De L.A.-1992 à L.A.-2017 ?

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De L.A.-1992 à L.A.-2017 ?

28 avril 2017 – Il y a exactement (à un jour près) un quart de siècle, débutaient dans cette immense mégapole californienne les fameuses émeutes de los Angeles, qui durèrent six-sept jours, du 29 avril au 5-6 mai 1992, qui firent 55 morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestations, etc., et mirent certains quartiers de cette ville dans un état de siège proche de l’état de guerre, avec intervention de la Garde Nationale. Cet événement, sur lequel nous allons nous arrêter, a un aspect à la fois politique et symbolique extrêmement fort, surtout à l'aune de la situation actuelle, et qui rejoint effectivement la situation crisique actuelle en l’éclairant d’une manière décisive à notre sens.

Cet anniversaire est marqué par la diffusion d’une enquête statistique faite tous les 5 ans depuis 1992 par le département concerné de la Loyola Marymount University. Pour la première fois que cette enquête existe, il apparaît une nette majorité des habitants de Los Angeles pour craindre des émeutes de cette dimension considérable de 1992. Bien entendu, les commentaires (voir notamment ZeroHedge.com et Infowars.com) placent ses résultats dans la dynamique de la situation crisique présente de profonde division et de facture sociétale, et des campagnes de manifestations diverses en cours depuis le début du cycle des présidentielles, il y a un an. Ci-dessous, un extrait du Los Angeles Times du 26 avril 2017 sur les résultats de l’enquête.

« For the first time since the riots, there is an uptick in the number of Angelenos who fear that another civil disturbance is likely, according to a Loyola Marymount University poll that has been surveying Los Angeles residents every five years since the 1992 disturbances. Nearly 6 out of 10 Angelenos think another riot is likely in the next five years, increasing for the first time after two decades of steady decline. That’s higher than in any year except for 1997, the first year the survey was conducted, and more than a 10-point jump compared with the 2012 survey.”

 »“Economic disparity continues to increase, and at the end of the day, that is what causes disruption,’ said Fernando Guerra, a political science professor who has worked on the survey since its inception. “People are trying to get along and want to get along, but they understand economic tension boils over to political and social tension.”

» “Although the city’s unemployment rate last year was about half of what it was in 1992, the median income of Angelenos, when adjusted for inflation, is lower than it was around the time of the riots. Poverty rates still remain high at 22%, comparable with the years preceding the riots.” »

Ces émeutes de L.A. sont très particulières. Elles ne se placent pas dans un cycle d’émeutes, comme dans les années 1960 et si l’argument racial classiques est là (les émeutes commencèrent avec le tabassage d’un Africain-Américain, Rodney King, par la police de L.A.), il fut loin d’être le seul, ni même le principal moteur de l’événement. (D’ailleurs, 50% des arrestations concernèrent des Latinos, contre 35% d’Africains-Américains.) Les conditions économiques, la pauvreté, le chômage, etc., furent également des causes puissantes, sinon supérieures au facteur racial. D’autre part, on y vit, mis à part les forces de l’ordre, des affrontements violents entre communautés, notamment la communauté nouvellement installée des Asiatiques-Américains, qui formèrent des milices armées pour défendre leurs biens divers contre les bandes de pillards des autres communautés. Enfin, la violence de l’émeute, avec des conditions proches des conditions de guerre urbaine qui s’expliquent par les divers caractères énumérés ci-dessus, fut tout à fait exceptionnelle et, pendant une semaine, L.A. fut une vitrine visible partout (chaque passager d’un avion atterrissant à Los Angeles pouvait voir les fumées des très nombreux incendies provenant des quartiers touchés) d’une marque symbolique profonde d’un non moins profond malaise américain.

C’est finalement l’aspect le plus important de ces émeutes, et le symbole du “profond malaise américain” de 1992 (en fait, 1989-1995) vient jusqu’à nous avec cet anniversaire d’un quart de siècle, dans une Amérique plongée dans une crise très profonde. Contrairement à l’histoire officielle réécrite depuis par les hagiographes du système qui nous assomment avec le triomphe du libéralisme (et des USA, et du Système) sur l’URSS et le communisme, les USA notamment furent au contraire plongés, dans les années de 'après-Guerre froide, dans une crise d’identité majeure qui a disparu depuis de la mémoire historique officielle et recyclée qui ne parle plus que de la “victoire des USA sur l’URSS”, simulacre total de ce que fut réellement l’époque. Dans ce paysage, la victoire-éclair de la première Guerre du Golfe, aujourd’hui magnifiée comme symbole de cette période triomphale, ne fut qu’un éclair aussi brutal qu'artificiel d’hystérie pseudo-patriotique qui disparut aussi vite que ce phénomène naturel (Bush père avait 90% d’opinion favorables quatre mois après la victoire, en juillet 1991 ; en novembre 1991, il était à 40%).

En février 1992, le prestigieux commentateur et historien William Pfaff, retour d’un voyage aux USA (il habitait et travaillait à Paris depuis 1971) écrivit une série retentissante de trois articles qu’on peut lire sur ce site à la date du 23 novembre 2003, et dont nous donnons ci-dessous quelques extraits à la lumière desquels les émeutes de L.A., deux mois plus tard, sont tout à fait compréhensibles. Pfaff identifie avec une lucidité peu commune la profonde crise d'identité de l'Amérique, habillage assez peu sayat pour une “hyperpuissance” qui nous est présentée aujourd'hui commes d'ores etdéjà triomphante et hégémonique.

« In practical matters of policy and national realignment, it seems to me that one is justified in taking an unexcited view of the effects of the Cold War's end on American life and institutions. But there is a deeper question to answer, which I will take up in a second column. I believe that the end-of the Cold War has laid bare a very deep crisis in what may be called the American identity — the American's sense not only of national purpose but of what he or she really is, or wishes to become. That seems to me worth further discussion. »

(International Herald Tribune, 11 février 1992)

« ...The 1960s next saw the triumph of the civil rights movement and a final end to the discriminatory legislation and officially condoned social and educational practices which since the end of slavery had still held Americans of African origin to an invidious and inferior place in American life. By the end of the 1960s, the United States could no longer be described as a white, Anglo-Saxon, Protestant nation. But what was it? Some called on it to become a “multicultural” nation. Yet nations presumably are social entities of some cultural coherence.

» They possess an identity. American legislation in the 1970s favoured Asian and Latin American immigration. The melting pot was given a still more complicated mixture. Moreover, to place pressure upon these new citizens to conform to established American norms was increasingly seen as an unacceptable attack upon the values with which they had arrived. As everyone — natives and newcomers alike — watched the same television and eat the same junk food, it was possible to maintain the illusion of a common identity.

» Crucially important at exactly this point in the American experience was the war in Vietnam and its aftermath. These produced a powerful repudiation by many young (and not so young) Americans of the governing (white, Protestant) “establishment” held responsible for putting the United States into a war which these people believed unjust, and many of them thought criminal. For them, America had become “Amerika.” The matter is very complex, but I would argue that immigration and the traumas of Vietnam (and Watergate, etc.) combined to produce in the contemporary United States a loss of certainty about what it is to be an American, and beyond that, a loss of confidence in whether it is a good thing to be an American. If this is true, it is a development of unprecedented significance. [...]

» So where do we Americans go now? Who are we now? I have no answer. I simply know that I find the idea of a multicultural or “rainbow” nation unconvincing. In ways it is a pleasing idea. It rights injustices. It invites a new social order of cooperation and goodwill. I fear that the actual results will be the contrary. But I do not know. I argue simply that the disorientation and anxiety felt by Americans in this aftermath, this hangover, of the Cold War, have to do with the loss of an identity — not the loss of an enemy. »

(International Herald Tribune, 12 février 1992)

Notre thèse est que cette humeur catastrophique de l’Amérique ne fut interrompue que par une rencontre de circonstances en apparence accessoires : un déchaînement ultra-nationaliste au cours des Jeux d’Atlanta de 1996, accompagné d’alertes terroristes sans grande signification qui s’apparentent à des montages précipitamment ficelés plus dus à des concurrences maladroites des agences de sécurité qu’à des intentions de manipulation quelconque. Nous attribuons cette collision d’événements finalement anodins provoquant un effet gigantesque à une circonstance métahistorique hors de notre maîtrise, et nullement à une machination humaine d’aucune sorte dont l’histoire glorieuse et réécrite des années 1990 ne tire d’ailleurs aucune gloire (ce qui devrait avoir été fait s’il y avait eu machination). L’ensemble accidentel et explosif posé sur un état d’esprit profondément dépressif suscita une sorte d’évolution brutale d’une pathologie qui serait de la sorte d’une maniaco-dépressive collective, – dans tous les cas, selon un processus crisique s’apparentant à une maniaco-dépression avec, à l’inverse de la dénomination convenue qui n'implique aucun sens forcé, l’épisode maniaque remplaçant brutalement l’épisode dépressif.

Dans Le Monde des 29-30 septembre 1996 et sous le titre de «  Le retour de l'optimisme américain », Sylvie Kaufmann publiait un article confirmant “scientifiquement”,  selon l'habitude vertueuse de ce journal de référence, la réalité de ce tournant psychologique extraordinaire et si discrètement archivé de l’Amérique à l’occasion des JO d’Atlanta de juillet 1996. Citation du premier paragraphe, qui dit l’essentiel pour notre argument : « Où est passé “l'homme blanc en colère”? Où est-il, cet Américain moyen frustré, aigri et anxieux, qui envoya une majorité républicaine au Congrès il y a deux ans et provoqua l'ascension du populiste Pat Buchanan en février 1996 ? Si l'on en croit les sacro-saints sondages, cet étrange spécimen électoral que fut “the angry white male” semble avoir cédé la place à un citoyen apaisé, satisfait de sa situation économique et prêt à renvoyer pour quatre ans à la Maison Blanche un président démocrate qui lui garantit une certaine forme de statu quo. »

A partir de là, ce fut la cavalcade inverse, la montée dans l’ivresse totale des bulles de l’internet et de l’“hyperpower” selon Hubert Védrine. Le climat est décrit par une citation des Chroniques de l’ébranlement, de Philippe Grasset dont nous donnons un extrait plus large ci-dessous, où l’on voit le “magicien” Greenspan décrivant au Congrès une économie américaine, donc l’Amérique elle-même, “au-delà de l’histoire” (“beyond history” : Greenspan avait réussi, avec ce lapin de la communication sorti de son chapeau, ce que l’intellectuel Fukuyama d’avril 1989 [The End of History] avait totalement échoué à accomplir) :

« Le domaine économique est connu de tous : cet engouement extra-atmosphérique, pour lequel on ne trouve que la comparaison des folles années vingt menant au krach d'octobre 29, où l'Amérique vit au rythme du NASDAQ et de Wall Street, de la “nouvelle économie”, l'économie new age des start-ups. Résumons tout cela par un spectacle insolite, fort peu noté parce qu'on n'ose plus s'étonner de la grande République de crainte d'être mal noté, et rapporté sans étonnement par un article de première page de l'International Herald Tribune du 11 juin 1998 : le président de la Fed, le si fameux et si sérieux Alan Greenspan, venu témoigner devant une Commission du Sénat et disant aux parlementaires qu'il existe, bien qu'il n'en soit pas lui-même l'adepte, une école de pensée dans les milieux économiques américaines avançant que l'économie américaine atteint de tels sommets qu'elle a changé de substance, qu'elle échappe aux lois de l'histoire, qu'elle est, comme dit précisément Greenspan, “beyond history”. Cette expression extraordinaire, telle qu'elle a été vraiment dite, aurait mérité un sort plus significatif que l'indifférence qui l'a accueillie : le président de la Federal Reserve admettait sans barguigner, sans paraître un instant s'en gausser, que l'on put envisager que l'économie américaine fût effectivement quelque chose qui était sortie de l'histoire, et sortie par le haut, et désormais évoluant “beyond history”. Cela fixe les esprits et leur état. »

On comprend ainsi la description de la séquence que nous présentons : l’Amérique brusquement sortie de dépression psychologique à l’été 1996, s’est trouvée propulsé, malgré des circonstances économiques devenant très délicates, dans un état de mobilisation également paroxystiques, par l’attaque du 11 septembre 2001. Observé de ce point de vue, certes, 9/11 tombait à pic et à merveille, et l’on comprend que l’événement soit devenu un champ d’activité particulièrement fécond pour les chercheurs de manipulations et machinations diverses ; ceux qui y voient une pathologie du complotisme, ceux-là justement, au regard de l’histoire véritable, devrait consulter de toute urgence...

On comprend aussi bien la séquence actuelle, née et développée peu à peu depuis la crise financière de 2008 et ses conséquences, malgré les interférences de résistance du Système sous la forme des tentatives constantes de mobilisation belliciste ; séquence développée au travers de divers épisodes (Tea Party, les mouvements Occupy, etc.) jusqu’à l’épisode paroxystique qui s’est ouvert avec USA-2016 et le parcours de Trump ; séquence qui, à son paroxysme, retrouve, en infiniment pire bien entendu, les conditions de la crise d’identité de 1989-1990 jusqu’à 1996 telle que l’avait identifiée William Pfaff. On voit d’ailleurs combien les conditions de base, – crise d’identité, problème du multiculturalisme, etc., – se retrouvent aujourd’hui, monstrueusement grossies en événements crisiques qui précipitent le tourbillon de la dynamique surpuissance-autodestruction du Système. Notre époque et son irrésitible entraînement vers l’effondrement n’est pas sortie de rien, non plus qu’elle n’apparaisse pas si inexplicable que ça, et certainement nullement incompréhensible.

Pour cela, il faut redresser les extraordinaires machinations de réécritures faussaires de l’histoire de la période de l’immédiat après-Guerre froide, qui est l’un des grangs sujets de cette entreprise de faussaire. (On lira notamment l’aventure du fameux plan-Wolfowitz que Pfaff détaille dans son article “To Finish in A Burlesque of an Empire”, également de février 1992. Ce document si longtemps perçu comme le Plan-Diabolique de l’investissement du monde ressemble dans la perspective à une chiotte envoyant dans les égouts catastrophe après catastrophe ; il est vrai qu’aujourd’hui, on consulte plus que jamais ce stratège génial de la déconstruction de l’intelligence qu’est Wolfowitz, précipitamment sorti de la naphtaline et tout ravi de nous dire que Trump va finalement être un grand président du point de vue neocon. Ceux-là, outre d’être “néos”, semblent être promis à la durabilité sans fin de leur principal mode de pensée.)

Bref, c’est pour cette raison que nous republions le long extrait de “Chronique de l’ébranlement”, de Philippe Grasset (Mols, 2003), que nous avions publié une première fois le 2 septembre 2005.

Extrait de “Chronique de l’ébranlement

« D'abord l'histoire proche, pour apprécier d'où nous venons, — disons, l'histoire de la psychologie de l'Amérique depuis la fin de ce qu'elle crut être l'engagement suprême, l'Armageddon subversif et nucléaire, lequel s'acheva comme on tourne court, dans la crevaison d'une outre gigantesque et gigantesquement vide qu'on nommait Union Soviétique, dans l'artifice communiste transformé en bordel russe. Auparavant, l'Amérique était tendue, fière, d’une façon qui nous paraissait à peine excessive. A nous qui avions oublié l'histoire elle paraissait mesurée et volontaire, même si elle laissait voir parfois quelques domaines de comportement inquiétants, entre maccarthysme et paniques nucléaires. A partir de la chute des communismes, soudain l'Amérique s'agite, devient fébrile, envisage tous les horizons sans en choisir aucun, s'interroge, se trouve la mine chafouine, se regarde dans son miroir pour l'interroger fiévreusement. Littéralement elle perd le sens d’elle-même. Les meilleurs des observateurs ne craignent pas de distinguer une “crise d'identité”. On mesure la chose avec les moyens du bord et c'est le pauvre Bush-père, qui se trouvait sur le chemin, qui en fait les frais. Triomphant vainqueur de la Guerre du Golfe, avec des sondages au-delà de 90% d'opinions favorables en juillet 1991, il est tombé quelque part entre 40 et 45% d'opinions favorables en novembre, un an avant l'élection qu'il perdra évidemment, — et tout cela, toutes ces aventures, sans avoir vraiment démérité. On expliquera plus tard, et il approuvera, qu'il lui a manqué, dans ses discours, quelque chose comme « the vision thing » (“le truc de la vision”) ; c'est un peu comme si l'on vous expliquait que Jésus, lors de sa campagne électorale, a oublié de nous parler du Paradis et de l'Existence de Dieu.

» Lors des premières primaires de février 1992, un candidat républicain dissident et isolationniste, Patrick J. Buchanan, devançant temporairement le candidat Georges Bush père, provoqua une panique mémorable dans la direction du parti. On y crut presque, quand Buchanan annonça dans un ricanement sarcastique que les Américains en colère, « avec les fourches de leur révolte », allaient marcher sur Washington. Clinton fut élu (novembre 1992) dans une atmosphère fiévreuse où l'on parla du « mystère de la renaissance de l'Amérique ». L'humeur américaine ne s'éclaircit pas pour autant, bien que ce que l’on s'accorde à juger comme la meilleure médecine pour l'âme du bon peuple américain, une économie en pleine expansion, fût à nouveau en régime de belle croisière depuis le début de 1992. Fin 1994, le bon peuple vote et envoie une majorité républicaine au Congrès, faisant suivre son inexplicable colère anti-républicaine (défaite de Bush-père) d'une inexplicable colère anti-démocrate. Les résultats de l'élection plongent le président dans une dépression extraordinaire de plusieurs semaines, jusque trois à quatre mois. Il ne fut plus que l'ombre de lui-même. Il se découvrait, avec un Congrès nourri d'une haine sans mesure, réduit à un rôle de figurant et sa présidence réduite à néant. Durant cette période extraordinaire où des hauts fonctionnaires américains confiaient à leurs collègues étrangers qu'ils ne savaient plus à qui ils devaient désormais obéir, il arrivait qu'on croisât dans les couloirs de la Maison-Blanche un Clinton hagard, mal rasé, incapable de retrouver son équilibre et son apparence de président, et qu'on détournât les yeux, gêné par cette déchéance si insolite et si indigne.

» Clinton se rétablit selon une technique éprouvée de la vie politique américaine : en s'intéressant à la politique étrangère. Laissée au président, la politique étrangère lui procure ors et pompes et n'intéresse pas le monde politique washingtonien pour lequel un engagement politique doit se traduire le plus directement possible en soutien sonnant et trébuchant et en nombres de voix. (Par contre, les “étrangers” (hispaniques, polonais, juifs, chinois) qui ont l’esprit de se former en lobbies et ne le sont plus tout à fait, se réfère à la forte minorité de leur sang devenue américaine pour peser sur le vote, ceux-là font partie de la famille et suscitent l’intérêt des élus pour les expéditions étrangères impliquant leur pays d’origine.) En 1995, effectivement, tout bascule. Clinton qui, en 3 ans, n'avait pas opposé un seul veto contre le Congrès, — fait unique des annales politiques de la grande République, — se débarrasse de ses gants et commence à traiter le Congrès en ennemi, et les veto valsent. Il n'espère plus rien du Congrès et tout de son zèle extérieur. Il songe à sa stature historique. Il s'engage en ex-Yougoslavie à partir d'août 1995, puis avec les accords de Dayton en octobre-novembre ; il fait de l'élargissement de l'OTAN une de ces “grandes causes” dont on se demande, stupéfaits et sans voix, d'où elles viennent et ce qui les justifie. Désormais, l'affirmation de la toute-puissance américaine et de l’auto-glorification, qui allait déjà de soi, devient une véritable politique. Elle devient la politique américaine par essence. Elle va jouer un rôle non négligeable dans le tournant de l'été 1996 même si elle n'en fait pas l'essentiel.

» Le sens et la signification de la décennie 1990 semblent dépendre d'un mystère apparent, où l'humeur américaine est transportée des abysses d'une crise psychologique proche du désespoir ou de la colère révolutionnaire, aux sommets d'une affirmation triomphale où l'on croit avoir changé l'histoire du monde. Ces extrêmes ne se réfèrent à aucun événement particulièrement significatif et, dans tous les cas, à aucun pouvant justifier une telle extrémité. L'humeur change en tornade, mystère d'un basculement psychologique sans précédent, pourtant à peine noté. De pessimiste et volontiers apocalyptique, le public américain devient optimiste et euphorique en l’espace de quelques semaines. Les Jeux Olympiques d'Atlanta de juillet-août 1996 sont le théâtre, l'occasion et peut-être l'argument principal de ce changement d'humeur. C'est un déchaînement de délire nationaliste dont le journal Le Monde, pourtant vertueusement insoupçonnable d'anti-antiaméricaine, écrit : « Il n'y a pas d'olympisme ici, tout juste une kermesse états-unienne, ahurissante d'indécence ». En même temps se déroule un spectacle abracadabrant d'attentats qui n'en sont pas, de terroristes qui se ramènent à un auxiliaire de la police un peu fêlé, d'une alerte générale au terrorisme dont on se demande à quoi elle répond, — cela, entre la destruction du vol TWA 888 dont on ignore encore aujourd'hui la cause, et le faux-vrai attentat d'une “bombe artisanale” dans un parc d'attraction d'Atlanta, qui fait un mort, par crise cardiaque, de rien de plus que d'une émotion mal contenue. L'Amérique n'est plus de notre monde bien qu'elle prétende désormais mener le monde, avec un Clinton qui prend goût à ce qui pourrait être effectivement sa “stature historique”. Son modèle historique change de Roosevelt : de FDR à Théodore, dit “Teddy”.

» Quel déchaînement, à partir de là ! Pour tenter de ranger ce temps historique si étrange, on peut le séparer en deux ou trois grands domaines. Le domaine économique est connu de tous : cet engouement extra-atmosphérique, pour lequel on ne trouve que la comparaison des folles années vingt menant au krach d'octobre 29, où l'Amérique vit au rythme du NASDAQ et de Wall Street, de la “nouvelle économie”, l'économie new age des start-ups. Résumons tout cela par un spectacle insolite, fort peu noté parce qu'on n'ose plus s'étonner de la grande République de crainte d'être mal noté, et rapporté sans étonnement par un article de première page de l'International Herald Tribune du 11 juin 1998 : le président de la Fed, le si fameux et si sérieux Alan Greenspan, venu témoigner devant une Commission du Sénat et disant aux parlementaires qu'il existe, bien qu'il n'en soit pas lui-même l'adepte, une école de pensée dans les milieux économiques américaines avançant que l'économie américaine atteint de tels sommets qu'elle a changé de substance, qu'elle échappe aux lois de l'histoire, qu'elle est, comme dit précisément Greenspan, « beyond history ». Cette expression extraordinaire, telle qu'elle a été vraiment dite, aurait mérité un sort plus significatif que l'indifférence qui l'a accueillie : le président de la Federal Reserve admettait sans barguigner, sans paraître un instant s'en gausser, que l'on put envisager que l'économie américaine fût effectivement quelque chose qui était sortie de l'histoire, et sortie par le haut, et désormais évoluant « beyond history ». Cela fixe les esprits et leur état.

» A cette puissance triomphatrice et auto-glorificatrice de la Bourse parvenue au Paradis, il faut ajouter, deuxième domaine qui rejoint le premier, le triomphe de l'arrogance et de l'hubris qui semblent le principal domaine psychologique de la politique extérieure de l'époque. Après 1995-96, la vague enfle et se fait déferlante, devant les yeux immensément agrandis, subjugués, fascinés, des dirigeants du “reste du monde” (l’acronyme ROW de Rest Of the World, déjà signalé, est adopté durant cette période par le Département d'État). On cherche en vain les mots qui conviennent et un ministre français, ne faisant pourtant qu'emprunter à un universitaire américain, en trouve un qui fera date : “hyperpuissance” (hyperpower), — et pour cela, pour ce péché impardonnable, la propagande états-unienne et tous ses relais habituels et sans nombre vouent Hubert Védrines aux gémonies. Le ministre français n'en paraîtra que plus las et n'en sera pas moins convaincu que l'époque est celle de la force et pas celle de la subtilité.

» A côté de ces emportements triomphants et extraordinaires qui font béer ROW d'admiration, car vraiment le monde vit au rythme de ce regard de midinette qu'il porte sur les USA, il y a tout un côté Grande Duchesse de Gerolstein chez les Américains, à Washington plus précisément, mais dans le genre de la superproduction hollywoodienne. On ragote, on médit, on entretient la rumeur ; Washington est une ville provinciale montée en diamant mille-carats de nouveau-riche, et, depuis deux siècles, elle n'a jamais pu se débarrasser de ce vernis encombrant. Ainsi débouche-t-on sur l'affaire Lewinsky, mélange de sexualité light, de formalisme juridique extraordinaire sur la définition de “to have sex”, de rigorisme de puritain, de regards de voyeur et d'enquêteur catalogué en “fou de Dieu” ultra-chrétien. C'est probablement à l'occasion de cette affaire, dont nul ne sort indemne, qu'on mesure le mieux la profondeur du malaise et l'ampleur du déséquilibre qui frappent l'Amérique. L’affaire Lewinsky nous offre une année échevelée où, successivement, on voit ce régime proclamé immortel menacé de s'effondrer dans une explosion de papiers imprimés et de vidéos, et où un président très populaire dans la population est mis en accusation au Congrès pour une affaire de braguette mineure montée en procès pour trahison de nos plus hautes valeurs de civilisation. L’ensemble est entrecoupé d'attaques armées contre Saddam qui détournent l'attention et permettent de souffler sur le front de Washington, en conformité avec l'adage en vogue et colonne vertébrale de la pensée stratégique occidentale, selon lequel “si tu ne sais pourquoi tu frappes Saddam, lui le sait assurément”.

» L'apothéose est à l'heure dite et il ne déçoit pas. Les élections présidentielles de novembre-décembre 2000 sont conformes à tout ce qui a précédé. (Ces élections présidentielles terminées dans un mouchoir de poche, dépendantes d'un recomptage des voix en Floride, où l'on se plonge dans un délire de manipulations, de thèses juridiques, des armées d'avocats, des urnes transportées ici et là, des bulletins de vote mal comptés ou mal poinçonnés, des machines qui ne marchent pas, une Cour Suprême ici, une Cour Suprême là, des éditoriaux fâcheux sur l'agonie du régime, le régime qui tient, le triomphe de la démocratie, jusqu'à la suprême Cour Suprême (celle de l'Union après celle de l'État) qui tranche pour le candidat qui a eu le moins de voix, selon un vote de la Cour qui respecte absolument les lignes générales de la corruption des partis.) Les élections-2000 découvrent une crise qui ne peut surprendre puisqu'elle dure depuis une décennie et au-delà, qui ne parvient pas à dire qui elle est, ce qui la justifie, ce qui lui donne cette vigueur ; une population gavée d'auto-satisfaction comme elle l'est de hamburgers, appuyée sur une pensée obèse, fagotée dans Stars et Stripes, divisée de façon extrême et vitupérante, s'affrontant avec férocité sur des thèmes dont on a du mal à percevoir l'urgence ; un système décrépit, mangé par une corruption vieillotte et une obsolescence technologique dans la vie courante qui ne laisse pas d'étonner, animé par des politiciens d'une médiocrité et d'une inculture qui laissent sans voix ; et, autour de cela, un bavardage prodigieux, sans fin, sans limites, qui coule comme du sirop d'érable, qui colle, qui s'auto-proclame et s'auto-félicite. Ce qui doit nous arrêter est l'extrême distance entre la vigueur des ébranlements et la massive puissance des conséquences à venir, d’un côté, et de l’autre l'extraordinaire dérision, la médiocrité de classe moyenne archaïque, qui caractérisent l'agitation immédiate ; entre l'énormité de la vanité et la petitesse de son objet ; entre la taille gargantuesque du bavardage et la réalité microscopique des sujets qui en sont les thèmes. La crise américaine est effectivement comme une sorte d'océan de colle sirupeuse, un bocal gigantesque de miel synthétique à cinq sous. Même les opposants, les dissidents du système, ceux qui sont l'équivalent de ceux qui, en URSS, étaient comptables d'une dimension tragique et d'une affirmation de la dignité humaine, — même ceux-là paraissent volontiers dérisoires, et souvent plus accessoires que pathétiques. La civilisation occidentale à son terme s'achève dans sa version américaine, cette ambition américaine de devenir l'Empire du monde sans rien connaître de l’Empire et de ses devoirs, sans rien connaître du monde et de ses exigences, cette ambition résumée par William Pfaff, à un autre propos mais à peine, par cette phrase qui sonne comme le titre d’une comédie musicale à succès de Broadway: “To Finish in A Burlesque of an Empire”.

» On peut dire que l'attaque 9/11 est venue à propos pour faire prendre au sérieux ce qui ne l'était plus. On peut le dire pour se convaincre que 9/11 est un événement tragique mais je n'en suis pas convaincu pour autant, et il me faudra plus d'un éditorial pour acquiescer... »

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