Le monde en jaune

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Le monde en jaune

Pourquoi Marx est incontournable depuis le 19siècle? Seul celui qui sait ce qu’est le désir de lucre, d’enrichissement, d’appropriation du bien d’autrui, peut comprendre. Savoirvoulant dire en ce cas, l’avoir expérimenté dans sa chair et son âme, pas en théorie dans les livres. Il faut avoir payé de sa personne, avoir été entrepreneur, capitaliste, et, au bout du compte, exploiteur.

Si après les chasseurs-cueilleurs d’antan vient le moment où les hommes soucieux de leur futur, se mettent à "cultiver" la Nature, à la transformer, la transposer en Culture –par exemple faire de graminées sauvages des graminées cultivées, dans le but d’assurer, de voir sans crainte l’avenir de leur vie–, on a le premier capital, pas le capitalisme, le capital, c'est-à-dire la réserve, le surplus qu’offre la Culture. Que fait alors l’homme de ce capital? Il échange, commerce, passe insensiblement (ça a duré des millénaires) de la Nature à sa Cultivation, il en fait sa propriété, son bien, sa fierté. La Nature Cultivée va lui rapporter. En même temps c’est le commencement de la malédiction " tu gagneras ton pain à la sueur de ton front". De la maison, oikos, de ses champs autour on passe à la chrématistique, de la valeur d’usage à la valeur d’échange, concepts au cœur de la pensée marxiste. On thésaurise, on accumule en vue de profit futur. On a arraché à la terre de la plus value, on la transplante de la terre au commerce entre les hommes, d’un don gratuit de la terre on invente la spéculation sur les grains. La plus-value se fait valeur morale, le "plus valoir" fait la Loi, le Droit. Il faut du "rendement", il faut que ça rende, que ça rende gorge. Dans le même mouvement, ceux qui n’ont pas su ou pas pu se faire agriculteur, exploitant,se font bureaucrates, administrateurs et on a le fameux mode de production asiatiqueoù une armée de contrôleurs planifie production et répartition. C’est l’Egypte pharaonique dont le producteur premier est l’eau et le limon du Nil, le deuxième le paysan qui travaille, et l’anti-producteursuprême, Pharaon, ancêtre du Gosplan. Il bâtit des greniers pour mettre les grains à l’abri car avec le rendement sont venues les disettes et les sauterelles qui sont des régulateurs de l’hybris des hommes qui veulent souvent récolter sans semer ou en faisant travailler les autres. Et c’est le tripalium et l’esclavage nourri par les guerres qui déferlent depuis Caïn et Abel.

Alors, tant que la production de richesses agricoles et artisanales –que Tubalcaïn/Héphaïstos invente– se joue sur de petits espaces, tant que le commerce reste limité, réservé à une élite d’ entrepreneurs prêts à prendre le risque de partir au large pour aller chercher de l’étain en Cornouaille et le ramener en Phénicie ou à Carthage sur des bateaux déjà solides et larges, le monde n’est pas déséquilibré même si du temps de Platon l’Athénien mange du poisson du lac Copaïs à une journée de marche de sa ville. Nous, on a fait des progrès puisqu’on a le lait de NelleZélande et les pommes d’Argentine! Puis le technicien arrive. Dédale invente la scie en observant les dents des poissons tandis que le labyrinthe nait de la séduction du taureau par Pasiphaé, femme de Minos. Dédale lui fait une vache en bois couverte de peau, elle s’y glisse dedans, le taureau se vide dedans et c’est laBelleaimant la Bête. Elle accouche d’un minotaure. De nos jours, c’est "Amorino" . Ce qui rassure c’est qu’Amorino est développé et conçu à Brême. La norme Töpf u. Söhne, Erfurt 1942, reste indépassée.

Le Désir qui mène le monde grandit encore. Les caravanes de marchands sillonnent les routes de la soie et la plaine marine. La classe marchande enfle. Tous veulent être marchands. De Ur à Memphis, de Tyr à Tartessos, du désert d’Arabie à Constantinople, ils commencent petits vendeurs sur un trottoir de Byblos et finissent armateurs. Comme la population croit, les clients se multiplient et désirent tout ce qui est acheté et revendu. Acheter, vendre, revendre, sous les auspices de Mercure dieu des marchands et des voleurs. Arrivent filatures et machines à vapeur. Des communaux on chasse le paysan. On fait des enclosurespour que le sans-terre devienne prolétaire. Miracle de la grande industrie. Coton des Indes et tissu anglais porte le joli nom de tweed. Le génie des marchands d’Ur et de Babylone est passé, à travers la Réforme protestante, direct en Angleterre. Deux siècles à peine plus tard, Attali invente le pantalon à une jambe. Moshé le vend à Nathan, Nathan à Salomon et puis ils entubent Christian qui naïvement croit que les hommes ont deux jambes! Le monde de la finance complètement déconnecté du Monde sort des limbes infernaux. Et ça continue puisque l’homme c’est d’abord une bouche et un anus, que ça consomme, et que la machine-qui-fait-consommer ne peut plus s’arrêter de grandir sauf à mourir. Et si elle meurt, c’est à cause qu’elle a trop mangé et s’est vomi dessus, tandis que les hommes sont condamnés à acheter son vomi sous cellophane. A Wall Street, Londres ou Berlin, on appelle ça la Croissance. A Taroudant, les paysans vont au champ à dos d’âne, dans le nord sibérien les Nenets élèvent des rennes et migrent avec eux. Baudelaire qui fut une sorte de Samoyède égaré en France, sans être prophète savait tout ça. Dans une fulgurance poétique, un crachat d’intelligence économique, il écrit le complément du Capital de Marx : 

"Le commerce est, par son essence, satanique. Le commerce, c’est le prêté-rendu, c’est le prêt avec le sous-entendu : Rends-moi plus que je ne te donne. L’esprit de tout commerçant est complètement vicié. Le commerce est naturel, donc il est infâme. Le moins infâme de tous les commerçants, c’est celui qui dit : « Soyons vertueux pour gagner beaucoup plus d’argent que les sots qui sont vicieux ». Pour le commerçant, l’honnêteté elle-même est une spéculation de lucre. Le commerce est satanique, parce qu’il est une des formes de l’égoïsme, et la plus basse, et la plus vile".

Que dire de plus de l’économie politique et de la marche du monde ? Quel pays n’a pas eu son Baudelaire ? Sauf qu’aujourd’hui c’est plus le Second Empire, la planète est devenue un village et les habitants jettent leurs ordures partout. Le jour n’étant peut-être pas si loin où ils se les jetteront à la figure.

Il nous reste les gilets jaunes. Vont-ils réussir à réunir la France Insoumisede Méluche et le Front National, pardon le Rassemblement national marinien, dans une mobilisation qui brisera l’unique jambe d’Attali, fera de lui un cul-de-jatte, et éviteront que la capitale du monde se fixe à Jérusalem, ville symbole, ville martyr… A condition qu’on se mette d’accord (sans aller demander l’avis de l’Onu, ce machin) sur ce qui s’y est passé. Ce qui en exclut de facto les Juifs. Par courtoisie pour eux. Non qu’ils soient meurtriers et assassins de leurs prophètes, en ont fait à intervalle des boucs émissaires, encore moins parce qu’ils ont sacrifié le Fils de Dieu sur le bois d’infamie, il fallait bien qu’il le fût pour effacer les himalaya de peccata mundi, mais parce qu’ils massacrent depuis soixante dix ans les Palestiniens –qui sont les vrais descendants des Juifs d’antan– et sont, pour cette raison, les vrais antisémites. Si Jésus avait une tombe, il s’y retournerait dedans au spectacle de soldats tirant les enfants comme des lapins Combien de morts en 2018 ? 130 ? 210 ? On sait plus. Le Palestinien, enfant, femme ou homme, cloitré dans son ghetto puant et dévasté par les bombes ne dérange pas les bonnes âmes de la "communauté internationale" qui pourtant frémit dès que des gaz envahissent les Champs Elysées. Castaner traite le GJ comme des Gazaouis, manquent juste les Rafales du 14 juillet en bleu blanc rouge.  Je parie que si un médium consultait l’âme éternelle de Marx, et, puisqu’on y est, d’Einstein et de Freud (vous voyez quelqu’un d’autre ?) elles seraient d’accord avec moi.

Marc Gébelin