De la pensée-blasphème à la pensée de la spiritualité

La grâce de l'histoire

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De la pensée-blasphème à la pensée de la spiritualité

27 septembre 2012 – Dans une chronique récente (le 16 septembre 2012), à propos de la nouvelle séquence paroxystique de la chaîne crisique au Moyen-Orient (ce que nous nommons “troisième vague”), à propos du film Innocence of Muslims, Justin Raimondo aborde un problème original. C’est la sorte de problème qu’avait connue une délégation européenne menée par Javier Solana, lors d’une rencontre avec une délégation iranienne sur la question du nucléaire iranien, quand les Iraniens avaient commencé la réunion en déclarant “Nous allons vous parler de cosmologie”. Pour ces esprits religieux, ou pratiquants de la spiritualité, la chose était d’une extrême importance ; bien entendu, du côté européen on en resta bouche bée et, de toutes les façons bien entendu, incapables d’envisager de dire un mot à ce sujet (Solana se préoccupant tout de même de savoir si la bureaucratie de l’UE ne pouvait pas dégoter un “spécialiste de la cosmologie“). On passa outre. Pourtant, le sujet était intéressant…

Que dit Raimondo ? Il argumente que le film Innocence of Muslim’s a eu, par lui-même, un effet dévastateur sur les musulmans, simplement parce qu’il s’agit d’esprits religieux, qui pratiquent leur religion dans une foi intense ou, dans tous les cas, affirmée. Pour eux, le film est un “blasphème”, et l’on sait l’importance considérable de gravité qu’est un blasphème pour un esprit religieux. La réflexion est moins intéressante par son intervention éventuelle dans le débat en cours sur la crise au Moyen-Orient (qui est intervenu ? Qu’est-ce donc que ce film ? Quel effet réel a eu le film  ? Etc.) que par la question de fond qu’elle ouvre… Raimondo la substantive dans ses premiers paragraphes.

«Americans are baffled: why oh why are Muslims up in arms over a YouTube video, one which no one in America even knew about prior to the attack on our Libyan consulate and the murder of Ambassador Chris Stevens? Having abandoned their own religion sometime in the last century or so, they just don’t understand why someone would get all hopped up over a little thing like blasphemy — after all, all one has to do is turn on the TV or view the latest Madonna music video and you’ll get a full dose of it.

»Of course, this isn’t true for everyone: in Flyover Country, the rubes still persist in the faith of their fathers, and our elites pander to that whenever they must. However, the Georgetown cocktail party circuit and the world of the Washington power brokers isn’t a notably devout milieu: it is instead decidedly secular, and tinged with more than a little contempt for those Flyover Folks who must be pandered to around election time.

»This is one major reason for Washington’s incomprehension when it comes to understanding the wave of hatred for the US currently sweeping the Middle East. That complete cluelessness is endemic, too, in the US media, where reporters are no different than the elites they cover in their militantly secular outlook. So when a deliberately insulting video depicting the prophet Mohammed goes out over the internet, after its makers made a determined effort to get Muslims to view it, they scratch their heads and say they just don’t get it.» […]

«A society in which blasphemy is impermissible is inconceivable to the warlords of Washington, who, after all, live in the same society you and I do: one in which religion is increasingly pushed to the margins and regarded by the country’s elites with ill-concealed contempt... [...]

»In the modern West, where the only god is Mammon, the riots over those Danish cartoons were “a round of silliness,” as Welch described them. Hardly a surprising opinion from the editor of a magazine that has always been hostile to religion — hence its title [Reason] — but it’s fair to say this about sums up the general opinion of most Americans, which is why Welch is perfectly within his rights to advocate “a more American response” from Washington — and, although he doesn’t say so, it isn’t hard to imagine what the spirit if not the exact text of that oh-so-American response might be.»

En un sens, ce développement sur l’incompréhension de nos sociétés vis-à-vis de la religion concerne aussi bien l’affaire Pussy Riot. Il y a eu une incompréhension totale, quasiment volontaire et substantivé comme si l’on niait la vérité de toute une part de l’acte, jusqu’à refuser de considérer l’hypothèse elle-même, de l’aspect sacrilège de l’acte des Pussy Riot du point de vue russe et orthodoxe. Si elle est en bonne partie générée par ce que nous nommons la “russophobie-Système”, avec tout ce que ce sentiment véhicule d’antagonisme, d’hostilité, de parti-pris jusqu’à la mauvaise foi quand “mauvaise foi” devient un équivalente de ce qu’on identifierait comme de la haine pure, de type évidemment maléfique, cette incompréhension est aussi un des composants fondamentaux de cette “russophobie-Système” ; on pourrait même considérer qu’elle est un des composants “qualitatifs” (dans le champ du jugement qualitatif) essentiels, sinon le composant “qualitatif” essentiel. Pourtant, la Russie est un État séculier très modéré comparé à divers exemples occidentaux de pays intégrant une religion d’État (Angleterre, Irlande, Grèce, Danemark, etc.). L’Église orthodoxe est officiellement séparée de l’exercice du pouvoir politique, même si elle est considérée avec respect, et appréciée comme une autorité, par ce même pouvoir. En incorporant cette référence de l’affaire Pussy Riot considérée pour ce qu’elle est également dans le domaine du blasphème, nous nous éloignons volontairement et significativement de la question strictement institutionnelle du sécularisme ou du religieux en tant que telle, et telle que Raimondo l’envisage dans sa chronique.

Finalement et par la conséquence de ce qui précède, le facteur général qui implique selon notre jugement l’incompréhension de la dimension de l’acte des Pussy Riot concerne moins la position officielle, politique, institutionnelle, etc., de la religion, que l’espèce de sentiment diffus mais extrêmement fort de la présence d’une certaine spiritualité dans le caractère russe tel qu’il s’exprime de différentes façons et dans différents domaines, tel qu’il est perçu selon diverses références (culturelle, historique, etc.). Pour nous, en aucun cas cette “question” de la présence d’“une certaine spiritualité” ne peut être identifiée à la question de la religion, à la question du sécularisme, etc. (On lit le développement de cette appréciation dans notre texte Bloc-Notes du 26 septembre 2012.)

Nous donnons là une appréciation intuitive, qui nous paraît fondée sur l’importance considérable du cas : cette spécificité évidente du caractère de la spiritualité qui parviendrait à s’exprimer d’une façon difficilement identifiable, mais avec suffisamment de force pour être perçue comme nous estimons avec force qu’elle l’est, est un obstacle insurmontable, un cas d’incohérence absolue pour les projets naturels du Système, d’entropisation, de réduction à quelque chose qui viendrait du “déchaînement de la Matière”. Selon cette évaluation, les spécificités de cette situation conflictuelle à propos du film Innocence of Muslims ont beaucoup moins à voir avec la religion qu’on ne l’avance en général, et beaucoup plus, sinon massivement, avec la psychologie.

Nous renverrions volontiers cette explication vers le cas musulman : même si la question de la religion est partout présente dans l’affaire Innocence of Muslims, elle l’est comme un faux-nez, comme un artifice et comme un bouc-émissaire. Selon cette conception, les activistes et les extrémistes islamistes ne sont pas des religieux extrêmes, des très-religieux, mais bien des psychologies énervées, affolées et enflammées. De même, et pour régler son compte à l’image grossière de “l’Amérique religieuse” comme si l’on parait l’Amérique d’une dimension potentiellement spirituelle, nous mettrions complètement en doute le passage où Raimondo rappelle que le sécularisme de Washington n’est bien entendu pas partagé par tout le pays. («[Americans]having abandoned their own religion sometime in the last century or so, they just don’t understand why someone would get all hopped up over a little thing like blasphemy […] Of course, this isn’t true for everyone: in Flyover Country, the rubes still persist in the faith of their fathers, and our elites pander to that whenever they must.»)

De ce point de vue, la religiosité américaniste, du type évangéliste, born-again, etc., nous semble relever de l’idolâtrie (de l’Amérique, ou d’une “Amérique rêvée” comme idole, à qui Dieu est réservé), du charlatanisme mercantiliste habillant des activités terrestres lucratives, terroristes et modernistes, d’une parure de religiosité, et d’une façon générale de l’extrémisme engendré par la pathologie de la psychologie. La “religiosité” n’est dans ce cas que purement fonctionnelle, utilisée pour son efficacité dans les mentalités individuelles et dans les politiques exclusivistes et unilatéralistes caractéristiques des USA. Elle est immanente à l’américanisme qui est son credo, sans aucune transcendance ; elle implique une défense absolue du Système, en tant que l’américanisme est devenue une des activités essentielles du Système. En un mot, elle n’a absolument rien de spirituel, toute entière instrumentée pour justifier des activités terrestres spécifiques, bien entendu qualifiables d’“extrémistes” et de “radicales”, bien entendu “sanctifiées” (!) par le Système. Ceux qui sont impliqués dans cette activité (les chrétiens extrémistes US) sont effectivement des croyants zélés, nécessairement extrémistes et intolérants, comme le sont leurs vis-à-vis sionistes avec lesquels ils ont clairement partie politique liée, comme on le sait depuis 9/11 et l’alliance entre chrétiens intégristes et juifs extrémistes, activée par la démarche intégrationniste qui se couvre d’une apparence de raison de la “doctrine“ des néo-conservateurs. Hors de l’orientation “politique”, qui n’est qu’une occurrence terrestre accidentelle, ces croyants zélés rejoignent évidemment l’état d’esprit, ou plutôt l’état psychologique, de ces autres croyants zélés que sont les extrémistes intégristes islamistes que l’on voit en action sous des noms divers (al Qaïda & Cie), et dont on sait bien assez les accointances diverses avec le Système (CIA, Arabie Saoudite, etc.). Il y a dans tout cela une similitude dans l'esprit de la situation, sous la forme d’une sorte de refus de l’intelligence rationnelle ou/et intuitive de la chose (d’où l’absence de spiritualité) au profit de la croyance fanatique, – pour eux, croyance en l’existence de Dieu, mais qu’importe pour notre propos puisque cette “croyance en l’existence de Dieu” n’est en rien le produit de l’intellectualité, ni d’une spiritualité qui doit être pour rendre compte de sa vertu un domaine de l’intellectualité éclairée par l’intuition haute, et aussi un domaine de la vraie raison, – de la raison sortie de la subversion où l’a plongée le “déchaînement de la Matière”.

Dans ce sens, l’attaque contre “les musulmans” en général comporte deux branches, l’une antagoniste de l’autre pour le sens à en sortir, mais complices toutes les deux du Système, – l’une d’une extrême futilité, l’autre d’une importance extrême :

• D’une part, une attaque des “croyants zélés” chrétiens et juifs contre les “croyants zélés” musulmans… Cette attaque fait partie d’une sorte de “guerre de religion” postmodernisée (comme l’on dirait “post-synchronisée”), c’est-à-dire essentiellement une production largement concentrée dans le domaine du système de la communication d’une pathologie de la psychologie créée par les conditions postmodernes du Système, dito “le déchaînement de la Matière”. (C’est dire ce que nous leur prêtons en fait de spiritualité, à ceux-là.) Elle oppose des forces extrémistes de même nature, se ressemblant comme deux ou trois gouttes d’une eau douteuse, et concurrentes à cause de cela.

• D’autre part, une attaque contre la “spiritualité” qu’on perçoit dans le monde musulman, comme on la perçoit chez les Russes, et qui est conduite par les pays du bloc BAO, dans ce cas complètement au service du Système. Cette attaque-là contre la “spiritualité” est aussi, et d’abord, une attaque contre soi-même, contre une possible résurgence de la spiritualité dans ce bloc-Système ; cela, dans un climat de malaise général des élites et des directions politiques du Système devant l’ampleur de la crise de la civilisation, qui est une “crise du sens” (une absence de sens) impliquant la possibilité d’une renaissance de la spiritualité pour en trouver l’issue. (Nous rappelons souvent ce facteur fondamental, en citant régulièrement Arnold Toynbee [récemment encore, le 2 juillet 2012 : «Historien des civilisations, Toynbee observait une succession cyclique des civilisations (il en décompte 19), chacune d’entre elles “permettant”, à cause d’une circonstance historique ou l’autre, à la suivante de la remplacer, c’est-à-dire de la relayer, de poursuivre la chaîne ; mais la chaîne est en train de se rompre, observait Toynbee à la fin des années 1940… Il développa sur la fin de sa vie, – avec une prudence due sans doute à des raisons politiques sans grandeur, – l’argument que l’absence de sens de notre civilisation la rendait extrêmement vulnérable sinon promise à l’effondrement [autodestruction], alors que sa puissance technologique, sa surpuissance matérielle sans égale, interdisaient l’intervention de toute autre civilisation, donc tout espoir de succession et de régénération par une autre civilisation.»)

De cette façon, nous dirions que Raimondo a raison, mais qu’il n’a qu’à moitié raison (c’est-à-dire qu’il ne développe pas la cause complète, ce qui se comprend en un sens, peut-être, si l’on tient compte du fait qu’il est lui-même libertarien et athée). Nous sommes incapables de “comprendre” les musulmans parce que nous raisonnons avec un esprit séculariste certes, mais beaucoup plus encore un esprit qui rejette absolument la question de la spiritualité ; c’est-à-dire une question qui n’est nullement, ni la question de la religion, ni la question de la tolérance, qui sont des sous-questions faisant partie de la bataille interne au Système. Pour comprendre les musulmans, – mais aussi la spiritualité russe, mais aussi nous-mêmes finalement, et surtout nous-mêmes, avec le fondement de notre propre crise qui est la crise du sens, – il faut raisonner en intégrant le facteur de la spiritualité dans le raisonnement, c’est-à-dire en acceptant ce facteur comme une vérité de l’intelligence. C’est bien cela que nous ne pouvons nous autoriser à faire parce qu’alors, nous n’abordons plus seulement la question de la spiritualité musulmane ou celle de la spiritualité russe, mais surtout et d’abord la question de notre absence de spiritualité, donc de notre civilisation en crise d’effondrement par son absence de sens, – et nous nous mettons en cause nous-mêmes, citoyens “indignés” et parfois antiSystème, braves sapiens-standards lecteurs de la presse-Système, dirigeants zélés du bloc BAO. Cette mise en cause-là, la dernière de la liste, le Système ne peut l’accepter et c’est bien pour cela qu’il veut tuer la spiritualité chez les autres, – pour que nous ne nous posions pas, nous, la question de la spiritualité.

En un sens, cela n’a rien à voir avec l’existence de Dieu ou non, qui est une question de spéculation philosophique complètement théorique, n’impliquant nullement la nécessité de la prise en compte de la dimension de la spiritualité dans la pensée, donc dans la raison. Certes, cela a tout à voir, au contraire, avec la question de l’intégration de la dimension de la spiritualité dans la réflexion, dans l’organisation et le fonctionnement de la raison. (…Laquelle intégration peut effectivement conduire, par des voies détournées mais évidentes, – ou bien dira-t-on “impénétrables”, pour faire bref et significatif, – à la possibilité d’une conviction rationnelle de l’existence d’un cadre principiel originel, dit également “existence de Dieu”, qui remet sapiens et ses prétentions à leur place véridique.)

C’est cela, cette question de l’intégration de la dimension de la spiritualité dans notre intelligence et dans notre raison, qui “nous” affole… Lorsque le Premier ministre français courant nous dit, à propos des grandes affaires en cours (Charlie Hebdo, les caricatures du Prophète, la liberté de parole à ce propos et toute cette sorte de choses hautes), «Nous ne voulons pas vivre sous la contrainte de la spiritualité», cet homme aux yeux vides et au regard extraordinairement ennuyeux, ces yeux et ce regard résumant 200 ans de dictature absolue de l’esprit bourgeois comme le comprenaient bien Balzac, Baudelaire et Flaubert, – cet homme-là nous dit en vérité, et d’ailleurs sans penser à mal mais simplement trop faible pour repousser l’empire du Mal  : “Nous voulons vivre sous la contrainte de la médiocrité absolue” (ou “de la modernité absolue”)... Effectivement, il ne peut dire “…sous la contrainte du Mal”, parce qu’il n’ose concevoir une chose si considérable, qui suppose pour être conçue, a contrario, une dimension spirituelle intégrée par l’intelligence et sa raison. Et il nous montre, d’un geste ample, l’extraordinaire paysage de la catastrophe que son empire (celui du Premier ministre de rencontre ou celui du Mal), enfin libéré des contraintes de la spiritualité, nous a légués ; et il aimerait bien que la foule crie “on-a-ga-gné ! On-a-ga-gné !”, et que le cas soit enfin tranché ; que la “réflexion” s’arrête là, enfin. L’on sent bien qu’à aller plus loin, la glace devient horriblement mince.

…Tout cela dit et écrit pour, entre autres choses, introduire un extrait du livre insaisissable et omniprésent qui devient le “carnet de bord” de ce site, – La grâce de l’Histoire. Il s’agit d’un passage d’une nouvelle partie qui viendra s’insérer dans le Deuxième Livre, qui est une appréciation critique du christianisme, jusqu’au XVIIème siècle, en ouverture du XVIIIème siècle, sous le titre de “la passerelle de l’eschatologisme”. Au début de cette partie, nous réclamons le droit de penser le destin terrestre du Christianisme que nous soumettons à notre critique aiguë, non pas en restreignant notre raison aux seuls éléments acceptés par notre époque laïque et athée, mais en intégrant dans le cadre de notre pensée critique la dimension spirituelle de l’existence du cadre divin dont le Christianisme prétend dépendre absolument, avec bien des arguments. Dans le passage ci-dessous, nous plaidons d’une façon générale pour cette forme de pensée, et nous pensons qu’elle permettrait, dans les temps présents, de bien mieux comprendre les tensions et les affrontements, prétendument autour de la religion, en vérité autour de la question de la spiritualité.

Il faut préciser que cette approche diffère mais en lui étant complémentaire de la problématique de la “guerre du Système contre la spiritualité”, que nous évoquons par ailleurs, ce 26 septembre 2012. (Ce commentaire a été également référencé comme référence complémentaire de certains passages du texte ci-dessus, comme on l'a vu.) Cette “guerre” ne peut être conduite par le sapiens courant, elle est l’apanage du Système, – dito, de la Matière. Ce qui est écrit ci-dessous concerne au contraire le sapiens, et sa capacité éventuelle, et son choix personnel possible, etc., de mieux faire aborder par sa raison la dimension spirituelle, – selon une méthodologie de l’intellect.

 

Extraits de La grâce de l’HistoireLa passerelle de l’eschatologie

«…Et alors, il nous faut aller à un autre développement que nous jugeons essentiel, sur lequel nous reviendrons par conséquent, qui fondera un point d’une extrême importance de notre méthodologie, là où la méthodologie devient elle-même philosophie, puis métaphysique. L’on a déjà évoqué le sujet de ce développement, dans la Partie précédente, lorsqu’il fut question d’Agrippa ; l’on rappelle ce passage assez long qui met la question impliquée dans ses vraies dimensions, – cela, après avoir évoqué certains tourments d’Agrippa sur la fin de sa vie lui-même, après avoir suivi plusieurs voies pour l’esprit... «Mais nous sommes [nous, gens du XXIème siècle], comme nous l’avons déjà noté, dans une terrible situation par rapport à celle du XVIème siècle (Agrippa), même si l’une et l’autre ont tant de similitudes. La différence est de l’ordre de l’essence même de l’esprit, d’une telle évidence qu’elle est rarement notée. Nous sommes dans cette situation où nous ne pouvons même pas renouveler dans un débat avec nous-mêmes «les doutes et les incertitudes» qu’Agrippa agite pour lui-même, pour représenter le malaise de son temps. Son biographe Nauert observe, à son propos, à propos de la fin de son odyssée intellectuelle et tragique : «Plus de vingt ans plus tard, en écrivant une dédicace pour le Livre Trois de “De occulta philosophia”, Agrippa réaffirma que l’esprit ne saurait accomplir son ascension vers Dieu, l’ultime vérité, s’il se fie à des choses uniquement terrestres plutôt qu’aux choses divines.

» Cela, cette décision ultime de l’ascension vers l’“ultime vérité”, ne nous est plus permis ni possible, dans le débat intellectuel et spirituel entre esprits indépendants des chapelles, en ce début de XXIème siècle. Pour accéder à l’“ultime vérité”, dit Agrippa, il faut s’appuyer sur des “choses divines” parce que les “choses terrestres” n’y suffisent pas ; comment pourrions-nous faire, si nous voulions suivre cette exhortation quant à nous, dans un univers où il a été décrété que les “choses divines” n’existent pas, leurs références et leurs symboles classés sans crédit ni considération, objets de plaisanteries méprisantes, relégués au sombre magasin des accessoires de la superstition. »

» Ce que nous tentons de réaliser dans cet ouvrage, et de plus en plus précisément à mesure que nous progressons, et très précisément bien sûr avec ce travail sur le Christianisme, c’est de retrouver dans la substance et la forme même de l’esprit la conception générale même, la conception cosmique qui baignerait toute notre pensée, de l’élément divin comme une évidence de la vérité du monde. (Pour suivre la référence : il s’agit de penser le XXIème siècle, au XXIème siècle, avec l’esprit complet d’un Agrippa du XVIème siècle, ou d’un Plotin, ou d’un Platon, certes, avec les “choses divines” baignant cet esprit.) Nous n’avons, somme toute, aucune raison de moins accepter cela comme une évidence, que le contraire ; en d’autres termes, il nous paraît moins évident et impératif de faire la preuve de l’existence de Dieu que de faire la preuve de la non-existence de Dieu. (Cette remarque, pour ceux qui s’attache au travail du policier en métaphysique, qui n’est pas notre mission.) Sans être religieux (Chrétien), “pratiquant” d’une foi religieuse, ardent illuminé ou même raisonnable croyant de cette méthode de la foi, sans tout cela, nous voulons pouvoir penser, presqu’avec l’esprit d’un athée s’il le faut et pour nous faire bien entendre jusqu’aux sourds à cet égard, avec comme centralité du dispositif l’idée si puissante, si enrichissante, de l’existence de l’Unique, du Principe unique (cela pouvant être transcrit en l’hypothèse de l’existence de Dieu) ; nous préférons cette voie royale de l’intelligence et de l’intuition haute à la fausse liberté et au soupçon policier impliqués par la surveillance vigilante de la sauvegarde de l’hypothèse de Sa non-existence. (Cette dernière démarche caractérisant la pensée acceptée, générale, majoritaire, quasiment évidente, complètement réflexe, absolument terroriste pour qui s’en dévoie, depuis au moins le “déchaînement de la Matière” [1776-1825], – et donc, ceci expliquant cela, bien sûr.) Nous croyons que l’esprit s’en porte bien mieux, qu’il hume haut, qu’il ne craint pas les cimes, qu’il n’a nul besoin de se contempler dans un miroir pour s’étalonner et mesurer sa propre gloire, et continuellement arguer de sa propre grandeur acquise sans l’aide de quiconque.

» Enfin, après toutes ces considérations de conviction, il nous apparaît qu’il y a dans tous les cas, dans la voie que nous proposons, la nature même ; nous voulons dire que la nature même de la pensée à l’origine, par le fait de son imperfection évidente, fait que l’esprit, pour chercher, s’élève et suppose l’existence d’une puissance supérieure pour disposer d’une référence qui illumine et inspire sa démarche ; choisir comme méthodologie de la pensée l’hypothèse de l’existence de cette puissance supérieure est la nature même. Cela signifie que nous refusons de considérer le théisme et l’athéisme comme des doctrines, des idéologies, etc., – des “choix”, des “engagements”, etc. Nous tenons ces deux attitudes intellectuelles d’abord, et exclusivement à moins de l’indication expresse qu’elles sont considérées et étudiées pour leurs contenus, comme des cadres de la pensée, des contextes fondamentaux ; c’est la référence principale, envisagée avec une sorte de neutralité… Vous choisissez le cadre référentiel de votre réflexion, théiste avec l’idée d’un monde qui est création divine, d’une puissance supérieure et d’une Unité fondamentale, l’athéisme à l’inverse. Cela doit être considéré d’une façon très objective ; cela pourrait aller jusqu’à une sorte de sophisme d’apparence absurde mais qui devrait pouvoir être soutenu : s’affirmer non-croyant à l’intérieur d’un cadre de réflexion qu’on a choisi théiste.

» (Prenons un tour plus personnel encore, pour développer et affirmer cette conviction qui est, dans mon chef, à la fois rationnelle et intuitive : “Je peux parfaitement envisager de penser et de raisonner dans un cadre méthodologique et donc théorique où Dieu existe évidemment, puisqu’il est créateur de ce cadre, sans pour cela qu’il me soit nécessaire de croire à l’existence de Dieu. [Les scientifiques eux-mêmes, les modernistes notamment, qui nous sont si souvent cités en exemple de probité intellectuelle, ne raisonnent-ils pas à partir d’hypothèses théoriques auxquelles ils ne sont nullement fondés de croire, dans tous les cas à l’entame du raisonnement ?]… En d’autres termes, je ne peux croire un seul instant que ma croyance [dans l’existence ou non de Dieu] détermine en quoi que ce soit Son existence, y compris pour moi ; par contre, il m’apparaît beaucoup plus évident d’accepter en théorie un cadre de réflexion dont Dieu soit nécessairement le créateur sans qu’il me soit nécessaire de “croire en Dieu” avec tout ce que cela implique, simplement parce que cette question n’a aucune opportunité, aucune utilité, aucun intérêt, qu’elle est simplement hors-sujet. Cette démarche m’apparaît, pour mon compte absolument et que je sois croyant ou non, comme le sommet même de ma liberté et de mon libre arbitre.”)

» Si l’on se place de ce point de vue complètement objectif, hors de toute opinion, croyance ou non-croyance, le cadre théiste apparaît alors préférable pour sa plus grande richesse, indubitablement selon mon appréciation à ce point, que je dépouille à cet instant de toute intuition. L’observation complémentaire est que, depuis un siècle et même plus, le cadre imposé comme “naturellement” à la réflexion de la raison, et cela de la manière la plus faussaire qui soit, est celui de l’athéisme ; pour passer au théisme, il faut quasiment avancer une preuve de l’existence de Dieu, dans tous les cas s’engager dans ce sens, non comme l’on choisit une méthodologie mais comme l’on s’engage dans une idéologie de croyance. Pour mon cas, et c’est le propos de cette réflexion, je refuse cette attitude discriminatoire et annonce qu’en raisonnant selon l’hypothèse théiste, au départ et intellectuellement, je ne fais le choix que d’une méthodologie…

» Cette méthodologie apparaît évidente dans ce passage où nous tentons de donner une approche nouvelle de l’histoire, du rôle, de la gloire et de la chute du Christianisme. Le phénomène terrestre et temporel nous importe essentiellement, mais il nous importe tout aussi essentiellement de l’envisager avec son incontestable accointance divine, sa dimension ineffable, et cela implique sans nécessité de démonstration ni embarras de l’esprit, à aucun moment, que la divinité du monde habite tout notre propos comme tronc central et inspiration inégalable et infinie de notre pensée. C’est un principe de notre démarche, et c’en est évidemment le Principe ; cela ne doit pas émouvoir plus qu’il ne faut, ni trop susciter d’emportement, éventuellement d’indignation ; cela est et cela suffit. Il n’est pas assuré que je sois pour autant un barbare sacrilège ni un esprit pêcheur par évidence de l’attentat contre le tabou principal que notre pensée libérée dresse sur la voie de la méditation ; je fais même la chose (le sacrilège, le péché) avec un naturel déconcertant.

» (Dans ce cas considéré ici, et dans ce cadre de réflexion qui est celui d’une époque du XXIème siècle d’un asservissement massif de l’intelligence, on remarquera que la proposition d’accepter un cadre de pensée avec la référence théiste est absolument le contraire de l’obscurantisme. Cela représente l’audace et la libération de l’esprit, la fraîcheur de l’intelligence débarrassée des chaînes du dogme rationaliste et matérialiste, la désintégration du cadre terroriste où le Système tient enfermée notre psychologie. Il s’agit de l’audace par excellence, de l’ardeur même, de la recherche de l’“idéal de la perfection” contre l’“idéal de la puissance” des entreprises déstructurantes [selon la terminologie de Guglielmo Ferrero].) »

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