Flaubert et Borges face à l’abrutissement touristique

Les carnets de Nicolas Bonnal

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Flaubert et Borges face à l’abrutissement touristique

De passage en France j’ai admiré le côté mangerbouger.fr, les trois millions de touristes plagistes du 30 décembre, l’endoctrinement télévisé, le culte présidentiel, le besoin de consommer tout ce qui ne bouge pas, du flan maison à la montagne machin. Tout cela n’existe pas en Espagne, ou si peu, mais les Espagnols sont si pauvres et si incultes… Pendant qu’ils portent ces naïfs leur char et leur vierge la semaine sainte, le Français les filme ! D’Ushuaia (toute une flotte de voiliers français) au Rajasthan en passant Le Cap ou la grande muraille, j’ai toujours eu l’impression qu’ils sont 600 millions les Français. Et moi, et moi, et moi… Embouteillages sur ma côte basque fin décembre donc. Dans le centre de rééducation où se morfond ma mère, un Paris-Match célèbre la grande libération des années 70. Campings, seins nus, pornographie…

Celui qui a tout dit sur cette Fin des temps consumériste c’est Flaubert. Et je vais citer aussi Borges qui comprit après d’autres que Bouvard et Pécuchet est le plus grand des romans. Le début décrit bien cette manie de tout visiter et recenser du touriste français, dont le ronchon Paucard fit ses choux gras dans son excellente crétinisation par la culture.

« Ils flânaient le long des boutiques de bric-à-brac. Ils visitèrent le Conservatoire des Arts et Métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les Invalides, et toutes les collections publiques. Quand on demandait leur passeport, ils faisaient mine de l’avoir perdu, se donnant pour deux étrangers, deux Anglais.

Dans les galeries du Muséum, ils passèrent avec ébahissement devant les quadrupèdes empaillés, avec plaisir devant les papillons, avec indifférence devant les métaux ; les fossiles les firent rêver, la conchyliologie les ennuya. Ils examinèrent les serres chaudes par les vitres, et frémirent en songeant que tous ces feuillages distillaient des poisons. Ce qu’ils admirèrent du cèdre, c’est qu’on l’eût rapporté dans un chapeau.

Ils s’efforcèrent au Louvre de s’enthousiasmer pour Raphaël.

À la grande bibliothèque ils auraient voulu connaître le nombre exact des volumes. »

Cette bibliothèque évoque Babel et Borges, qui décrit dans Discussion le génie du livre de Flaubert, inventeur du premier (Bovary) et du dernier roman de la littérature :

« Creados o postulados esos fantoches, Flaubert les hace leer una biblioteca, parra que no la entiendan. Faguet denuncia lo pueril de este juego, y lo peligroso, ya que Flaubert, para idear las reacciones de sus dos imbéciles, leyó mil quinientos tratados de agronomía, pedagogía, medicina, física, metafísica, etc., con el propósito de no comprenderlos… »

Or c’est cela notre époque, on passe son temps à écouter un guide qu’on ne comprend pas ou à lire un mode d’emploi, un traité qu’on ne comprend pas. Arte nous éduque et nous rééduque quarante fois par jour (c’est Philippe Muray qui me disait que la télé ne devrait pas renoncer à sa mission qui est d’abrutir). Borges résume Bouvard et Pécuchet : un docteur Faust qui serait joué par Leslie Nielsen (après Gary Cooper et Henry Fonda c’est le plus grand).

« Faguet, por lo demás, ya había escrito: "Bouvard et Pécuchet es la historia de un Fausto que fuera también un idiota." Retengamos este epigrama, en el que de algún modo se cifra toda la intrincada polémica. »

Plus loin Bouvard et Pécuchet se griment en apprentis-spéléologues. Aujourd’hui tous se griment, les skieurs, les cyclistes et les spéléologues (ah quand la tenue Hazmat à l’école ?) qui vont déranger les derniers coins tranquilles de cette terre devenue moins creuse que leur cerveau ; pour découvrir le monde moi je lis Jules Verne et les guides de voyages du dix-neuvième siècle, quand il y avait un monde.

« Outre un passeport, il leur manquait bien des choses ! et avant d’entreprendre des explorations nouvelles ils consultèrent le Guide du voyageur géologue par Boné. »

Flaubert décrit son pèlerin de la science en accumulant :

« Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l’on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie-polybranches, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie contenue, à part, dans un petit sac. Ils n’oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun deux paires de bretelles, à cause de la transpiration et bien qu’on ne puisse se présenter partout en casquette ils reculèrent devant la dépense d’un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur. »

Le journal-télé a reparlé du tortueux guide du routard (qui me fit rater quatre voyages) et de ses cinquante millions d’exemplaires vendu aux imbéciles. Flaubert :

 « Le même ouvrage donne des préceptes de conduite : Savoir la langue du pays que l’on visite, ils la savaient. Garder une tenue modeste, c’était leur usage. Ne pas avoir d’argent sur soi, rien de plus simple. Enfin, pour s’épargner toutes sortes d’embarras, il est bon de prendre la qualité d’ingénieur ! »

J’ai rencontré des tas d’ingénieurs hardis à Ushuaia puis en Patagonie. Des groupes reconnaissaient en latin les oiseaux qui voletaient dans les fjords chiliens ! Même que l’un de ces connaisseurs avait la tête du capitaine Haddock, et qu’il me fit la gueule quand je l’en félicitai sincèrement…

Flaubert encore sur ces apprentis spéléologues experts en déluge pierreux :

« Ainsi préparés, ils commencèrent leurs courses, étaient absents quelquefois pendant huit jours, passaient leur vie au grand air.

Tantôt sur les bords de l’Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères ; – ou bien ils s’attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d’argile. Devant un paysage, ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains ni les ondulations de la verdure ; mais ce qu’on ne voyait pas, le dessous, la terre ; – et toutes les collines étaient pour eux encore une preuve du Déluge. »

On change de mode :

« À la manie du Déluge, succéda celle des blocs erratiques.

Les grosses pierres seules dans les champs devaient provenir de glaciers disparus ; – et ils cherchaient des moraines et des faluns. »

Un peu de trouille à la Séraphin Lampion (le personnage de la Fin des Temps avec le saoudien Abdallah chez Tintin) :

« Plusieurs fois, on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement – et quand ils avaient répondu qu’ils étaient des ingénieurs une crainte leur venait ; l’usurpation d’un titre pareil pouvait leur attirer des désagréments.

À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière. »

La bonne qui râle avec la poussière cela me fait penser à l’excellent Billy Wilder sur Sherlock Holmes. Cette poussière permettait de classer mes dossiers, explose Sherlock.

La conclusion de Borges n’est pas très optimiste : mais pensez à Trump, à Merkel, à Juncker, au transhumain, à l’humanitarisme milliardaire de nos bons temps abrutis…

« Evidentemente, si la historia universal es la historia de Bouvard y de Pécuchet, todo lo que la integra es ridículo y deleznable (fragile)”.

Borges se console avec l’éternité :

“Por eso, el tiempo de Bouvard et Pécuchet se inclina a la eternidad; por eso, los protagonistas no mueren y seguirán copiando, cerca de Caen, su anacrónico Sottisier, tan ignorantes de 1914 como de 1870”…

C’est bien la définition des temps postmodernes en effet : on ne meurt pas, mais on copie ! Voyez ce qu’ils ont fait de l’Asie en quarante ans, en entassant quatre milliards de personnes dans le camp de concentration urbain et industriel…

PS : Ceux qui trouvent Flaubert trop dur pourront découvrir ou relire le chapitre de Mirbeau sur la famille d’automobilistes français dans 628e8 ! Les autres moins patients analyseront les images qui ont défilé pendant les vacances de Noël à leur télé…

Ginette, où t’as mis les après-skis ?

 

Bibliographie

Nicolas Bonnal – Comment les Français sont morts ; la culture comme arme de destruction massive (Amazon.fr)

Borges – Obras completas, discusion

Mirbeau – 628e8

Flaubert – Bouvard et Pécuchet

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