La Grande République en avant vers sa destinée

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La Grande République en avant vers sa destinée


25 août 2006 — Imagine-t-on une puissance comme l’était l’Amérique de 2002 dans la perception du Rest Of the World (ROW), créant en quatre ans les conditions qui la défavorisent elle-même radicalement et favorisent celui qu’elle désigne finalement comme son ennemi mortel, pour enfin déclarer son hostilité envers cet ennemi et tout faire pour marcher vers la guerre? On ne peut qu’être fasciné par ce qu’il y a de finalement suicidaire dans la marche de l’américanisme depuis le 11 septembre 2001.

• Le rapport de Chatham House présenté dans notre ‘Bloc-Notes’ du 23 août nous fixe sur la situation de l’Iran. En un mot, ce rapport nous dit que l’action américaniste des quatre dernières années a propulsé l’Iran au rang de puissance dominante de la région du Moyen-Orient.

• La direction US nous est décrite comme étant en plein désarroi. Selon Insightmag.com, « President Bush and Vice President Dick Cheney have been extremely disappointed by Israel's failure to defeat Hezbollah. Government sources said the Israeli failure has led to deep pessimism within the National Security Council and Pentagon regarding U.S. goals in the Middle East, particularly the effort to stop Iran's advance in Iraq and toward nuclear weapons. […] “There's a lot of doom and gloom in the White House over the U.S. future in the Middle East,” a source said. “Everybody feels there's been a significant strategic shift in favor of the bad guys.” »

• Des avertissements fusent : le renseignement US sur l’Iran est nul. C’est donc sur lui qu’on s’appuierait pour attaquer? Le rapport Hoekstra, qui avance ces jugements, est lui-même un document dénoncé de tous côtés comme le lancement d’une gigantesque campagne de pression sur la CIA pour qu’elle fournisse des évaluations conformes au but de l’attaque. Il s’agit d’une situation de complète confusion, marquée par un affrontement féroce entre différents centres de pouvoir, avec manipulations, pressions, etc., tout cela à ciel ouvert, sans que personne ne dissimule vraiment ses intentions manipulatrices. Dans de telles conditions, il est hors de question de prévoir la moindre évaluation objective de la situation en Iran.

Cette phrase paradoxale, venue d’un partisan d’une politique “agressive” contre l’Iran (Ilan Berman, expert sur l’Iran à l’American Foreign Policy Council), qui sonne comme un aveu, définit mieux la situation tout en semblant contredire les points mentionnés plus haut: « We are creating a situation where everything we're going to try short of military force is going to fail ». Iland poursuit : « By the spring of next year, we're going to be looking at very serious discussions about next steps, including military options. »

Il y a à la fois une sensation d’extrême confusion et d’incapacité de contrôler la situation générale et une sensation de marche en avant décidée vers un conflit.

Deux paradoxes en action

Il y a deux paradoxes en action. Le premier concerne la menace iranienne, le second l’argumentation (la plaidoirie?) pour une action très ferme contre l’Iran dont nul ne doute au fond de lui, exalté ou terrorisé, que la finalité sera l’attaque.

• Pour ce qui concerne la “menace iranienne”, le paradoxe est bien dans le fait qu’elle existe et, à la fois, n’existe pas. La situation est complètement différente du cas irakien où les Américains tenaient et tiraient toutes les ficelles. Il est de fait qu’en parlant d’ADM (nucléaires) iraniennes, on parle d’une réalité proche d’être achevée, ou bien en cours de réalisation, ou bien en cours de commencement d’être réalisée, — c’est selon l’évaluation qu’on en fait (là où on reproche à la CIA de n’être pas assez alarmiste). Encore ce constat ne règle-t-il pas tout puisque la question reste posée : ces ADM (en fait du nucléaire), si elles apparaissaient un jour, seraient-elles nécessairement une menace? Il faut, pour répondre positivement, adopter le chapelet d’apriorismes manichéens qui structurent le raisonnement US. Sinon, ces ADM iraniennes à venir ne sont pas plus une “menace”, et elles le sont même encore moins puisque non encore existantes, que, par exemple, les ADM israéliennes et pakistanaises.

Pourtant si, insistent les washingtoniens, et les modérés eux-mêmes font cette fois partie du chœur (c’est-à-dire tout l’establishment): oui, les ADM iraniennes sont (seront) une menace ne serait-ce qu’à cause de la position de force que l’Iran est en train d’acquérir au Moyen-Orient. Cette position dominante est largement documentée par le document Chatham House cité plus haut ; ce document nous explique que l’Iran n’est certes pas pour l’essentiel dans son évolution vers le statut de puissance dominante de la région, que le moteur de l’accession à cette puissance est l’Amérique : « There is little doubt that Iran has been the chief beneficiary of the War on Terror in the Middle East. The United States, with coalition support, has eliminated two of Iran’s regional rival governments — the Taliban in Afghanistan in November 2001 and Saddam Hussein’s regime in Iraq in April 2003 — but has failed to replace either with coherent and stable political structures. »

Premier paradoxe : Washington a fabriqué, cette fois sans le vouloir (au contraire de diverses autres “menaces” régulièrement dénoncées), le soi-disant monstre qu’il dénonce aujourd’hui.

• Pour ce qui concerne l’action à venir de Washington, le paradoxe est là encore diablement présent. Sur le cite Information Clearing House, l’ancien analyste de la CIA Ray Close commence ainsi son texte qui explique pourquoi GW Bush attaquera l’Iran : « Like many people, I find it extremely difficult to believe that President Bush could actually do anything so crazy as to launch a military attack against Iran, and that even if he wanted to, the Congress, the Pentagon, and the American public would ever countenance such action. » Cette remarque, on la retrouve chez nombre de fonctionnaires et diplomates européens lorsqu’on aborde le problème : ils ne peuvent pas croire que les USA feront cette folie…

Effectivement, nombre d’arguments vont dans ce sens. Les analystes washingtoniens sont les premiers à les développer lorsqu’ils mettent en évidence l’insuffisance de l’arme aérienne pour une attaque décisive (voir le modèle israélien) alors que seule une attaque aérienne est concevable ; les insuffisances dramatiques du renseignement US, manipulées ou pas ; le risque de déstabilisation de toute la région qu’aménerait la riposte iranienne, jusqu’à la mise en danger (jusqu’à l’hypothèse de la défaite mlitaire) du corps expéditionnaire US en Irak.

Mais, après l’introduction qu’on a lue, Ray Close poursuit son texte sur un seul thème : pourquoi GW Bush attaquera. Ainsi en est-il à Washington. A côté des analyses démontrant qu’une attaque contre l’Iran est, au mieux, extrêmement risquée, et au pire, vouée à un échec catastrophique pour le Moyen-Orient et pour la puissance américaniste, il y a le raisonnement tout aussi universellement cité, et le plus souvent adopté, de l’inéluctabilité d’une attaque de l’Iran. Selon le mot du sénateur McCain, possible successeur de GW Bush (qu’on réfléchisse à cette perspective) : « There’s only one thing worse than military action and that’s a nuclear-armed Iran. » En d’autres mots, l’attaque de l’Iran c’est comme la démocratie : la pire des choses à part qu’il n’y en a pas d’autres. Et de cela, l’Amérique n’est pas coupable mais ne fait que constater l’inéluctabilité de la nécessité historique.

Mélangeons les deux paradoxes : l’attaque de l’Iran est inévitable et l’Amérique n’en est pas coupable puisque c’est la puissance de l’Iran qui impose cette mesure ; si l’Iran est devenu la puissance “menaçante” qu'il est, c’est à cause des échecs américains et de leurs conséquences ; mais l’on sait, selon la dialectique en cours à Washington que ces échecs sont dus à l’incapacité des pays du cru de comprendre et d’absorber la “révolution démocratique” voulue par le président GW Bush. Au bout du compte, les analystes feront preuve de cette attitude psychologique d’inculpabilité qu’on connaît, qui entraîne dans son sillage la nécessaire vertu d’irresponsabilité (dans le sens d’irresponsabilité par vertu de la position ou de la fonction, comme le président de la République française qui « n’a pas à répondre de ses actes » : la psychologie emprunte dans ce cas à la logique juridique par un esprit commun). Les faiblesses américaines, ou défaites pour les plus malveillants, seront rapidement transformées en promesse de progrès puis certitude de succès. On conclura que l’attaque dont on sait depuis le départ qu’elle est inévitable par nécessité ontologique devrait se conclure par une victoire, inévitable elle aussi par nécessité ontologique.

Ainsi va le destin de la Grande République. Rien n’arrête ce train fou qui croit rouler sur une grande ligne alors qu’il est sur une méchante voie de garage.


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