La “Grande Guerre américaniste”

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Extrait de “La grâce de l’Histoire

Ci-dessous, on trouve une interprétation de la Deuxième Guerre mondiale, d’un point de vue américaniste, et selon le moyen dans ce cas de la communication, – selon un processus qui conduira plus tard, grâce à l'extension de ce même moyen de la communication, au virtualisme. En effet, notre interprétation générale est bien que la communication fut la principale force qui sauva l’Amérique au bord de l’effondrement avec une Grande Dépression qui ne cessait plus de miner ce pays après le relèvement ratée du New Deal. Dans cette perspective, la guerre n’était pas seulement le moyen d’un relèvement économique par la militarisation de l’économie, – laquelle se poursuivrait après la guerre; elle était surtout le moyen, par une représentation massive par le moyen de la communication, de redresser, de rehausser, de sublimer la vision de l’Amérique par les Américains. Ainsi la Deuxième Guerre mondiale fut-elle d’abord, pour les USA, selon une logique mécanique d’un système effectivement bâti dès l’origine sur la communication, l’occasion d’une entreprise massive de communication pour en faire la “Grande Guerre américaniste”.

Ce texte est extrait d’un ouvrage en cours de rédaction, par Philippe Grasset, sous le titre de La grâce de l’Histoire. Le propos est de donner une interprétation nouvelle de la modernité, de la fin du XVIIIème siècle avec la Révolution Française et la “deuxième révolution” (britannique) du choix de la thermodynamique et du développement de la machine ouvrant l’ère industrielle. L’appréciation générale tourne autour de la période 1919-1933, qui fut la période où l’on réalisa l’ampleur et la puissance de la crise de la modernité, dont nous vivons aujourd’hui la phase explosive. Le texte ci-dessous est extrait de la Quatrième et dernière Partie de l’ouvrage.

La “Grande Guerre américaniste”

Des studios du cinématographe, nous passons aisément à la réalité puisque la réalité est désormais celle qui sort des studios, et rien d’autre ne s’y peut comparer en vérité. Le professeur George H. Roeder Jr., qui est professeur of liberal art, dont l’image du cinématographe fait partie, et nullement historien, nous présente la Deuxième Guerre mondiale sous les traits d’une “guerre censurée” (1); mais bien au-delà de cet aspect somme toute conjoncturel, il nous instruit dans ses remarques introductives de ceci qui résume notre propos à merveille : «La Deuxième Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle. [...] La Deuxième Guerre mondiale offrit à chaque citoyen [américain] le double rôle de spectateur et de participant.» George H. Roeder Jr. nous en dit bien plus, dans cette façon d’aborder l’événement, sur l’histoire américaniste ainsi sortie du spectre de la Grande Dépression, cette épouvantable agression de la réalité, cette scandaleuse provocation en vérité, que toutes les studieuses et laborieuses, et nécessairement conformistes, études historiographiques enfantées par le système. Il ne s’agit pas ici de signaler un à-côté, un aspect intéressant mais tout de même marginal de la perception du grand conflit, notamment chez les Américains mais également sur les terres extérieures. Au contraire, nous prétendons décrire la substance de la chose, telle qu’elle fut modelée par la communication. L’appréciation de George H. Roeder Jr., si elle paraît sortir du laboratoire original mais limité du spécialiste, concerne au contraire l’entièreté du phénomène. La politique générale, les appréciations des dirigeants de cette politique, du moins ceux qui sont acquis au système, montrent une transcription en des concepts “sérieux” de cette façon de percevoir l’événement.

Puisque la Deuxième Guerre mondiale fut un film où les Américains étaient acteurs et dont ils étaient les spectateurs, il importait que ce film fut tourné à Hollywood, que les bons y triomphassent sans qu’on puisse émettre le moindre doute sur leur vertu et leur puissance, que les mauvais y fussent punis à mesure, que les acolytes fussent mis à leur place et ainsi de suite. Ainsi la Deuxième Guerre devint-elle une guerre américaniste et, véritablement, l’aube claire et radieuse d’une époque nouvelle et sans précédent. Certains nommèrent cela, avec le sens de l’à-propos et du raccourci, The American Century. Monsieur Henry Luce, en 1941, était encore modeste, avec l’arrière-goût délétère de la grande Dépression et l’humeur morose, sinon anxieuse ; il aurait pu écrire plus justement : The American History as the History of the World ou, plus prestement dit, America as the World. Même les non-Américains qui comptent, les “amis”, les fidèles porteurs d’eau, acceptèrent, au nom de théories fumeuses et de manœuvres qualifiées d’habiles, le scénario du cinématographe. Nul ne doit douter que, derrière cette raison, se dissimule à peine, je veux dire maquillée à la va-vite et très vite découverte, une passion extrême qui se nourrit des apparences séduisantes, des illusions enjôleuses, des rêveries entreprenantes, qui est absolument vulnérable au charme général de la communication, qui lui cède avec un délice à peine dissimulée; cette passion dévorante, brûlante, irrésistible, éprouvée pour l'idée de l'Amérique comme Nouveau Monde et Terre Promise...

En novembre 1942, le général de Gaulle, qui n’est pas de ce troupeau, admonesta sévèrement Winston Churchill, qui, lui, aurait tendance à l’être même s’il se pare d’une crinière flamboyante. Cela se passait le 18 novembre 1942, une décade après le débarquement allié en Afrique du Nord, l’opération Torch dont le général avait fortement pris ombrage pour n’en avoir pas été averti. La cause de cet ostracisme, inacceptable pour lui puisque l’Afrique du Nord était territoire français, lui semblait évidente, dans la révélation que lui avaient fait les Britanniques en l’informant du débarquement, de la direction américaniste de l’affaire ; «Je comprends mal, avait-il dit à Churchill et à Eden, que vous, Anglais, passiez aussi complètement la main dans une entreprise qui intéresse l’Europe au premier chef.» Puis ce fut ses observations pleines de fureur contenue, à l’intention de Churchill, ce 18 novembre 1942 : «…Quant à vous, je ne vous comprends pas. Vous faites la guerre depuis le premier jour. On peut même dire que vous êtes, personnellement, cette guerre. Votre armée progresse en Lybie. Il n’y aurait pas d’Américains en Afrique si, de votre côté, vous n’étiez pas en train de battre Rommel. A l’heure qu’il est, jamais encore un soldat de Roosevelt n’a rencontré un soldat d’Hitler tandis que, depuis trois hommes, vos hommes se battent sous toutes les latitudes. D’ailleurs, dans l’affaire africaine, c’est l’Europe qui est en cause et l’Angleterre appartient à l’Europe. Cependant, vous laissez l’Amérique prendre la direction du conflit. Or, c’est à vous de l’exercer, tout au moins dans le domaine moral. Faites-le ! L’opinion européenne vous suivra.» (2)

L’idée offerte par cette intervention est fondamentale, et c’est à partir d’elle qu’on peut rapidement observer que la Deuxième Guerre fut un film pour d’autres que les citoyens américains, beaucoup d’autres, et parmi d’autres des dirigeants honorables comme Churchill. La transmutation de la Deuxième Guerre, en Europe, en victoire américaine et américaniste est le fait stratégique majeur du conflit, – et une victoire, puisque victoire il y a, de la communication. Un simple survol de l’histoire militaire doit nous en convaincre, c’est-à-dire nous confirmer ce que nous devrions savoir déjà. L’intervention substantielle des forces armées US (disons, autour de 50% du potentiel allié) commence avec le débarquement de Normandie ; même l’offensive stratégique aérienne ne commença à sortir ses effets, d’ailleurs différents de ceux qu’on attendait, qu’à partir du printemps 1944. Mais l’on sait que le tournant de la guerre se situe en 1943, avec les batailles de Stalingrad et de Koursk, la Wehrmacht battue, sur la pente de la destruction. Même la puissance de l’industrie de guerre des USA, si elle joua sans doute un rôle important et progressivement de plus en plus important, ne joua jamais ce rôle exclusif d'une condition sine qua non de la victoire qu'on lui attribue.

Qui s’intéresse à cela? La Seconde Guerre est entrée dans les esprits, et plus encore, dirais-je, dans la psychologie pour devenir un réflexe du jugement, comme la “guerre américaine”, la “Grande Guerre américaniste”, je dirais par substance même. Pour compléter l’hypothèse et ajouter le destin aux manipulations inconscientes, on observerait que par un acte essentiel posé à un moment essentiel, Roosevelt joue un rôle clef dans la poursuite de la guerre et sa transformation décisive, comme s’il voulait assurer en la transmutant la scène grondante et terrible à partir de laquelle l’Amérique installera son empire de la communication sur le monde. Le président est l'ordonnateur et le grand prêtre de la transmutation, autant que le magouilleur de ses prémisses ; ainsi est-on conduit à avancer une interprétation hyperbolique de la conviction de fer, et de l'insistance inattaquable qui en résulte, de Roosevelt pour la capitulation sans conditions de l'Allemagne (cette exigence sera également énoncée pour le Japon, mais l'antériorité est incontestablement pour l'Allemagne, et, d'une certaine façon, la même politique fut appliquée pour le Japon parce que la logique politique et idéologique interdisait de faire autrement). Appréciée d'un point de vue simplement historique, classique dirions-nous, cette politique est maladroite et stupide. Lorsque Roosevelt l'annonce, au début de 1943, le 23 janvier lors d’une conférence de presse à Casablanca, contre l'avis quasiment unanime qu’on connaîtra ensuite, du monde politique washingtonien, de ses propres chefs militaires, des Britanniques (Churchill en tête), des Soviétiques eux-mêmes, tous les arguments militent contre ce choix. L'histoire confirmera tout cela, en ajoutant à la maladresse et à la stupidité de cette politique, son caractère indirectement criminel. Dans son livre The New Dealer's War, l’historien Thomas Fleming estime que l'exigence de capitulation sans condition est la cause indirecte de la mort d'au moins 8 millions de personnes, dont un nombre appréciables de Juifs dans les camps d'extermination. La décision empêcha une paix de compromis probable autour de 1943-44, avec une opposition démocratique allemande appuyée sur certains éléments de l'armée et des service (l'amiral Canaris en tête) ; soutenue par les services de renseignement alliés, cette opposition aurait probablement éliminé Hitler, pris le pouvoir et détruit le régime nazi, et demandé une cessation des combats par une paix de compromis. Au contraire, la politique de Roosevelt conduit à la dissolution, voire à l'élimination sauvage de cette opposition par la répression intérieure nazie, au durcissement du régime, à la radicalisation de la population allemande et ainsi de suite.

Il est apparu difficile de donner une explication à l'attitude de FDR alors qu'il existait une telle unanimité contre sa décision lorsqu’elle fut annoncée, alors que les graves faiblesses de la politique de la capitulation sans condition étaient évidentes dès l'origine. Plusieurs hypothèses furent avancées. En désespoir de cause, nombre d’historiens ont accepté l'explication sommaire et extraordinaire de FDR, selon laquelle l'idée de la capitulation inconditionnelle lui était «venue à l'esprit» pendant la conférence de presse de janvier 1943, où il annonça effectivement cette exigence. Les notes prises par FDR pour cette conférence portaient des indications précises sur cette politique de capitulation inconditionnelle qu'il allait annoncer. Thomas Fleming avance que «l'exigence de capitulation sans conditions était tout ce qu'on veut sauf accidentelle et son but était extrêmement sérieux et élaboré. Elle représentait une tentative de FDR pour rassurer ses critiques libéraux en Amérique et donner [au pays] un but moral, un cri de ralliement qui avait manqué jusqu'alors.» Cette appréciation convient effectivement à la situation intérieure difficile où se trouvait alors FDR, alors qu'aucun résultat encourageant de la guerre n'était venu conforter le moral de la population (l'insistance de FDR pour l’opération Torch de novembre 1942 répondait pour une bonne partie à son désir de fouetter le moral défaillant des Américains). La situation en Amérique en 1941-42, avec une opinion intérieure réticente, une remontée des républicains (victoire électorale de novembre 1942), des conditions intérieures, sociales et raciales, notablement difficiles, — cette situation pouvait apparaître fort inquiétante. Il importait de la redresser sous peine de voir le soutien des Américains à la guerre s’éroder jusqu’à une situation de crise. Le président avait besoin d'une cause, d'un étendard, comme Lincoln en 1862, alors que la Guerre Civile tournait à l'avantage des rebelles. En 1863, Lincoln choisit la cause des Noirs, avec l'Acte d'Émancipation, cette solennelle proclamation de la fin de l'esclavage qui était, à sa façon, une exigence proche de la reddition sans condition que demandait FDR en 1943. Dans les deux attitudes, la même façon de radicaliser la cause, de porter la guerre à son paroxysme, qui force à la mobilisation populaire et ne laisse plus de choix. Dans les deux cas, c'est Cortez qui brûle ses vaisseaux.

Or, pour l’Amérique elle-même, pour sa situation générale et dans l’interprétation qu’on donne à cette situation, c’est aussi l’occurrence de “Cortez qui brûle ses vaisseaux”. Dans son texte fameux de 1941 que nous avons mentionné plus haut, The American Century, Henry Luce annonce l’empire américain en le présentant sur les fonds baptismaux d’un désarroi profond et d’un pathétisme anémiant; ces sentiments du désespoir de la Grande Dépression interrompus pendant une poussière d’années par Roosevelt, renés devant l’évidence que les conditions économiques de la dépression persistante, confortés par la réalisation que Roosevelt avait sauvé la psychologie mais nullement le système et son économie. C’est ainsi que la guerre, celle que Henry Luce au fond de lui appelait de ses vœux secrets, apporte un répit à l’Amérique, et qu'elle apporte peut-être plus encore; pour en exploiter toute la latence américaniste, il faut qu’elle devienne la “Grande Guerre américaniste”, qu’elle soit portée à son comble et à son paroxysme de rupture apocalyptique (reddition sans conditions, l’Allemagne écrasée, Hiroshima), que sa représentation quasiment cinématographique fabrique, en exaltant sa vertu évidente et sa destinée exemplaire, une sorte de légitimité presque surnaturelle à la puissance américaniste, pour établir sur le monde un empire qui ne puisse être contesté en vérité. C’était cela ou bien c’était la fin de la Grande République des Pères Fondateurs ; ainsi en fut-il du dilemme qui, en vérité, conduisit à l’entrée dans la guerre ; ainsi la Seconde Guerre entra-t-elle “dans les esprits, et plus encore, dans la psychologie pour devenir un réflexe du jugement, comme la ‘Grande Guerre américaniste’”. Une nouvelle vérité était née.

(1) George H. Roeder, Jr., The War Censored, Yale University Press, 1993.

(2) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, La Pléiade.

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