Chronique du 19 courant… La grâce

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Chronique du 19 courant… La grâce

19 février 2013… Ce devait être un autre sujet. J’avais beaucoup hésité, piétiné, enragé, en cherchant le sujet de cette chronique, de ce mois de février. J’avais passé en revue tous les candidats mais rien trouvé de décisif, et je me lamentais désespérément, tandis que le “19 courant…” se faisait pressant ; quand, soudain, la chose survint, s’imposa, prit ses aises, au dernier instant comme on dirait de sa propre volonté, nullement comme une évidence, nullement comme une révélation mais comme un entraînement de la nature même, tranquillement irrésistible. Soudain, elle était là, c’était d’elle que je parlerais et ainsi soit-il… Il s’agit de La grâce.

On a tout de même remarqué qu’a été mise en ligne, il y a quatre jours, une nouvelle Partie du projet, après qu’on ait laissé traîné la chose pendant près d’un an, alors qu’on s’était promis, à cette époque, d’enchaîner rapidement pour retrouver ainsi le rythme initial de parution. J’ai l’impression, mais surtout l’espoir, que cette reprise, aujourd’hui, remet en selle le projet. (Chaque fois, je pense la même chose, sauf que, cette fois, j’ai des munitions d’avance… Enfin, on verra.) Mais je dois surtout avouer que je ne suis sûr de rien dans cette aventure et c’est dans l’espoir, presque dans l’imploration cette fois, que j’ai retrouvé quelque force pour forcer à la reprise. Je n’ai jamais connu cela, moi qui ai toujours eu la plume leste et prolifique, qui n’ai jamais manqué à la pratique de l’écrit, au foisonnement des projets aussitôt concrétisés, à l’enchaînement des écrits achevés l’un après l’autre, – et si peu publié, moi-même, certes, ce qui mesure plus encore cette jubilation de l’acte… Mais ici, avec La grâce, que se passe-t-il ? L’aventure est différente, elle ne ressemble à rien de ce qui a précédé.

Curieusement, j’ai été conduit à décrire ce “livre” (puis-je le nommer ainsi ? Ce n’est pas si simple), aussi bien qu’à l’écrire, plutôt d’une façon de plus en plus insaisissable, à partir des différents baptêmes que je lui ai fait subir ; d’abord “livre”, certes, destiné au domaine de l’histoire, puis “essai métahistorique” comme il est désigné officiellement, mais également désigné dans le cours de la rédaction comme un “récit”, ce qui suggère plutôt l’ouverture de l’écrit, presque avec une sensation possible d’inaccomplissement ; enfin, le terme “projet”, qui vient le de plus en plus souvent sous ma plume, comme si, alors que je progressais sans cesse, je semblais sans cesse m’éloigner du terme comme d’une chose assurée et connue. (Car, dans ce cas, disant “projet”, il me semble bien que décris une vastitude complexe et fort difficile à cerner, à fixer, à stabiliser.) Parfois aussi, et parfois pour éviter la répétition dans une phrase, La grâce devient “la chose”, ou bien, pour tenter d’être quitte de mes explications embarrassées du retard de la chose (!), elle est simplement “un monstre” …

«L’enfant est devenu un monstre, disais-je… C’est-à-dire qu’il est né adulte, considérable, immensément ambitieux, sorte de Pantagruel à qui l’on n’a plus rien à apprendre dès qu’il paraît mais qui, au contraire, prétend vous prendre la main et vous emporter sur des chemins connus de lui seul, là où vous n’auriez jamais imaginé aller…» (14 janvier 2012)

Au départ, la trame était simple, le propos assez court, l’ambition à mesure. En tout cela, et en illustration métahistorique de son évolution également, ce projet était un quart, un cinquième, un millième de ce qu’il est devenu ; non, il était d’une autre nature, comme une substance errante et informe attendant que son essence le saisisse et lui impose sa loi d’airain, sa loi haute. Écrire cela, c’est déjà esquisser ce qui fait le caractère le plus extraordinaire de cette entreprise, telle que je la perçois, moi qui ai une si grande expérience de la réalisation de nombreux ouvrages que le destin ne prit même pas la peine de faire publier, acceptant l’idée qu’ils se suffisaient à eux-mêmes finalement ; c’est-à-dire, ce caractère extraordinaire de la puissante autonomie, l’indiscutable indépendance qui caractérisent cette entreprise justement, comme si La grâce existait en tant que telle, était autonome de l’auteur, se conduisait elle-même à sa guise, traçait des plans elle-même pour elle-même… La rédaction, l’écriture construite selon des structures et des orientations, vont de même. L’une et l’autre, elles me semblent aussi bien imposées par une force extérieure, que voulues par moi ; et franchement, il m’arrive souvent, un peu gêné et pressé de ne pas perdre le fil pour pouvoir encore prétendre tenir mon rang, de prendre à mon compte un développement considérable, cela qui n’était au départ, pour mon compte, qu’une digression sans importance. (Vous savez bien comme l’on dit cela, – ce que je ne peux étouffer, je l’embrasse.)

La grâce me dévore amicalement et, en me tapotant l’épaule (“brave bête”, semble-t-elle me dire), elle me harnache et me fouette, elle m’instructionne, me lance dans cette direction puis dans cette autre, sans explication excessive ni bavardages inutiles. Ainsi s’ajoutent des parties imprévues et imprévisibles, des réflexions inattendues, des structures qui n’étaient pas concevables. (La grâce a été restructurée plusieurs fois, et la dernière restructuration en date n’est pas rien.) Parfois, je me révolte dans le secret de moi-même, – “Mais quel désordre est-ce là ! Où tout cela va-t-il nous mener ? C’est tout de même moi qui tiens les rênes !” Lénine, au soir du “coup” d’octobre 17 (ou novembre 17, selon ce que vous en avez), alors qu’il vient de prendre le pouvoir, s’assoit sur un divan et dit en allemand, les yeux hagards  : «Es Schwindle», – approximativement “J’ai le vertige”… Cela est bien souvent mon cas, répétant sans cesse pour le compte de La grâce le commentaire léniniste mais peu marxiste du “coup” d’octobre ou novembre 17. Par contraste, et pour être quitte de l’évocation de mes humeurs sans nombre ni fin, je dirais que j’ai bien entendu, avec une régularité d’horloge, comme une sorte de fidélité du curiste qui revient régulièrement prendre ses eaux, je dirais que j’ai mes périodes dépressives et catastrophiques où je regarde La grâce comme un champ de ruines, comme une prison épouvantable, comme un poison subtil, comme une galerie de glaces déformantes, – et moi-même, irrémédiablement pris au piège, avec la seule compagnie de mes angoisses dévorantes...

La grâce est impitoyable. Elle exige du soi-disant auteur qui prétend l’être tout de même, des efforts dont le lecteur n’a pas idée, lui qui ne voit que le résultat réduit au volume définitif. Moi-même, d’ailleurs, je m’en avise, dans la même situation ; je n’avait pas idée, et je n’ai pas idée, et je ne l’aurais pas complète, cette idée, tant que la chose ne sera pas achevée et sans savoir si elle sera achevée, du travail de polissage, de ramonage, de lecture et de relecture, de doutes et de certitudes, qui caractérise l’entreprise. Qui plus est, je ne suis pas seul, et je sais que je suis suivi par un œil de relecteur mobilisé pour l’aventure, dont je me demande s’il n’est pas accrédité par La grâce elle-même pour me tourmenter, qui lis derrière moi, je veux dire chronologiquement et même derrière mon dos, comme une sorte de Jiminy Cricket autoritaire et posé sur mon épaule qui serait dans mon dos, qui me surveille à la baguette, dont je serais le Pinocchio parfaitement ingénu et innocent, et emprisonné, parfois comme s’il était là pour me soumettre à la question ; et cet œil de Jiminy qui m’exaspère par instant, qui me met dans des rages froides, d’autant plus que je sais qu’il m’est indispensable et qu’il fait ça au nom impératif ou pour le bien manifeste de La grâce, – et que parfois, dans une critique ou l’autre, il a raison, diablement raison. Harassant, Jiminy Cricket, il est temps que tu le saches… Partout, des prisons vous entourent dans cette épreuve effectivement harassante qui s’apparente aux douze travaux d’Héraclès ; et il paraît, et les bonnes âmes s’en vont répétant, que l’“œuvre”, comme l’on dit, est faite pour libérer l’esprit autant que pour témoigner de la liberté de l’esprit. La grâce s’y entend pour vous faire marcher à son rythme.

Le plus singulier dans cette aventure, on le doit, – cet aveu dut-il m’en coûter, sacrebleu ! – à la technologie moderniste, à l’Internet, qui permet de mettre un livre en lecture alors qu’il n’est pas terminé, d’avancer son élaboration et sa construction comme si l’un et l’autre étaient rythmées par la lecture par ceux qui ont choisi de le lire. J’en arrive presque à croire que j’en arriverais à le lire, lorsqu’il sera achevé et constitué selon ses atours civilisés, en même temps et au même rythme que le lecteur lui-même… Je suis donc un des lecteurs parmi mes lecteurs, lecteur comme vous et moi, à la fois impatient à l’encontre de l’auteur et indulgent pour lui, furieux contre ses retards et ses minauderies, ouvert à ses explications embarrassés, vaguement compatissants à ses angoisses sans nombre, prêt à l’encourager comme si notre vie à tous en dépendait… Et ainsi je me retrouve comme l’un des vôtres en un sens, installé parmi vous, et contemplant le monstre, cette espèce de “chose venu d’un autre monde” : La grâce, enfin ! Quant à l’auteur, hein….

D’ailleurs, je vous l’avoue, j’ignore si jamais l’ouvrage ira à son terme et tout se passe pourtant, je vous l’assure, comme si je le savais bien et comme si j’en étais sûr, et que ce sera le terme car il y aura un terme. Étrange est la force, la résilience de l’espoir, ou plutôt de La grâce dont je suis devenu, finalement, totalement dépendant, comme l’on dit de quelqu’un, dans la langage funestement abrévié d’aujourd’hui, qu’il est “accro”… Terminant cette chronique qui m’a permis d’enfin mesurer à quel monstre j’avais affaire, j’en finis également par ne plus douter, calme revenu et mesure prise de ses dimensions, que l’aventure ira à son terme. Comme il est dit dans les réflexions ici ou là sur le site, cela n’est pas une “réalité” assurée, mais je crois bien que c’est plus simplement et plus décisivement dit, d’une toute autre nature, quelque chose qui leur échappe, à ceux de cette époque – je crois que c’est plus simplement la vérité. En un mot, toujours le même, La grâce de l’Histoire m’a fait la grâce de me convaincre d’y croire, à elle, à moi, à tout ce qui va avec, à vous lecteurs enfin…

Philippe Grasset

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