Duff Cooper, Au-delà de l'oubli

Notre bibliothèque

   Forum

Il n'y a pas de commentaires associés a cet article. Vous pouvez réagir.

   Imprimer

Duff Cooper, Au-delà de l'oubli

Mémoires d'un gentleman pour mieux comprendre de Gaulle, le cas franco-anglais et le cas anglais tout court, y compris pour notre temps historique

Voilà un livre magnifique, chaleureux, intelligent, captivant, fort bien écrit. Il a la vertu si essentielle de nous donner un éclairage qu'il est particulièrement nécessaire, voir même impératif, de rappeler à notre heure, dans notre temps historique, — à propos de la position anglaise et des conceptions anglaises, à propos des relations franco-britanniques, à propos de De Gaulle également. C'est l'archétype de l'oeuvre historique utile et démontrant le caractère unique de l'histoire, la démonstration que seule l'histoire, c'est-à-dire le passé, nous permet de comprendre le présent et d'appréhender de façon aussi juste et raisonnable que possible l'avenir. Voici les mémoires de Duff Cooper, gentleman, homme politique conservateur, biographe passionné de Talleyrand (il admirait éperdument le diplomate français) et biographe de devoir du maréchal Haig, ministre et ami de Winston (Churchill), ambassadeur auprès de la France et ainsi de suite.

Quelques mots sur Duff Cooper. Il débuta comme jeune étudiant britannique très classique, à Eton puis à Oxford où il eut une amitié homosexuelle qui se termina tragiquement (son ami tué au front en 1914). Duff Cooper fut fonctionnaire du Foreign Office et s'en lassa très vite ; malgré l'exemption de service que ce statut impliquait, il réussit (il y tenait) à aller se battre en 1918, dans les derniers mois de la guerre. Il épousa une ravissante jeune femme, dont François Mauriac fit un portrait presque amoureux dans une de ses chroniques, lorsque Lady Diana Cooper était à Paris, en 1945-47, madame l'épouse de l'ambassadeur d'Angleterre. Cooper était d'une famille paternelle réputée et d'une famille maternelle écossaise encombrée de références claniques (les Macduff, d'où le premier nom de notre homme). Il était d'un milieu à cheval sur l'aristocratie et sur le monde politique, où les meilleurs amis de la famille étaient les Asquith et les Baldwin, aussi bien que les Salisbury, et « ce vieux Winston » bien sûr. Les Cooper et les MacDuff fréquentaient beaucoup et Duff Cooper se retrouva plus tard au coeur des milieux politiques de qualité. Il embrassa la carrière politique, fut député conservateur, puis ministre de la Guerre et de la Marine, puis démissionnaire avec éclat en 1938, pour protester contre les accords de Munich. Il trace un portrait au vitriol de Neville Chamberlain et nous fait mesurer, avec une élégance qui n'est pas exempte de parti-pris (puisqu'on le sait, c'est l'essentiel) combien l'Angleterre d'avant 1940 porte de responsabilités dans le recul des démocraties devant Hitler. En 1940, avec l'arrivée au pouvoir de son ami Churchill, il revient au service public.

Un temps ministre de l'Information, Duff Cooper nous donne un aperçu presque ingénu sur cette attitude si particulière des Anglo-Saxons, combien ceux-ci considèrent comme naturelle et pratiquent de même l'activité de propagande. Il quitte ce ministère, assure diverses fonctions intéressantes, se tient en retrait, puis, enfin, — car c'est là que nous voulons en venir, — assure la fonction d'ambassadeur du gouvernement de Sa Majesté auprès de la France du début 1944 à la fin de 1946, dans une période charnière ; c'est-à-dire qu'il fut représentant UK auprès du gouvernement provisoire d'Alger (non encore reconnu par Londres en tant que tel), puis ambassadeur accrédité à partir de l'automne 1944, à Paris, lorsque les puissances reconnurent enfin le gouvernement de Gaulle.

Voilà ce qui nous intéresse : les rapports UK-France dans cette période charnière, la fréquentation presque quotidienne de De Gaulle, le rôle ardu d'intermédiaire entre ces deux énormes et insupportables personnalités historiques (Churchill et de Gaulle, certes). C'est une période prodigieuse, pleine d'enseignement pour aujourd'hui, — c'est cela qui nous importe, bis repetitat, — sur les rapports franco-anglais, sur l'attitude et même les conceptions fondamentales de l'Angleterre, sur la position de De Gaulle. Tout cela éclaire notre temps historique.

De Gaulle vu par Duff Cooper

Duff Cooper a beaucoup travaillé pour l'établissement de bonnes relations anglo-françaises à la fin de la guerre. Il y avait à faire. Cooper parlait français couramment, il était un de ces Anglais touché par la grâce de la culture française, la culture de la littérature (il récitait de mémoire Les Nuits, de Musset, qu'il adorait, de même que Verlaine) et par la grâce inégalable d'harmonie des pays de France. Pas vraiment, ou pas uniquement francophile pourtant, puisqu'il réservait également une affection, qu'on sait pourtant un peu de devoir, pour les cousins d'Outre-Atlantique, et l'on sait d'ailleurs qu'un bon conservateur anglais est toujours partagé entre ces deux attractions, — le grand large et le continent. Quoiqu'il en soit, quand il était en rogne, Winston disait que « Duff est plus français que les Français eux-mêmes » ; il exagérait, comme toujours, — ou bien est-ce lui qui était, par moment, un peu trop “plus Américain que les Américains eux-mêmes”.

Non, Duff Cooper ne recule pas devant l'appréciation critique, et notamment, du « plus grand de tous les Français ». Il pouvait avoir la dent dure lorsqu'il était exaspéré par de Gaulle, et cela arrivait plus qu'à son tour. Il semble même qu'il n'avait pas précisément d'estime personnelle pour le général (alors qu'il en avait sans aucun doute pour un Georges Bidault, voire pour un Léon Blum).

Duff Cooper reproche souvent à de Gaulle ses humeurs, son intransigeance, ses emportements, cette espèce de dureté de caractère et de comportement qu'il distingue chez le général. Peut-être le plus grand reproche personnel qu'il lui fasse, considéré objectivement, est de façon assez curieuse son incapacité d'être heureux. Ainsi le dit-il, en décrivant une situation a contrario le 18 novembre 1944, qui lui permet de juger la psychologie du général (ce texte est écrit entre 1946 et 1958, après le départ de De Gaulle du pouvoir et avant son retour de 1958) :

« “La cérémonie de ce matin [avec de Gaulle] a été courte et strictement officielle ; mais de Gaulle a été très affable et souriant. Son entourage prétend ne l'avoir jamais vu ainsi, presque heureux”. Cette curieuse inaptitude à être heureux est un fâcheux trait de caractère, chez un homme remarquable, et a contribué à l'échec de sa carrière. »

Pourtant, l'impression qu'on emporte du jugement de Duff Cooper sur de Gaulle est beaucoup plus nuancé que ce qui précède ne laisse penser. Malgré toutes les critiques, tous les agacements, qui sont finalement la transcription écrite d'une existence quotidienne qui devait être harassante, — toujours avec cette idée de rapprocher deux personnalités aussi fortes et irascibles que celles de Churchill et de Gaulle pour améliorer les relations entre la France et le Royaume Uni, — malgré les heurts qu'une fréquentation presque constante ne cesse d'accumuler, malgré les obstacles de détails, les réactions à fleur de peau, les humeurs déplaisantes, Duff Cooper en arrive à l'essentiel au détour d'une phrase. Il décrit une longue querelle dans les jours difficiles d'avant la libération de Paris, où de Gaulle bataillait ferme pour restaurer la souveraineté française, contre un Roosevelt acharné à sa perte, contre un Churchill qui cédait trop souvent sous le poids de l'encombrant ami américain. De Gaulle s'était montré particulièrement intransigeant et exaspérant jusqu'aux points de détail les plus dérisoires, refusant de céder, ne reculant pas d'un pouce, arc bouté dans sa position de résistance. On dirait alors qu'il y a une étonnante libération de la pensée, qui conduit à un jugement exactement inverse à celui qu'on attend. Cooper finit par conclure, et ce retournement du jugement en dit long sur sa propre noblesse de pensée et sur la puissance de caractère du personnage qu'était de Gaulle :

« Mais de Gaulle insista. Sa superbe intransigeance avait une noblesse que je finissais, malgré moi, par admirer. »

L'architecte du Traité de Dunkerque

La période la plus passionnante que nous fait visiter Duff Cooper est celle d'une France rétablie dans sa souveraineté (notamment après novembre 1944 et la reconnaissance en cascade du nouveau gouvernement français du général de Gaulle par les puissances). Il apparaît très vite que Duff Cooper a un programme. Il veut favoriser un rapprochement entre la France et le Royaume-Uni, de façon à verrouiller la sécurité de l'Europe autour de l'axe Paris-Londres. Vieille idée, qui resurgit régulièrement, mais qui n'a jamais été exprimée de façon plus claire et résolue du côté britannique qu'à ce moment, et par Duff Cooper.

« La conclusion d'un traité d'alliance avec la France était le premier pas vers la réalisation de ma politique. Les deux grandes puissances du Nord-Ouest de l'Europe devaient être les pierres d'angle du vaste édifice. Des copies imprimées de mon exposé parvenaient peu à peu aux autres ambassades et les commentaires de plusieurs de mes collègues m'encourageaient. De Washington, Lord Halifax faisait savoir qu'il n'y avait pas de raison pour que le Gouvernement américain désapprouvât mes propositions. Archie Kerr m'écrivait qu'à son avis, elles n'envenimeraient pas nos relations avec l'Union Soviétique et qu'elles pourraient même avoir sur celles-ci un heureux effet. De Bruxelles, Knatchbull-Hugessen me soutenait fermement en, me disant que les Belges, inquiets de l'évolution politique en France, seraient heureux de la savoir solidement liée à la Grande-Bretagne. Je reçus aussi des lettres de félicitation et d'encouragement de plusieurs membres du Gouvernement à qui mon exposé avait été communiqué. »

Duff Cooper fut l'artisan du Traité de Dunkerque, entre Paris et Londres, qui s'élargiraient au Traité de Bruxelles (d'où est né l'UEO) et finiraient par conduire à la logique du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN), également suscité à son origine par un Britannique (Bevin). Entre temps, la démarche avait complètement changé d'esprit.

Duff Cooper eut du mal, au début de son entreprise, à vaincre les réticences de De Gaulle, lesquelles s'appuyaient notamment sur la politique britannique au Levant, jugée par ce même de Gaulle comme franchement hostile à la France. (Non sans argument. Duff Cooper observe, en relevant l'argument de De Gaulle, qu'il a bien du mal, lui, à comprendre la politique de son propre gouvernement, qu'il attribue plutôt à des tendances extrémistes bureaucratiques au sein du Foreign Office.) Finalement, de Gaulle suivit l'idée de Duff Cooper, qui devait, de son côté, convaincre son nouveau gouvernement (Attlee-Bevin à partir de juillet 1945) après avoir eu beaucoup de mal à tenir Churchill intéressé à cette idée. Mais il y avait une logique irrésistible, parce qu'historique, dans l'enthousiasme de Duff Cooper pour l'alliance franco-anglaise, celle de la sécurité et de l'équilibre du continent. Cette logique l'emporta et cela ne conduisit pas très loin. C'est le paradoxe de l'enseignement que nous donne le livre de Duff Cooper, contenu dans ces deux observations, qui se succèdent dans son livre :

• Au printemps 1946, après une rencontre sur ce sujet avec son ministre Bevin, Duff Cooper note : « Il est maintenant tout à fait partisan de la formation d'un bloc occidental, d'une union douanière avec la France, de l'établissement d'une monnaie commune, etc, bref de tout ce que je préconisais dans mon rapport d'Alger, en mai 1944. Cela a pris du temps! »

• Au 10 août, il note : « L'éventualité d'une union douanière n'est pas sans soulever des difficultés. Les Américains l'accueillent favorablement, les Français sont pour et nos ministres y consentent mais les fonctionnaires du Trésor et du Commerce, têtes de mule comme toujours, ne veulent pas en entendre parler. Ce qu'il faut, c'est en accepter le principe. La chose mettra des années à se réaliser. »

Le reste de la lecture de cette partie, de cet enjeu devrait-on écrire est à cette image : une quasi-unanimité pour cette entente, où les Britanniques montrent encore plus d'enthousiasme que les Français, et des obstacles structurels, mécaniques, bureaucratiques. Après le départ de Duff (il quitte l'ambassade fin 1946/début 1947, à 58 ans, et se retire de la vie publique), l'affaire va prendre une autre orientation, au long des traités de Bruxelles et de Washington : de plus en plus influencé par la Guerre froide qui s'installe, par la bipolarité, par l'Amérique pour ce qui est de sa politique européenne, le Royaume-Uni choisit à nouveau l'option du “grand large”, surtout après le retour de Winston Churchill.

La politique “de contrainte” que s'est imposé le Royaume-Uni

La conclusion qu'on tire de la lecture (la relecture) du livre de Duff, c'est, une fois de plus, le constat de la fausseté des images par rapport aux réalités.

Les images, c'est une Angleterre irrésistiblement liée à l'Amérique, toujours tournée vers le “grand large” et fascinée par lui ; une Angleterre indifférente au continent, viscéralement désengagée de lui, confiée à la solitude des hautes mers à condition que cette solitude mène aux rivages du continent nord-américain.

Les réalités que rapporte Duff Cooper, pourtant peu suspect d'hostilité à l'encontre des Américains ne nous disent pas cela. Lorsqu'il explique l'hostilité qu'éprouvaient Roosevelt et parfois Churchill à l'encontre de De Gaulle parce que celui-ci réaffirmait sans arrêt la souveraineté française, il ne cesse de préciser que ces opinions étaient peu courantes dans les cercles dirigeants britanniques, qu'au contraire l'opinion générale était favorable à de Gaulle dans la mesure où il entendait restaurer la dignité et la puissance française, parce que ce statut restauré de la France était une nécessité de l'Europe d'après-guerre, où les deux pays devraient jouer un rôle majeur. (Par exemple, à propos d'un incident, peu avant le débarquement, où Churchill cherchait à éliminer, ou dans tous les cas soumettre de Gaulle selon les conceptions de Roosevelt, Duff Cooper précise : « A six heures, je suis allé voir Brendan, qui considérait la situation avec bon sens et revendiquait le mérite d'avoir convaincu le Premier ministre de ne pas envoyer sa lettre à de Gaulle ... A 6H45, j'ai retrouvé Betty Cranborne et Bobbety, qui ne sont pas moins sages dans leur jugement à l'égard de la France. Tout le monde, en fait, partage cette sagesse, sauf le Premier ministre et le président. »)

Cette « sagesse » disparut avec l'avènement de la Guerre froide. On trouvait les adversaires de l'option européenne (française) dans les branches “techniques” du gouvernement (une partie de la bureaucratie militaire, les services de renseignement, les bureaucraties des ministères du trésor et du commerce) et dans les cercles d'influence pro-américains autour de Churchill. Ce sont eux qui triomphèrent à partir de 1948-49, en s'appuyant sur le sentiment de panique né avec les événements de la fin de cette décennie (événements en Europe de l'est, pont aérien de Berlin, bomba atomique soviétique, guerre de Corée). La crise de Suez acheva de “reclasser” l'Angleterre dans une complète allégeance aux USA. (La crise donna l'impulsion inverse à la France, l'autre partenaire de la crise : alors que les Britanniques conclurent de l'intervention américaine qu'il fallait désormais “coller” aux Américains, les Français conclurent qu'il fallait assurer leur indépendance par tous les moyens, ce qui accéléra le développement de la force nucléaire française et prépara l'arrivée de De Gaulle.)

En lisant Duff Cooper, on est sensible à la perception que cet homme représenta bien ce qu'il restait de puissance et de souveraineté au Royaume-Uni, au sortir de la guerre, et combien la sauvegarde de cette puissance et de cette souveraineté passait par une alliance européenne, — laquelle ne pouvait être et ne peut être, hier et aujourd'hui pour des raisons différentes, qu'avec la France. C'est-à-dire qu'on est sensible à ce que les Britanniques ont perdu avec la Guerre froide et leur alliance avec Washington.

On ne résiste pas, l'occasion est bonne, de conclure et d'illustrer ce propos par une citation de John Le Carré, extraite de The Secret Pilgrim, et faite dans l'excellent livre Fifty-Year Wound de Derek Leebaert, qui analyse ce qu'a coûté la Guerre froide à ses soi-disant vainqueurs. Cette citation nous paraît suggérer à propos la clef de ce que fut, dans l'esprit britannique, le montage et la mascarade réalisés pour déguiser une allégeance honteuse en un comportement glorieux. Ce montage et cette mascarade subsistent, bien qu'avec des difficultés grandissantes, — Tony Blair s'en aperçoit chaque jour.

« The sad answer is, I'm afraid, that the Cold War produced in us a kind of vicarious colonialism. On the one hand, we abandoned practically every article of our national identity to American foreign policy. On the other, we bought ourselves a stay of execution for our vision to our colonial selves. Worse still, we encouraged the Americans to behave in the same way. Not that they needed our encouragement, but they were pleased to have it, naturally. »

 

Au-delà de l'oubli, Duff Cooper — NRF, Gallimard, Paris 1960

 

Donations

Nous avons récolté 1653 € sur 3000 €

faites un don