L’Algérie de John Foster Dulles & Histoire d'historien — Rubriques Analyse, Volume 22, n°12 & 13, 10 & 25 mars 2007


07/04/2007 - de defensa

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L’Algérie de John Foster Dulles

Petite leçon d'histoire bien actuelle malgré qu'on y parle de l'Algérie, de la IVème République et de De Gaulle, de Foster Dulles et de Ike. La psychologie américaniste en scène, comme argument central de l'Histoire.

Nous nous attachons à un livre de l'historien américain Irwin M. Wall, Les États-Unis et la guerre d'Algérie (éditions Soleb, septembre 2006 en traduction française avec un ajout exclusif de l'auteur, version originale publiée en 2000). Wall est un des spécialistes américains de l'histoire française, et, plus précisément des relations entre France et USA (sa période de prédilection est la IVème République et les débuts de la Vème). Il observe dans l'ajout exclusif qu'il a donné à l'édition française: «[L]es Américains étudient la France plus que quiconque, peut-être autant voire plus que les Français eux-mêmes.»

Nous avions lu, in illo tempore, un autre important travail de Wall: L'influence américaine sur la politique française, 1945-1954 (Balland, 1989). Ici ou là, nous y ferons allusion.

Pourquoi ce livre (ces deux livres)? Manifestement, l'édition française, faite en 2006 pour un livre datant de 2000, se veut comme un clin d'oeil. Il y a un parallèle à faire entre l'attitude française vis-à-vis des USA dans l'affaire irakienne et l'attitude des USA vis-à-vis de la France dans l'affaire algérienne. Wall n'en disconvient pas implicitement, réduisant l'analogie à Irak-2003 versus Suez-1956.

Ce n'est pas la voie qui nous intéresse. Selon nous, il n'y a pas d'analogie possible, sinon sentimentale, entre deux situations où les partenaires auraient une position inversée alors qu'ils sont ces puissances si différentes. Disons que l'analogie est trompeuse et la faire c'est faire une tromperie, volontairement ou pas. Ce n'est pas un procès, c'est un constat.

Au contraire, il y a beaucoup à apprendre de la politique US vis-à-vis de la crise algérienne et de la France plongée dans la crise algérienne. Il y a aussi un enseignement considérable dans les visions réciproques (américaine et française) des relations entre les deux pays, et dans leurs façons de voir si différentes. C'est une appréciation historique que nous offrons, qui a incontestablement une grande actualité par le biais évident de sa permanence. Toute véritable appréciation historique a cette dimension de permanence, ou bien son intérêt est temporaire et sporadique.

L'activisme US dans la guerre d'Algérie: l'effet d'une politique, d'une conception du monde radicale et de ses certitudes

Sans aucun doute, l'un des grands apports du livre est l'image qu'il donne de la puissance, de la constance et de l'insistance de l'intérêt US pour la crise algérienne. C'est une découverte, tant on avait à l'esprit que la crise algérienne était d'abord une “crise française” (pour la France) qui avait accessoirement et épisodiquement intéressé l'Amérique. Ce n'est pas le cas. L'affaire algérienne fut aussitôt interprétée par Washington comme une bataille essentielle dans la vision américaniste du monde durant la Guerre froide; également, comme un épisode essentiel dans ses rapports avec la France.

Un des paradoxes de départ est exposé involontairement en une seule phrase de l'introduction du livre (par le professeur Georges-Henri Soutou): «Outre leur anticolonialisme traditionnel, et la conviction que le conflit en Algérie, à la différence de celui d'Indochine, relève d'une autre catégorie que la guerre froide et donc ne justifie pas un soutien automatique à la politique française, tout au long de leur crise leur politique est dictée par la conviction que la guerre d'Algérie compromet la participation effective de la France à l'Otan et risque de pousser l'Afrique du Nord dans les bras de Moscou.» La guerre d'Algérie n'est pas vue comme un événement de la Guerre froide et, pourtant, les deux effets négatifs qu'on en craint ont à voir directement avec la Guerre froide. Peut-être est-ce leur “anticolonialisme traditionnel” qui explique ce qui est à nos yeux une contradiction des USA interférant considérablement sur la perception du problème.

Au contraire, l'obsession de la guerre froide est constamment présente, et c'est l'une des causes de l'intérêt US pour la crise. Foster Dulles, le secrétaire d'État de Eisenhower, ne vit que dans l'obsession de l'élargissement du conflit, souvent dans une mesure bien irréaliste et qui laisse rêveur. Lorsqu'il explique l'intervention US constante, Wall rapporte le «scénario cauchemardesque» qui semble constamment à l'esprit de Dulles: «[L]a politique menée par la France conduisait nécessairement à entraîner dans un conflit sans issue les voisins de l'Algérie, la Tunisie d'abord et ensuite le Maroc et la Libye. La France allait bientôt se trouver en guerre avec l'Afrique du Nord tout entière, soutenue par Nasser et d'autres États arabes, lesquels seraient armés et financés par l'URSS et le communisme international.» Parallèlement, on nous explique, par exemple, que la Tunisie qui vient d'avoir son indépendance, tente de trouver des armes pour équiper son premier régiment de 3.000 hommes et que l'ALN algérienne règne dans le pays en absolue maîtresse. Cela invite à se demander, pour ce cas qui équivaut aux autres mentionnés, comment les Français auraient pu déclencher un conflit avec une Tunisie qui n'avait aucune existence de puissance réelle.

Cette hystérie ne cessera pas. Wall nous rapporte, sans le moindre commentaire impliquant une appréciation un peu étonnée ou une observation critique, que, le 7 novembre 1960, le National Security Council du président Eisehower mentionne au cours d'une réunion sa crainte d'une implication de l'OTAN en Algérie «dans l'éventualité d'une intervention, dans le nord de l'Algérie, d'unités de forces armées soviétiques organisées et identifiables». Cette obsession extraordinaire, relevant de la bande dessinée de l'époque maccarthyste, marque effectivement l'appréciation sans cesse excédée des Américains à l'encontre de la prétention française à résister pour conserver un territoire dont on a peine à se souvenir qu'il fait alors partie intégrante du territoire français. Les Américains pensent, dès 1954, comme nous le rappelle Soutou, que «la France ne peut gagner la guerre et [que] l'Algérie deviendra tôt ou tard indépendante». Cette conviction est si grande qu'on a bientôt l'impression, de plus en plus confirmée tout au long du livre, que les USA font effectivement tout pour que l'Algérie devienne indépendante, que ce sont eux qui ont joué le rôle principal dans cette affaire où Moscou n'a rien à voir. Le soutien diplomatique de Washington au FLN, à l'ONU, au département d'État du républicain Dulles, au Congrès où Kennedy fit un discours mémorable en 1957, dans les capitales étrangères, fut constant et fondamental. Ainsi les USA peuvent assurer aux Français qu'ils ne peuvent gagner la guerre, de science certaine puisqu'ils sont les principaux soutiens diplomatiques et politiques du FLN. C'est un autre enseignement précieux du livre. Les USA ont, pour une part principale, assuré les fondements de l'indépendance de l'Algérie.

Une grande explication est offerte. Face au danger soviétique que les Français ne comprennent pas, seul l'anticolonialisme naturel de l'Amérique fait l'affaire. Curieux argument, alors que les Français tentent de convaincre Washington que l'Occident est en danger dans les djebels algériens. Seuls les Américains savent distinguer le danger communiste et y répondre avec la finesse qui importe. Ce sera l'obsession anticolonialiste. (En attendant, Wall passe en un mot très rapide sur cette Algérie devenue indépendante en 1962 grâce à l'habileté de Washinton à écarter la main-mise communiste, et se retrouvant en 1965, avec Boumedienne, socialiste, tiersmondiste et amie de Che Guevara, et amie de Moscou cela va sans dire.)

Le poids de la vertu anticolonialiste de l'Amérique est considérable dans la politique de Washington, jusqu'à être déterminant. Ce n'est pas sa puissance qui donne à Washington le “droit” de chapitrer interminablement Paris, mais sa vertu anticolonialiste. C'est elle qui permet aux Américains de mieux “comprendre” la crise et d'être à même de lui donner l'issue qui importe. (Curiosité historique: l'Amérique est, paraît-il, la première “colonie” à s'être libérée, donc avec un titre de propriété de la vertu anticolonialiste. Voire. L'analogie avec l'Algérie est intéressante. Les insurgents américains de 1776 n'ont rien à voir avec les Arabes d'Algérie: ce sont les “pieds-noirs” de l'Amérique qui se révoltent contre la mère-patrie. Les vrais Arabes de l'Amérique, ce sont les Indiens. C'est avec le traitement global infligé par les Américains immigrants aux Indiens comparé au traitement infligé par les pieds-noirs aux Arabes qu'on peut établir une analogie intéressante. Les évolutions démographiques respectives des deux populations indigènes sont peut-être une indication plus intéressante des vertus respectives que les discours à ce propos. Là devrait être la source du brevet d'anticolonialisme.)

Une intervention américaniste marquée par une seule attitude: le refus de considérer l'existence de la souveraineté française

Répartissons bien les critiques. Le procès de la “France colonialiste” a été fait, fait et refait ad nauseam. Les vilenies françaises sont exposées en place publique, amplifiées extraordinairement, démonisées dans une orgie de repentance bien dans l'air du temps, au vu et au su de tout le monde, d'ailleurs à l'initiative des intellectuels français, sans la moindre restriction. Ce n'est certainement pas sur ce point que porte l'intérêt du livre, bien que les Américains ne manquent pas de froncer les sourcils devant les comportements des Français. Il s'agit ici de découvrir le fondement de l'attitude américaniste, du procès américaniste fait contre la France dans cette affaire. Ce procès est permanent dans le récit historique de Wall, implicite et explicite à la fois. Il est fondé moins sur les faits, quels que soient ces faits, que sur une conviction fondamentale du juge, — et c'est le point capital pour nous. Il s'agit, comme on dit, d'une “question de principe”, — et ce livre prétendument de “science historique” est fait pour juger et condamner, et certainement pas pour instruire et comprendre. (Et le juge qui incarne ces principes au nom desquels on condamne au bout du compte, ce sont les USA, sans le moindre doute.)

Wall mentionne souvent la chose (la “question des principes”), en passant et comme allant de soi, sous différentes formes. On comprend rapidement qu'il accepte cette thèse implicite qu'on décrit ici comme évidente, plus encore, qu'il l'accepte presque inconsciemment comme la description d'une vérité indiscutable. Un passage sur la fin du livre, très marquant parce qu'il ne met pas de Français en scène, éclairera notre argument et les effets immenses de cette situation psychologique par le biais d'une description précise du rôle des Américains dans cette affaire. Wall rapporte une visite du chancelier Konrad Adenauer (très proche de De Gaulle, contre les USA, dans l'affaire algérienne), à Washington le 12 avril 1961.

«Quant à l'Algérie, c'était l'attitude des États-Unis à l'ONU qui, pour lui, était responsable de l'échec de la France dans ses relations avec ce pays [l'Algérie] et, [fit observer Adenauer], il [Adenauer] ne pouvait pas le leur pardonner. Deux ans plus tôt, les rebelles étaient prêts à signer un accord de paix et ils l'auraient fait s'ils n'avaient pas eu le soutien de Washington. A l'époque, il avait abordé le sujet avec Eisenhower qui lui avait répondu qu'autrefois les Américains avaient été aussi un peuple colonisé et qu'ils ne pouvaient pas se désintéresser de l'Algérie. Le chancelier ne pouvait comprendre cela ni suivre les Américains là-dessus.»

Nous voyons aussitôt que le procès permanent est si tranché d'avance qu'on ne devrait même pas parler de procès. Le juge a fait sa conviction, il est conviction lui-même. Le cas politique n'a aucun intérêt à être débattu, il s'efface devant la nature de la chose. La conviction américaniste, relayée par la puissance de ce pays si habile à transmuter la force en droit, est par avance que l'Algérie existe souverainement dès l'origine, que cette existence est usurpée par la France avec le crime atroce du colonialisme. La seule chose que peuvent faire les USA pour leur allié français qu'ils aiment bien, qui est une bonne chose par essence puisqu'il s'agit des USA, est d'aménager d'une façon acceptable la marche inéluctable vers l'indépendance de l'Algérie. La souveraineté française sur le territoire algérien est absolument niée. C'est un artefact d'une psychologie malade, la psychologie française qui est ici la principale cible (cible des américanistes et des intellectuels français). Cette approche est intéressante parce qu'en menant le débat sur ce point (l'Algérie avant 1954 et même jusqu'en 1962, souveraineté française ou pas?), elle met en évidence que la question principale de la crise algérienne est moins le colonialisme considéré comme problème historique central que la question historique centrale de la souveraineté confrontée à l'épisode historique circonstanciel du colonialisme.

A cet égard, un passage du côté des intellectuels français fera l'affaire, en nous confirmant qu'il y a identité de vue entre les Américains, qu'il s'agisse de l'équipe Eisenhower-Dulles ou de l'équipe Kennedy-Rusk, et les intellectuels français, de la gauche marxiste au libéralisme américaniste selon les époques, qui mènent la charge jusqu'à aujourd'hui. (Wall s'y réfère quand il le faut, avec un enthousiasme qui en dit long.) Dans le livre référence de l'étude historique vertueuse de la “question algérienne”, La Guerre d'Algérie, 1954-2004 la fin de l'amnésie, livre rassemblant une équipe d'historiens nécessairement compétents sous la direction de Mohammed Harbi et Benjamin Stora, cette question de la nation algérienne, — ou du “fait national algérien” pour dire plus vertueusement et éviter l'accusation incroyable de nationalisme, — est partout présente comme une ombre. Effectivement, elle est évoquée par les deux auteurs dans des termes catégoriques, puisqu'elle suscite le seul interdit de cette somme libérale: «Un souci de pluralisme anime ce volume, dont chaque contribution n'engage, bien évidemment, que son auteur. Mais nous devons nous distancier du texte de Mohand Hamoumou et Abderhamen Moumen sur les harkis, dont l'analyse se fonde sur la négation du fait national algérien.» Pourtant les quelques remarques de Harbi sur l'Algérie d'avant 1954 ne sont pas encourageantes. En 1830 (lors du débarquement français en Algérie), «les notions de peuple, de souveraineté du peuple, de nation et de culture nationale sont étrangères à l'esprit des populations.» Cela rejoint le «J’ai visité les cimetières algériens, je n’y ai trouvé aucune trace d’une nation algérienne» de Ferhat Abbas en 1936.

Le fait n'est pas indifférent parce qu'il fonde la légitimité historique, et la souveraineté. Au-delà, il justifie les violences de certains et autorise à qualifier d'“exactions” celles des autres. Le FLN ne fut pas moins avare que l'armée française des unes comme des autres. S'il n'est pas soutenu par la légitimité historique de la souveraineté? Les révolutionnaires diront que la souveraineté s'acquiert dans la juste lutte. Tout au plus, elle se confirme, si l'on retrouve la légitimité historique, sinon la lutte n'a rien de juste par elle-même. A cette lumière, par quoi est justifié le soutien constant des USA aux rebelles algériens? D'un autre côté et toujours à la lumière de l'histoire, ce soutien US entache la cause du combat des rebelles d'ombres suspectes.

Un jugement sur de Gaulle appuyé sur l'incompréhension de ses buts et de sa démarche

Or il s'avère que toute la croisade US faite au nom de la justice, et dont on comprend évidemment qu'elle doit trouver sa justification dans la légitimité historique de la souveraineté et de la nation (algériennes), pour que la justice soit réelle et non une usurpation de la chose, se fait pour partie en face d'un homme dont la quête obsessionnelle est celle de la souveraineté. La confrontation est intéressante et éclairante.

C'est là qu'éclate l'incompréhension de Wall pour de Gaulle et pour le principe de souveraineté, ce qui achève de mettre en cause la validité de ses conclusions générales puisqu'en effet le soutien américaniste à l'insurrection algérienne est fondé sur la légitimité de ce combat (la souveraineté de la nation algérienne qui en est sortie). D'ailleurs, — et l'on gardera ce point à l'esprit pour une future réflexion sur le travail de l'historien, — la conception de Wall est naturellement, par nature doit-on insister, celle d'un américaniste et, plus généralement, d'un moderniste (voire d'un postmoderniste). Elle définit la souveraineté selon le résultat de la politique et à la condition sine qua non que cette politique et son résultat soient moraux. Les tentations de distorsion de l'Histoire sont par conséquent infinies.

Wall, comme les américanistes, ne comprend pas que la souveraineté c'est exister (librement, — pour ce cas, par la réalisation d'une politique libre, indépendante, — souveraine) et non obtenir certaines choses par le moyen d'une politique qui force selon la morale. La souveraineté concerne l'identité de soi-même et non la force qui, en affirmant une soi-disant identité, contraint celle des autres. Ce livre nous montre une fois de plus qu'en traitant ce problème de la souveraineté d'une façon critique chez un autre, les américanistes découvrent involontairement la réalité du problème que cette définition leur pose à eux-mêmes, et dont ils commencent à peine à mesurer la profondeur puisque leur force défaillante ne peut plus masquer la chose.

Constamment, Wall confond les moyens et les fins, dans une démarche habituelle à l'esprit américaniste. Il fait des résultats de la politique indépendante de De Gaulle l'enjeu de l'affirmation de la souveraineté, alors que c'est cette politique elle-même et son indépendance, quelles que soient ses variations tactiques, qui confortent l’affirmation souveraineté. Bien peu à son aise dans la compréhension de son sujet et trop empressé à réduire ce sujet, Wall ne recule pas devant la contradiction formelle d'une page à l'autre. On en donnera ici un exemple frappant, mais cette contradiction est partout présente.

• Page 297, il écrit: «Si 1962 est une année décisive, c'est qu'elle consacre l'échec des grandes manoeuvres gaulliennes visant à réorganiser le monde de manière que la France y occupe un nouveau rang, et qui supposaient, à la base, une Algérie étroitement associée, — soumise, en fait, — à la France dans une relation néo-coloniale.» Il s'agit donc d'un constat d'échec, puisque la thèse de Wall à cet instant était que de Gaulle voulait garder l'Algérie associée à la France (“soumise”), et que cela servirait à restaurer le rang de la France et, par conséquent, sa souveraineté; et que cela n'a pas réussi... Donc, la souveraineté n'est pas restaurée?

• Page 301, il écrit: «Son objectif principal en revenant au pouvoir était de doter la France de nouvelles institutions. S'il pouvait faire que l'Algérie reste française, il le ferait; si elle devait être un obstacle à ses projets, alors il chercherait une autre solution.» Là (p.297), l'abandon de l'Algérie marque l'échec d'une politique de restauration de la souveraineté française, ici (p.301) il est, selon les circonstances et dans ce cas au contraire du précédent, le nécessaire sacrifice pour poursuivre par une autre voie l'entreprise de restauration de la souveraineté française.

Mais on le comprend. Pour la conception américaniste, l'identité, la souveraineté, l'indépendance sont les fruits d'une politique, les fruits des circonstances. Elles sont une conquête, par la force et par la morale, qui se fait au détriment nécessairement d'un autre (nation, ethnie, etc.). Pour l'esprit français, et de Gaulle en premier, la souveraineté est un état d'esprit, une psychologie trempée à la transcendance de l'identité de soi, et l'indépendance en est le produit naturel qui va de soi. Cette mésentente des conceptions éclate dans la question du “directoire” (participation de la France au “directoire” anglo-saxon USA-UK établi de facto, au sein et même en-dehors de l'OTAN, après l'échec de Suez de 1956), dont Wall fait grand cas en tentant d'en réviser la signification. De Gaulle avait demandé cette participation dès septembre 1958 et il devait, en 1961, constater l'échec de sa démarche. Wall critique cette exigence de De Gaulle, en remarquant: «On a du mal à voir en tout cela le modèle de monde multipolaire que la plupart des auteurs portent généralement au crédit de De Gaulle. Il suffisait que les Américains l'acceptent comme membre du “directoire” des Occidentaux pour l'empêcher de prendre ses distances et pour que l'Ouest reste intact dans ce qui devait toujours être, du seul fait de la puissance américaine, un monde bipolaire.»

La première réaction qu'on a est évidemment celle-ci: mais pourquoi n'ont-ils pas pris de Gaulle dans leur “directoire” puisque c'était ainsi le neutraliser, selon Wall? La réponse tombe sous le sens. Au contraire de ce qu'avance Wall, ce n'était pas du tout le neutraliser. Le Français de Gaulle au sein du “directoire” aurait été intenable, exigeant, autonome... Il eût été souverain, dans un “directoire” devenu bien sûr, du fait même de sa seule présence, multipolaire. Le contraire des Britanniques, soumis à la baguette depuis l'échec de Suez.

La souveraineté est une question d'esprit et d'identité, pas de position politique, ni même de force. La “puissance américaine” n'aurait en rien contraint de Gaulle à suivre les consignes, comme elle n'y était pas parvenue en 1942-45. («...De Gaulle ne demandait pas, il réclamait, mieux il exigeait ... Cette tactique, curieusement, avait été payante pendant la Seconde guerre mondiale, où l'agressivité de son comportement semblait être inversement proportionnelle à la puissance réelle de la France». Le “curieusement”, qui est tellement de trop, mesure l'incompréhension de Wall.) Mais quelque chose de tout à fait inconscient, ainsi que les craintes de leur vanité, firent que les américanistes se doutèrent de quelque chose, et c'est pourquoi ils n'ont pas pris de Gaulle dans leur “directoire”.

La question de la souveraineté est la clef de la tragédie politique de notre temps, y compris du “colonialisme”

La critique de De Gaulle est la principale démarche de ce livre plus que la critique du colonialisme (ou bien faut-il faire de De Gaulle un colonialiste? Sans doute, par opposition à un Foster Dulles qui, lui, n'est que vertueux). Elle rejoint “curieusement” (sic) la critique des années 1960 des anti-gaullistes de droite, comme celle de Jacques Laurent, — mais avec infiniment plus de talent pour Laurent, — dans son Mauriac sous de Gaulle. C'est dire qu'elle date un peu et qu'elle est absolument paradoxale puisque l'anti-gaullisme de Laurent se faisait au nom de la défense de l'Algérie française. Cette critique consiste à reprocher à de Gaulle de n'avoir pas accompli certaines des ambitions qui lui sont prêtées, c'est-à-dire de n'être pas puissant et “souverain” selon les conceptions américanistes.

Cette critique conduit à la remarque plus générale, qui semble un enseignement important à sortir de la lecture très critique de ce livre, que la question de la souveraineté dépasse tout, que la crise du colonialisme qui est soulevée aussi pour ce cas de l'Algérie est moins un drame moral spécifique qu'une tragédie de la souveraineté. Si ce constat apparaît si fortement à ce propos, c'est que les USA, dans leur action, posent pour eux-mêmes la question de la souveraineté et que la France (puis de Gaulle) y répond d'une façon toute différente.

La question de la souveraineté est essentielle parce que c'est la question de l'existence. Dans ce cas, on la voit dénaturée par la conception moraliste des USA, qui préfère la cantonner sur une vision déformée et partisane du “colonialisme”. L'Algérie garde des traces des erreurs trop faciles de ses premiers chefs. Aller chercher le soutien des USA, avec leur conception faussée de la souveraineté, c'était entacher au départ ce concept. Ils auraient dû prendre exemple sur de Gaulle et s'inspirer de la France.


Histoire d’historien

Toujours le livre d'Irving M. Wall (“Les Etats-Unis et la guerre d'Algérie”) — cette fois par rapport aux conceptions et au fonctionnement du métier d'historien dans nos temps postmodernes

Le livre d'Irving M. Wall (Les Etats-Unis et la guerre d'Algérie), dont on a présenté dans notre précédent numéro (Analyse, 10 mars 2007) une analyse (très) critique du contenu, constitue une bonne base pour étendre notre appréciation (très) critique à la méthode du travail historique. Wall nous offre une démarche historique caractéristique de son époque, accordée aux conceptions actuelles de la méthodologie scientifique. Le travail est minutieux, très référencé et varié, à l'image de la multitude de sources auxquelles le chercheur a accès. Par exemple, on laisse souvent, — ou l'on semble laisser les opinions et analyses contradictoires les unes contre les autres, les unes à côté des les autres, sans souci d'imposer d'une façon arbitraire un ordre qui viendrait du jugement de l'auteur. Le souci semble être celui de la reconstruction de la réalité telle qu'elle fut, — ou telle qu'on affirme implicitement qu'elle fut.

Il s'agit plus d'un “chercheur” que d'un historien au sens classique du terme, un “savant de l'histoire” plus qu'un artiste ou un poète de l'histoire. L'approche se veut très scientifique, très rationnelle. L'agrément de la lecture, voire l'“originalité” de la forme, qui peut exister d'une façon appuyée et très plaisante à la lecture, est directement fonction de la variété des sources et nullement selon le goût de l'auteur. C'est un territoire universitaire bien plus que littéraire, et dans le sens où le territoire universitaire s'oppose au territoire littéraire. L'intuition y a peu de place, à moins qu'elle ne soit au service de la recherche. Le sujet est borné dans le temps et dans l'espace jusqu'à être cloisonné pour le bien de la chose. Le commentaire s'affirme structuré, lui aussi appuyé sur des faits qu'on estime démontrés ou, dans tous les cas, reconstitués avec la plus grande fidélité possible.

Objectivité, enfin, — voilà le maître-mot. Plus que d'objectivité, d'ailleurs, on devrait parler d'une objectivation de l'Histoire. La reconstruction de l'Histoire, si elle prétend retrouver la réalité historique, ne manque pas d'être arrangée de façon à ce qu'un certain ordre réponde à la raison qu'on y cherche, — et qu'on y retrouve. C'est une méthode très moderniste, au sens idéologique du mot. Ici apparaît évidemment le sens (vraiment très) critique de notre démarche.

Le cloisonnement du sujet permet paradoxalement d'imposer des affirmations générales extrêmement partisanes

Le “savant de l'Histoire” juge qu'il évolue dans un cadre général admis et qui va de soi. Il s'y réfère “en passant”, par des allusions ou par l'emploi de stéréotypes qui ne sont aucunement mis en question, mais au contraire tenus pour des évidences par tous. C'est l'acte du conformisme général porté au niveau du fondement implicite de la démarche. Le cadre général ainsi évoqué allusivement semble accessoire; il se révèle en fait essentiel pour influencer implicitement tout le sens de l'étude spécifique. Le cloisonnement ainsi effectué, qui semblerait être un acte d'objectivation, s'avère en réalité être une source constante d'influence.

Venons-en au sujet traité par Wall. Il ne s'agit pas de l'histoire de l'“Algérie française” devenant indépendante, avec ses divers épisodes, ses drames, ses tragédies, mais bien de l'action des USA dans la guerre d'Algérie. La question de l'Algérie française y est donc évoquée souvent mais accessoirement, sans tentative d'analyse. Le jugement est donc regroupé sous la forme de l'emploi d'expressions, voire de mots. Insistons sur l'exemple de l'emploi du mot “colon” pour désigner les Français d'Algérie. Le sens conceptuel de ce mot est bien connu. Il s'agit d'un expatrié ayant bénéficié de la spoliation des indigènes de leurs terres. Il s'agit d'un agriculteur dont la fortune est bâtie sur une infamie originelle indiscutable et sans rémission: «En 1954 au début de la guerre, il y avait là-bas environ un million de colons d'origine européenne, minorité privilégiée par rapport à la masse des huit millions et demi de musulmans, en grande partie privés de terre et pauvres.»

Le terme revient systématiquement car les “colons” sont partout. Ce sont eux qui accueillent bruyamment Guy Mollet à Alger le 6 février 1956: «Mais Guy Mollet fut accueilli là-bas à coups de tomates et d'oeufs pourris par des colons en état d'émeute.» Ce sont eux encore qui soutiennent le putsch d'avril 1961: «... la deuxième rébellion contre de Gaulle qui éclata en Algérie le 20 avril [1961], menée cette fois par certains éléments de l'armée auxquels les colons apportèrent leur soutien.» Ce sont eux qui forment l'OAS: «...un retard qui permit aux colons de mettre en place l'OAS et à celle-ci de mener une campagne terroriste d'une violence et d'une férocité presque inouïes.» (Pourquoi “presque”? Ces monstres méritent “inouïe” tout court, monsieur Wall.)

Cela est-il sérieux de parler de ''colons'' dans un pays qui regroupait plus des deux tiers de sa population européenne dans des villes populeuses, où prédominaient des populations ouvrières et artisanes? On sait que l'activisme citadin de l'Algérie française, la manifestation de février 1956 autant que le putsch et l'OAS, fut, du côté civil, le fait des milieux populaires (y compris une “OAS juive”), ces jusqu'au-boutistes qui n'avaient rien à perdre. Le stéréotype mensonger de Wall est répété sans explication puisqu'il s'agit d'un thème hors-sujet.

Ces termes renvoient à la simple image propagandiste de l'époque telle qu'elle s'est fixée dans l'histoire racontée à partir des nécessités idéologiques. Ce type d'emploi, extrêmement vieillot et contrastant avec la puissance et la nouveauté du matériel sorti des archives et formant le sujet principal, se retrouve dans des remarques parcellaires sur d'autres sujets, aussi déformés et renvoyant à la propagande de l'époque. Par exemple, lorsque Wall écrit que de Gaulle, en développant le nucléaire, a sacrifié les capacités conventionnelles de l'armée française comme on le voit aujourd'hui. Monsieur Wall, les événements actuels nous montrent l'inverse, point final.

Un autre aspect de cette “méthode” est la constante critique de l'atomisation et du désordre régnant dans les gouvernements français successifs de la IVème République, et même chez de Gaulle à partir de 1958. Les commentaires abondent, dits également comme allant de soi, comme l'on relève un fait d'évidence. Par exemple celui-ci, p.94: «L'incapacité de Guy Mollet à démentir ce qu'il savait être faux renforça à Washington l'image d'un gouvernement français en pleine désorganisation, dont certains ministres, en l'occurrence ceux qui étaient chargés de la Défense et de l'Algérie, menaient leur propre politique, indépendamment d'un Président du Conseil incapable de les en empêcher.»

Le propos n'est pas ici de réhabiliter le fonctionnement des gouvernements de la IVè. Il nous importe plus d'observer que cela est écrit d'une manière magistrale, comme un maître (le gouvernement US, dont Wall devient naturellement le représentant) fait la leçon à un élève (le gouvernement français) du haut de sa vertu évidente, — manifestée autant par la justesse de sa position que par sa cohésion, son efficacité, l'illumination technique et morale de son action. Que vaut cette vertu?

La situation du gouvernement américaniste dans les années 1950 est bien connue. Elle est parcourue de tendances souvent férocement concurrentes et contradictoires. Wall ne nous le cache d'ailleurs pas, désignant des groupes pro- et anti-français, faisant un long portrait de Robert Murphy, cet anti-français acharné qui oriente la politique US selon ce qu'il lui plaît et bien au-delà, sinon parfois contre les consignes. Les départements ont eux aussi des politiques différentes. Les militaires ne sont pas en reste. On connaît l'épisode MacArthur de la guerre de Corée, qui nous conduisit au bord de la guerre nucléaire. On connaît moins celui du général LeMay, régnant en maître sur le Strategic Air Command et manigançant de son propre chef des provocations pour un affrontement nucléaire avec l'URSS, à l'insu du pouvoir politique. On se rappelle Eisenhower, humilié par Krouchtchev à la conférence de Paris en mai 1960, pour la destruction d'un U-2 alors qu'il ignorait que les vols d'espionnage de la CIA au-dessus de l'URSS se poursuivaient.

Il y a une évidence implicite dans le propos de Wall. Ici (le cas de la France), c'est le désordre d'un pouvoir politique faible et impuissant. Là (les Etats-Unis), il va sans dire que c'est la saine pluralité d'un pouvoir démocratique assez vertueux pour se permettre de laisser s'exprimer des tendances (de bonne taille parfois: une guerre nucléaire par escroquerie!). Il va sans dire mais cela mérite d'être dit: dans le cas américaniste, l'évidence de la vertu écrase tout. L'évidence implicite ne laisse aucun choix au lecteur. Les faits importent moins que l'évidence de la vertu. Il s'agit du cas fondamental et remarquable de l'objectivation de la vertu américaniste.

L'essentiel de la méthode: l'objectivation du propos par l'affirmation objective de la vertu

Ainsi en arrive-t-on prestement à la remarque étrange que, dans cette méthodologie qui s'affiche objective et scientifique, le cadre annexe est traité comme tel mais joue pourtant un rôle fondamental. Il est traité comme tel lorsqu'il s'agit de l'expliciter; en réalité, on ne l'explicite pas et il est laissé au niveau des “on-dit”. On déduirait de cette piètre importance qui lui est assignée que ce cadre annexe ne joue aucun rôle dans la démonstration du sujet spécifique et cloisonné qui est traité. Mais non, on découvre rapidement qu'il tient un rôle d'influence complètement fondamental. C'est lui qui est le moteur de l'objectivation qui constitue l'ambition essentielle de la méthode. A partir de l'impression générale très vague mais très puissante qu'il distille, l'orientation, la compréhension, la saveur même de l'étude fouillée du sujet fractionné sont complètement bouleversées dans le sens qui, supposons-nous, doit importer au “savant-historien”, — et il s'agit sans aucun doute d'un sens idéologique. Toute l'orientation de l'étude dépend d'une perception absolument approximative, du niveau de la réputation et rien de plus, comme si l'on donnait comme axiome de base: “Il va sans dire que l'Amérique est vertueuse, et son gouvernement idem”.

Ce cadre général présente la vertu américaniste comme une sorte de donnée fondamentale du propos, indiscutable, évidente. D'une façon naturelle, “objective” dit-on aussitôt et justement, le récit est conduit à vitupérer avec constance le comportement du gouvernement français, décrit comme un désordre indigne et lamentable. Au contraire, le comportement du gouvernement US, qui est à peu près similaire dans ses effets, est décrit, sans commentaire nécessaire tant l'approbation se goûte dans le ton lui-même que suscite l'esquisse du cadre général comme on l'a vue, comme exemplaire, riche, plein d'une pluralité nécessaire, démocratique, sérieuse et féconde à la fois.

Certes, il n'y a aucune vertu particulière à trouver dans le comportement du gouvernement français dans cette période et dans ces circonstances. Cela nous permet d'ajouter qu'il n'y a pas non plus lieu à s'étendre dans la louange de l'action du gouvernement américaniste, qui s'ébat dans l'hypocrisie, dans le double langage, dans le mensonge et dans l'ignorance de ses diverses politiques. Qu'importe, on dirait que le ton est donné, comme l'on donne le “la”. L'effet est verrouillé et le lecteur pressé ou mal informé garde l'impression générale, très “globalement positive” (pour les USA) comme disait l'autre, d'une administration US se battant avec alacrité, avec ardeur et sagesse, contre une organisation française (le gouvernement, les monstrueux “colons”, l'armée indisciplinée et félonne, etc.) stupide, fourbe, raciste, hystérique et privée de toute raison, détestable et rétrograde. L'impression n'est pas donnée par l'argument, par le fait, par la plaidoirie ni par rien de cette sorte, mais par la méthode d'objectivation qu'on a tentée de décrire. Elle est donnée, pourrait-on dire, “en toute vertu” d'objectivité.

... Laquelle vertu (du gouvernement US et du reste), en réalité n'en est pas une selon le sens commun, comme le serait le produit d'un jugement, d'une inclination, d'un parti-pris qui peut être honorable et ainsi de suite. La dite vertu est, au contraire, un élément objectif du récit. C'est à ce point qu'il ne faut pas s'en tenir à l'appréciation sarcastique ou vitupérante. Au contraire, on touche à l'essentiel du propos et au fondement de la méthode. Cette perception d'une vertu objective de l'acteur principal du récit est un point absolument fondamental, qui explique par ailleurs l'espèce d'innocence de la démarche, — encore une fois ce caractère de l'“allant de soi” et du “va sans dire”.

La complexité de la démarche, son efficacité aussi, et éventuellement sa fragilité lorsqu'on en a mis à jour le mécanisme, c'est le rôle que tient cet argument de la vertu du gouvernement US, et de l'américanisme en général. D'ailleurs et justement, ce n'est pas un argument. La vertu américaniste est un facteur fondamental de l'objectivation du récit, et non pas le contraire. Elle n'est pas objectivée par le récit mais elle objective elle-même le récit. C'est dire si cette vertu va de soi et qu'elle va objectivement de soi puisqu'elle constitue la pierre angulaire de toute l'objectivation du récit; au fait, elle est l'un des constituants fondamentaux, — horreur, que disons-nous là en fait de restriction! — “the” constituant fondamental de la matière même de l'américanisme, comme le lait dans la constitution de la matière-fromage.

Ainsi, en constatant comme nous le faisons la vertu du gouvernement US, nous ne faisons pas un compliment à ce gouvernement, nous ne l'applaudissons pas, — non, nous mentionnons un fait et rien de plus, — et rien de moins, non plus. Mettre cette structuration de la matière-américaniste, voire de la matière-humanité en cause, c'est d'abord une obscénité de la pensée “qui va de soi”. C'est également, pour en revenir à la méthode, mettre tout le récit en cause au nom d'un fait qui ne tiendrait dans ce même récit qu'une place qu'on a vue en apparence accessoire (“le cadre général”). Cela revient à menacer absurdement de destruction une architecture solide, charpentée, fondée sur une multitude de sources parfaitement valables (vertueuses?), et qui s'avère exemplaire et indubitable, qui justifie la méthode de l'histoire comme matière scientifique. Qui le ferait s'il n'était pas impliqué dans une enquête dans le but précis de démonter les mécanismes de la démarche? L'absurdité de cette démarche à ceux qui n'en comprennent pas l'objet essentiel en fait justice. Nous ne mettons rien en cause du principal, cette remarquable étude fondée sur un travail minutieux et une multitude de sources inédites, garantes d'objectivité, donc nous acquiesçons à l'objectivité du récit; dont la vertu objective de l'américanisation va de soi puisqu'elle occupe la place de pierre angulaire qu'on sait. La sacralisation objective du récit entraîne nécessairement celle de ses composants, et en premier évidemment, celle de sa pierre angulaire, — et, au-delà, le sacralisation objectivée de l'américanisme.

La vertu US, la juste morale américaniste, est donc un facteur à la fois primal et objectif. Puisqu'on y est, et pour clore le propos sur ce point, on peut aussi bien parler de modernisme que d'américanisme, c'est la même chose. L'histoire, si elle veut être objective, c'est-à-dire scientifique, ne peut être qu'américaniste ou/et moderniste.

Puisque l'“objectivation” scientifique de l'Histoire est une dissimulation de plus, autant revenir à l'Histoire prophétique

A la page 431 de L'influence américaine sur la politique française — 1945-1954 (son premier livre, de 1985, sur les relations France-USA), Irwin M. Wall écrit, à propos du comportement du gouvernement US vis-à-vis des autres gouvernements: «Comprenons qu'aux yeux des Américains un gouvernement n'était énergique et décidé que lorsqu'il prenait les décisions que Washington désirait.» Voilà qui est clair et qui nous éclaire à propos des condamnations du gouvernement français (signalées plus haut) que Wall, bon messager, nous rapporte à partir du jugement de Washington. Les gouvernements français étaient de toutes les façons exécrables parce qu'ils n'étaient pas au garde-à-vous devant Washington.

Irwin M. Wall faisant évidemment un travail objectif d'universitaire américaniste, comment concilier cette approche partisane du comportement français, jusqu'à la reconnaître implicitement ici et là comme dans cette citation, avec la nécessité d'objectivité qui doit caractériser son travail? Comment, sinon en proclamant le gouvernement US vertueux et en “objectivant” cette vertu? Comme on l'a vu, voilà qui est fait. Nous savons pourtant que cela ne suffit pas. Nous-mêmes, en contestant la vertu US et en démontrant le bien-fondé de cette contestation, nous ne détruisons pas nécessairement cette vertu mais, au moins, nous la relativisons. Est-ce à dire que nous la privons de son objectivation? Non, semblent pourtant dire Wall et, avec lui, tant d'autres auteurs US qui vous parlent de l'exceptionnalité américaniste, et d'autres encore, non-US, français notamment, plus US que les US, plus américanistes que les américanistes... Que faire, alors, devant une telle contradiction?

On ne peut qu'accepter cet état de chose, cette affirmation impérative de Wall et des autres, y compris d'une “objectivation” selon leurs conceptions américanistes, mais alors nous leur retirons l'étiquette de la caractéristique d'objectivité scientifique. Wall fait de l'Histoire partisane et, s'il l'objective, c'est alors qu'il a inventé une nouvelle catégorie de la pensée: le parti-pris objectif ou l'objectivation partisane. Rien de tout cela ne nous surprend vraiment car ces caractéristiques, pour être américanistes, n'en sont pas moins modernistes et retrouvées chez tous nos grands intellectuels du domaine.

Cette approche nous conduit à mettre en cause une méthodologie et la méthode qu'elle prétend servir, notamment et expressément dans ce cas pour l'Histoire. Il ne s'agit pas de science ni de science historique. Il s'agit d'histoire tout court, c'est-à-dire une étude du passé établie dans des bornes précises et selon un point de vue non moins précis. Ce point de vue peut prétendre à l'objectivité, mais il reste un point de vue. C'est alors que la tâche implicite mais principale du chercheur-savant le mal nommé revient à montrer plutôt que démontrer, à imposer comme une évidence allant de soi et indémontrable parce qu'il est inutile de démontrer, que ce point de vue est une sorte d'attitude objective tant il est puissant et appuyé sur des évidences historiques magnifiques et qui emportent l'adhésion.

Nous acceptons ici, à de defensa, la forme de cette démarche qui réduit l'objectivation à un outil au lieu de la sacralisation qu'elle prétend être. Relativisation pour relativisation, allons-y, — et alors, nous la revendiquons pour nous-mêmes, et que le meilleur gagne. Nous posons alors la question: à quoi sert cette tentative de tromperie grossière, de tenter d'habiller d'apparat scientifique une démarche qui ne l'est manifestement pas? Mais la réponse est évidente. Il n'y a pas de recherche d'utilité mais un combat qui, au travers du récit de l'histoire, poursuit une bataille idéologique en cours. Ainsi les choses sont-elles plus claires et nous libérons-nous de nos chaînes, — cette obsession de l'objectivité scientifique qui n'est plus à cette lumière une vertu de l'intelligence humaine mais le sommet indépassable de la manipulation et de la dissimulation.

Jouons franc-jeu. A cette hypocrisie si caractéristique du modernisme, de l'américanisme et des conceptions anglo- saxonnes, nous préférons l'affirmation engagée de ce que la tradition française désigne en général comme la veine de “la philosophie de l'Histoire” et qui pourrait être aussi nommée, et nous préférons infiniment cette expression, — l'“Histoire prophétique”.

Le moment est venu où nous pouvons envisager de telles sortes de ruptures. Nous vivons une époque de rupture de la civilisation, voire de la forme mentale de l'activité humaine. Voilà une proposition relevant de l'Histoire prophétique, où la psychologie prophétique de l'historien joue un rôle essentiel.

Il est temps pour ceux qui en ont le goût, de retrouver la veine de l'Histoire prophétique d'école française ou d'inspiration française. Elle ne se caractérise pas essentiellement par son sens politique particulier ou par l'orientation idéologique quelconque qu'elle adopte (car elle a évidemment ceci ou cela). Elle se caractérise par la force spirituelle qu'elle met dans l'appréciation de l'Histoire. Elle concerne aussi bien Michelet, Joseph de Maistre que Chateaubriand. Pour mieux fixer notre propos, nous proposons une description de Chateaubriand, historien prophétique et transcendantal, selon cette description qu'en fait le philosophe Manuel de Diéguez (lettre personnelle à l'auteur, août 2004 — et cette citation faite pour illustrer de façon éloquente notre démarche, mais n'impliquant en rien que Diéguez endosse ou non notre propos, — il s'agit d'une citation complètement neutre à cet égard, dans un style magnifique éclairant le sens de notre démarche):

«Chateaubriand enseigne à transfigurer l’histoire et, dans la foulée, de s’y installer en démiurge. Du coup, il en orchestre le rythme orphique ; du coup, il en reconstitue le cours sur le mode biblique ; du coup, il nous pose la question : “Qu’est-ce qu’un poète ?” Il s’en explique: c’est “un cerveau de glace dans une âme de feu”. Le cerveau de glace est celui qui donne la distance, qui fait le tri, qui élague, qui distingue l’essentiel de l’anecdotique, mais avant tout celui qui sait que le matériau du biographe n’est pas “ce qui est arrivé”, mais ce qui sort transfiguré des cornues du poète. Chateaubriand donne l’illusion de se poser en souverain de l’histoire du monde. Dans sa Vie de Rancé il ira jusqu'à écrire : “Je ne suis plus que le temps”. Deux géants paraissent se partager le destin des nations : Napoléon et lui-même.»

De la relativisation inévitable de l'histoire: de l'échec de la méthode scientiste à la nécessité du prophétisme

Contrairement aux apparences dont on pourrait juger cette analyse farcie, nous n'avons certainement pas voulu mettre Wall en cause d'une façon personnelle. Il a fait son travail et l'a bien fait. Cela signifie qu'il l'a fait conformément à une Méthode (la majuscule s'impose à cause de l'aspect systématique du travail, car les Wall sont aussi nombreux qu'il y a de sujets parcellaires et cloisonnés traités avec minutie dans le sens décrit ici).

Il s'agit de la Méthode de l'américanisme ou, plus largement dite, la Méthode moderniste. Elle use et, — peu à peu à mesure que cette Méthode a été portée à son extrême, — abuse de l'usage de la plus grande hypocrisie qu'ait conçue l'esprit libéré de l'homme: transformer cette liberté du jugement en une affirmation de vertu qui objective le produit de l'esprit et rend ce produit spécifique invulnérable à toute critique. Pour rendre la critique efficace, c'est la Méthode elle-même qu'il faut attaquer et dénoncer. C'est ce que nous avons essayé de faire et Wall nous a servi obligeamment d'outil. Qu'il en soit remercié et qu'il pardonne la vigueur de certains propos qui ne le visaient évidemment pas.

Répétons-le: l'époque de rupture que nous vivons permet d'envisager de telles audaces. Elle permet de concevoir l'audace de proposer d'en (re)venir à une conception prophétique de l'Histoire où l'inspiration, l'illumination de la psychologie joueraient un rôle important qui, à certains moments-clefs de synthèse ou de compréhension, deviendrait simplement essentiel. Face à cela, l'objectivation du monde n'a plus à nous opposer qu'une filouterie, une tromperie, une entourloupette intellectuelle dont nous apprécions chaque jour, en Irak, dans la cohésion des sociétés, dans le sens moral et la dignité des ambitions des êtres, dans la dégradation de notre cadre de vie, dans la manipulation systématique de la réalité, les effets extraordinaires du nihilisme achevé dans la civilisation occidentale, — décidément mortelle (la civilisation) comme disait Paul Valéry.