“La métamorphose de MacMillan” lors de la crise de Suez d’octobre-novembre 1956

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“La métamorphose de MacMillan” lors de la crise de Suez d’octobre-novembre 1956

Nous annonçons par ailleurs la mise en place du site edde.eu, avec la présentation et la vente en ligne de La Passion de Churchill — Histoire du fondement des special relationships (adaptation française de Philippe Grasset du livre de John Charmley Churchill’s Grand alliance, publié en 1995).

Ci-dessous, nous donnons un extrait du chapitre 28 de ce livre, un des cinq chapitres traitant de la crise de Suez, en octobre-novembre 1956, — crise qui s’est dénouée le 6 novembre 1956, il y a cinquante ans. On y voit, au travers d’une description de la crise du 16 octobre au 6 novembre 1956, comment le Chancelier de l’Echiquier britannique, au départ l’un des partisans les plus résolus de l’attaque, se transforma en adversaire de cette attaque. A la réunion cruciale du cabinet britannique du 6 novembre 1956, où fut décidé le cessez-le-feu, Mac Millan « était devenu, selon le mot de Brendan Bracken, “le leader des fuyards”». Dès lors, il s’imposait comme candidat des Américains pour remplacer le Premier ministre Anthony Eden, inaugurant la période la plus achevée des special relationships dont nous vivons la crise aujourd’hui.

“La métamorphose de MacMillan”

Aucune archive n’existe de la réunion du Comité Égypte du 16 octobre [1956], mais, selon Nutting qui était présent, c’est à cette réunion qu’Eden exposa la substance du plan français à ses collègues présents. [Le secrétaire au Foreign Office Selwyn] Lloyd ne quitta pas la réunion pour le déjeuner, ayant été averti par Nutting de ce qui se préparait ; malgré une hostilité initiale, il admit les arguments d’Eden en faveur du plan français. Plus tard ce jour-là, les deux hommes s’envolèrent pour Paris, où les détails de la “collusion” furent discutés avec les Français. La décision avait été prise : la diplomatie, avec tout son potentiel pour faire traîner l’affaire pendant des mois, était abandonnée en faveur d’un schéma anglo-français pour détruire Nasser en se cachant derrière les Israéliens. Cette vérité était peu connue dans le gouvernement britannique et elle fut cachée aux Américains. Eden avait décidé d’agir sans eux ; après tout, rien ne le justifiait de croire qu’ils s’interposeraient activement pour le stopper.

Pour Dulles, qui avançait dans un brouillard déconcertant, la position britannique apparaissait désormais «équivoque. Ils semblent à certains moments chercher vraiment un arrangement négocié… à d’autres moments, ils semblent croire que tout arrangement n’éliminera pas Nasser assez vite et qu’ils ont un programme plus rapide». Mais il ne pensait pas que les Britanniques en viendraient à une action ouverte ou cachée contre Nasser avant les élections présidentielles. C’était sous-estimer la frustration des Britanniques née des restrictions imposées par les Américains. Même les “six points” dont Lloyd espérait qu’ils pourraient fournir la base pour un arrangement semblaient désormais dépassés, étant donné l’interprétation des Américains selon lesquels la SCUA n’était pas «un instrument de coercition». Pendant une décennie et demi, les Britanniques avaient espéré qu’ils seraient capables d’utiliser la connexion américaine pour renforcer leur position de grande puissance mais il semblait désormais que cette connexion était utilisée par les Américains pour freiner l’action destinée à protéger les intérêts britanniques. Une “collusion” avec les Français et les Israéliens offrait à Eden une voie vers l’action indépendante, et il l’emprunta.

Pour que l’action réussisse, il importait que l’attaque soit rapide et décisive. Le protocole secret signé à Sèvres le 24 octobre, dans la maison des parents de l’assassin de Darlan (les Bonnier de La Chapelle), procura le casus belli tant désiré. Le 29 octobre, Israël attaquerait l’Égypte ; le lendemain, Britanniques et Français lanceraient un appel au cessez-le-feu en demandant aux deux parties de se retirer à 15 kilomètres des deux rives du Canal et d’accepter l’occupation de la zone par les Anglo-Français. Si l’Égypte rejetait l’appel — qui était en réalité une invitation pour que les Israéliens poursuivent leur avance jusqu’à 125 kilomètres du Canal — elle serait confrontée à une opération militaire anglo-française au matin du 31 octobre. Le cabinet ne fut pas informé du protocole et Eden et Lloyd nieraient jusqu’à la fin de leur vie qu’il y ait eu “collusion”.

Il y avait divers problèmes avec cette procédure. D’abord, à cause du secret et des raisons de convenance utilisées, elle fut un choc considérable pour nombre de diplomates et de politiciens, ce qui rendit difficile d’avoir aussitôt un soutien plein et entier pour l’opération militaire ; ensuite, les militaires n’ayant pas été informés de la collusion, ils ralentirent la mise en place de leurs plans ; en troisième lieu, l’attaque israélienne apparaîtrait si complètement pour ce qu’elle était, une excuse pour l’intervention anglo-française, que le rôle de l’Angleterre serait aussitôt mis en cause dans le monde arabe, et son prestige d’autant entamé ; enfin, elle assumait que les Américains ne feraient rien pour empêcher l’opération d’avoir lieu.

Les deux dernières objections furent fortement discutées à une réunion du cabinet du 25 octobre, quand Eden dévoila son plan — sans pourtant, dire à quel point il était sûr de l’attaque israélienne. Des ministres argumentèrent que cela «causerait des dommages aux relations anglo-américaines» et que cela conduirait à la dénonciation du Royaume-Uni à l’ONU. Mais MacMillan n’avait aucun doute quant au soutien d’Eisenhower. Peu de temps avant cette réunion, MacMillan avait rappelé avec force à Lloyd que, bien que ce dernier se soit rendu à Washington plus récemment que lui-même, il n’avait pas vu Eisenhower, et il n’avait pas non plus la longue relation que MacMillan avait avec lui : «Je ne crois pas qu’il y aura le moindre problème avec Ike. Lui et moi, nous nous comprenons. Il n’ira pas nous causer d’ennuis si nous faisons quelque chose de radical.» Une fois de plus, l’opinion de MacMillan nous en dit plus sur sa confiance en lui que sur son jugement.

Les Américains furent totalement surpris par l’invasion israélienne de l’Égypte. Ils avaient assumé que la Jordanie était l’objectif du renforcement militaire israélien que leur renseignement avait identifié. D’abord, Eisenhower ne put «croire que l’Angleterre s’était laissée entraîner dans ce truc» et Dulles exprima la crainte que les Arabes imaginent que l’Amérique en avait été préalablement informée. Le 29 octobre, Eisenhower était encore si peu convaincu que les Britanniques étaient «dans le coup» qu’il se demandait s’il ne fallait pas les avertir que «les Français nous ont trompés». Mais, contrairement à son vieil ami MacMillan, Eisenhower avait correctement interprété la pensée de son allié. Il pensait que les Britanniques «estim[ai]ent que nous finir[i]ons par aller avec eux» mais il n’avait pas l’intention d’agir de la sorte. Quels que soient les mérites de la cause britannique, «rien ne les justifie de nous doubler». L’assistant au secrétaire d’État Hoover parlait pour une majorité de dirigeants américains lorsqu’il affirmait que «si nous nous étions mis du côté anglo-français nous aurions trouvé l’URSS alignée avec les Arabes et, en fait, avec toute l’Afrique». Dulles, qui affirmait qu’«il y avait eu une bataille entre les Français et nous-mêmes pour attirer à soi les Britanniques dans la situation de crise du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord», pensait que l’Amérique devait saisir «sa chance à bras le corps» de «récupérer» les Britanniques. Le chargé d’affaires britannique John Colson fut convoqué et vertement tancé à propos du respect de la Déclaration tripartite de 1950, faisant obligation au Royaume-Uni et aux USA de maintenir la stabilité au Moyen-Orient. Le pauvre Colson, qui ne se doutait pas de ce qui était en cours, promit son soutien pour soulever la question à l’ONU le lendemain matin.

Durant la nuit, les Britanniques semblèrent changer d’avis à propos de la forme de résolution qu’ils soutiendraient au Conseil de Sécurité. La cause en apparut clairement au matin du 30 octobre, avec les nouvelles du «débarquement» anglo-français. Dulles «insista sur le danger d’être entraînés dans des hostilités comme nous le fûmes dans les deux Guerres mondiales avec la différence que, cette fois, les Britanniques et les Français seront considérés comme les agresseurs engagés dans une guerre anti-africaine et anti-asiatique». Hoover se demandait si les Anglo-Français n’étaient pas en train d’essayer de forcer l’Amérique à choisir «entre eux-mêmes et les Arabes». C’était exactement le cas mais les Britanniques auraient eu leurs illusions churchilliennes rapidement dissipées s’ils avaient assisté à la réunion. Eisenhower, qui ne pensait pas que les Anglo-Français «avaient une cause acceptable pour une guerre», se demandait «si la main de Churchill n’était pas derrière tout cela, à voir le caractère victorien de cette entreprise». Les Américains étaient désormais devant un choix et ils le firent. Eisenhower «dit qu’il ne voyait aucun intérêt dans un allié si déloyal et si inconstant et que la nécessité de le soutenir était bien moins grande qu’il ne croyait».

Tout dépendait désormais de la vitesse d’exécution de l’opération anglo-française. Il n’y avait aucun doute sur la position que prendraient les Américains mais un certain temps pourrait s’écouler avant qu’elle ne soit rendue publique. On pouvait croire qu’Eisenhower, assumant que les Britanniques étaient «allés trop loin pour reculer» et que leur plan «pouvait marcher», serait prêt à accepter le fait accompli. Après avoir reçu des explications d’Eden, il prépara une réponse qui, bien que froide dans le ton, finissait en affirmant «je pense vous comprendre et certainement sympathiser avec vous dans ce problème que vous devez résoudre. Maintenant, nous devons prier pour que tout se termine justement et pacifiquement». C’étaient les sentiments les plus favorables qu’il pouvait exprimer dans la circonstance, et il est significatif que, le 31 octobre, il ait remis l’envoi du message. En fait, le message ne fut jamais envoyé.

La raison de cette décision fut un durcissement de la position américaine le 31 octobre, quand la profondeur de l’engagement britannique apparut au grand jour. Le représentant américain à l’ONU, Cabot Lodge, rapporta que son collègue britannique, Sir Pierson Dixon, «normalement un interlocuteur sympathique», l’avait «virtuellement agressé» lorsqu’il lui avait fait remarquer la nécessité de se référer à la Déclaration Tripartite. C’était, dit-il à Dulles, «comme si un masque était tombé, il était grimaçant et pas du tout souriant» ; quand Lodge avait évoqué le respect de la Déclaration, Dixon avait aboyé «Ne soyez pas stupide et moralisateur, nous devons être pratiques». Eisenhower n’était pas du tout impressionné par les explications tardives et évidemment incomplètes d’Eden, disant à Dulles dans l’après-midi du 30 octobre que l’Amérique devrait adopter une politique d’abstention. «Après tout», l’Amérique «ne va pas se battre contre eux» mais il ne voyait certainement aucune raison d’en «appeler à notre peuple pour réunir de l’argent et les aider à sortir de ce guêpier». Il considérait sévèrement cette situation où «nos amis et alliés… soudainement… nous mettent dans une ornière et attendent de nous que nous les aidions». Il voulait qu’Eden «sache que nous avons notre honneur». Il envoya un télégramme très formel à Eden pour lui dire que leurs deux gouvernements «montraient une attitude quelque peu différente vis-à-vis de la Déclaration Tripartite de 1950» et que l’Amérique ne tenait pas à «violer la parole donnée». Écartant les objections britanniques, Lodge demanda au Conseil de Sécurité d’envisager des mesures immédiates pour la cessation des hostilités. Si l’usage du veto pouvait permettre d’écarter une action de l’ONU, il aliénerait encore plus l’opinion américaine et diviserait l’opinion britannique. Seule une victoire rapide pouvait écarter un désastre. Shuckburgh nota dans son journal : «Si c’est un succès, les dommages pour notre prestige et notre réputation, et pour nos relations avec l’Asie et les autres Arabes, quoique sérieux, ne seront pas catastrophiques. Si nous n’arrivons pas à ce résultat dans les deux ou trois jours… Dieu nous aide.» On n’y parvint pas et Dieu s’abstint.

Eisenhower pensait que les Britanniques avaient fait «la plus grande erreur de notre époque» et, bien qu’il ne voulût pas les condamner «trop sévèrement», ce fut en fait ce qui arriva. Comme l’expliqua Dulles à la réunion du NSC le matin du 1er novembre, avec un veto anglo-français l’affaire irait devant l’Assemblée générale et «si nous ne sommes pas prêts à exercer notre leadership», les Soviétiques s’en chargeront.

«Pendant de nombreuses années, les Etats-Unis ont marché sur le fil du rasoir entre leurs efforts pour maintenir leurs vieilles et précieuses relations avec leurs alliés britanniques et français d’une part ; pour essayer d’affirmer d’autre part leur amitié et leur compréhension pour les pays qui avaient échappé au colonialisme.»

Dulles jugeait «qu’en raison des pressions asiatiques et africaines considérables, nous ne pourrons plus marcher sur le fil du rasoir très longtemps». Son anticolonialisme viscéral s’affirmant une fois de plus, Dulles proclamait que, «en bref, les Etats-Unis survivront ou s’abaisseront selon le sort du colonialisme, si les Etats-Unis suivent les Français et les Britanniques dans leur entreprise colonialiste. Vainqueurs ou pas, nous partagerons le sort de l’Angleterre et de la France». C’était du Dulles standard et il exposait l’erreur de ceux qui, en Angleterre, croyaient que l’alliance américaine sauverait la puissance britannique.

Les conceptions de Dulles sur le “colonialisme” étaient «largement partagées par ses compatriotes», comme ses vues sur les Soviétiques. Mais la crise de Suez n’avait rien à voir avec le “colonialisme” ni d’ailleurs avec la Guerre froide, et ces appréciations ne rendaient compte que des obsessions américaines. Le commentaire de Dulles, «Vainqueurs ou pas, nous partagerons le sort de l’Angleterre et de la France», se justifiait mutatis mutandis quoi que fasse l’Amérique parce que, comme Eden avait tenté constamment de le faire comprendre aux Américains butés, ce qui était en jeu n’était pas «le retour des vieux concepts d’occupation coloniale» mais simplement une tentative de défense des intérêts occidentaux. Les Britanniques étaient bien informés sur l’effet délétère sur les positions des alliés des Britanniques à Bagdad si l’hostilité de Nasser à l’encontre des Britanniques et des Français était perçue comme triomphante par l’opinion publique. Les Américains eux-mêmes avaient accepté depuis longtemps l’idée qu’il s’agissait d’une menace contre les intérêts occidentaux. Mais ce n’était pas une menace directe et vitale contre eux-mêmes ; ils avaient préféré ne pas agir et avaient poursuivi une politique tendant à empêcher leurs alliés de l’OTAN d’agir eux-mêmes. Quant à savoir quels intérêts américains seraient servis par l’effondrement des positions britanniques et françaises, — qui n’étaient pas vraiment “coloniales”, — ni Dulles ni Eisenhower n’en disaient mot. Qu’importe, on n’en ignorait rien puisqu’ils agissaient depuis longtemps selon des lignes qui allaient constituer la “doctrine Eisenhower” de janvier 1957, selon lesquelles l’Amérique deviendrait la puissance occidentale dominante au Moyen-Orient — Coca Cola et chanteurs de charme pour les Arabes, pétrole pour les Américains. On s’était interrogé pour savoir comment se ferait l’opération, — Suez fournit la réponse. Ce n’est pas dire pour autant que les Américains complotèrent dans ce sens, pas plus qu’ils ne complotèrent pour abattre Eden, mais quand les événements en fournirent l’occasion Eisenhower s’en saisit. Cela n’a rien à voir ni avec l’opportunisme ni avec la chance : simplement, depuis 1953, lui et Dulles avaient comme objectif de remplacer au Moyen-Orient la puissance britannique par la puissance américaine.

Mais ces conceptions péchaient par leur schématisme. La notion que les anciens peuples “coloniaux” attendaient que les Américains apparaissent pour se ranger sous leur direction et leur en être éternellement reconnaissants relevait de l’optimisme néo-colonialiste. Les pays récemment indépendants voulaient renforcer cette indépendance et nullement des consignes de Washington, — car, comme le montrait l’exemple britannique, accepter le leadership américain signifiait l’obéissance totale, sans quoi Washington se chargeait de vous remettre dans la ligne. Cette conception de l’indépendance était étrange et il est encore plus étrange d’avoir pensé qu’elle aurait pu séduire les nouvelles nations.

Dans leur zone, les Soviétiques faisaient les choses avec leur crudité habituelle et l’une des préoccupations d’Eisenhower durant la crise fut l’invasion soviétique de la Hongrie, que l’Amérique condamna rondement. L’Amérique n’avait pas besoin de tactiques si vulgaires pour faire rentrer les Britanniques dans le rang. Il existait un antidote à l’anti-américanisme que l’action américaine suscitait, c’était le mythe des special relationships. Il importait d’abord de faire rentrer les Britanniques dans le rang.

Le Royaume-Uni était vulnérable à plusieurs niveaux, là où hélas la faute des Britanniques était souvent patente. A la réunion du gouvernement du 30 octobre, le faucon MacMillan montra les premiers signes de sa métamorphose en colombe. Confiant dans l’acquiescement au moins tacite des Américains et attentif à ne pas découvrir l’étendue de la “collusion”, il n’avait pris aucune précaution économique avant l’action militaire. Là où les Français avaient obtenu une avance du FMI avant les opérations, MacMillan n’avait rien fait. Devant le cabinet, il avertit que «nos réserves en or et en dollars continuent à diminuer à un rythme préoccupant» et que, «dans la mesure où nous devrons solliciter une aide économique américaine, nous devrons éviter de nous aliéner le gouvernement américain plus qu’il n’est nécessaire». En ne prenant aucune précaution, MacMillan laissait l’Angleterre complètement vulnérable non seulement à la baisse de la livre, mais aussi aux pressions américaines via le FMI. Dulles exprimait sa confiance que la France et l’Angleterre seraient vite à genoux parce qu’«il y aura rapidement des pressions économiques sur les Britanniques et les Français, le problème du pétrole deviendra vital très rapidement». Au début novembre, la Banque d’Angleterre perdit $50 millions et, après les mesures nécessaires de protection du taux de change, les réserves en dollars se rapprochèrent dangereusement du niveau d’alerte. Le sous-secrétaire d’État Hoover, qui prit en charge le département d’État le 2 novembre après l’hospitalisation de Dulles, dit à Eisenhower, ce jour-là, qu’il y avait «trois possibilités» pour faire pression sur les Anglo-Français : «des pressions économiques, des pressions militaires et des pressions morales». Il écartait les deux premières mais aucune action américaine précise n’était nécessaire pour que la position économique britannique se détériorât. La pression morale, appliquée par l’intermédiaire de l’ONU et combinée aux nerfs fragiles de MacMillan, semblait devoir suffire pour faire rentrer les Britanniques dans le rang. Mais cela ne suffit pas et Hoover constata avec un certain agacement : «C’est [l’action d’] un groupe, dans le gouvernement britannique, qui ne représente pas le peuple britannique. Ce serait une bonne chose si nous pouvions nous en débarrasser.»

Eisenhower était tenté de croire ceux qui disaient que «ce n’est rien d’autre qu’un homme, Eden, qui a essayé de se faire plus grand qu’il n’est». Son sentiment était qu’«Eden et ses proches s’étaient convaincus qu’il s’agissait de la goutte d’eau qui fait déborder le vase et l’Angleterre devait réagir d’une manière victorienne». Il se demandait si l’on «devait rester en contact avec Eden». Il fut décidé, finalement, de «mettre Eden et ses proches» en quarantaine diplomatique pour voir comment ils réagiraient aux initiatives des Nations-Unies.

Le 2 novembre, l’ONU adopta une résolution américaine pour un cessez-le-feu général dans la région, un retrait des Anglo-Français et des Israéliens et la réouverture du Canal. Naturellement, les Égyptiens annoncèrent aussitôt leur accord. Soumis à des pressions énormes, les Israéliens acceptèrent le 3 novembre. Dans le but de permettre aux Anglo-Français de sauver la face, le ministre des affaires étrangères canadien Lester Pearson proposa dans une nouvelle résolution la création d’une United Nations Emergency Force (UNEF) chargée de contrôler le cessez-le-feu. La «pression morale» sur les Britanniques était désormais aussi forte que les contraintes économiques.

Il était difficile pour Eden, sous peine de paraître hypocrite, de rejeter abruptement l’UNEF, dont il avait évoqué le concept le 1er novembre aux Communes. D’autre part, les Français insistaient, malgré ses propres doutes, pour lancer immédiatement l’opération de débarquement aéroportée et l’acceptation de l’UNEF aurait hypothéqué cette opération. Il y eut une réunion houleuse du cabinet le 4 novembre. Eden avait décidé que les opérations seraient accélérées, comme les Français le désiraient, mais des rumeurs de cessez-le-feu israélien provoquèrent une révolte chez certains ministres. Ce qui survint alors est toujours l’objet d’interprétations diverses. Rab Butler affirme avoir adopté «la position que, si les nouvelles se confirmaient, nous aurions pu être obligés de stopper nos opérations» ; en effet, si la raison officielle d’une intervention prétendument lancée pour stopper les hostilités israélo-égyptiennes disparaissait, comment justifier la poursuite des opérations ? Selon Butler, cet argument «déconcerta» Eden, qui menaça de «mettre en cause son mandat personnel». Le biographe officiel d’Eden, bien qu’il soit en désaccord avec cette version, en donne une qui n’est pas vraiment différente, sinon pour préciser que cette menace fut faite en privé par Eden, à Butler, MacMillan et Salisbury. Dans tous les cas, ce fut une réunion tendue, où Eden menaça de s’en aller si ses ministres principaux ne le soutenaient pas. La métamorphose de MacMillan s’amplifia encore quand arrivèrent les nouvelles de New York selon lesquelles l’ONU envisageait un embargo pétrolier. A cette nouvelle, qui arriva lors d’une réunion du Comité Égypte, le flegmatique MacMillan perdit son sang-froid, «leva les mains au ciel et s’exclama, “un embargo pétrolier ! Nous sommes foutus !”».

La motion créant l’UNEF fut adoptée le 4 novembre et, le lendemain, les troupes britanniques et françaises débarquaient en Égypte. Dans un effort pour désamorcer la colère américaine qui se profilait, Eden écrivit le 5 novembre à Eisenhower une longue lettre angoissée. Il y réaffirmait la position britannique, affirmant que «si nous avions laissé aller les choses, tout aurait été de mal en pis». Nasser serait devenu «une sorte de Mussolini musulman et nos amis en Irak, en Jordanie et en Arabie Saoudite auraient été graduellement éliminés». Tout en partageant la profession de foi de rigueur sur l’amitié anglo-américaine que contenait la lettre d’Eden, la principale préoccupation d’Eisenhower restait de «ramener celui-ci à une posture raisonnable dans cette affaire». Informé en privé par les Français de l’étendue de la «collusion», il ne fut guère impressionné par les protestations d’innocence d’Eden. Ainsi qu’il l’avait averti dans une lettre qui ne fut pas envoyée parce qu’elle était dépassée par les événements, «les problèmes financiers de Harold vont devenir très sérieux et cela, je pense, obligera à une politique dépourvue de toute provocation».

Malgré le mécontentement des Américains et la décision soviétique de s’impliquer, les opérations militaires progressaient avec un très vif succès. Hoover avertit le président, le matin du 5, que «la position de Nasser [était] menacée». Le message des Soviétiques à Eden parlait d’«une détermination complète d’utiliser la force pour écraser les agresseurs et restaurer la paix à l’Est. Nous espérons que vous montrerez la prudence nécessaire et en tirerez les conclusions appropriées». La présence des chars soviétiques dans Budapest laissait peu de doutes sur le contenu des «conclusions appropriées». Eisenhower vit avec appréhension dans ces circonstances l’hypothèse de ce qui pourrait être une «folle aventure» des Soviétiques et le cabinet prit la menace au sérieux lors de sa réunion du 6 novembre.

La métamorphose de MacMillan trouva son point d’orgue à cette réunion. Les Américains avaient refusé de lever le petit doigt pour permettre l’envoi de pétrole et le Secrétaire au Trésor George Humphrey avait dit à MacMillan que «seul un cessez-le-feu pourrait garantir un soutien US» à la demande britannique d’un prêt du FMI. L’effondrement des réserves d’or de la semaine précédente avait réduit les avoirs britanniques d’un huitième et MacMillan était persuadé que toute cette campagne était orchestrée par Washington. Bien qu’il l’ait nié ensuite, MacMillan menaça, selon Lloyd, de démissionner si l’on ne décidait pas un cessez-le-feu. Il était devenu, selon le mot de Brendan Bracken, «le leader des fuyards». Un cessez-le-feu fut décidé pour minuit.


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