Quatrième Partie: Le pont de la communication


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26/07/2010 - La grâce de l'histoire

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La grâce de l’Histoire

Le texte ci-dessous est la Quatrième Partie de l’essai métahistorique de Philippe Grasset La grâce de l’Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commencé le 18 décembre 2009 (Introduction : «La souffrance du monde»), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Première Partie : «De Iéna à Verdun»), le 3 avril 2010 (Deuxième Partie : «Le “rêve américain” et vice-versa») et le 16 mai 2010 («Du rêve américain à l’American Dream»). [ATTENTION : ce texte est d’accès payant pour accéder à son entièreté. Une version en pdf est accessible également aux personnes ayant effectivement payé l’accès au texte. Après avoir réalisé les formalités de souscription, vous verrez apparaître au-dessus de ce texte l’option d’activation de la version en pdf.]


Le pont de la communication

Durant la même période qui nous intéresse (les années 1919-1933, – mais les années 1920 précisément), un phénomène nouveau et qu’on doit juger rétrospectivement comme d’une importance considérable, se développa, principalement et d’abord aux USA. Nommons-le du nom générique qu’on emploie souvent aujourd’hui, qui est celui de “phénomène de la communication”, – nous parlons de “la communication” comme de quelque chose qui englobe “les communications”, celles-ci comme on parle “des technologies”, comme on parlerait d’un ensemble de facteurs utilisant des moyens de véhiculer à la fois des paroles et des images, de façon à les donner à entendre ou à les représenter à distance, sans la nécessaire présence de la source créatrice et émettrice de la chose. Il y a une connexion, un parallèle avec le phénomène “des technologies”, je parlerais même d’une complicité, allant au-delà dans le sens et dans l’intention. (D’une façon convenu et générale, je caractériserais ainsi le système qui constitue aujourd’hui l’armature, le moteur, l’inspirateur et le moteur de notre civilisation, notamment et d’une façon extrêmement caractéristique avec la crise fondamentale qu’il en engendrée, d’un système composé lui-même deux sous-systèmes si l’on veut, mais chacun avec toutes les caractéristiques d’un système complet : le “système de la communication” et le “système du technologisme”. Le second sera considéré dans la Partie suivante, qui est “la transversale du technologisme”.)

Les images et les paroles qui vont fournir le contenu des “communications” bénéficient effectivement dans cette période historique, surtout des années 1920, de l’apparition de diverses technologies qu’on qualifierait de véhiculaires, par considération pour le rôle qu’elles jouèrent dans l’expansion du phénomène, dans la création des “communications” dans la période. Il faut observer qu’il n’y a là aucun apport de substance intellectuelle, d’entendement supplémentaire, dans tous les cas dans la façon dont nous abordons le problème. C’est un apport de puissance, de bruits et de représentations sonores, bientôt imagées, qui créent un univers de mouvement sensoriel dont l’effet est à la fois puissamment symbolique et implique une très forte incitation à la représentation personnelle du monde, selon ses pulsions et ses tendances psychologiques, par chaque individu qui est plongé dans cet ensemble sensoriel, mais évidemment, – espère-t-on, cela va sans dire, – dans un sens favorable au système qui en est le géniteur.

Cela se passe principalement aux USA. Nous nous gardons de nous attacher à la chronologie, éventuellement à l’invention et au développement expérimental de la chose, à la gloire ou à la récrimination du progrès. Nous parlons moins des pionniers que des marchands et des hommes chargés de l’exploitation du marché (marketing), toute cette population laborieuse et “standard” fonctionnant au cœur d’un système, conformément à ses règles, instinctivement inclinée et psychologiquement préparée à le servir. Nous parlons de ce phénomène comme de quelque chose qui va modifier nos rapports sociaux, nos mœurs et, plus décisivement quoique secrètement, nos psychologies ; et ce constat valant pour l’Amérique et pour “le reste du monde”, c’est-à-dire le monde divisé en deux branches, USA et le reste, dans un élan parallèle, aveugle, obstiné, comptable, dans un élan absolument déterminé, et, en ce sens, je dirais, sollicité par l’extrême proximité des mots, cet élan paraissant d’une nature conduite par une sorte de déterminisme, dans un sens idéologique. Pour accomplir cette tâche, on comprend que la diffusion doit être le trait nécessaire de son activité. Le mouvement est le caractère complémentaire fondamental du phénomène de la communication, le mouvement sous toutes ses formes et par tous les moyens. On voit que ce que nous désignons sous le terme de “la communication”, s’il implique bien entendu “les communications”, englobe bien d’autres choses, aussi bien les effets sur la vie sociale et sur les psychologies, les communautés et l’idéologie qui suscitent ces effets, le mouvement dont tout cela est animé.

Les années 1920, donc… Tandis que la France monte le procès de l’américanisme, les USA swinguent. Les Français appellent les années 1920, “les années folles”, les Américains, “the roaring twenties”, – cela se traduit par “les années rugissantes”, ou bien, si l’on a le pied marin, “les vingtièmes rugissantes”. Contrairement à ce que l’on croirait à la première appréciation, cette agitation fébrile n’est pas simple caprice d’amusement ni conformation exacerbée de la psychologie, ou pas seulement. Si l’on accepte une interprétation collective de la période, on parlerait d’un dessein avec une dimension de la sorte d’une organisation immanente, peut-être même, cela pour les esprits organisés, quelque chose comme un “plan” où un esprit surhumain organisateur aurait sa part. Restons-en au dessein et laissons l’enquête sur l’organisation.

Pour rendre compte du phénomène dans la dimension que nous lui devinons et à laquelle nous tenons à nous attacher, et, dans cette dimension générale, nous attachant à sa dynamique surtout, à sa vie propre qu’il se serait créée en un sens, il importe de le percevoir bien au-delà des données habituelles. Un grand effort de création intuitive est nécessaire, pour transformer décisivement l’objet de notre appréciation pour, à partir de sa substance initiale, parvenir à décrire la création substantielle qu’il a lui-même réalisée. Le phénomène de la communication ne peut être réduit, dans cette instance, à l’une ou l’autre de ses activités habituelles, – la radiophonie à cette époque, le cinématographe, la publicité (la “réclame”), la politique devenue communication médiatique, etc. – ou aux unes et aux autres simplement empilées. Il s’agit d’embrasser la perspective de quelque chose de nouveau pour notre esprit, d’original, qui est créé par le phénomène de la communication et toutes ses activités, y compris certaines que nous serions réticents à accepter, certaines qui nous seraient tout simplement dissimulées ; mais qui, sans aucun doute, ce “quelque chose de nouveau”, n’en est pas le simple empilement, la seule addition, qui, dans le fait même de l’addition et de l’empilement, offre une création inédite, un phénomène nouveau. C’est évidemment ce qu’il nous importe de retrouver.

Pour renforcer ce même propos, il importe d’ores et déjà, – nous y reviendrons plus loin, plus en détails, selon les nécessités de notre récit chronologique, – de signaler la différence de nature entre la communication comme moyen en effet nouveau de relier entre eux les hommes et les systèmes, évolution magistrale qui a fondamentalement changé nos sociétés, d'une part, et l'emballement du modèle de communication auquel nous assistons depuis dix ou quinze ans, d’autre part. Le premier cas – la première étape – conduit à des comparaisons entre ce que pouvaient échanger et comment ils procédaient à cet échange, les habitants de la Vallée du Nil il y a 4.000 ans, par comparaison avec les moyens de communication modernes qui se sont développés très rapidement depuis le début du XXème siècle. On parle là de progrès spectaculaires beaucoup plus significatifs en un siècle qu'en quatre millénaires, mais dont on pourrait comprendre encore la parenté dans le cours et la vitesse des mutations sociales, avec les moyens que se donnent ces mutations. Mais il y a une autre perspective. Ce dont nous parlons dans le second cas, c'est d'une mutation brutale du comportement, liée à bien autre chose qu'à un empilement de techniques nouvelles de communication. Le fait de la communication a conquis en peu de temps une autonomie par rapport à ce qui doit être transmis, au profit d'une rupture de la logique sémantique et sémiotique. La communication devient un tout englobant, doté de ses lois propres, lois aussi complexes et polyvalentes que celles qui régissent une société dans son entièreté, l'ensemble produit ressemblant en tous points à une nouvelle civilisation, totalement adossée à la communication devenue force vive, constitutive de ses us et coutumes, de sa mentalité et ses ambitions. C'est bien d'une rupture qu'il s'agit, qu’on peut juger aussi grande entre les premières radios, voire les premières télévisions et les premiers ordinateurs et notre aujourd'hui, que la rupture des modes de communication des civilisations antiques jusqu’à leurs plus extrêmes progénitures et nos outils primitifs de notre époque de la communication.

Bien entendu, à la lumière de ces observations, les USA apparaissent encore plus comme le champ idéal et inévitable à la fois de notre investigation. En observant et en observant encore la période considérée des années 1920, des roaring twenties, en revenant chaque fois à son rythme, à son swing, nous sommes vite conduits à nous interroger. Ces caractères, rythme et swing, et le reste, sont ceux de la communication, autant dans son fonctionnement que dans les choses qu’elle transmet. On le comprend et cela nous paraît aussitôt logique, il s’agit du temps de l’éclosion de la communication, de la “diffusion” (commerciale, psychologique) de la chose, de la création par cette société du phénomène de la communication, avec tous ses aspects en immédiate accessibilité ou en devenir évident ; mais c’en est à un point, dans l’osmose entre les deux, entre la communication et les choses qu’elle transmet, où les caractères communs sont d’abord ceux, intrinsèquement, de la communication, qu’on est conduit à s’interroger sur le sens du phénomène ; enfin, se dit-on, au contraire de l’idée de cette société des roaring twenties enfantant le phénomène de la communication, n’est-ce pas l’inverse qui se produit ? Inspirée par l’intuition et une fois investie par cette perception, l’interprétation devient péremptoire, elle fait peser sur votre esprit la douce tyrannie de l’évidence, de la force, de la cohérence, du sens éclairé par l’élan de la chose. Cette société des roaring twenties n’a pas enfanté la communication, elle en est au contraire sa créature, sa chose.

Il devient aussitôt évident que ce phénomène, aussitôt découvert, proclame lui-même qu’il a un sens. L’époque va en être absolument transformée, enlevée, et les roaring twenties deviendraient alors une sorte de “sas” vers le Paradis, ou de parcours initiatique en vérité. Il s’agit d’un phénomène à l’échelle d’un continent, une sorte d’exercice de lévitation intellectuelle de l’esprit. La chose m’a toujours frappé, fasciné en vérité, – déjà ce mot, sur quoi on reviendra, – dans toutes mes pérégrinations de la connaissance sur les terres historiques qui avoisinent la Grande Dépression. Ainsi, je veux dire par la force de ce sentiment, suis-je conduit à écrire (en juillet 2006, mais qu’importe la date) :

« Il y a comme un engourdissement de l’esprit dans un état d’ébahissement et de fièvre irrésistible, suscité par le rythme des choses, la vitesse, l’envolée, la fortune, l’argent qui circule, le crédit qui marche, le commentaire même de toute cette activité ; la description économique et technologique du phénomène est trompeuse ; c’est de l’esprit, donc de la psychologie qu’il faut parler. Les gens semblent croire que plus rien des habituelles lois humaines, pour ne rien dire des lois historiques, n’arrêtera l’ascension vers le Paradis de la chose devenue soudain collective. Nous sommes dans le langage de la mystique et de la magie. A l’été 1929, cet état d’âme était proche de l’extase. L’astrologue Evangeline Adams, interrogée par WJZ Radio sur les perspectives de la bourse, avait prédit aux Américains : “The Dow Jones could climb to Heaven.” L’inauguration du président Hoover (en mars 1929), avait été une cérémonie décrite par l’écrivain Anne O’Hare McCormick, de cette façon : “We were in a mood for magic…the whole country was a vast, expectant gallery, its eyes focused on Washington. We had summoned a grat engineer to solve our problem for us ; now we sat back confortably and confidently to watch the problems being solved...” Hoover annonça, lors de son discours, rien de moins que la fin de la pauvreté du monde: “We in America today are nearer to the final triumph over poverty than ever before in the history of any land... We shall soon with the help of God be in sight of the day when poverty will be banished from this earth.” »

Un tel état de béatification de l’esprit ne peut rester sans aucun sens, je répète le mot, pour l’appréciation que nous en avons. Pour dompter le chaos de la première perception qu’on en a, il faut en réaliser un sens ; il faut partir à la recherche d’un sens, n’importe lequel, toutes affaires cessantes, et nous rencontrons alors une bien étrange conjonction ; car, en cherchant un sens à ce phénomène spirituel de lévitation artificielle de l’esprit, c’est le phénomène de la communication que nous allons trouver, qui est par substance un véhicule qui n’a pas de sens en lui-même ; car nous avons déterminé que la communication, plus qu’être l’outil d’une époque, en est l’inspiratrice, la matrice en vérité. Nous sommes devant un phénomène où une technique qui est éventuellement un outil donné pour fabriquer un sens, en général le plus médiocre d’ailleurs, et qui ne peut donc avoir un sens elle-même, est pourtant la matrice elle-même du sens d’une époque.


…Car il n’y a de meilleure voie, pour trouver le sens de la chose, que d’en explorer l’esprit qui l’accouche, la justifie, la suit et la nourrit. L’esprit qui règne dans ces années-là, qui imprègne toutes les démarches, tous les élans et les innovations, apparaîtra aisément, dans sa grossière puissance, dans son impudente ambition, dans sa certitude imprescriptible, dans cette citation que nous faisons ci-dessous, que nous voulons si longue à dessein. Nous cédons la plume à un auteur américain – que dire pour être plus juste et mieux suggérer notre intention – un auteur absolument américaniste. Nous citons à la barre des témoins Ludwell Dunny, auteur de We fight for Oil, en 1928, et de America Conquers Britain, – A record of Economic War, en 1930, tous deux publiés chez le fameux éditeur Alfred A. Kopf ; écoutez le swing, le beat de Ludwell Dunny et des citations qu’il fait, au rythme des machines à sous, des soda fountains, des films de Douglas Fairbanks et de Rudolf Valentino, du «joyeux carillon des caisses automatiques américaines», et ainsi de suite, comme un manège qui tourne et prend vos sens par leur accès le plus mou, comme un kaléidoscope qui enferme vos pauvres yeux éblouis dans un tourbillon de couleurs stupides...

« L'américanisation de l'Europe et du monde avance. Les nations sont fascinées par l'éclat du vainqueur, parfois tout en le détestant.

» Les Américains ne doutent de rien. Ils sont sûrs d'être le peuple élu. Nous appelons notre pays “God’s country”, le pays de Dieu. Les affaires sont pour nous comme une religion dont nos dirigeants sont les prêtres. Ce sont aussi des poètes : citons M. Julius Klein, sous-secrétaire au Commerce :

» “On entend le joyeux carillon des caisses automatiques américaines dans les boutiques de Johannesburg et de Kharbine. Dans la Chine du Sud, les paysans font cuire leur nourriture dans de vieux bidons d'essence américains. Des lames de rasoir américaines grattent le menton de Suédois blonds à Stockholm et de noirs Africains au Soudan.

» “Dans les villes minières du Pérou ou dans les quartiers populeux de Tien-Tsin, des spectateurs enthousiastes vont voir les films américains, avec leurs grands événements, leurs héros suspendus à des falaises, leurs comiques à pantalons larges. On trouve des parfums américains dans les boudoirs de Cuba, des réfrigérateurs américains sous les tropiques...” Jamais un fonctionnaire du Board of Trade Britannique ne s'est élevé à de telles hauteurs lyriques.

» Citons le Bulletin de la Société de Géographie des États-Unis :

» “Tokyo croque des gaufres américaines. Berlin se précipite à sa première ‘soda fountain’. A Moscou, la foule s’assemble autour du premier distributeur d’essence américain sur la place de l'Arbat. Nos automobiles, nos machines à écrire, nos dentistes font des milliers de convertis. Nos disques enseignent la gamme occidentale aux Orientaux. Des milliers de jeunes garçons de toutes races veulent marcher sur les traces de Dempsey et Turney, et commencent par s'acheter des chaussures de gymnastique et des gants de boxe du ‘pays des champions’... Tant que les États-Unis n'étaient que des producteurs de matières premières, le monde suivait son chemin, suivait la mode française pour les robes, les bijoux et les parfums, commerçait selon les méthodes anglaises, et venait en Allemagne chercher la science et la musique. Mais nous avons changé tout cela...

» “Le grand escalier de la maison du premier ministre, à Népal, est orné de distributeurs automatiques américains. Un potentat local de Bornéo possède plusieurs magnifiques voitures américaines, qui ne peuvent circuler que sur une route goudronnée longue d'un mille et demi, construite spécialement dans la jungle...

» “Le jazz américain est en train de chasser Wagner de l'Allemagne. L'architecture américaine surpasse la Grèce antique. Le cocktail américain a conquis les cafés de Paris. Le ‘Nelson’, gloire de la marine anglaise, a une ‘soda-fountain’ américaine, les boxeurs anglais se sont fait naturaliser Américains.”

» Dans son dernier discours au Reichstag, M. Stresemann déclara que “l'Europe est en danger de devenir une colonie des États-Unis, que la chance a plus que nous favorisés”. Il pensait aux emprunts allemands en Amérique, dont le montant est presque égal aux paiements allemands de réparations. Il pensait à la pénétration des industries allemandes par le capital américain. Mais la vraie servitude n'est pas là. Une nation ne devient esclave que si elle le veut. L'Allemagne d'aujourd'hui est à beaucoup d'égards plus américaine que l'Amérique. C'est parce qu'elle accepte sans critique tout ce qui vient d'Amérique qu'elle est notre colonie, ou notre alliée, comme l'espèrent certains. Et l'Angleterre devrait méditer cette évolution.

» Nous avons été une colonie de l'Angleterre. Elle sera bientôt notre colonie. Non pas en nom, mais en fait. Les machines ont fait de l'Angleterre la maîtresse du monde. Nos machines sont meilleures, et nous héritons de cette hégémonie. Il ne nous suffit pas d'être la nation la plus riche du monde. Mais malgré notre génie mécanique, nous sommes incapables de répartir équitablement nos richesses. Au contraire, nous exploitons ceux qui sont moins riches que nous.»

En vérité, le souffle vous en tombe, comme de vulgaires bras. Ne sent-on pas, dans cette citation si diverse, si chamarrée, si aguichante comme un clin d’œil sans fin, avec l’intervention de divers ministres qui paraissent pour l’occasion grimés en poètes publicitaires et hommes-sandwiches, ne sent-on pas ce rythme, ce battement, cette respiration saccadée, ce mouvement comme une forge et comme un piston à la fois, – le beat devenu fondamental et colossal, le beat comme disent les musiciens de jazz et, par conséquent, les beatniks comme Jack Kerouac, ce beat qui n’en est plus dans le cas de notre citation que la lourde et grossière extension ? Ludwell Dunny est de ces esprits féroces, nullement embarrassés de littérature ni de dentelle, qui font tenir leur message, toujours le même au travers des temps historiques différents, en force et sans soucis de nuances ni de camaïeux. L’“esprit” de ces esprits est de type social-darwiniste, “social réaliste”, qu’importe l’étiquette sans nul doute, qui expose l’inéluctabilité de la marche sélective du système et ainsi de suite ; Ludwell Dunny exprime parfaitement l’esprit de son temps, jusqu’à faire penser qu’il pourrait être lui-même cet esprit de son temps, de cette façon qu’il en a la férocité allègre et l’élan roboratif, la conscience la meilleure du monde, la certitude jubilatoire ; il est l’américanisation en marche…

A ce point, nous vient naturellement la décision d’écarter la question des Américains, je veux dire les interrogations sur les comportements, sur les caractères, les vertus et les vices, les responsabilités et les blessures secrètes ; nous écartons la question personnelle de Ludwell Dunny, notamment pour ce qui concerne le jugement moral que d’aucuns seraient tentés de présenter à son encontre ; il n’est dans ce cas, Ludwell Dunny, que l’extension volubile, caustique et assurée, agressive et “abrasive” si l’on peut choisir ce qualificatif utilisé pour l’usage sur les matières, d’une dynamique américaniste qui le dépasse et l’entraîne, et le modèle, et le fait chanter dans les deux sens du verbe placé de cette façon, mais disons “comme un coucou”, comme disait Orson Welles en parlant de la démocratie en Suisse, dans Le troisième homme. Nous atteignons le cœur de notre propos, pour ce cas précisément ; nous retournons l’argument, comme nous l’avons fait plus haut pour la communication en général. C’est la puissance dynamique de l’américanisme, son rythme, son beat si vous voulez, qui donnent à Ludwell Dunny son abattage, cette espèce de force arrogante et presque provocatrice pour affirmer : ”eh oui, nous vous conquerrons de cette façon, sans autre but que la conquête, pour empiler notre puissance, sans nous demander pourquoi, parce que nous sommes ainsi, que cela vous plaise ou non”. Les Américains trouvent dans la puissance de la dynamique de l’américanisme l’argument du sens de leur action, ou plutôt l’argument du sens où le sens est justifié par la forme elle-même, par le mouvement, par le rythme. C’est par cette voie impérative, par la voix de Ludwell Dunny, que nous sommes renvoyés à notre thèse générale selon laquelle le rythme et le mouvement de la communication sont eux-mêmes justification, contenu, sens dans les deux sens, orientation et substance à la fois, de l’américanisme… Pour l’américanisme, la façon d’être qui gouverne l’être, et cet être-là qui crée sa propre essence, comme par capillarité.

Cette osmose ainsi mesurée, dans le sens qu’on dit, l’américanisme incarné dans la communication et la communication enveloppant l’américanisme comme une inspiratrice fondamentale, l’américanisme change de substance par conséquent. Ce fut le cas au long des roaring twenties, comme au terme d’un processus transformationnel qui aurait pris le temps d’une décennie. Il y a dans cette démarche quelque chose qui ressemble à une inspiration, outre l’empire de la nécessité. L’Amérique est un ersatz de nation, c’est-à-dire en vérité une anti-nation caractérisée, dès sa fondation, par la place centrale des communications dans sa structure, son fonctionnement et la perception qu’elle a d’elle-même, et ainsi la fonction centrale que conquiert “la communication” dans la période qu’on décrit n’est-elle pas usurpée. Soudain projetée dans sa maturité et chargée dans le même souffle d’une transcendance, ou d’une apparence de transcendance dans tous les cas, la communication va être l’instrument de sauvegarde de l’économie débridée qui l’a enfantée, et qui, soudain, s’effondre, et qui disparaîtrait dans le Trou Noir de la Grande Dépression si elle, la communication, n’était là pour la retenir au dernier instant de sa vie trépidante devenue chute vertigineuse et barbarie infâme…


FDR, certes, ces trois lettres aussitôt viennent à l’esprit par la voie d’une mémoire vigilante, et d’une mémoire affective également car l’aventure de cet homme bouleverse les sentiments et brise les schémas convenus. Franklin Delano Roosevelt rompt avec cette Amérique plongée dans son dynamisme et dans sa fabrication rythmée de richesses qui caractérisèrent la chevauchée économique et spirituelle des années 1920 ; à aucun moment il ne songe à tenter de rétablir cet ordre ancien qui s’est brisé en étant la cause de sa propre infortune, et surtout pas dans ses aspects psychologiquement aliénants ou idéologiquement militants ; il est tout entier accordé au destin d’une tragédie dont il devine qu’elle transcende toutes les autres logiques. Cet homme a sauvé l’Amérique qui, déjà, vacillait vers la chute sans fin du Trou Noir de l’abîme. Pour cette raison, il exista une très forte affection entre le peuple sauvé et son sauveur, qui se marqua, selon notre curiosité comptable, dans le plébiscite de sa première réélection de 1936.

Pour embrasser la vraie nature de Roosevelt, d’une si extrême grandeur et d’une importance historique considérable, il faut considérer qu’il existe deux événements dans la Grande Dépression, qui se déroulent en parallèle, se chevauchent, s’entremêlent, mais pourtant d’essence si différente. L’un est la crise financière et économique. Pour le domaine US qui nous intéresse essentiellement, qui est le domaine essentiel du rythme, de l’embrasement mécanique, économique et donc psychologique, celui qui influence et entraîne le reste, cette crise est la conséquence d’une décennie où il y a un développement paroxystique des différents éléments d’une économie fondée sur l’artifice, avec le crédit, les communications, l’incitation à la consommation, le tout formant une dynamique également créatrice de “bulles” qui sont autant de concentrations pseudo-économiques et financières échappant aux lois de la réalité et promises à l’éclatement. Le facteur psychologique, activé par une sorte inédite de méta-propagande, par ce qu’ils nomment l’“idéologie de l’optimisme”, joue un rôle immense d’exaltation presque métaphysique, de croyance exacerbée essentiellement sur l’artifice de la dynamique. Durant cette période, les USA croient atteindre une situation unique dans l’Histoire, qui se libère des règles de l’Histoire, une situation effectivement métaphysique, ou métahistorique.

Le premier paroxysme de la crise a la brutalité et la violence des grands chocs historiques. Le Great Crash de Wall Street est un événement spécifique, dont on aurait pu croire, à le suivre dans son déroulement, qu’il se résorbait et s’apaisait finalement (au printemps 1930, Wall Street avait retrouvé le niveau du début de 1929). Mais l’événement a brisé la confiance, il a transformé la psychologie. L’essentiel se passe encore souterrainement, avec la paralysie qui gagne le comportement américain, qui alimente la progression de l’économie vers l’immense désastre socio-économique qu’est la Grande Dépression stricto sensu ; puis, la catastrophe installée, l’économie qui peine tant à se redresser, qui doit attendre la guerre et même l’immédiat après-guerre pour enfin quitter cette situation de crise, dont on peut même douter qu’elle ait réellement quitté cette situation de crise jusqu’à aujourd’hui et n’ayant subsisté qu’à coups d’artifices dont celui d’une économie militarisée (y compris et surtout sur le long terme avec la Guerre froide) ; et la crise actuelle n’étant alors que la réapparition des conditions de la Grande Dépression, la réactivation de l’incendie qui couve. Voilà pour le domaine économique.

D’autre part, il y a ce que nous désignons sans aucun doute comme une tragédie historique, qui commence quelque part en 1930 ou 1931, lorsque les conditions économiques en constante dégradation ouvrent la porte à une crise sociale et psychologique aux dimensions historiques sans guère de précédent aux USA ; qui conduit au paroxysme de l’hiver 1932-1933, lorsque les USA paraissent au bord de la désintégration, entre l’élection et l’inauguration de FDR (novembre 1932-mars 1933). Cette séquence relève sans aucun doute de la tragédie. Pendant quelques mois, au paroxysme de la chose, on aurait pu croire à un processus de désintégration d’un pays qui avait prétendu être une nation chargée d’un dialogue avec Dieu qui eût mérité d’être exclusif et infini. Sans doute le contraste entre la proximité du Paradis de 1928-1929 et la chute qui suivit compte-t-il au moins pour son poids dans la puissance de la tragédie qui s’ensuit. Cette sensation de tragique est particulièrement vivace dans les esprits américains, – beaucoup moins chez les Européens, qui ont la mémoire bronzée par les vicissitudes tragiques de l’Histoire. En vérité, c’est la psychologie américaniste, – dans ce cas, le qualificatif systémique d’“américaniste” s’impose, puisque renvoyant au système de l’américanisme, – qui est frappée, qu’on croirait frappée mortellement. La psychologie américaniste de ce moment tragique serait bien décrite par cette image que Thomas Mann employait pour le peuple allemand juste après la défaite de 1918, qui lui conviendrait absolument : le peuple (américain) était « brisé jusqu'en ses profondeurs : il était mou comme un nouveau-né. »

(La similitude pourrait suggérer d’aller au-delà, faisant un lien révélateur entre deux situations “pan expansionnistes”, le pangermanisme et le panaméricanisme, ces deux courants en apparence étrangers sinon antagonistes, en réalité qui se succèdent dans la charge, l’animation et l’affirmation du courant de la modernité machiniste, de l’“idéal de puissance” de Ferrero, qui ainsi ne feraient qu’un au regard de la métahistoire ; ces deux courants réunis en un par l’appréciation métahistorique, marqués par la puissance mécaniste et technologique, la métaphysique de cette puissance ; mais avec cette faiblesse terrible de la fragilité psychologique qui serait ainsi révélée, aux USA après l’Allemagne, qui serait le tribut de la charge insupportable de cette puissance moderniste déchaînée, qui serait la conséquence de l’affreux caractère déstructurant de cette même puissance moderniste exercée contre les autres comme une arme de conquête, et retournée comme une punition immanente contre les peuples que le système a engagés dans cette voie.)

Ce Moment tragique de l’américanisme et de l’Amérique, durant l’hiver 1932-1933, ressembla en vérité à la fin d’un monde. Il correspondit, comme une étrange ironie renvoyant à la vanité des hommes qui croient organiser le monde avec l’ordre de leur esprit, à une faiblesse également tragique du cadre législatif ; la période correspond effectivement à une immense vacance du pouvoir de cinq mois, entre l’élection du nouveau président (novembre 1933) et sa prise de fonction (mars 1933). (Comme s’il pressentait cet épisode tragique, le système, dans le chef de ses représentants parlementaires, avait mis en route, en 1932, un amendement à la Constitution sacrée, pour réduire cette vacance à trois mois, de novembre à janvier. Il aurait été si nécessaire qu’il fût voté avant l’élection de Roosevelt, mais l’Histoire avait pris tout cela de vitesse.)

Alors, il y eut ce tournant si étonnant et inattendu qu’on le qualifierait de “magique”, comme l’on dirait d’une incantation, d’un exorcisme à l’échelle d’un peuple qui est un continent ; ce tournant, qui est l’activité psychologique, ou plutôt “de communication”, du nouveau président, sitôt installé ; l’intervention de Roosevelt, cette sorte de magie qui, soudain, anime ses discours, ses proclamations, et surtout sa voix radiophonique, chaque samedi après-midi, sa “causerie au coin de feu”. L’écrivain Saul Bellow se rappelle ces après-midi de Chicago, où il partait, dans la voiture familiale conduite par son père, qui prenait sa place dans la longue file de véhicules arrêtés sur un chemin de terre, à la lisière d’une forêt superbement reverdie par le printemps de 1933, cette longue file de survie, où chaque voiture branche sa radio, l’on ouvre les portières, cigarette au bec, et chacun écoutant cette voix à la fois chaleureuse, familière, paternelle ou fraternelle c’est selon, et en même temps autoritaire, péremptoire, qu’on ne peut songer à contredire ou mettre en doute… Allons, FDR est un magicien ! C’est le réparateur, le plombier génial du système ! Il leur dit, en une formule longuement pesée et qui semble la nature même, comme à l’emporte-pièce : « Il n’y a qu’une chose dont il faut avoir peur, et c’est la peur elle-même. » Ou encore, cette exhortation étrange, presque dite comme si nous étions devenus un asile d’aliénés : « Faites quelque chose ! Et si ça ne marche pas, faites autre chose ! » Nul ne peut contester que l’intervention de Franklin Delano Roosevelt représente une exceptionnelle occurrence historique, et l’effet de son intervention, ce formidable choc psychologique collectif, qui ne résout rien de la crise économique, car là n’est pas l’objet de la chose ni de notre propos, – qui retient un pays immense, au bord de l’effondrement, au bord d’un trou noir sans fond, – un pays immense qui, dans cette période, parut être devenu une véritable nation, avec une conscience et une psychologie historiques. Arrêtons-nous là car, au-delà, il n’est pas utile de s’attacher à un argument qui tenterait de nous convaincre de l’existence d’une “nation américaine”. Au contraire, l’action elle-même de FDR, son triomphe initial, puis son échec sur le terme, dès 1937 où, après une réélection qui est un plébiscite (1) comme jamais aucun président n’avait osé rêver, ni après lui d’ailleurs, comme aucun autre président n’osera jamais plus rêver, il dut s’incliner devant la riposte de l’establishment, représenté en ce cas par le Congrès, qui repoussa sa tentative de réforme de ce même système ; par ailleurs, l’initiative de FDR était ce qu’elle était, non exempte d’arrière-pensées, elle-même farcie de chausse-trappes politiciennes, bref qui ne dépare nullement les coutumes washingtoniennes. En un mot, le “moment” de la magie rooseveltienne est passé, la crise n’est pas vaincue, la bagarre politicienne qui est la marque du système est repartie de plus belle. Cette affaire n’est plus la nôtre, nous qui voulons nous cantonner à ce moment magique du printemps 1933 où, en quelques semaines d’une étrange et exceptionnelle proximité psychologique entre un homme et son peuple, ou ce qui était effectivement devenu son peuple comme l’Histoire nous enseigne qu’il y en a, et cela qui est si complètement étranger à l’Amérique en temps normal, ce moment magique où l’Amérique fut sauvée de sa propre mort inéluctable en quelques semaines de magie parlée…

L’essentiel est bien là et l’essentiel est bien que ce moment s’exprime et acquiert sa substance, pleinement par le moyen de la communication. La radiophonie transporte la voix de Roosevelt et touche les Américains jusqu’au fond de leurs âmes, les retenant au bord du précipice, les convainquant de s’en détourner. Cette activité de la radiophonie, qui a acquis tout son développement au rythme de la montée au paradis des années 1920, retient l’Amérique de s’effondrer jusqu’au fond de l’enfer. Qui, dans ce pays construit sur des symboles et à l’aide de symboles, qui semble n’avoir de substance que symbolique, qui pourrait prétendre échapper à l’attraction, à la fascination de cette occurrence extraordinaire ? Nous-mêmes n’y pouvons être indifférents. De ce jour, l’Amérique devient un artefact de communication sans plus aucune restriction, sans la prudence de s’assurer de la maîtrise des techniques mais au contraire en succombant à l’ivresse de la technique. De ce jour date l’apparition dans les pensées, dans les discours, dans les sciences sociales elles-mêmes, de l’American Dream selon les normes officielles américanistes, pure création de la communication, – rien de commun, bien entendu, avec l’American Dream que nous avons déjà rencontré, principalement en France dès le début du XIXème siècle, qui était, lui, une création de la psychologie historique. De ce jour, le cinéma, lui-même nouveau medium transfiguré en acteur essentiel de l’American Dream, prend sa place et devient un composant actif, non seulement de l’imaginaire, de l’art transformé en industrie ou de l’industrie maquillée en art, mais de la psychologie américaniste et de sa politique, – et lui aussi, le cinéma, pure création de la communication. Les années 1930, dites celles de “l’âge d’or des grands studios”, sont le cadre impératif de l’engagement du cinéma, je veux dire d’une façon ordonnée, structurée, presque au pas, dans la bataille de l’américanisme, – dans ce cas, la bataille pour écraser l’hydre hideuse de la Grande Dépression, – par l’illusion tentatrice nourrissant la conviction des esprits sommaires, l’entertainment comme philosophie du monde, la présence lancinante de la bannière étoilée ; cela, avant de préparer la mobilisation pour la “Grande Guerre Patriotique” des studios…


Des studios du cinématographe, nous passons aisément à la réalité puisque la réalité est désormais celle qui sort des studios, et rien d’autre ne s’y peut comparer en vérité. Le professeur George H. Roeder Jr., qui est professeur of liberal art, dont l’image du cinématographe fait partie, et nullement historien, nous présente la Deuxième Guerre mondiale sous les traits d’une “guerre censurée” (2) ; mais bien au-delà de cet aspect somme toute conjoncturel, il nous instruit dans ses remarques introductives de ceci qui résume notre propos à merveille : « La Deuxième Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Américain pouvait avoir un rôle. [...] La Deuxième Guerre mondiale offrit à chaque citoyen [américain] le double rôle de spectateur et de participant. » George H. Roeder Jr. nous dit bien plus de la réelle substance de l’événement de la Deuxième Guerre mondiale, de sa puissance et de son influence sur la psychologie américaniste (et sur le renforcement de l’américanisation de la psychologie des Américains), dans cette façon “cinématographique” de l’aborder, et il nous dit bien plus par conséquent sur l’histoire américaniste ainsi sortie du spectre de la Grande Dépression, cette épouvantable agression de la réalité, cette scandaleuse provocation en vérité ; il nous en dit bien plus que toutes les studieuses et laborieuses, et nécessairement conformistes, études historiographiques enfantées par le système. Il ne s’agit pas ici de signaler un à-côté, un aspect intéressant mais tout de même marginal de la perception du grand conflit, notamment chez les Américains mais également sur les terres extérieures. Au contraire, nous prétendons décrire la substance de la chose, telle qu’elle fut modelée par la communication. L’appréciation de George H. Roeder Jr., si elle paraît sortir du laboratoire original mais limité du spécialiste, concerne au contraire l’entièreté du phénomène. La politique générale, les appréciations des dirigeants de cette politique, du moins ceux qui sont acquis au système, montrent une transcription en des concepts “sérieux” de cette façon de percevoir l’événement. Il s’agit d’une véritable mise en scène de l’Histoire dans laquelle croit entrer l’Amérique, alors que ce qu’elle fait est de tenter d’annexer l’Histoire pour la faire “traiter” par les régiments de scénaristes de Hollywood ; pour un certain temps, quelques décennies au moins, on put considérer que le tour avait réussi, passe-passe certes, mais dans le cadre sérieux de l’industrie cinématographique. Dans tous les cas, il s’agit de convenir que la communication, là encore, constitue l’arme absolue de l’américanisme.

Puisque la Deuxième Guerre mondiale fut un film où les Américains étaient acteurs et dont ils étaient les spectateurs, il importait que ce film fût tourné à Hollywood, que les bons y triomphassent sans qu’on puisse émettre le moindre doute sur leur vertu et leur puissance, que les mauvais y fussent punis à mesure, que les acolytes fussent mis à leur place et ainsi de suite. Ainsi la Deuxième Guerre devint-elle une guerre américaniste et, véritablement, l’aube claire et radieuse d’une époque nouvelle et sans précédent. Certains nommèrent cela, avec le sens de l’à-propos et du raccourci, The American Century. Monsieur Henry Luce, qui a imposé la formule en 1941, était encore modeste, avec l’arrière-goût délétère de la Grande Dépression et l’humeur morose, sinon anxieuse ; il aurait pu écrire plus justement, pour désigner la période qui s’ouvrait : The American History as the History of the World ou, plus prestement dit, America as the World. Même les non-Américains qui comptent, les “amis” les plus proches, les fidèles porteurs d’eau qui prétendent garder leur verbe libre au nom d’une parenté vertueuse entre toutes, au nom du cousinage anglo-saxon, même ceux-là acceptèrent, en se conformant aux théories fumeuses et aux manœuvres qualifiées d’habiles, le scénario du cinématographe. Nul ne doit douter que, derrière cette raison, se dissimule à peine, je veux dire maquillée à la va-vite et très vite découverte, une passion extrême qui se nourrit des apparences séduisantes, des illusions enjôleuses, des rêveries entreprenantes, qui est absolument vulnérable au charme général de la communication, qui lui cède avec un délice à peine dissimulé ; cette passion dévorante, brûlante, irrésistible, éprouvée pour l’idée de l’Amérique comme Nouveau Monde et Terre Promise… Certes, on est en droit de se trouver confondu par cette passion acceptée, succombée presque avec délice pour l’apparence, pour la construction artificielle, pour le montage de la communication, et tout cela couronné du nom de “nation” que les USA, ne méritèrent jamais vraiment, et surtout pas en cette circonstance ; et ce qu’il faut en vérité, au rythme de l’Histoire, de la patience et de la cruauté, de la mort et de la souffrance, de la tragédie et de la durée, pour faire une nation qu’on pourra bientôt qualifier de “vieille”, qui deviendrait, si l’on veut, pour retrouver notre référence, la Grande Nation. Ce goût de l’absence de substance, de refus de la grâce, du mépris des choses hautes qui poserait à être hautain, voilà bien le mystère qui enrobe l’énigme américaine.

En novembre 1942, le général de Gaulle, qui n’est pas de ce troupeau, admonesta sévèrement Winston Churchill, qui, lui, aurait tendance à en être, même lorsqu’il se pare de la crinière flamboyante du vieux lion britannique. Cela se passait le 18 novembre 1942, une décade après le débarquement allié en Afrique du Nord, l’opération Torch dont le général avait fortement pris ombrage de n’avoir pas été averti. La cause de cet ostracisme, inacceptable pour lui puisque l’Afrique du Nord était territoire français, lui semblait évidente, dans la révélation que lui avaient fait les Britanniques en l’informant du débarquement, de la direction américaniste de l’affaire ; « je comprends mal, avait-il dit à Churchill et à Eden, que vous, Anglais, passiez aussi complètement la main dans une entreprise qui intéresse l’Europe au premier chef. » Puis ce furent ses observations pleines de fureur contenue, à l’intention de Churchill, ce 18 novembre 1942 : « …Quant à vous, je ne vous comprends pas. Vous faites la guerre depuis le premier jour. On peut même dire que vous êtes, personnellement, cette guerre. Votre armée progresse en Lybie. Il n’y aurait pas d’Américains en Afrique si, de votre côté, vous n’étiez pas en train de battre Rommel. A l’heure qu’il est, jamais encore un soldat de Roosevelt n’a rencontré un soldat d’Hitler tandis que, depuis trois ans, vos hommes se battent sous toutes les latitudes. D’ailleurs, dans l’affaire africaine, c’est l’Europe qui est en cause et l’Angleterre appartient à l’Europe. Cependant, vous laissez l’Amérique prendre la direction du conflit. Or, c’est à vous de l’exercer, tout au moins dans le domaine moral. Faites-le ! L’opinion européenne vous suivra. » (4)

L’idée offerte par cette intervention est fondamentale, et c’est à partir d’elle qu’on peut rapidement observer que la Deuxième Guerre fut aussi un film de cinématographie pour d’autres que les citoyens américains, beaucoup d’autres, et parmi eux des dirigeants aussi grandement historiques que Churchill. La transmutation de la Deuxième Guerre, en Europe, en victoire américaine et américaniste est le fait stratégique majeur du conflit, – et une victoire, puisque victoire il y a, de la communication. Un simple survol de l’histoire militaire doit nous en convaincre, c’est-à-dire nous confirmer ce que nous devrions savoir déjà. L’intervention substantielle des forces armées US (disons, autour de 50% du potentiel allié sur le front Ouest) commence avec le débarquement de Normandie, en juin 1944 ; même l’offensive stratégique aérienne ne commença à sortir ses effets, d’ailleurs différents de ceux qu’on attendait, qu’à partir du printemps 1944. Mais l’on sait que le tournant de la guerre se situe en 1943, et que cette guerre fut véritablement gagnée avec les batailles de Stalingrad et de Koursk, avec la Wehrmacht battue, sur la pente de la destruction, – tout cela, sans les USA. Même la puissance de l’industrie de guerre des USA, si elle joua sans doute un rôle important et progressivement de plus en plus important, ne joua jamais ce rôle exclusif d’une condition sine qua non de la victoire qu’on lui attribua.

Qui s’intéresse à cela ? La Seconde Guerre est entrée dans les esprits, et plus encore, dirais-je, dans la psychologie pour devenir un réflexe du jugement, comme la “guerre américaine”, la “Grande Guerre américaniste”, je dirais par substance même. Pour compléter l’hypothèse et ajouter le destin aux manipulations inconscientes, on observerait que par un acte essentiel posé à un moment essentiel, Roosevelt joue un rôle clef dans la poursuite de la guerre et sa transformation décisive en une “guerre américaniste”, comme s’il voulait s’assurer, en la transmutant, de la scène grondante et terrible à partir de laquelle l’Amérique installera son empire de la communication sur le monde. Le président est l'ordonnateur et le grand prêtre de la transmutation, autant que le magouilleur de ses prémisses ; ainsi est-on conduit à avancer une interprétation hyperbolique de la conviction de fer de Roosevelt et de l'insistance inattaquable qui en résulte, pour la capitulation de l'Allemagne sans conditions (cette exigence sera également énoncée pour le Japon, mais l'antériorité est incontestablement pour l'Allemagne, et, d'une certaine façon, la même politique fut appliquée pour le Japon parce que la logique politique et idéologique interdisait après ce précédent-là de faire autrement). Appréciée d'un point de vue simplement historique, classique dirions-nous, cette politique est maladroite et stupide, selon l’appréciation la plus modérée qu’on puisse en avoir. Lorsque Roosevelt l'annonce, au début de 1943, le 23 janvier lors d’une conférence de presse à Casablanca, contre l'avis quasiment unanime qu’on connaîtra ensuite, du monde politique washingtonien, de ses propres chefs militaires, des Britanniques (Churchill en tête), de Staline lui-même (3), tous les arguments militent contre ce choix. L'histoire confirmera tout cela, en ajoutant à la maladresse et à la stupidité de cette politique, son caractère indirectement criminel. Dans son livre The New Dealer's War, l’historien Thomas Fleming détaille les diverses circonstances, pertes, massacres et destructions qui eussent été réduits ou évités, selon lui, sans parler de bouleversements géostratégiques, si l’exigence de capitulation sans conditions n’avait pas été émise. Fleming poursuit en constatant qu’elle interféra décisivement dans les négociations engagées notamment par les services de renseignement britannique et US avec une résistance constituant une opposition démocratique allemande, s’appuyant sur les SR allemands (amiral Canaris), qu’ils auraient pu aider dans le projet d’un renversement de Hitler, de l’établissement d’un régime démocratique avec lequel une paix de compromis était envisageable. Fleming rapporte le contenu d’un mémorandum du capitaine Basil Liddell Hart, le futur fameux historien militaire : « Liddle Hart thought there was a real possibility of a coup d’état that wolud remove Hitler. (He knew nothing about the existence of the German resistance movement.) But he pointed out that unconditional surrender was an insupportable barrier to suc a move. People who feels themselves “the target of unlimited attacks”, Liddell Hart concluded, would be inclinded “to rally to the régime, tyranny through it is, which at least organizes their defence.” »

Il est apparu difficile de donner une explication à l'attitude de FDR alors qu'il existait une telle unanimité contre sa décision lorsqu’elle fut annoncée, alors que les graves faiblesses de la politique de la capitulation sans conditions étaient évidentes dès l'origine. Plusieurs hypothèses furent avancées. En désespoir de cause, nombre d’historiens ont accepté l'explication sommaire et extraordinaire de FDR, selon laquelle l'idée de la capitulation inconditionnelle lui était « venue à l'esprit » pendant la conférence de presse de janvier 1943, où il annonça effectivement cette exigence. Les notes prises par FDR pour cette conférence portaient des indications précises sur cette politique de capitulation inconditionnelle qu'il allait annoncer. Thomas Fleming observe que « l'exigence de capitulation sans conditions était tout ce qu'on veut sauf accidentelle et son but était extrêmement sérieux et élaboré. Elle représentait une tentative de FDR pour rassurer ses critiques libéraux en Amérique et donner [au pays] un but moral, un cri de ralliement qui avait manqué jusqu'alors. »

Cette appréciation convient effectivement à la situation intérieure difficile où se trouvait FDR, alors qu'aucun résultat encourageant de la guerre n'était venu conforter le moral de la population (l'insistance de FDR pour l’opération Torch de novembre 1942 répondait pour une bonne partie à son désir de fouetter le moral défaillant des Américains). Cette appréciation qui concerne une situation intérieure par définition secondaire des grands engagements historiques, paraîtrait bien maigre en regard, justement, de l’importance historique de l’exigence de la capitulation sans conditions. Mais c’est bien ainsi que le système de l’américanisme fonctionne, d’abord attentif à ses exigences internes. Dans nombre de cas, on rencontre de ces exemples de décisions de considérable importance, qu’on cherchera ensuite à habiller des atours de la démarche historique, voire morale, et qui s’avèrent être de pure tactique interne dans leur conception initiale. On comprend mal le système de l’américanisme si l’on ne comprend pas que la maîtrise des réseaux et des obligations de tactique interne prime tout dans un arrangement qui n’impose aucune obligation supérieure, aucun engagement régalien et aucune réelle vision historique. Une autre décision, aussi historique sans aucun doute que celle de l’exigence de “capitulation sans conditions”, et pour la cause de laquelle les historiens continuent de se disputer, est celle de la décision de l’utilisation de la bombe atomique par Truman. Ma religion est faite là-dessus depuis que j’ai entendu (dans le documentaire filmé Le Soleil noir, de 1995) le témoignage de l’aide de camp de Truman lors de sa décision, alors capitaine de vaisseau de l’U.S. Navy, rapportant que le président craignait une procédure d’impeachment du Congrès contre lui s’il n’utilisait pas la bombe. L’argument était simple, selon lequel le Congrès jugerait injustifiable d’avoir dépensé près de $2 milliards pour développer une arme qu’on n’utiliserait pas. La crainte de cette procédure parlementaire aurait décidé Truman, dont la rouerie d’une culture parlementaire sans faille était bien connue, et ma conviction est bien que ce point a joué un rôle essentiel dans sa décision historique.

Dans ce cadre général de jugement, l’explication de Fleming est complètement acceptable, logique et naturelle au système de l’américanisme. Loin des clichés hollywoodiens sur la grande unité nationale acceptés avec empressement par des esprits si prompts à succomber à la fascination de la grandeur supposée du modèle, la situation en Amérique en 1941-42, avec une opinion intérieure réticente, une remontée des républicains (victoire électorale de novembre 1942), des conditions intérieures, sociales et raciales, notablement difficiles, – cette situation pouvait apparaître fort inquiétante pour un homme politique washingtonien avisé. Il importait de la redresser sous peine de voir l’érosion du soutien des Américains à la guerre se transformer en une situation de crise. Le président avait besoin d'une cause, d'un étendard, comme Lincoln en 1862, alors que la Guerre Civile tournait à l'avantage des “rebelles” (certains disent même “terroristes”, aujourd’hui, en parlant des forces sudistes). En 1863, Lincoln choisit la cause des Noirs comme acte sublimant le conflit, avec l'Acte d'Émancipation, cette solennelle proclamation de la fin de l'esclavage qui était, à sa façon, une exigence proche de la reddition sans conditions que demandait FDR en 1943. Dans les deux attitudes, la même façon de radicaliser la cause, de porter la guerre à son paroxysme, qui force à la mobilisation populaire et ne laisse plus de choix. Dans les deux cas, c'est Cortez qui brûle ses vaisseaux.

Or, pour l’Amérique elle-même, pour sa situation générale et dans l’interprétation qu’on donne à cette situation, c’est aussi l’occurrence de “Cortez qui brûle ses vaisseaux”. Dans son texte fameux de 1941 que nous avons mentionné plus haut, The American Century, Henry Luce annonce l’empire américain en le présentant sur les fonds baptismaux d’un désarroi profond et d’un pathétisme anémiant ; ces sentiments du désespoir de la Grande Dépression interrompus pendant une poussière d’années par Roosevelt le magicien du verbe, renés devant l’évidence des conditions économiques de la dépression persistante, confortés par la réalisation que Roosevelt avait sauvé la psychologie mais nullement le système et son économie. C’est ainsi que la guerre, celle que Henry Luce au fond de lui appelait de ses vœux secrets, apporte un répit à l’Amérique, et qu’elle apporte peut-être plus encore. Pour en exploiter toute la latence américaniste, il faut qu’elle devienne la “Grande Guerre américaniste”, qu’elle soit portée à son comble et à son paroxysme de rupture apocalyptique (reddition sans condition, l’Allemagne écrasée, Hiroshima), que sa représentation quasiment cinématographique nimbe, en exaltant sa vertu évidente et sa destinée exemplaire, la puissance américaniste d’une sorte de légitimité presque surnaturelle, pour établir sur le monde un empire qui ne puisse être contesté en vérité ; et un empire lui aussi d’une nouveauté qui le mettrait en dehors de l’histoire et de ses lois contingentes détestées puisque désormais configuré dans son entièreté par l’Amérique destinée à s’étendre sur le reste de l’univers en l’américanisant. C’était cela ou bien c’était la fin de la Grande République des Pères Fondateurs. Ainsi en fut-il du dilemme qui, en vérité, conduisit à l’entrée dans la guerre ; ainsi la Seconde Guerre entra-t-elle “dans les esprits, et plus encore, dans la psychologie pour devenir un réflexe du jugement, comme la ‘Grande Guerre américaniste’”. Une nouvelle vérité était née.


Une “nouvelle vérité” est née, et la chose est si extrême, si puissante, si grosse de conséquences essentielles, qu’il importe de la définir encore plus précisément. Il importe absolument de fixer la dimension, les couleurs et leur sombre violence, le bruit, le rythme, le halètement du mythe de la “Grande Guerre américaniste”, parce que le mythe constitue en un sens la colonne vertébrale de cette aventure. Dans ce cas qui complète ce qu’on a vu précédemment de la “Grande Guerre américaniste”, il s’agit de ce qu’on nomme le “second front”. Les Français nommaient cela, en 1914, l’“arrière”, avec quelle charge de rancœur et de mépris, et l’on comprend qu’il y a quelque chose de fondamental dans cette différence. La “Grande Guerre américaniste” se forge à l’arrière, qui n’est pas l’“arrière” du sens commun, l’“arrière” méprisable, qui n’est certainement pas l’“arrière” selon les Français amers, – qui est l’arrière, au sens le plus offensif et le plus glorieux du terme, comme l’on dit que l’on recule pour mieux sauter. L’importance essentielle de cette perspective m’est apparue fortuitement, comme un cas accessoire dans le cours d’une musarderie de l’esprit, où l’intelligence n’embarrasse pas trop l’intuition, où l’apparente absence laisse éclater une lumière éclairant soudain une appréciation puissante qui dormait en vous. J’ai retrouvé un de ces “livres photographiques”, un album historique qui attire le chaland autant avec son iconographie, en général remâchée mais toujours avec son effet, qu’avec son texte. Celui-là, certes, était si particulier, selon mon sentiment et ce que j’en ressentis, à la lumière de ce récit où je m’enfonçais, qui est celui qu’on lit à l’instant. Forge of Freedom – American Aircraft Production in World War II (5), tel est le titre de la chose.

Il s’agit du récit détaillé, très largement illustré par une iconographie qui devient le véritable sujet de l’œuvre, de la production aéronautique de guerre aux USA. Il y a les avions, classés par grandes catégories, – bombardiers, chasseurs, transports, avions d’entraînement, de l’U.S. Army Air Forces – avions embarqués et autres de l’U.S. Navy ; il y a ceux et celles qui les fabriquent, qui dirigent leur fabrication, qui la financent, ceux et celles qui leur font subir leurs premiers essais, qui les chargent de leurs équipements ; il y a les à-côtés, les affiches de mobilisation industrielle, de mise en garde des entreprises vicieuses de l’ennemi, de camouflage des usines ; il y a les au-dessus des à-côtés, le cadre général de l’information de propagande et de l’entertainment, jusqu’à une photo de l’actrice Rita Hayworth pour vous rappeler que Hollywood n’est jamais très loin de la guerre et de l’aéronautique. Ce qu’il m’importe de rapporter, c’est qu’à la lecture (à peine) et à la vision de ce livre, pour beaucoup cela, pour moi qui ai gardé des souvenirs de ma fascination d’enfance pour l’aviation de la Deuxième Guerre mondiale, précisément celle des USA, il naît une impression générale qui est celle du rythme puissant d’une forge, – effectivement, le mot convient à merveille. C’est l’univers de Vulcain qui est en marche, et l’on reste, à la fois fasciné et secrètement terrifié ; Vulcain est le Dieu des forgerons, des métaux et de toutes les matières qui brûlent, des volcans, le Dieu du feu lorsqu’il sort des entrailles de la terre comme s’il s’agissait de l’enfer ; Vulcain est le Dieu de la deuxième Révolution, du choix de la thermodynamique, que l’on retrouve inspirant, pénétrant, soulevant cet effort de guerre comme fait un volcan, qui est d’abord l’effort du feu de la forge.

L’impression est celle d’une détermination presque automatique, non dépourvue d’une alacrité un peu trop uniforme et sans joie réelle, d’un dynamisme aveugle, et surtout d’un effort qui semble n’avoir ni objectif précis, ni but déterminé en ce sens qu’objectif et but sont les indications d’une finitude ; qui semble n’avoir que l’infini pour champ et perspective de son rythme et de sa production. Vous sentez que l’Amérique de l’américanisme a trouvé sa liturgie, que la forge grondante des outils de la guerre est sa véritable destinée, que sa raison d’être dans le sens de son accomplissement est l’acte même de produire, de fondre, de transformer le métal, de “forger”…

Ainsi pénètre-t-on dans la magie absolument factice, et absolument puissante de la forge du monde, – le Nouveau Monde forgeant un monde nouveau à son image. Celui qui est sensible à cette esthétique industrielle et de l’aéronautique, comme je le suis sans plus m’en glorifier, comprendra ce qu’on veut signifier en parlant de “magie”. Le rythme même de la chose, visible comme s’il était palpable, comme si vous le ressentiez dans tout votre être, qui marque l’investissement achevé de l’univers par la machine ; cette vision qu’on sait être apocalyptique, sombre et horrible, sans aucun doute, qui réserve pourtant des perspectives de beauté, comme l’on parle de la beauté du diable, de René Clair, – bonne mesure, une de plus, du miroir à double face qu’est cette immense dynamique historique que nous étudions. Au détour d’un cliché, vous reconnaissez le P-51 Mustang, à mon sens le plus bel avion de la guerre en même temps que l’accomplissement suprême de la performance de la guerre aérienne, – supérieur en esthétique au Spitfire lui-même ; les formidables bombardiers moyens, le Mitchell et le Marauder, – ce dernier, qui avait commencé sa carrière avec quelques mauvaises fortunes et le surnom affriolant de “prostituée volante” (Flying Prostitute), à cause des tours qu’il jouait à ses pilotes ; cette pure merveille de conception industrielle, ce miracle d’intégration technologique, sans doute le plus grand exploit à cet égard dans l’histoire de l’industrie et de l’ingénierie, qu’est le B-29 SuperFortress, qui déposa délicatement les deux Bombes sur le Japon, en août 1945. Tout cela est entouré, enrobé comme l’on dit d’une boîte de dragées offerte pour un mariage, de sourires convenus, de drapeaux étoilés immenses pendus sur les parois des immenses usines vomissant l’armement de la liberté, des files d’ouvriers bien rangés et bien tenus alignés devant leurs usines, des femmes au travail en pantalons d’homme, comme si elles étaient libérées, des Noirs également au travail, vous lançant un regard torve, exactement comme s’ils étaient des Blancs. L’impression est irrésistible de la plus haute et puissante fabrique du monde, une sorte de Social Fabric en même temps qu’on forge la victoire de la démocratie universelle ; une impression d’unité, d’efficacité, de volonté ; une impression de machine grondante, soufflante, irrésistible et sans but que de tourner de plus en plus vite.

Que vous importe, à cet instant où vous succombez à la magie, de savoir qu’en réalité l’Amérique intérieure de ces années-là est une bombe à retardement sociale ? Que les émeutes raciales déferlent, que les grèves ne désemplissent pas, que Roosevelt est obligé, comme on l’a vu, de sortir de son chapeau le truc de la reddition sans condition pour éviter que le pays lui retire son soutien. C’est un miracle de mise en scène instinctive, comme si ce pays marchait au rythme d’un système qui a inscrit la représentation de lui-même comme sa tâche prioritaire. Vous comprenez alors pourquoi il ne faut pas parler de l’“arrière” avec mépris, comme font ces insupportables Français, parce que, en vérité, c’est là que se forge et se gagne la guerre. Vous imaginez le pétulant Jack Warner, qui ne cessa de favoriser dans ses studios d’Hollywood la production de films de guerre à la gloire de l’Air Force, fasciné par les uniformes, la larme à l’œil au moment où son ami Hap Arnold, ancien patron des relations publiques de l’Air Corps devenu le chef d’état-major de l’Army Air Force pendant la guerre, et le véritable créateur de la désormais invincible force aérienne des Etats-Unis, lui remet les galons de major honoraire de cette même Air Force ; le même Arnold, saisissant l’occasion et demandant à Glenn Miller de devenir l’orchestrateur en chef de la VIIIth Air Force, pour que swinguent les Flying Fortresses et les Liberator avant de lancer leurs cargaisons de bombes incendiaires sur les villes Allemandes.

La forge du Vulcain américaniste… Tout est effectivement dans la représentation, puisque les chiffres montrent qu’il n’y a pas de miracle industriel particulier ; que les USA, s’ils produisirent plus d’avions de guerre (303.000) que les autres, ne sont pas pour autant d’un univers différent que l’URSS (158.000), le Royaume-Uni (131.000) ou l’Allemagne (119.000), mais simplement à la mesure de leur dimension industrielle et de leur impunité vis-à-vis des destructions de la guerre. La magie est bien, au contraire, de percevoir ce pays grand comme un continent, représenter à lui seul un univers différent qui, bientôt, n’en doutons pas, absorbera le nôtre. Revient alors, dans ce constat d’inéluctabilité qui évoque bien trop précisément l’idée d’un enfermement, l’image qui restera, définitive, et qui vous libère de la magie sinon en vous faisant songer à de la magie noire, ou bien parce que, précisément, elle vous fait songer à la magie noire. Une fois libéré de la magie par l’image de la magie noire, il vous apparaît que l’Amérique en guerre ressemble à cette forge gigantesque, soufflant dans les entrailles de la terre, comme celle que décrit Tolkien dans son Seigneur des Anneaux.

Quoi qu’il en soit du jugement qu’on porte sur elle, c’est cette forge elle-même qui constitue les véritables épousailles de l’Amérique avec la terrible crise du monde qui s’est levée au tournant du XVIIIème siècle, qui vient jusqu’à nous en vérité. C’est la nature même de la chose qui parle, de la voir s’installer effectivement au cœur de ce conflit aux ambitions immenses qu’est la “Grande Guerre américaniste”. L’appréciation ne peut s’arrêter à ce seul moment, à cette seule guerre, comme il est coutume de faire pour mieux exalter les vertus de l’américanisme (la “croisade des démocraties”, “the Forge of freedom”, et ainsi de suite). C’est dans la perspective historique qu’il faut considérer la chose, avec les USA enfin installés dans leur rôle fondamental, avec les outils pour le faire, avec l’ouverture du monde ravagé pour les y inciter, avec cet appel à prendre définitivement le relais de cette terrible force déstructurante née du choix du feu… L’après-guerre s’annonce.


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