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16/05/2010 - La grâce de l'histoire
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Le texte ci-dessous est la Troisième Partie de l’essai métahistorique de Philippe Grasset La grâce de l’Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commencé le 18 décembre 2009 (Introduction : «La souffrance du monde), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Première Partie : « De Iéna à Verdun ») et le 3 avril 2010 (Deuxième Partie : « Le “rêve américain” et vice-versa ») [ATTENTION : ce texte est d’accès payant pour accéder à son entièreté. Une version en pdf est accessible également aux personnes ayant effectivement payé l’accès au texte. Après avoir réalisé les formalités de souscription, vous verrez apparaître au-dessus de ce texte l’option d’activation de la version en pdf.]
La période dite “de l’entre-deux-guerres” va de soi, on la nomme sans juger nécessaire quelque autre précision ; elle appelle une classification autour de ces deux bornes, 1919 et 1939, qui délimitent deux formidables événements en les liant profondément, ainsi mis en vis-à-vis puis en équivalence, puis enchaînés jusqu’à être presque confondus, dans tous les cas suggérant avec force de ne point apprécier l’un sans se référer à l’autre. Le raccourci est si précis qu’il invite fermement l’esprit à conclure avant d’avoir analysé, à souscrire au verdict général sans avoir pesé les pièces du dossier, – et, au bout du compte, à passer outre et à passer à autre chose, en prenant la thèse officielle pour le limon fécond d’une réflexion d’ores et déjà faite sur notre époque et sur la modernité. Cela est plus préoccupant qu’apaisant.
“Être invité” pour “être invité”, il me semble qu’on pourrait l’être avec plus d’espoir d’enrichissement, avec la recherche d’autres voies que les terrains battus et rebattus des phantasmes du caporal Adolf Hitler méditant Mein Kampf dans les tranchées, nous préparant la Deuxième Guerre et le reste ; que les manœuvres vicieuses de Joseph Staline caviardant le testament de Lénine et préparant l’élimination de l’imprudent Trotsky, pour nous offrir un voyage chez l’Ingénieur des Âmes ; que toutes ces fureurs contestatrices et pétitionnaires de cette classe nouvellement formée qu’on nomme “les intellectuels”, autour des toupies de l’idéologie à multiples facettes qui prétend donner du caractère au siècle. L’invitation faite à l’esprit est bornée, enfermée, regroupée, voilà ce qui me préoccupe ; et aussitôt, je veux dire dans un même élan, voilà ce qui doit nous décider à l’audace, après avoir mesuré à quelle ignorance du monde et à quelle souffrance à mesure cette recette historique nous a conduits aujourd’hui. Notre esprit, lui, se préoccupe autrement, ayant adopté un bon pas hors des sentiers battus, où il se trouve que, – bonne surprise, – l’air est vivifiant.
Voici notre résolution d’un rangement différent qui doit ouvrir l’esprit et déchaîner sa pensée. Notre regard général posé sur la période que nous avons choisie comme pivot chronologique de notre récit garde l’une des bornes en la transformant en une étape inspiratrice et répudie l’autre, pour réaliser, entre 1919 et 1933, une libération des schémas historiques qui entraînera ouverture de l’esprit et déchaînement de la pensée. Il doit être accepté, sur la bonne foi de l’auteur, qu’il ne s’agit nullement d’un caprice, ni d’un exercice de haute voltige ; il ne s’agit pas d’être brillant par goût du brio ; il ne s’agit pas d’être anticonformiste comme l’on est conformiste ; il ne s’agit pas d’une pose, ni d’un “truc”, ni d’une provocation ou d’un fond de commerce. Il s’agit de 1919 et de 1933, parce que ces deux années identifient une période qui nourrit et soulève un flux formidable de la pensée dont les embruns nous annoncent la proximité, dont les éclairs commencent à nous éclairer ; tandis que la période accouchée par la vision 1919-1939, elle, peine diablement pour nous expliquer la situation qui pèse sur nous, comment elle a enfanté le monstre que nous sommes alors qu’elle prétendit si longtemps être la référence de la vertu par les réactions qu’elle provoqua prétendument chez nos parangons démocratiques. 1919-1933, donc…
Notre schéma a d’abord la logique des grands flux. 1919 clôt par sa démarche légaliste des Traités une période terrible, dont on prétend ainsi, par traité, amorcer la guérison, à propos de laquelle on ne fait qu’offrir une autre vision faussaire. On connaît le désordre qu’engendrèrent les Traités, les rancœurs, les insatisfactions ; on sait qu’ainsi on prépare la guerre à venir, l’inéluctable disent ceux qui ont compris les choses jusqu’à les prévoir après qu’elles se soient accomplies. Par conséquent, 1919 ne nous intéresse nullement par les perspectives qu’ouvre cette date soi-disant transcendée par les Traités, ces perspectives qui ne sont que catastrophiques, qui sont un entérinement du désastre et sa poursuite par d’autres moyens – “la poursuite de la guerre par un autre moyen” aurait pu écrire Clausewitz. Nous intéresse bien autrement, à l’inverse dirions-nous, ce que 1919 nous permet de réflexion sur le passé, pour tenter de comprendre la substance de la tragédie, en mesurer la profondeur, la puissance, en méditer les leçons ; en un mot, plus du parti de Valéry comme nous l’avons cité au début de la Première Partie, que de celui des Traités.
De ce faîte-là, de ce poste d’observation et de réflexion, la perspective est différente. De même, mais d’une façon bien plus précise et qui nous conduit, pour cette raison, au cœur de notre sujet, l’on observera d’une façon différente l’entrée sur la scène du monde d’un acteur jusqu’alors tenu sur sa réserve, quelle que fût sa puissance jusqu’alors, quelles que fussent ses ambitions. L’Amérique entrée sur la scène du monde qu’elle maîtrise déjà en partie, sans qu’on se soit avisé des conséquences de cette situation, va commencer à les faire réaliser en entier, et dans leur substance réelle, à ceux qui entendent faire de 1919 le début d’une réflexion tragique, tournée vers le passé pour nourrir une vision plus large de l’avenir.
Cette perception, qui apprécie 1919 autrement que comme l’année des Traités, conduit à considérer la Grande Guerre comme quelque chose de plus que ce conflit plus terrible que les autres. L’on devine que nous allons retrouver l’évocation faite au début de cet ouvrage puis dans la Deuxième Partie, tant cette interprétation de la Grande Guerre est centrale à notre propos, comme l’axe du monde autour duquel tourne le reste. Pour cet état de l’esprit, la Grande Guerre a marqué un paroxysme d’une crise de civilisation, ou d’un conflit de deux perceptions du monde à l’intérieur d’une civilisation, ce qui constitue le grand déchirement de notre civilisation. Cet esprit-là ne raisonne pas en termes historiques courants ; il ne juge pas d’une époque sans en mesurer la place dans l’Histoire, son rôle dans une chaîne catastrophique, les tenants et les aboutissants de cette chaîne… Pour lui, la Grande Guerre termine une séquence d’événements dans un fracas épouvantable, qui roule comme entre deux parois resserrées plongeant dans un abîme sans fond, pour mieux en ouvrir la suivante, qui dépend de la même logique. Les clameurs extraordinaires du jour de la victoire, qui saluent la fin d’un calvaire d’une telle ampleur que s’installe la conviction qu’il ne peut plus y avoir de guerre après cette guerre-là, que se développe l’illusion que l’humanité va enfin épouser la sagesse, ces clameurs dissimulent mal l’angoisse d’une hypothèse selon laquelle, exactement à l’inverse, une telle hécatombe a ouvert les digues d’un déchaînement dont on n’a pas idée. Cette vision-là interprète la Grande Guerre moins comme une guerre si intense qu’elle ne peut que mettre en évidence la nécessité de la paix, mais comme un événement qui a permis et nous révèle le déchaînement du machinisme du progrès, au moment exact, par conséquent, de la rupture, quand la technique encore maîtrisée se transforme en cette technologie dont nous allons être les esclaves. Rupture il y a, mais pour mieux nous indiquer une voie nouvelle qui serait, sans cela, restée dissimulée.
D’une façon différente, parlant alors du sens de notre appréciation, effectivement le mot “rupture” guide notre esprit et colore notre intelligence de la période qui nous importe. 1919-1933 ne doit nous être intelligible que dans cette mesure absolument contraignante qu’il y a eu 1914-1918 avant. La puissance de cet événement extraordinaire sculpte ce qui suit, exactement comme Rodin façonne, martèle et oriente la pierre, avec sa puissance extraordinaire venue de Dieu, vers ce qu’il importe qu’il crée. Cette évidence ne l’est pas tant qu’on croit, qu’elle écarterait toute inclination à en disposer autrement. Pour le thème qui nous importe, qui est, pour cette période, principalement celui d’une sorte de “redécouverte” de l’Amérique par l’Europe, principalement la France, on devrait avoir à l’esprit que l’érudition plutôt universitaire de la chose analyse le phénomène en se référant en général à la continuité de lui seul, comme si la Grande Guerre n’était qu’un cadre de rencontre, comme si elle n’était qu’accessoire, une occasion et rien de plus ; on étudie les relations entre la France et les USA, souvent dans le cadre de graves questions gravitant autour du thème de l’antiaméricanisme, en ne se référant qu’au thème lui-même. Nous procédons d’une autre façon. Le phénomène qu’on désigne en général comme de l’antiaméricanisme à partir de 1919 n’est pas, pour nous, fonction de l’évolution de la France et des USA, et de leurs rapports, avant 1919, avec les effets des événements, dont la Grande Guerre, impliqués par la chronologie même, sans plus ; au contraire, la Grande Guerre bouleverse tout, les deux pays, leurs rapports et aussi l’antiaméricanisme en tant que tel. La nature du monde change, et celle de ses composants par conséquent. L’intégration réalisée par les grands courants historiques doit être respectée, ou bien vous n’examinez que des faits devenus artefacts ; cela est comme si, voulant étudier un galet au fond d’un fleuve, vous le débarrassiez de la vase ou de la boue qui constitue sa gangue, vous le séchiez, vous en veniez à vous offusquer de sa forme imparfaite forgée par les courants et le limon, vous le déformiez littéralement en le sculptant pour qu’il retrouve sa forme originelle, – c’est-à-dire cette forme que votre raison et sa logique, appuyées sur ce que vous jugez être la connaissance, vous décrivent comme “originelle”.
Ainsi, le sentiment que nous nommons antiaméricanisme, d’ailleurs pour la facilité du propos car la chose est beaucoup plus complexe, qui serait en réalité plus justement décrit comme l’“intérêt critique pour l’américanisme”, ce sentiment, en 1919, tel qu’il apparaît, se définit pour une part très importante par cet “événement extraordinaire” de la Grande Guerre, et à mesure beaucoup moins par l’antiaméricanisme ou l’“intérêt critique pour l’américanisme” qui précéda. On doit envisager alors la forme de cet événement spécifique (la Grande Guerre), telle qu’elle apparaît en termes d’influence, pour donner au sentiment qui nous intéresse (“le sentiment que nous nommons antiaméricanisme”) la force et l’orientation qu’il a, et l’originalité qui s’en déduit, et sa complexité. A cette lumière, et pour cette aide décisive que nous lui demandons de nous apporter, il apparaît que l’essentiel de l’événement de la Grande Guerre n’est pas pour nous, pour ce propos, du domaine des idées même s’il engendre effectivement des idées. Il mérite une définition absolument attentive.
La Grande Guerre, donc, elle non plus, ne se définit ni ne se comprend par des idées. On connaît la musique, qui résonne dans la rengaine de la dictature intellectuelle et universitaire qui accable notre destin ; quelques mots et expressions toutes faites, à la lettre près, “le déchaînement des nationalismes”, “une tuerie incompréhensible”, l’un ou l’autre, et d’autres encore, toujours le standard du jugement de série, comme la pensée figée de l’élève zélé d’une réflexion assermentée, la geste conformiste décrite pompeusement comme une geste héroïque ; l’affaire est entendue, la Grande Guerre réduite à l’étiquette, reflet et transcription laborieuse de cette pâle dictature de nos rédactions et de nos chaires ; l’étiquette aussi changeante que les énervements de cette dictature, et sa sensibilité aux caprices de la rose des vents, qui va et qui vient, qui ira et qui viendra encore… Laissons tout cela aux pensées courtes et passons aux choses sérieuses.
La Grande Guerre ne se définit ni ne se comprend par des idées parce qu’elle est d’abord matière, et matière en fureur. C’est une “guerre révolutionnaire” au sens que suggère Guglielmo Ferrero quand il analyse la campagne d’Italie de Bonaparte. (Nous y avons fait une allusion rapide.) L’analyse de Ferrero est que la guerre de Bonaparte, d’ailleurs menée par le général avec la plus grande prudence hiérarchique, en suivant attentivement les instructions du Directoire, est un événement qui, par sa brutalité et son irrespect des “coutumes” policées de la guerre du XVIIIème siècle, brise les structures politiques et sociales, en même temps que les psychologies qui les soutiennent, et rend les unes et les autres, par le fait matériel de la rupture brutale, de la désintégration qui s’ensuit, extrêmement vulnérables aux pressions de la force, qui expriment justement aussitôt une incitation terroriste et impérative aux arrangements révolutionnaires. Ce ne sont pas les idées qui fomentent les révolutions mais la destruction des structures existantes par la brutalité de la guerre qui rend possible, sinon facile, sinon évidente comme un tourbillon fou aspire dans le vide qu’il crée tout ce qu’il happe dans sa dynamique, la pénétration des idées révolutionnaires sous la forme du diktat du désordre bien plus encore que du conquérant ; c’est la puissance mécanique qui compte et crée l’illusion de l’ordre (qu’on le nomme “révolutionnaire”, “soviétique”, plus tard “libéral”, qu’importe les étiquettes qui sont justement ces idées entrées par effraction…) ; c’est la puissance des armes et du maniement de ces armes, la façon dont on réduit l’adversaire en détruisant physiquement les structures qu’il a fabriquées, et non la soi-disant “puissance” des idées ; c’est l’inverse de l’harmonie et donc de l’ordre.
Nous précisons davantage cette définition et, en cela, nous semblons aller un peu plus loin que Ferrero, ce qui s’explique aisément pour lui qui n’a pas mesuré sur la perspective toute la puissance brisante de la technologie. Cette “guerre révolutionnaire”-là (celle de 1914-1918) l’est per se, indépendamment des idées, y compris à son origine et dans ses intentions. La chronologie qui place sa naissance pendant la Révolution, au service de la Révolution, rend difficile de distinguer cet aspect mais celui-ci nous apparaît évident sur le terme, et, bien sûr, avec l’exemple éclairant de la Grande Guerre qui est le contraire d’une “guerre révolutionnaire” lors de son déclenchement – qui le devient, justement, dans son cours, parce qu’elle brise tout, installe le désordre, laisse le champ libre à l’expansion frauduleuse des idées, qui semblerait comme une explosion vertueuse des idées et qui l’est d’une vertu faussaire, celle à laquelle nous commençons à être accoutumés ; “l’explosion des idées”, certes, et l’on pourrait mieux désigner la chose, alors, comme une maladie contagieuse et foudroyante, sans prendre garde en aucun cas à son contenu ni entretenir quelque jugement sur ce contenu, sans parti-pris si vous voulez ; “l’explosion des idées” comme une pandémie des idées répandue sans préparation, mécaniquement, sur un territoire soudain rendu propice par la calamité des destructions matérielles de la guerre qui brise et saccage tout et que nul n’a vu venir. (En 1914, Lénine n’a plus aucun espoir d’imposer ses idées ; c’est chose faite, trois ans plus tard.) Il y a une réelle substance de la “guerre révolutionnaire”, qui repose dans la matière même et dans la dynamique qui lui est imposée par l’explosion de la guerre, avec les effets sur les structures en place, naturelles et physique, sociales, politiques et psychologiques. Cela n’inclut en rien l’idée, au départ, et l’idée “révolutionnaire” n’est plus qu’habileté d’opportuniste ou dans le meilleur des cas un prétexte.
Certes, à ce point, on pourrait nous faire grand reproche de faire si piètre cas de ces choses, ces “idées” qui, selon le sens commun, et le sens commun le plus élevé, ont “soulevé le monde”, ont “bouleversé le monde”, etc. – les Lumières, les idées révolutionnaires et tout le reste… Ce n’est pas la substance, la valeur, voire la force des idées que nous mettons en cause. Ce sont des réalités qui existent, qui subsistent et qui subsisteront, qui ont une fécondité, qui ont engendré bien d’autres pensées, ont nourri et enrichi l’esprit et l’ont fait progresser. Que dire de plus pour marquer la révérence et le respect que nous faisons à leur égard ? Notre propos ne porte pas sur leur substance et leur grandeur éventuelle mais bien sur la place qu’elles occupent, et, par conséquent, leur influence, dans le récit que nous offrons d’événements qui ont été, jusqu’ici, au contraire, quasi exclusivement interprétés au seul profit de la puissance des idées. Notre propos est que cette période que nous décrivons, qui est vraiment, pour ce cas bien particulier du récit, le début d’une nouvelle “civilisation” lorsqu’on la prend à son origine de la “guerre révolutionnaire” de l’extrême fin du XVIIIème siècle, voit l’affirmation soudaine de la domination brutale de la matière, et ici la matière brisante et déstructurante des armes ; la force même de la réalité conduit ces idées, fussent-elles si pleines de brio, à occuper une position d’asservissement, de second ordre, d’abaissement jusqu’à ne compter pour rien, littéralement pour rien, dans l’instant qui compte, celui où tout se rompt et se brise sous la force déstructurante et irrésistible de la ferraille des armes.
Nous en concluons évidemment que ce qu’il y a de révolutionnaire dans “la guerre révolutionnaire”, c’est la méthode et nullement l’esprit, la dynamique et nullement la pensée ; la tension de rupture imposée à la psychologie et nullement la spéculation développée par l’esprit. Nous proposons l’idée qu’une “guerre révolutionnaire”, tout en gardant cette définition au départ, devrait être plus justement décrite, si l’on veut aller au détail de la machinerie et de ses effets, comme une “guerre déstructurante”. (Cela ne suppose pas du tout une volonté préalable de déstructuration ; avant les trotskystes, les anarchistes et certains de leurs héritiers néoconservateurs qui utilisèrent l’idée de creative destruction, la plupart des révolutions fondaient leur crédo sur l’ambition d’une structuration parfaite. On est passé de l’idée structurante à son application dans le monde réel, c’est-à-dire dans les choses et le chef des hommes, application par le biais de la violence qui brise à chaque fois davantage l’essentiel des structures, – au rythme du progrès, serions-nous tentés de dire, – l’idéale structuration impliquant d’abord l’inévitable déstructuration, seule réalité tangible du processus avant de juger du reste, – s’il y a un reste à juger. C’est bien dans ce domaine de la gestion des méthodes, des avancements et du camouflage de la destruction des structures qu’il est laissé quelque place à l’idée pour s’exprimer, essentiellement pour nous faire prendre la déstructuration, ou creative destruction, comme le stade ultime avant le stade de l’idéale structuration.)
Ainsi libère-t-on complètement l’événement de l’enchaînement trompeur à une idéologie, à une époque, à une chapelle et à des intérêts. Le constat peut alors convenir parfaitement pour les “guerres révolutionnaires” du XXème siècle. Le fracas et la puissance brisante de l’armement moderne dominent tout, déterminent l’essentiel, imposent la stratégie et justifient la tactique. Bien entendu, il faut garder l’idée que le complet refus des lois de la guerre qu’on observe dans ces conflits (comme Ferrero l’observait pour les guerres de la Révolution par rapport aux guerres du XVIIIème siècle), ces lois souvent qualifiées de “bourgeoises” pour l’occasion et pour s’en arranger à bon compte, renforce le caractère révolutionnaire et déstructurant de la guerre. A partir de cet état de fait du caractère établi hors des normes et des lois, les idées pourront être introduites en faisant croire qu’elles sont les causes de la pression révolutionnaire alors qu’elles n’ont fait qu’échapper à leurs instigateurs, indifférents au caractère systématiquement totalitaire et abstrait de la plupart des doctrines qu’ils ont édifiées ; créant en cela une situation psychologique où il devient, déjà en 1792, difficile de savoir de laquelle – de la réalité ou du propos sur la réalité – sont issus le vrai et la représentation du vrai ; cette situation, elle-même déjà révolutionnaire, ne peut que briser les structures avant tout autre acte, au rythme où s’accroît l’emprise paradoxale de la puissance-progrès, reléguant les idées pourtant au faîte de leur apothéose au rang de comparses approximatifs qui ne feront que profiter des portes violemment ouvertes par la puissance déstructurante de la force déchaînée pour s’installer comme en terrain conquis – mais détruit... Même ce refus des lois de la guerre, notamment dans les moments décisifs comme au moment d’une déclaration de guerre qui n’est pas faite du tout ou pas faite en temps utile, est souvent dicté par le souci de profiter à l’extrême de tous les “avantages” de l’usage des armements modernes, de leurs effets de fracas et de rupture. Là aussi, la furieuse matière de l’armement règne et inspire le respect, ou plutôt l’irrespect de la loi.
Notre véritable intérêt ici est d’appliquer la formule à la Grande Guerre, pour en faire en réalité la guerre la plus révolutionnaire, et par conséquent la plus déstructurante, que l’on ait vue et connue. Nous justifions ce jugement par l’appréciation que la Grande Guerre est le conflit majeur qui apporta, relativement à ce qui précède, le plus de bouleversement dans la brutalité de la guerre. La Grande Guerre est “en réalité la guerre la plus révolutionnaire […] que l’on ait vue et connue”, comme nous écrivons plus haut, parce qu’elle est, relativement au cadre où elle survient, à la situation structurelle qui caractérise le temps historique qui la fait naître, la guerre la plus déstructurante qu’on ait vue et connue et qu’on puisse imaginer. Nous parlons alors d’événements physiques, de la brutalité de la ferraille et du feu, des obus s’abattant par nuées orageuses et furieuses, de la terre saccagée et martyrisée, des forêts pulvérisées, des maisons incendiées ; nous parlons des hommes massacrés, démembrés, répandus dans leur sang et dans la boue, de leur psychologie soumise au pilonnage du bruit et du choc, soumise à leur propre peur, à leur panique, à leur angoisse. Tout cela doit être conçu dans un domaine marqué par la rapidité de l’orage de feu, par l’inéluctabilité de l’“orage d’acier”. On ne sait d’où cela vient ni à quel instant mais on sait que cela peut venir à chaque instant et de n’importe où. Nous ne voyons pas qu’on puisse décrire une situation plus révolutionnaire, plus radicale, qui annihile l’esprit et emprisonne la perception, tyrannise le sentiment et enchaîne la pensée ; nous ne voyons pas qu’on puisse trouver une dynamique plus déstructurante.
Par rapport à ce qui précéda chronologiquement, la Grande Guerre, répondant ainsi au concept de “guerre totale” considéré dans ce cas du point de vue psychologique et historique, impose tout cela comme une contrainte contre laquelle nulle révolte n’est possible. Plus aucune partie du territoire ou de l’espace impliqués ne semble pouvoir lui être interdite, par son action subie directement ou indirectement. Elle enserre, emprisonne, verrouille l’être ; elle répand cette force en une dynamique épouvantable qui détruit et déstructure la psychologie collective d’une époque ; elle est déstructurante comme jamais aucun événement guerrier ne fut avant elle, ni après elle puisqu’à partir d’elle on était averti que la guerre était devenue cet événement universel dont nul n’échappait intact – et qu’entre-temps, d’ailleurs, par sa violence même, l’essentiel avait été acquis, la déstructuration révolutionnaire menée décisivement. La violence même de l’événement, sa longueur, sa persistance, son enfermement dans un processus de destruction aveugle, conduisent effectivement à une déstructuration révolutionnaire presque achevée, jusqu’au nihilisme même, une déstructuration pour laquelle aucune alternative n’a été conçue, aucune suite n’est prévue, comme si la déstructuration devenait l’événement même de la guerre, dépassant la guerre. (Ce dernier point – peut-on concevoir, enfin, une définition qui fasse d’une guerre un événement plus important que celui qui est défini par les divers caractères et conséquences de cette guerre, en envisageant des effets métahistoriques qui la précèdent, la dépassent et la transcendent ? L’événement de cette puissance déstructurante déchaînée à ce carrefour central de l’Histoire ne fait-il pas décisivement de la Grande Guerre, outre ses terribles caractères propres, la plus importante de toutes ?)
Mais est-ce la guerre elle-même, conçue comme un concept abstrait et comme l’objet arrangeant de nos dénonciations idéologiques, qui provoqua cela ? Est-ce même cette guerre-là, conçue de façon plus précise, c’est-à-dire la politique, les idéologies, les mœurs et la société caractérisant l’événement ? La question mérite sans aucun doute d’être posée, et l’on comprend déjà que c’est pour proposer une réponse négative.
Nous devons revenir à l’idée suggérée par Ferrero et que nous avons adoptée et développée ; ce qui fait la différence et la spécificité de la chose, et dans la Grande Guerre c’est l’évidence, ce sont les moyens, c’est-à-dire la mécanique, la technologie, – c’est-à-dire le progrès. (1) Prenez Verdun et ôtez aux hommes la disposition du canon, qu’avez-vous alors ? Une escarmouche sans conséquence, un affrontement de siège qui laisse quelques centaines de morts, un ou deux milliers au plus, et, très vite, en trois ou quatre jours, les Allemands ayant mesuré la position inexpugnable des forts français, quittant la place et abandonnant leurs projets. Non, d’ailleurs, ôtez le canon et vous n’avez pas de bataille ; les Allemands n’en auraient jamais eu l’idée puisque l’idée leur est soufflée par le canon lui-même. Ce fait de la puissance de la technologie et des moyens que lui donne le progrès emprisonne, explique, oriente, rythme la Grande Guerre ; c’est à cause de lui qu’on part en guerre pour une guerre de trois mois et qu’on y reste quatre ans ; c’est à cause de lui que le soldat porte en août 1914 des pantalons garance, qu’il faudra vite teindre dans la couleur de la terre dévastée et saccagée. Tout cela est curieusement porté au débit des hommes qui partirent à la guerre, comme s’il leur était reproché de n’être pas assez barbares, pas assez assassins et cruels, pas assez prédateurs et nihilistes de n’avoir pas prévu la tuerie insupportable que susciterait le progrès des armes, – pas assez progressistes en ce sens, puisque c’est le progrès qui leur donne les moyens d’être barbares, assassins, cruels, prédateurs et nihilistes, jusqu’à les y pousser, – non, jusqu’à les y obliger en vérité puisqu’il s’avère que “tout cela” c’est le progrès même.
Nous en concluons que nos clercs ont fait une erreur remarquable dans l’arrangement du procès, si le reste est bon. Leur procès fait à la Grande Guerre est le bon sauf qu’il ne concerne pas la guerre elle-même mais le progrès. Nous voulons bien entendu exprimer dans ce jugement, le nôtre cette fois, qu’il nous paraît déloyal et fort intéressé, dans le cas de la guerre et de celle-ci en particulier, de cantonner le progrès, lorsque même on en parle, dans la position d’un comparse accessoire ou d’une sorte de fatalité vaguement évoquée et qu’il faut bien accepter, tandis que la responsabilité va à ceux qui en font usage, qui sont en général classés dans des catégories idéologiques infâmes (nationalistes, réactionnaires) ; au contraire, notre propos est que la responsabilité va à la puissance du progrès, à ce deus ex machina nécessairement supérieur qui, par son activité et par les pressions qu’il exerce, impose les règles de la guerre tout en favorisant les tensions qui conduisent à la guerre. En vérité, la matière, la ferraille, le feu nous dictent notre conduite, ignorant avec superbe, sinon mépris, notre volonté soudain affolée ; l’on voit bien que si certains avaient voulu, à l’été 1914, fédérer leur opposition à la machinerie tonitruante de la guerre en progrès (les appels désespérés de Romain Rolland à sa propre famille politique), ils ne l’auraient pu ; de même, selon ce semblable et impitoyable entraînement irrésistible, est-il impossible aujourd’hui d’arrêter le progrès et sa terrifiante dynamique technologique ; nous sommes forcés jusqu’au terme de cet enchaînement déstructurant avant d’escompter un quelconque salut eschatologique. Il faut aller à ce jugement de la ferraille qui dicte notre conduite et digérer jusqu’à la lie, au risque de la nausée, la complaisance intéressée des partisans du progrès, qui voient le canon, en effet, comme une fatalité du monde hors de notre contrôle, et l’“orage d’acier” comme un orage tout court dépendant des lois supérieures de la météorologie. (Dans ce cas, observons-le, la thèse générale de l’homme maître du monde est précipitamment jetée par-dessus bord, et l’on en revient à la bonne vieille tradition de l’Architecte de l’Univers, soupçonné alors d’être malveillant ou peu responsable dans ses créations, et nous imposant sa loi, que dis-je, sa tyrannie.) Au contraire, nous en sommes responsables, le progrès est notre enfant, il est né de nous, il nous représente et il est nous-mêmes. Nous avons fabriqué le canon et nous sommes les démiurges de l’“orage d’acier”, et le progrès est la source de l’un et de l’autre.
Les clercs, ou le parti des intellectuels à partir de l’affaire Dreyfus, ne se sont aperçus de rien, notamment parce que la matière, – la ferraille et le reste, – manque de noblesse et parle peu à l’esprit. Ils ont continué à pérorer et à juger avec l’outil de la morale, et rien que cela, et ne mesurant que la vertu des intentions et la culpabilité des conceptions dans les résultats de la guerre. Ils ne se sont certainement pas attardés au champ ouvert à la réflexion par cette hypothèse du raffinement nécessaire de la définition de la “guerre révolutionnaire” en “guerre déstructurante”, où la technologie de l’armement et le progrès mécanique comptent pour l’essentiel, et les idées et les théories pour l’accessoire. Epousant avec le zèle d’un jeune marié l’idée de la Révolution (sans préciser) et ses faux masques idéologiques, ils ont fait des idéologies et des idées qu’elles suggèrent le moteur du Mal qui conduit aux massacres du XXème siècle quand c’est la technologie qui est la clef de l’essentiel. Ils n’ont pas observé, sans doute la tête ailleurs, et pour cause, tout occupés à jouer les Saint-Just dans les dîners en ville, que les deux Révolutions parallèles (la française, l’idéologique, et l’anglaise, celle du Choix du feu) nous font entrer dans l’époque du système déstructurant, où la matière est l’essentiel et où la matière essentielle est la technologie, – et l’idéologie, le faux masque posé là-dessus pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Ils s’exercent avec délice à des jugements excessifs ou à des justifications scabreuses, selon que l’utilisateur de l’armement hérite d’une étiquette morale méprisable ou d’une aura morale toute teintée de vertu. Pire encore, les effets terribles obtenus par la technologie couvrent d’un manteau d’infamie, qui engendre les mythes et bouleverse la civilisation, des actes qui auraient, dans d’autres circonstances où les armes et les systèmes n’auraient pas cette capacité d’effets de substance multipliée de la technologie, l’aspect beaucoup plus anodin des malheurs et vilenies courantes des activités humaines. On retrouve dans notre époque postmoderne, elle-même complètement renversée dans la mesure morale des malheurs du monde, cette même proposition faussaire qui conduit les jugements à des impasses et force à des verdicts hystériques au nom de l’idéologie, parce que les progrès du système ont évolué de telle façon que l’essentiel de la puissance s’est réfugié du côté de l’idéologie dominante ; il en résulte que ceux que cette idéologie désigne comme ses adversaires, qui n’ont pas les moyens de la mise en scène qu’on monte à leur propos, sont couverts du manteau de l’opprobre absolu des références diaboliques passées sans qu’ils ne disposent de moyens sérieux de confirmer ces jugements par les massacres qui vont avec et justifient effectivement opprobres et références diaboliques. Comment faire, même si on le fait, d’un Milosevic un Hitler et d’une création médiatique décrite comme un mouvement islamiste soi-disant universel un nouveau fascisme conduisant à un constat d’hystérie exprimé dans des jugements schizophréniques puisque ni l’un ni l’autre ne sont capables, si même ils le voulaient, d’approcher l’équivalent concevable des massacres et horreurs diverses décrits par nous, selon notre mythologie, qui justifièrent in illo tempore les condamnations des références citées, et leur identification elle-même ; ni l’un ni l’autre ne disposent des technologies qui permettent cela et, en vérité, même si leurs intentions sont détestables, ce qui reste d’ailleurs du domaine de l’hypothèse, ils n’ont rien de comparable qui leur permettrait de confirmer ce qu’on leur reproche. Notre époque hérite de l’enfermement où la fureur de la ferraille et du feu du progrès investissant la Grande Guerre et transformant le phénomène de la guerre en guerre déstructurante ultime a mis notre civilisation ; nous en goûtons les fruits amers, enfin revenus aux constats essentiels après l’horrible parenthèse (1933-1989) consacrée aux illusions de l’idéologie et de la puissance des idées.
Pour mieux expliciter la conséquence pour 1919-1933 de cette réalité historique impliquée par la réinterprétation de la Grande Guerre, nous allons citer et nous attacher à des auteurs du temps (1919-1933), et à leur réinterprétation par les clercs assermentés de l’idéologie de notre temps. L’exemple éclairera l’enjeu fondamental de cette interprétation de la Grande Guerre, de la période 1919-1933, de notre crise par conséquent.
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