L’Arabie et l'art de la fuite en avant

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L’Arabie et l'art de la fuite en avant

La question que nous posons dans notre court chapeau de présentation (“L’Iran est-il tombé dans le piège de la ‘provocation horrible’ de l’Arabie, ou bien s’agit-il d’un épisode de plus de la ‘fuite en avant’ sans espoir de l’Arabie ?”) implique peut-être une double réponse positive à ce qui est présenté comme une alternative : oui et oui, l’Iran “est tombé dans le piège” et il s’agit d’une “‘fuite en avant’ sans espoir de l’Arabie”. L’essentiel est bien entendu, dans ce cas, d’établir un ordre des priorités et d’apprécier le facteur le plus important. Une fois ce travail accompli, on pourra développer alors l’observation que tout cela ne fixe rien parce qu’il existe une dynamique des évènements qui a sa propre logique et dont nous pouvons ni connaître, ni prévoir les effets.

Le commentaire que nous faisons ici accompagne un texte de Trita Farsi ; en un sens, comme c’est la coutume dans cette sorte d’intervention de dedefensa.org dans sa propre rubrique Ouverture libre, ce commentaire tend aussi bien à présenter son interprétation de l’analyse de l’auteur qu’à suggérer une approche différente (pas toujours, mais souvent) ou un autre point de vue du problème à considérer. C’est le cas ici, d’un point de vue différent sur la substance des évènements, considérant bien entendu que l’approche de Farsi est suffisamment intéressante pour être exposée. Farsi est le président du National Iranian American Council, il est logiquement partisan de l’accord nucléaire de juillet dernier et d’une politique iranienne modérée de rapprochement avec les USA. Il interprète l’acte de l’Arabie du 2 janvier (les 47 exécutions capitales dont celle du notable chiite Nimr al-Nimr) comme une “horrible provocation” (“gruesome provocation”), d’autant plus que le même jour l’Arabie s’est unilatéralement retirée de l’accord de cessez-le-feu au Yémen. Pour lui, ces deux décisions constituent un ensemble destiné à aggraver considérablement la tension régionale, dans une situation générale déjà marquée par une très forte tension. D’autre part, la rapidité de la décision de rupture des relations diplomatiques avec l’Iran à la suite de l’incendie de l’ambassade de Téhéran, suivie par la même décision d’alliés et obligés de l’Arabie, font effectivement penser à une démarche préparée à l’avance, accréditant évidemment si besoin était la thèse de la provocation.

Dans ce contexte, Farsi estime que l’Iran est tombé dans le piège de l’Arabie et le déplore évidemment. En n’empêchant pas l’investissement et l’incendie de l’ambassade de l’Arabie à Téhéran, l’Iran a donné la possibilité à l’Arabie de poursuivre sa provocation par la rupture des relations diplomatiques, espérant ainsi apparaître comme victime d’une agression après avoir elle-même suscité cette agression. (« The inexcusable torching of the Saudi embassy in Iran — Iranian President Hassan Rouhani condemned it and called it “totally unjustifiable,” though footage shows that Iranian security forces did little to prevent the attack — in turn provided Riyadh with the perfect pretext to cut diplomatic ties with Tehran. With that, Riyadh significantly undermined U.S.-led regional diplomacy on both Syria and Yemen. »)

En effet, comme le suggère l’extrait ci-dessus, un des enjeux pour l’Arabie pourrait être de forcer les USA à prendre position entre les deux protagonistes de cette crise. Farsi juge qu’il sera difficile aux USA de rester en dehors du conflit, comme ils semblent vouloir le faire, et comme il serait logique qu’Obama veuille le faire, ne serait-ce qu’en raison de l’importance que le président US attache à l’accord nucléaire avec l’Iran qui se trouverait éventuellement menacé s’il se rangeait du côté de l’Arabie. Mais implicitement et presque explicitement, avec sa très courte phrase de conclusion, Farsi suggère non seulement que cette position de “neutralité désengagée“ des USA sera difficile à tenir mais qu’elle n’est pas vraiment appropriée parce que la logique de la lutte contre Daesh et le terrorisme islamiste devrait conduire les USA à se placer au côté de l’Iran contre l’Arabie : « Si la priorité de Washington est la défaite de l’État Islamique et des autres mouvements djihadistes, alors une position équilibrée entre l’Iran qui s’oppose férocement à cet État Islamique et l’Arabie qui joue un rôle indéniable dans la promotion de l’extrémisme djihadiste n’est peut-être pas la réponse appropriée. »

De ce point de vue, on peut alors estimer que la provocation, ou le “piège“ saoudien, s’adresse aussi bien aux USA qu’à l’Iran : il s’agit alors de “forcer” les USA à abandonner leur politique jugée pro-iranienne, mais aussi à accepter le risque de la destruction de l’accord nucléaire d’une part, celui de l’abandon d’une politique de communication de critique modérée du régime saoudien et de lutte contre le terrorisme islamiste (à commencer par Daesh). (Il s’agit bien de communication, puisqu’il est aisé de montrer les multiples ambiguïtés, si pas contradictions, entre ces affirmations de communication et la réalité des positons US vis-à-vis de l’Arabie et surtout du terrorisme islamiste. Mais la communication a ses propres lois et sa propre logique, et l’on sait que son importance politique est complètement fondamentale.) Cette position très délicate des USA est aussi, avec des degré différents, celles des pays européens importants, notamment pour ce qui concerne les liens avec l’Arabie, dont les constantes et flagrantes violations des droits de l’homme/de la femme, du soutien aux divers terrorismes, etc., ont toujours été l’objet de leur part d’une indulgence à la fois intransigeante et élégante.

Bien entendu, la crise entre l’Arabie et l’Iran porte un risque de conflit, qui rendrait la situation dans la région encore plus inextricable plus qu’“encore plus explosive” puisqu’il y a longtemps que la situation crisique au Moyen-Orient est en phase paroxystique et donc en “phase explosive” durable. Les opinions sur la possibilité du conflit sont en général assez marquées par un réel pessimisme, exprimé plus comme une opinion ou une perception que par des faits objectifs. Divers experts et analystes anglo-saxons interrogés par CNN (reprises par l'édition en français de Sputnik-français) en sont un exemple, en ne nous disant rien que nous ne sachions déjà et en concluant de façon très pessimiste : « Il existe des raisons internes pour lesquelles l'Arabie saoudite et l'Iran ne veulent pas faire preuve de prudence dans leurs relations... [... cette situation] rend le conflit entre les deux pays particulièrement dangereux. » (Ian Bremmer, président du cabinet de conseil et de recherche en risques politiques Eurasia Group.) « La situation est extrêmement instable dans les relations entre les deux Etats puissants du golfe Persique: l’Arabie saoudite à majorité sunnite et l'Iran à majorité chiite. Nous assistons à une guerre verbale, à une guerre par procuration... [...D’]ici quelques semaines ou quelques mois, tout cela pourrait dégénérer en quelque de très dangereux. » (Fawaz Gerges, professeur de relations internationales à la London School of Economics.) « L'Arabie saoudite a expulsé dimanche les diplomates iraniens, après avoir déclaré que l'attaque contre son ambassade à Téhéran était la dernière goutte qui avait fait déborder la vase. Il n'y a rien d'extraordinaire dans le fait qu'au moment de se quereller, les pays procèdent à une expulsion réciproque de leurs représentants officiels. Cependant, la décision de l'Arabie saoudite de rompre les relations diplomatiques avec l'Iran immédiatement après l'exécution d'un chef  religieux chiite risque de constituer un sinistre présage de quelque chose de plus grave. » (L’experte de CNN Catherine Shoichet.)

Finalement, dans cet épisode de crise, il n’y a qu’un seul protagoniste, et c’est l’Arabie. La machination vient de l’Arabie, et l’Iran n’a pas pu empêcher des réactions violentes qui ont donné prétexte à l’Arabie de “dramatiser” la situation. Nous ferions aussi bien l’hypothèse que, même s’il n’y avait pas eu d’ambassade incendiée à Téhéran, mais une simple protestation de Téhéran contre l’exécution de Nimr, la réaction en retour de l’Arabie aurait été similaire, parce que notre perception est qu’il s’agit d’un acte désespéré de l’Arabie, cela jugé “objectivement” de notre point de vue, donc un acte sans aucune rationalité posé seulement pour mettre au grand jour la querelle mortelle que l’Arabie estime avoir avec l’Iran. Il y a de la paranoïa dans l’attitude de l’Arabie, qui impliquerait que l’existence même de l’Iran est un facteur inacceptable pour sa “politique extérieure” (un peu comme celle des pays du bloc-BAO avec la Russie, bien définie par cette citation de Leonid Chebarchine, ancien chef des services de renseignement extérieur de la Russie : « L’Ouest ne veut qu’une seule chose de la Russie : que la Russie cesse d’exister »). Cela signifie que même si l’Arabie ne se juge pas comme agissant désespérément, c’est tout de même de cette façon que doit être caractérisée sa démarche. Hier, sur France 24, un débat entre quelques experts avait lieu sur cette crise, et un premier constat apparaissait selon lequel l’Arabie avait voulu montrer sa force [notamment vis-à-vis de son opinion intérieure] ; là-dessus, Pascal Boniface nuança justement : « L’Arabie veut d’autant plus montrer sa force qu’elle est en position d’extrême faiblesse », – et nous ajouterions que l’Arabie elle-même ignore à quel point elle est en position d’extrême faiblesse et ne fait que ressentir inconsciemment le poids de cette faiblesse...

Pourtant, certes, les arguments ne manquent pas pour décrire cette faiblesse, des échecs de sa soi-disant politique expansionniste avec le rétablissement de la position d’Assad avec l’intervention russe en Russie, à une situation budgétaire devenue délicate, avec pour la première fois depuis que le facteur pétrolier joue à plein, quasiment depuis le milieu du XXème siècle, un budget pour 2016 en déficit. (L’on sait par ailleurs que cette situation a elle-même été accélérée par les manœuvres saoudiennes pour accentuer la baisse le prix du pétrole, parfait exemple de blowback selon le terme affectionné par la CIA pour ses propres erreurs et ce qu’elle récolte en retour.) Farsi glisse le mot de “panique” dans son texte, qui est souvent employé depuis quelques années pour caractériser la politique saoudienne (« The rise of Iran – and Washington’s decision to negotiate and compromise with Tehran over its nuclear program – has only added to the Saudi panic ») : la panique est un état psychologique qui suscite et caractérise l’action du désespéré qui perd tout sens de la mesure, du  désespéré saisi par une sorte de folie.

En un sens, on pourrait penser que nous approchons du terme de la “politique extérieure” de l’Arabie, passant principalement par le soutien constant, depuis plus de trente ans, au terrorisme et à l’antagonisme inéluctable (dans le chef des Saoudiens) avec l’Iran ; et une “politique extérieure” passée très rapidement en mode agressif depuis 2011-2012 et la fixation de l’obsession-“Assad Must Go”, contrastant totalement avec la prudence initiale, pendant des décennies, de l’action de l’Arabie. Avec cet acte (l’exécution de Nimr) et ce qu’il a entraîné, tout cela considéré comme une manœuvre tactique bien réaisée, l’Arabie entre au cœur du désordre de la région, à découvert, sans masque (sans “marionnette” manipulée), directement face à ce qu’elle considère poussé par sa psychologie exacerbée comme son ennemi mortel et final (l’Iran) et, par conséquent, apparaissant directement comme soutien du terrorisme islamiste. (A cet égard, on considérera que l’attaque contre le Yémen constituait une “mise en jambe” de cette “fuite en avant” qui ne peut être interprétée que comme une posture désespérée alimentée par le sentiment de “panique”.) La tactique peut être bien calculée, il n’en reste pas moins que la stratégie est celle du désespoir suscitée par la “panique” traduite dans les actes par l’exaspération de voir les échecs succéder aux échecs et poussant effectivement à la “fuite en avant” (plus l’on perd, plus l’on attaque).

Il s’agit bien d’une “fuite en avant”, autre nom pour la stratégie du désespéré, mais une “fuite en avant” qui arrive au terme du champ sur lequel elle peut se déployer. En ce sens, bien entendu, la situation est extraordinairement dangereuse, d’autant que nombre d’autres acteurs de cette folie qui est l’adaptation régionale de la folie-Système sont eux-mêmes en situation d’exacerbation et de déséquilibre psychologiques ; Erdogan par exemple, qui a visité le roi d’Arabie quelques jours avant les exécutions du 2 janvier, qui en a certainement été informé et qui a certainement chaudement approuvé selon les hypothèses qu’on peut faire. Erdogan et la Turquie sont eux aussi au terme de leur “fuite en avant”, et ceci (la situation turque) s’accorde logiquement avec cela (la situation saoudienne) sans qu’il soit nécessaire d’imaginer des connivences et des complots, – les évènements se chargent de la chose et les psychologies s’y plient.

Si l’on continue avec constance à utiliser la seule raison pour tenter de comprendre la situation, éventuellement pour affirmer des ramifications invisibles et complotistes en satisfaisant son goût du rangement et l’une ou l’autre obsession, on risque de perdre tout contact avec la vérité-de-situation. Notre point de vue est plus simplement que la raison a complètement déserté la situation du point de vue des acteurs qui y évoluent (et l’explication de l’arrivée d’un Roi plus activiste en Arabie ne tient pour rien pour elle-même, elle constitue une parfaite adaptation des arrangements humains au diktat des évènements). Comme en tous autres lieux et circonstances, par la grâce du Système, c’est la seule dynamique des évènements qui règle le jeu, avec ses moteurs de la surpuissance et de l’autodestruction. Il est totalement inutile de tenter quelque prévision que ce soit, comme le montre la vanité de ces prévisions de ces quelques dernières années ou de ces derniers mois, – du “Assad n’en a plus que pour quelques semaines” de 2012 à  “l’Iran va réintégrer l’ordre international du bloc-BAO dans les mois qui viennent” de juillet 2015. Chaque fois la prévision représente une tentative rationnelle de rétablissement de la stabilité, dans un sens ou l’autre selon qui la fait y compris chez les adeptes du “chaos créateur” (ils entendent “créateur” d’un nouvel ordre, cela va de soi) ; chaque fois la puissance des évènements balaie ces vaines espérances.

(Ci-dessous, le texte de Trita Parsi, mis en ligne sur ConsortiumNews le 4 janvier 2016, venu du blog de l’auteur [sur Reuters], ce même 4 janvier.)

dedefensa.org

 

 

Saudi Arabia’s Gruesome Provocation

There should be little doubt that Saudi Arabia wanted to escalate regional tensions into a crisis by executing Shi’ite cleric Nimr al-Nimr. On the same day, Riyadh also unilaterally withdrew from the ceasefire agreement in Yemen.  By allowing protesters to torch the Saudi embassy in Tehran in response, Iran seems to have walked right into the Saudi trap. If Saudi Arabia succeeds in forcing the United States into the conflict by siding with the kingdom, then its objectives will have been met.

It is difficult to see that Saudi Arabia did not know that its decision to execute Nimr would not cause uproar in the region and wouldn’t put additional strains on its already tense relations with Iran. The inexcusable torching of the Saudi embassy in Iran — Iranian President Hassan Rouhani condemned it and called it “totally unjustifiable,” though footage shows that Iranian security forces did little to prevent the attack — in turn provided Riyadh with the perfect pretext to cut diplomatic ties with Tehran. With that, Riyadh significantly undermined U.S.-led regional diplomacy on both Syria and Yemen.

Saudi Arabia has long opposed diplomatic initiatives that Iran participated in – be it in Syria or on the nuclear issue – and that risked normalizing Tehran’s regional role and influence. Earlier, Riyadh had successfully ensured Iran’s exclusion from Syria talks in Geneva by threatening to boycott them if Iran was present, U.S. officials have told me. In fact, according to White House sources, President Barack Obama had to personally call King Salman bin Abdulaziz Al Saud to force the Saudis to take part in the Vienna talks on Syria this past fall. Now, by having cut its diplomatic relations with Iran, the Saudis have the perfect excuse to slow down, undermine and possibly completely scuttle these U.S.-led negotiations, if they should choose to do so.

From the Saudi perspective, geopolitical trends in the region have gone against its interests for more than a decade now. The rise of Iran – and Washington’s decision to negotiate and compromise with Tehran over its nuclear program – has only added to the Saudi panic. To follow through on this way of thinking, Riyadh’s calculation with the deliberate provocation of executing Nimr may have been to manufacture a crisis — perhaps even war — that it hopes can change the geopolitical trajectory of the region back to the Saudi’s advantage.

The prize would be to force the United States to side with Saudi Arabia and thwart its slow but critical warm-up in relations with Tehran. As a person close to the Saudi government told the Wall Street Journal: “At some point, the U.S. may be forced to take sides [between Saudi Arabia and Iran] … This could potentially threaten the nuclear deal.”

Washington should not repeat Tehran’s mistake and walk into this Saudi trap. In fact, from the U.S. perspective, Saudi Arabia’s destabilizing activities are a vindication of the nuclear deal it struck with Iran in 2015. One critical benefit of that deal, left unstated by Obama administration officials, is that it helped reduce U.S. dependency on Saudi Arabia. By resolving the nuclear standoff and getting back on talking terms with Iran, Washington increased its options in the region. As Admiral Mike Mullen wrote in Politico last year in regards to the benefits of the nuclear deal: “It would also more fairly rebalance American influence. We need to re-examine all of the relationships we enjoy in the region, relationships primarily with Sunni-dominated nations. Detente with Iran might better balance our efforts across the sectarian divide.”

Mindful of the deliberate manner Saudi Arabia is driving matters towards a crisis in the region – partly motivated by a desire to trap the United States in Riyadh’s own enmity with Iran – Washington is clearly better off being able to play a balancing role between Saudi Arabia and Iran rather than being obligated to fully support Saudi Arabia’s regional escapades. The question is, however, if Washington’s desire to stay out of this fight is tenable. Obama administration officials have already expressed concern over how this Saudi-initiated crisis is affecting the fight against Islamic State, also known as ISIS and ISIL, and diplomacy over Syria.

“This is a dangerous game [the Saudis] are playing,” an unnamed U.S. official told the Washington Post. “There are larger repercussions than just the reaction to these executions,” including damage to counter-ISIL initiatives as well as the Syrian peace process. If Washington’s priority is the defeat of the Islamic State and other jihadist movements, then a balancing act between an Iran that ferociously opposes the Islamic State and a Saudi Arabia that has played an undeniable role in promoting jihadi extremism may not be the right answer.

Trita Parsi

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