Autour de la mort du directeur du GRU

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Autour de la mort du directeur du GRU

Le 3 janvier 2016 mourait le directeur du service de renseignement militaire russe GRU, le Colonel-General Igor Sergoun. Officiellement, la cause de la mort inattendue de cet officier général de 58 ans, chef du GRU depuis 2011, est une attaque cardiaque. L’événement a déclenché des spéculations, de la part de milieux du renseignement et assimilés du monde anglo-saxons, et d’autre part des observations plus simples sur ce que fut cet homme et le rôle qu’il joua. On verra que le contraste est intéressant dans ces deux approches, surtout lorsqu’elles viennent des mêmes milieux, parce qu’il permet également de tirer indirectement mais d’une façon très assurée à notre sens certaines remarques sur les positions respectives.

Nous allons introduire trois éléments évènementiels, de spéculations à partir d’évènements supposés ou simplement de montages complets, ou de simple réflexion à partir d’évènements avérés. Cela permettra, de découvrir certains mystères, – ou absence de mystères c’est selon, – autour de la personnalité de Sergoun, et à notre sens, en complet contraste, certaines vérités-de-situation toujours concernant Sergoun ; cela permettra surtout de constater et confirmer certaines tendances subversives et déstructurantes des milieux du renseignement anglo-américanistes, et certaines autres tendances, au contraire constructives et structurantes. Nous introduisons ces trois éléments dans l’ordre chronologique qui correspond bien à l’évolution des positions que nous avons signalées, – la subversion primaire, la subversion sophistiquée et l’anti-subversion, ou la structuration. Nous donnerons comme texte extérieur complet, selon la formule d’Ouverture libre, celui qui nous paraît de très loin le plus intéressant, qui est de la troisième catégorie signalée.   

• La première catégorie est le “travail” du groupe Stratfor, qui s’avère de plus en plus comme l’archétype du groupe d’enquête et d’information stratégique, officieuse et “confidentielle”, le plus exemplaire du point de vue du Système : des analyses convenues et faussement audacieuses, et d’ailleurs trop prudemment développées pour qu’on puisse y voir plus tard une erreur si tel ou tel développement non anticipé s’impose, partant par conséquent dans tous les sens pourvu qu’elles favorisent la politique-Système appliquée aux USA, mentionnant pompeusement des “sources” propres, évidemment anonymes pour leur donner plus de crédit, comme tout journaliste avec un peu d’expérience (si possible anglosaxon, qui sont les spécialistes de la chose) peut faire quotidiennement. La mort de Sergoun, dans les conditions décrites officiellement, est considérée avec la plus grande suspicion sans qu’aucune accusation directe soit formulée ; cela permet surtout de décrire une “guerre des services”en Russie (ou des “organes”, comme l’on dit dans ce pays), au centre de laquelle se trouve Poutine. L’effet indirect mais assuré de cette technique est évidemment d’accentuer le discrédit de Poutine, soit marionnette des “organes”, soit manipulateur des “organes”. Cela est présenté d’une façon qui interdit de penser que la même chose pourrait se passer à Londres ou à Washington, mais qui confirme complètement quoiqu’indirectement ce qu’il importe de penser de Poutine. Le texte a été publié le 6 janvier, trois jours après la mort de Sergoun, avec ce premier paragraphe :

« Intrigues within the Kremlin reignited Monday after the chief of Russia's military intelligence service, Igor Sergun, died unexpectedly. Sergun was a relatively unknown figure who kept a very low profile over his 30-year career, despite the fact that his position at the head of the Main Intelligence Directorate (GRU) of the General Staff of the Armed Forces made him one of the most powerful figures in Russian security. »

• Le deuxième texte est plus intéressant. Il s’agit du texte du Financial Times du 22 janvier, annonçant que la Russie avait demandé à Assad de quitter sa fonction de président de la république syrienne. Cette affirmation a été immédiatement et catégoriquement démentie par la Russie quelques heures plus tard. Outre la demande de retrait de Assad, l’article donnait diverses indications, prétendument liées à cette demande, selon lesquelles les Russes ont découvert une situation pire que celle qu’il croyait connaître des conditions de corruption et opérationnelles du régime, tandis qu’ils (les Russes) rencontreraient des difficultés grandissantes dans leurs propres opérations.

Du côté syrien, poursuit l’article, on a découvert que les Russes jouaient vis-à-vis d’Assad un double jeu, consistant à envisager son retrait aussi bien qu’à défendre son régime. Toute l’opération de demande de retrait d’Assad est présentée comme ayant été menée par Sergoun peu avant sa mort, et l’article est tourné comme si le chef du GRU avait eu une grande part dans les diverses tractations et manœuvres décrites.

« Just weeks before his death on January 3, Colonel-General Igor Sergun, director of Russia’s GRU military intelligence agency, was sent to Damascus on a delicate mission. The general, who is believed to have cut his teeth as a Soviet operative in Syria, bore a message from Vladimir Putin for President Bashar al-Assad: the Kremlin, the Syrian dictator’s most powerful international protector, believed it was time for him to step aside.

» Mr Assad angrily refused.

» Two senior western intelligence officials have given the Financial Times details of Sergun’s mission. [...] For the US-led coalition fighting Isis, it seemed that accommodating Moscow could break years of diplomatic deadlock over Mr Assad’s removal — a move Washington views as a precondition to cooling the sectarian tensions in Syria and Iraq that have fed the jihadi insurgency.

» Moscow’s military intervention in the conflict in support of Damascus in late September, many in Europe and the US reasoned, had reached its limit. “Mr Putin had taken a look under the bonnet of the Syrian regime,” one senior European intelligence official told the FT “and found a lot more problems than he was bargaining for.” However, Russia overplayed its hand, the official said, and Mr Assad made clear to Sergun that there could be no future for Russia in Syria unless he remained as president.

» In his dealings with the Kremlin, Mr Assad has adopted a strategy of playing one foreign power off against another. His trump card on this occasion was Iran. Russia has been nervous of Tehran’s growing regional influence at the cost of its own leverage for months. People close to the Syrian regime say suspicions about Russia’s intentions have been growing in Damascus for some time. “That mood of elation when Russia first got involved lasted for a while, but then people got more pessimistic,” said one Damascus businessman. “Assad’s people started to realise that having the big brother defending them meant he could also demand things of them too.” »

Cet article est très largement perçu dans des milieux indépendants proches des services de renseignement comme étant une construction complète et une manœuvre d’intoxication menée par les services de renseignement britanniques et US avant les négociations de Genève sur la Syrie. La mention des sources (“deux officiels de haut rang d’un service de renseignement occidental”) a pour objet apparent d’accréditer le récit, mais pour effet secondaire d’indiquer les responsables si l’information est identifiée comme une manœuvre d’intoxication. (Cette procédure fait partie des précautions exigées par le FT pour accepter de relayer des manœuvres d’intoxication des services de renseignement occidentaux et protéger sa réputation auprès de ses lecteurs et de ses annonceurs.)

Comme on le lit également, l’information a d’autres buts secondaires outre celui d’interférer sur les négociations de Genève, qui sont d’obtenir l’effet de tendre les relations entre la Russie et la Syrie, et elles mettent en avant sans le caractériser précisément pourtant le rôle de Sergoun dans l’initiative russe. Il s’agit de l’utilisation d’un événement  officiellement confirmé (la mort de Sergoun) pour accréditer l’information en même temps que tenter de suggérer un climat incertain au sein des manœuvres diplomatiques et secrètes de la Russie, avec une éventuelle responsabilité de Sergoun à cet égard.

• Le troisième texte, que nous donnons ci-dessous en entier, représente un complet contrepied par rapport aux précédents. Il est écrit par le général de brigade de l’US Army (à la retraite) Peter Zwack, actuellement Senior Research Fellow à l’Institute of National Security Studies de la National Defense University. Cette position dans des organismes universitaires dépendant des forces armées signifie que Zwack conserve des liens étroits avec les milieux militaires US, et notamment avec la DIA, au sein de laquelle il a beaucoup travaillé, outre d’être de 2012 à 2014 l’attaché militaire en chef de l’ambassade US à Moscou. On considérera donc son texte comme reflétant d’une certaine façon les appréciations des services où il a travaillé, et particulièrement de la DIA.

Le texte constitue, avec notamment de très nombreuses précisions et anecdotes significatives, un salut appuyé et très laudatif à la mémoire du chef du GRU, service avec lequel il apparaît que la DIA a entretenu des liens substantiels jusqu’en 2014 (avant la rupture ordonnée par les autorités civiles avec la crise ukrainienne). Zwack détaille notamment une longue visite, – jusqu’ici peu connue sinon inconnue du public, et peut-être de certaines autorités civiles, – du général Flynn, directeur de la DIA (devenu fameux depuis pours ses prises de position publique après son départ à la retraite), à Moscou à l’été 2013, au quartier-général du GRU, à l’invitation personnelle de Sergoun. Il est évident que les précisions qui y sont données, la chaleur qui transparaît des relations entre les membres des deux services, sont précisées pour rendre un certain effet qui contrecarre absolument la politique de suspicion et d’hostilité systématique, sinon de haine à l’encontre de la Russie qu’on rencontre dans des milieux idéologiques anglo-américanistes, dont nombre de centres de pouvoir et de communication. Ainsi très marqué par la description implicite des très bons rapports entre la DIA et le GRU, l’article reflète l’intention commune, et notamment de Sergoun, d’établir les meilleures relations possibles entre la Russie et les USA.

La parution de l’article est du 1er février, dans DefenseOne.com auquel Zwack collabore régulièrement, il ne répond à aucune nécessité d’actualité et constitue une démarche volontaire d’hommage à Sergoun sans aucune obligation de circonstance ; on précisera qu'il s’agit d’une démarche publique extrêmement rare, de la part d’un ancien officier général US et proche de la DIA, pour un personnage tel qu’un ancien directeur du GRU... A la date où il est publié et dans les conditions que nous avons décrites il est très difficile de n’y pas voir également une réponse indirecte à ce qui a été écrit ou suggéré à propos de Sergoun précédemment. On doit ainsi identifier une confirmation du rôle particulier que joue la DIA, avec des hommes comme Flynn & Cie, de se tenir en-dehors des manœuvres antirusses de montages de communication effectuées par d’autres services de renseignement plus enclins à suivre la ligne idéologique des directions civiles.

dedefensa.org

 

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Death of the GRU Commander

In February 2014, contact ceased between U.S. and Russian military intelligence as part of an overall shutdown of defense relations in the wake of Russia’s illegal annexation of Crimea. It was the right policy move at the time, but it’s time to get U.S. and Russian military leaders, including intelligence officials, talking to each other again.

One unlikely and subtle advocate of the value of personal communications was the chief of Russian military intelligence, Igor Sergun, who died suddenly on Jan. 3 of a probable heart attack. Recently promoted to Colonel General, Sergun was only 58 years old, young even for an overworked, highly stressed Russian male. An experienced special operations veteran who made his name in the restive Northern Caucasus, Sergun became GRU chief in 2011, later becoming one of the troublingly imaginative architects of Russia’s hybrid, proxy aggression in Ukraine.

I’m frankly unsure how to feel about his death. As a career U.S. Army military intelligence officer, and our senior military attaché to Russia from 2012 to 2014, I met with General Sergun and his staff several times for extended periods. I found him soft-spoken, unassuming, complex, erudite and nuanced. And I learned that even as Sergun relentlessly directed global intelligence operations against our interests, he — paradoxically — also viewed constant confrontation with the U.S. and West as not in Russia’s best long-term interest.

Before U.S.–Russia relations collapsed, Sergun facilitated increased contact between our countries’ military intelligence leaders. During 2012-13, I watched as U.S. and Russian intelligence chiefs from strategic regional and global commands discreetly met in cities across Russia: Khabarovsk in the east, Rostov in the south, and also Sochi, just before the 2014 Winter Olympics. These meetings — which were often the first face-to-face interactions between these senior U.S. and Russian MI officers — always entailed straightforward, cordially hardnosed discussions that intelligence officers understood from a world of black and gray, and rarely white, as traditional adversaries, often foes. Clearly, both sides entered cautiously, but increasingly saw substantive talks emerge on carefully cleared topics.

Never lost or conceded was our unwavering support for our allies, and partners such as Ukraine, who ideally should want us to engage with Russia. But such meetings were invaluable opportunities for both sides to explain why they disagreed on issues such as Syria, the Arab Spring, missile defense and Ukraine. Consequently both sides began to discover issues on which we did agree: radical Sunni Islam, the need for a stable Afghanistan and Central Asia, global terrorism, looming demographic challenges, and future global resource competition.

Perhaps the highest-profile visit came in June 2013, when Sergun invited Lt. Gen. Michael Flynn, director of the Defense Intelligence Agency, for a three-day visit to Moscow. Following a trail carefully blazed by several predecessors, Flynn laid a wreath at Russia’s Tomb of the Unknown Soldier and visited the GRU’s ultra-modern headquarters outside Moscow. There he gave a unique hour-long address on leadership and intelligence to a conference room full of young GRU officers who, judging by their questions, clearly had never before encountered an American intelligence general.

Finally, Flynn hosted an unprecedented dinner for his counterpart in my residence at the U.S. Embassy. The GRU director arrived with two generals and an interpreter. It must have been bemusing for them to go through U.S. Embassy security onto U.S. soil for the first time. Always inquisitive, Sergun showed particular interest in a colorful Leroy Neiman print titled “Red Square.” The customary toasts were hoisted, though Sergun himself was a modest drinker. The last toast called for making “the airlocks fit,” an allusion to the extraordinary Apollo–Soyuz link-up in 1975 during the heart of the Cold War, and an allegory for improving relations. He liked that. All departed with U.S. Embassy baseball caps for their children. The following night Sergun hosted our U.S. delegation at the venerable Sovietsky Hotel, where he gave us a personal tour of Stalin’s time-warped suite upstairs.

General Sergun clearly placed a high value on these exchanges, which showed his desire to do more than simply learn about our military capabilities and intent. If I were Russian, obsessed by real and perceived existential threat, uneasy about the viability of my vast northern nation of demographically challenged citizens, I would be seriously worried. I believe these next-generation geostrategic concerns helped drive Sergun and other senior leaders toward these engagements with us.

My last contact with Sergun occurred in late 2013, just months before relations broke. I requested a meeting to deliver a message, and this powerful intelligence general arrived in short notice in modest street clothes. He took my message and we talked briefly about a planned visit to the United States with some of his senior GRU officers. That idea, of course, went stillborn when Russia invaded Crimea.

So where do we go from here? The status quo, despite some minor improvement, remains quite negative. We must find meaningful ways to talk and work with Russian military counterparts on geo-strategic concerns of mutual interest, of which there are plenty. Despite disagreements and frustrating disinformation, we must persist in this. Nations, especially ones that are traditional confrontational competitors that can existentially threaten each other, must constantly and intensively communicate via different channels and echelons, including sensitive military and intelligence conduits. This is hardly weakness or supplication; rather it displays strength, confidence and prudence, and it shows we are comfortable in our own skin.

Certainly we collectively can learn that much from the complex Colonel General Sergun.

Peter Zwack

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