ou de ses pseudo-blagues pseudo-foireuses ; c’est plutôt parce que le terrain est extrêmement mouvant, incertain, troué comme un gruyère où les trous seuls auraient résisté à l’usure du temps, comme si nous écrivions sur du vent ou comme si nous marchions sur l’eau au moment où la mer se fait plus forte, sous la poussée de ce même vent menaçant de se faire tempête ; et dans ce cas alors oui, Trump est effectivement, comme l’écrit un commentateur qui n’est pas vraiment de ses amis, “an explosive force to be reckoned with”...

C’est bien, nous semble-t-il, ce que fait indirectement Kunstler, même s’il n’aime vraiment pas beaucoup Trump. Il décrit une situation incroyable, intenable, absolument épouvantable, et suggère ici, en passant mais répétons-le, qu’il s’agit de « ...présider à l’effondrement épique de notre mode de vie si fatigué », ce qui irait si bien à The Donald. Voici son texte, à trouver en version originale sur son site kunstler.com, et en version française sur le Sakerfrancophone.

 

dedefensa.org

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Revoir le prix de la réalité

Il semble que le remplaçant de M. Obama, à partir du 20 janvier 2017, présidera dans des conditions de désordre jamais vues auparavant dans la vie quotidienne aussi bien que dans l’économie. Pour la classe prétendument pensante de l’Amérique, la fin de la politique où la réalité est en option viendra comme la surprise de leur vie.

Où l’hypothétique classe pensante était-elle, d’ailleurs, ces huit dernières années ? Ne les cherchez pas dans ce que l’on appelle les journaux. Le New York Times tient maintenant la réalité dans une telle aversion que les éditeurs ont échangé leurs stylos bleus contre des tenues de pom-pom girls de la Réserve fédérale depuis l’incident de Lehman Brothers en 2008. Chaque organe de presse a suivi la cadence : la reprise continue ! C’est l’argument central pour la promotion de l’actif déprécié connu sous le nom de Hillary.

Ne cherchez pas la classe pensante dans les universités. Ils ont renoncé à leurs devoirs traditionnels pour une nouvelle campagne de persécution hybride qui utilise à parts égales Mao Zedong, les sorcières de Loudun et l’asile de Charenton. Par exemple, le président de Princeton, M. Eisgruber, a été confronté à une liste de demandes qui incluait

• l’effacement du nom de l’ancien ségrégationniste Woodrow Wilson sur le campus ;

• la création d’un nouveau centre étudiant réservé aux noirs (c’est-à-dire ségrégation).

Il n’a pas cillé.

Remarque : personne dans les médias ne l’a interrogé sur cette apparente contradiction. Voilà comment cela se passe de nos jours.

Ne cherchez pas la classe pensante dans les affaires. Les grands dirigeants sont cernés par des gens toujours occupés au rachat d’actions de leurs propres entreprises à des prix extravagants avec de l’argent emprunté.

Pourquoi ? Pour augmenter artificiellement le prix de l’action et donc leurs salaires et leurs primes. Est-ce que cela à quelque chose à voir avec la santé de l’entreprise ? Non. En fait, c’est le signe d’un échec futur plus que probable. Pourquoi n’y a-t-il pas de gouvernance de leur comportement délirant ? Parce qu’ils ont également acheté et payé pour des conseils d’administration composés d’une classe tournante de compères prétoriens, avec de nouvelles recrues entrant en scène chaque semaine grâce au pantouflage légendaire entre les entreprises et les organismes de réglementation gouvernementaux.

Oh, et puis il y a le gouvernement. Toute personne qui consulte les concours de vantardise-et-diffamation que le réseau de télévision par câble appelle des débats, sait que ces spectacles sont basés sur le contraire de la pensée. Ils ne proposent pas seulement la réalité en option, ils sont aussi la pensée en option. Par conséquent, il semble pour l’instant que l’Amérique s’apprête à élire soit un tueur primaire soit un arnaqueur rodé pour présider à l’effondrement épique de notre mode de vie si fatigué.

Le récent carnage sur les marchés boursiers trouve probablement ses racines dans le hiatus du Jour du Président. Les marchés font des bonds dans d’autres parties du monde aujourd’hui, le triomphe de l’espoir sur toutes les preuves disponibles que quelque chose de fatal est arrivé dans l’économie mondiale supposée éternelle, selon Tom Friedman. Certains observateurs soupçonnent que cela a quelque chose à voir avec le prix du pétrole, parce que le marché à terme du pétrole et les indices boursiers semblent monter et descendre en tandem. Mais ils n’ont pas de certitudes.

Est-ce si difficile à comprendre ?

• Quelque chose de défavorable se passe pour les compagnies pétrolières quand le baril qui a coûté 70$ à extraire et ensuite vendu 30$.

• L’ensemble de l’infrastructure de la civilisation techno-industrielle a été conçu pour fonctionner avec un baril sous les 30$ et elle s’effondre lorsque le prix est plus élevé

C’est comme ça. Voilà votre réalité fondamentale.

Nous avons essayé de contourner ce problème épineux, la manifestation non linéaire de la situation prétendument révolue appelée pic pétrolier, depuis le début de ce siècle. Principalement, nous l’avons contourné en empruntant de l’argent qui n’existait pas. Après avoir créé cette masse d’argent emprunté, nous avons également créé une attente du marché sur l’obligation de rembourser. En fait, le processus de remboursement des sommes dues est la seule chose qui favorise la confiance dans un système dont la confiance est la clé de voûte – même si cette attente était irréelle dès le départ. Quand elle est violée, des choses terribles se produisent sur les marchés et les économies.

Ces choses terribles sont en cours. Nous allons être une soi-disant république très affligée et pauvre lorsque cette année en aura fini avec nous. Les marchés vont se fissurer et les relations commerciales, qui structurent la mondialisation, vont se désagréger alors que les nations et régions au sein de ces nations luttent pour survivre. Nous allons avancer inexorablement vers une élection très probablement désastreuse. Nous ferons face aux choix fondamentaux que les sociétés en difficulté font toujours, paniquer et agir sans réfléchir – généralement sous la forme de la guerre – ou en optant pour un retour à la réalité et à ses mandats impératifs. Jusqu’à présent, il ne semble pas que l’on se dirige vers la meilleure option.

Si vous êtes une personne réfléchie, les mois à venir pourraient être votre dernière chance de protéger les quelques richesses que vous avez et vous déplacer vers un coin où, au moins, vous pouvez faire pousser une partie de votre propre nourriture et devenir une partie utile d’un réseau social et économique que l’on pourrait appeler une communauté.

 

James Howard Kunstler

(Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Sakerfrancophone)

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