Ferrero, nous et la politique de la peur

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Ferrero, nous et la politique de la peur

Dans cette rubrique “Analyse”, nous voudrions à la fois présenter deux textes complémentaires publiés dans notre Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie (dd&e) et mis en ligne ce 19 décembre dans notre rubrique de defensa, et les mettre en corrélation avec les événements nés avec la publication de la NIE 2007.

On connaît désormais l’importance de cette publication de la NIE 2007. L’écho s’en est répandu partout, largement au-delà des frontières des USA. L’intérêt de ces observations est évidemment de conduire à analyser ces réactions, et à s’interroger à leur propos.

Résumons ce qui, à notre sens, devrait être une attitude de bon sens. Depuis plusieurs années, l’Iran est désigné comme un redoutable danger essentiellement parce qu’il développerait un programme nucléaire militaire. La NIE 2007 est publiée. Elle nous dit que tous les services et agences de renseignement US (il y en a 16) sont d’accord pour dire que l’Iran a arrêté tout programme nucléaire militaire en 2003, que ce pays n’en a pas redémarré un, que s’il en redémarrait un il ne pourrait espérer avoir une bombe avant au-delà de 2015.

C’est une bonne nouvelle, non? Naïf, celui qui réagit de cette façon. Nous avons noté que la réaction la plus satisfaite fut celle du ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, le 3 décembre. Le rapport NIE 2007 apporte, dit-il, «un certain nombre d'éléments intéressants». Il ajoute aussitôt, pour qu’on ne s’y trompe pas une seconde, qu’il voit dans ces nouvelles la preuve que «la double approche choisie par la communauté internationale et qui prévoit à la fois des encouragements et des mesures du conseil de sécurité des Nations unies est la bonne». Cette remarque indique d’abord que les Allemands n’ont pas quitté la ligne générale. Il n’y a aucune satisfaction pour l’apaisement éventuel des trouvailles de la NIE 2007 puisque son propos implique qu’il faut poursuivre la politique de sanctions.

Ensuite, cette remarque indique que ce ministre est un ignorant, un imbécile ou un menteur. Lorsque fut obtenu le principal résultat mis en évidence par la NIE 2007, l’arrête du programme militaire nucléaire iranien en 2003, il n’était pas question de «la double approche choisie par la communauté internationale et qui prévoit à la fois des encouragements et des mesures du conseil de sécurité des Nations unies est la bonne». Il suffit pour s’en convaincre de rapporter cette citation de notre F&C du 14 décembre, où l’on voit que ce qui convainquit les Iraniens ne fut pas des “encouragements” et des sanctions, mais simplement des “encouragements” et de la bonne volonté:

«Voir le “point de vue” de François Nicoullaud , ambassadeur de France à Téhéran de 2001 à 2005, dans Le Monde du 12 décembre: “C'est alors [en octobre 2003] que, sous l'impulsion de Dominique de Villepin, trois ministres européens des affaires étrangères, Jack Straw, Joschka Fischer et lui-même, se rendent ensemble à Téhéran pour offrir une sortie de crise. C'est ce geste spectaculaire de bonne volonté qui fait baisser la tension et ramène, au moins provisoirement, les Iraniens sur le droit chemin. […] …contrairement à un discours répandu, ce n'est pas en alliant sanctions et offre de dialogue que l'on fera bouger l'Iran. Personne n'a jamais attiré quiconque à soi, même un âne, en agitant simultanément carotte et bâton. Mieux vaut les utiliser en ordre séquentiel. C'est la leçon de l'épisode de 2003.” Le “même un âne”, selon l’idée sommaire que le genre humain se fait de cet animal, vaut, on le comprend, jugement de la politique actuelle.»

L’interprétation courante de la NIE 2007 a été, chez beaucoup, voire chez l'essentiel de nos penseurs politiques ayant pignon sur rue, qu’en un sens, l’Iran reste coupable puisque, jusqu’en 2003 elle cherchait à faire du nucléaire. Si l’on vous prouve que l’Iran le faisait depuis les années 1980 et l’attaque irakienne (soutenue par les USA et l’Occident, – tiens donc?) et qu’il continua à le faire jusqu’en 2003 parce qu’il craignait les ambitions de Saddam, et que vous ne soyez pas encore convaincu de la culpabilité iranienne, l’on pourra toujours vous faire remarquer que ce pays est tout de même coupable puisque, avant tout cela, dans les années 1970, le Shah voulait développer une arme nucléaire et qu’il avait obtenu l’aide des Américains (ah bon?) pour cela.

De la “politique de la trouille”

Certes, nul n’ignore ce que tout le monde pense tout bas. Il y a eu des échos de l’insatisfaction des Européens du fait qu’on leur ait dissimulé les réalités de NIE 2007 (voir notamment le 6 décembre et le 10 décembre sur notre site). Mais aucun changement n’est envisagé, moins encore annoncé. Certains, finauds, veulent même en rajouter, comme les inflexibles Français.

Des changements dans cette “politique de force” auront tout de même lieu, sans le moindre doute. Ils sont même en cours. Ils sont et seront le fruit du constat d’impuissance où les USA se sont mis avec la publication de la NIE 2007, dont on sait par ailleurs la cause et les arcanes. Ils ne seront en rien le fruit d’une réflexion pacificatrice. Les échos répercutés par Thomas Friedman, parmi bien d’autres, montrent que, dans les Etats du Golfe, pourtant peu réputés pour leur héroïsme, leur sens de la liberté et leur audace, tous les experts déplorent affreusement qu’une évaluation du renseignement US ait mis à nu la réalité et ôté une justification à la trouille qui conduit leur politique. Soyons juste: si nous parlons de “politique de la trouille” alors qu’à lire Ferrero on devrait plutôt parler, plus noblement quoique sans plus de bon sens, de “politique de la peur”, ce n’est qu’une mesure de la dégradation des mœurs et des esprits qui semble être le produit direct du progrès accompli en un peu plus de deux siècles.

Ainsi la “politique de la trouille” conduit-elle tous ces experts à déplorer hautement que la NIE 2007 semble avoir interdit, ou, dans tous les cas, sérieusement compromis la perspective particulièrement rassurante de la politique iranienne de la “communauté internationale” dont le terme de la logique est (était) une attaque de grand style contre l’Iran. Voilà comment se mesurent et se calibrent les “grandes politiques” aujourd’hui.

Dans tous les cas et du point de vue de la substance de la chose, il y a eu une nuance sémantique, – nuance même si les termes sont radicalement différents, – car ce qui est désigné revient à l’expression d’attitudes apparentes diverses répondant à la même réaction. La “politique de la trouille”, ou “politique de la force”, s’exprime en fait par une “politique de force”, une “politique belliciste”, puisque ceux qui éprouvent la peur s’estiment également les plus forts, ne comprennent pas leur propre peur, veulent la régler inconsciemment en supprimant ce qu’ils jugent être la cause apparente de cette peur. La soi-disant “politique de force” n’est pas autre chose qu’un faux-nez pour la “politique de la peur”.

L’extrémisme de la modération

Cette politique assise, établie, respectable, prudente même comme le veut le sentiment de la peur, s’exprime aujourd’hui parfaitement dans cette réaction vis-à-vis des conséquences de la NIE 2007. Il est jugé catastrophique que la NIE 2007 nous prive psychologiquement de l’argument dont nous avons besoin pour éventuellement envisager une attaque contre l’Iran, – attaque dont tous les experts s’accordent à penser que les conséquences seraient certainement catastrophiques.

La politique de la peur est au terme de sa logique inversée. La “montée aux extrêmes” est achevée, devenue une position désormais tenue, raisonnablement affirmée et partagée avec la plus grande mesure possible. L’extrémisme n’est plus un mouvement, une radicalisation en mouvement, c’est désormais une position générale exprimant la position prudente du plus grand nombre. L’extrémisme est devenu la substance même de la pensée modérée, de la pensée centriste (au sens assez méprisant que nous donnons à ce mot dans nos politiques intérieures : le “centrisme mou”), caractéristique de la majorité politique de nos experts publicistes et de nos directions politiques. La peur a achevé la transmutation de la pensée politique.

Arrêtons-nous pour un peu d’ironie

… C’est en effet avec ironie qu’il faut lire ce passage de l’excellent texte de Steve Fraser, auquel nous nous sommes déjà référé pour d’autres commentaires.

Fraser détaille l’ironie qui conduit à constater que la “politique de la peur” a son revers ou, plutôt, selon le terme affectionné par la CIA, son “effet-blowback”. Cela, c’est plutôt rassurant. Le constat de Fraser propose de montrer que les excès extraordinaires de la peur qui conduit aujourd’hui toutes nos politiques et nous entraîne dans des guerres absurdes, finissent par produire leur antidote.

D’où ces remarques, dans le texte de Fraser du 10 décembre, dans un passage intitulée «The Politics of Fear in Reverse»:

«Iraq is an albatross that, all by itself, could sink the ship of state. At this point, there's no need to rehearse the polling numbers that register the no-looking-back abandonment of this colossal misadventure by most Americans. No cosmetic fix, like the “surge,” can, in the end, make a difference – because large majorities decided long ago that the invasion was a fiasco, and because the geopolitical and geo-economic objectives of the Bush administration leave no room for a genuine Iraqi nationalism which would be the only way out of this mess.

»The fatal impact of the President's adventure in Iraq, however, runs far deeper than that. It has undermined the politics of fear which, above all else, had sustained the Bush administration. According to the latest polls, the Democrats who rate national security a key concern has shrunk to a percentage bordering on the statistically irrelevant. Independents display a similar “been there, done that” attitude. Republicans do express significantly greater levels of alarm, but far lower than a year or two ago.

»In fact, the politics of fear may now be operating in reverse. The chronic belligerence of the Bush administration, especially in the last year with respect to Iran, and the cartoonish saber-rattling of Republican presidential candidates (whether genuine or because they believe themselves captives of the Bush legacy) is scary. Its only promise seems to be endless war for purposes few understand or are ready to salute. To paraphrase Franklin Delano Roosevelt, for many people now, the only thing to fear is the politics of fear itself.»

La seule chose dont il faut avoir peur est la peur elle-même

«The only thing to fear is the politics of fear itself”, disait FDR le 5 mars 1933. Cette exhortation fameuse faite lors de l’ inauguration du nouveau président US pour décréter la mobilisation contre la Grande Dépression est complètement caractéristique de notre temps. Toutes nos politiques sont aujourd’hui basées sur une agressivité née de la peur qui est la caractéristique psychologique centrale de l’Occident. (De ce point de vue, un parmi d’autres, l’américanisation est une réussite complète.)

Nous sommes encalminés dans notre peur et ne cessons de produire des politiques qui se déduisent automatiquement de cette affection, de cette pathologie psychologique. Le résultat est de plus en plus général, comme identifié plus haut par Fraser: un “effet-blowback” qui crée des crises sans aucune nécessité là où l’on applique un remède “de force” pour résoudre une crise qui n’existe pas. Le cas des anti-missiles US en Europe, les systèmes BMDE, est lumineux à cet égard.

La description de cette “politique de la peur” faussement identifiée comme une “politique de force” malgré qu’elle se manifeste comme une “politique de force” est la mise en évidence d’une crise fondamentale de nos conceptions, voire du moteur de nos conceptions. C’est la mise en évidence de la pathologie de la psychologie occidentale.

Le fondement de notre étrange politique

Si nous proposons comme poursuite de cette “analyse” qui doit être vue ainsi comme une introduction deux textes sur les conceptions de Guglielmo Ferrero, c’est parce que nous considérons ces conceptions comme exceptionnellement actuelles. Notre appréciation générale de la marche à la puissance des USA, de la tentative impériale de cette “plus grande puissance que la terre ait jamais porté” a, à notre sens, comme fondement psychologique fondamental, la peur. Tout le reste, – la cupidité, la vanité, le complexe de supériorité, – ne sont qu’assez peu de chose à côté de cette peur essentiellement puritaine d’un côté, caractéristique de l’esprit bourgeois et anti-aristocratique (absence du sens du sacrifice) de l’autre, caractérisant la civilisation américaniste dès son origine. Cette peur, rejoignant la dégénérescence de la méthodologie politique européenne à partir de 1789 que décrit Ferrero, est devenue la marque de la modernité. Le phénomène montre que l’américanisme, malgré ses spécificités puissantes, n’en est pas moins devenu partie intégrante sinon avant-garde de la modernité, – son archétype un peu extrême si l’on veut, finalement destiné à devenir l’archétype de cette étrange “modération” qui s’est désormais installé dans l’extrémisme.

Ferrero caractérise la naissance de la peur devenue essence de la politique dans l’esprit d’aventure qui s’est emparé de la politique européenne à partir de 1789 (jusqu’à l’interruption momentanée de la période en 1814-1815 par l’intervention de quelques esprits puissants comme Talleyrand, – opposant à l’esprit d’aventure l’esprit de la reconstruction). Bonaparte est l’archétype de l’esprit d’aventure (ce qui ne met pas en cause son éventuel génie mais l’orientation que sa psychologie a donnée à ce génie). Il est l’homme de la Révolution transfiguré en guerrier et menant sa campagne d’Italie, – plus selon les consignes du Directoire que selon son génie propre, selon Ferrero, – pour exprimer la peur qui s’est emparée de la politique en une politique de violence et de guerre.

L’enchaînement était né, vers la transformation paradoxale de la définition de la politique modérée par la dynamique de la “montée aux extrêmes”. Plus vous êtes prudent, plus vous êtes mesuré, plus votre peur est grande et plus la violence extrême est la seule voie raisonnable de montrer cette mesure et cette prudence. La puissance des moyens de répandre la violence répond à cette prudence d’être extrémiste. La civilisation est au terme. Le sens renversé est devenu absence de sens, la puissance extrême et dépourvue de sens est devenue violence insensée.

[Les deux textes qu’“introduisent” cette analyse sont les rubriques Analyse de notre Lettre d’Analyse dd&e, Volume 23, n°05 et n°06, 10 novembre et 25 novembre 2007. On les trouvera dans la rubrique de defensa du site, à la date du 19 décembre 2007.]


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