Des “systèmes antisystèmes” aux “systèmes antiSystème”


10/12/2010 - Faits et commentaires

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Des “systèmes antisystèmes” aux “systèmes antiSystème”

10 décembre 2010 — On n’a pas été sans remarquer (voir Ouverture libre du 8 décembre 2010) la différence d’appréciation des conséquences de Cablegate entre le Pentagone et le département d’Etat. On n’a pas été, non plus, sans remarquer que la Maison-Blanche ne se préoccupe guère de Cablegate.

On peut lire John Bolton, pourtant à l’habitude si échevelé dans le raisonnement qu’il en est presque inaudible dans la signification, sinon ses éructations habituelles, cette fois avec un certain intérêt. Bolton écrit le 5 décembre 2010 (dans le Guardian).

« On 29 November, secretary of state Hillary Clinton lamented that this third document dump was “not just an attack on United States foreign policy and interests, [but] an attack on the international community”. By contrast, on 1 December, the presidential press secretary, Robert Gibbs, said the White House was “not scared of one guy with one keyboard and a laptop”. Hours later, a Pentagon spokesman disdained the notion that the military should have prevented the WikiLeaks release: “The determination of those who are charged with such things, the decision was made not to proceed with any sort of aggressive action of that sort in this case.”

»Clinton is demonstrably incorrect in being preoccupied with defending the “international community”, whatever that is. Her inability to understand WikiLeaks' obsession with causing harm to the US is a major reason why the Obama administration has done little or nothing in response – except talk, its usual foreign-policy default position.

»At least Clinton saw it as an attack on someone. The White House/defence department view was that the leaks were no big deal…»

Inutile d’aller plus loin… Le reste comprend surtout les habituelles éructations de Bolton contre Obama “le gauchiste” et ainsi de suite. Pour le cas cité, Bolton nous confirme dans notre appréciation : chacun, à Washington, joue son jeu. Obama ne pense qu’à ses arrangements avec les républicains, qui n’aboutissent qu’à une révolte contre lui dans son propre parti ; le Pentagone ne pense qu’à réduire les pouvoirs du département d’Etat à son avantage ; le département d’Etat est dans un tel désespoir devant la tempête qui le menace qu’il a été jusqu’à tenter de trouver des alliés hors de Washington, – ce qui explique la grotesque évaluation d’Hillary Clinton d’une “attaque” contre “la communauté internationale” lorsqu’on s’empare de 250.000 câbles secrets de ses diplomates, qui semblent d’un accès fort aisé.

Eventuellement, on peut jeter un coup d’œil à l’effet mondial de la chose avec l’article du Guardian du 10 décembre 2010, où sont examinées les différentes réactions dans les divers et très nombreux pays concernés par les fuites : «After 12 days of WikiLeaks cables, the world looks on US with new eyes – Reaction across the globe to the leaked US embassy cables has ranged from anger and bitterness to extreme indifférence…» Il y a la réaction du ministre australien des affaires étrangères, extrêmement critique à l’encontre du fonctionnement, ou de l’absence de fonctionnement du pouvoir aux USA ; et, surtout, depuis hier, les réactions directes de Lula et de Poutine…

Le résultat de cette situation explique le constat que nous faisons par ailleurs et que d’autres partagent (voir le 8 décembre 2010 et le 10 décembre 2010). Il s’agit du changement des rapports de puissance et de l’équilibre des forces, où, en deux semaines, le Système a perdu les positions formidables d’apparence inexpugnable de pouvoir et de puissance qu’il occupait. Bien entendu, en parlant de “Système”, nous parlons plus que jamais, – on s’en est aperçu, – des USA ; non pas que le reste ne fasse pas partie du Système mais parce que les USA représentent effectivement “son moteur et son inspirateur”… Les autres acteurs du Système, on le sait, ont une position ambigüe dans cette circonstance, à la fois complices et soutiens des USA, à la fois critiques sinon clairement antagonistes.

Mais est-ce seulement un “changement des rapports de puissance et de l’équilibre des forces” ? S’agit-il seulement d’un simple déplacement à la fois de la dynamique de la puissance, à la fois des moyens des forces, comme l’on dit d’un simple mécanisme, parce que l’affrontement s’est transporté dans le domaine différent du système de la communication clairement réduit aux réseaux où la puissance centrale du Système (le système du technologisme) n’est nullement décisive puisqu’elle est partagée. (“Cyberguerre” ? L’étymologie réelle est intéressante à préciser puisque le préfixe “cyber”, venu du grec Kubernêtikê signifiant “gouvernail” n’a aucun rapport essentiel avec l’informatique et n’implique nullement de facto une entrée de la guerre dans le domaine des réseaux informatiques. L’interprétation imagée pourrait aussi bien être, – nous prenons, nous, cette liberté, – que l’emploi du préfixe “cyber” dans “cyberguerre” implique un changement radical d’orientation de la guerre ; dans ce cas, l’emploi du mot élargit notablement la signification de la situation.)

Un autre élément essentiel apparaît, pour donner une signification infiniment plus riche à l’épisode et à ce “changement des rapports de puissance et de l’équilibre des forces”. C’est surtout pour cette raison que nous avons détaillé la situation de la “discorde chez l’ennemi”, essentiellement aux USA. Cette discorde n’est pas le simple produit de la crise du pouvoir aux USA, mais aussi le produit de la substance du pouvoir aux USA, un pouvoir sans essence légitime puisque privé des racines régaliennes que donne l’Histoire, par la forme même de sa constitution initiale. Ce pouvoir US n’est pas “un bloc” (le “bloc” du service public pour le bien commun), condition sine qua non de la légitimité, mais l’agglomération d’éléments antinomiques ; le fractionnement de ce pouvoir selon les intérêts personnels, lobbyistes ou bureaucratiques, avec les différentes réactions qu’on a vues, répond à l’absence de la dimension régalienne aux USA. Il confirme cette absence de l’essence que constitue la légitimité et fait de ce pouvoir une chose complètement illégitime sous la forme d’une substance informe (par ailleurs, équivalent au moins symbolique et même plus de la matière, identiquement au Système qui est “déchaînement de la matière”). Une fois dissipée l’énorme supériorité de sa puissance et de ses forces, ce qu’a marqué l’épisode en question (“changement des rapports de puissance et de l’équilibre des forces”), c’est l’exposition en pleine lumière de l’illégitimité de ce pouvoir du Système (pouvoir washingtonien en l’occurrence). C’est là le principal résultat jusqu’ici de Cablegate, – mais quel résultat ! Inattendu, bouleversant, – et ni acté, ni encore bien réalisé pour l’instant, tant cette étrange époque rend le moins visible à nos pauvres regards les évidences les plus éblouissantes… Le bouleversement sera bien plus grand quand ce fait s’imposera, peu à peu, à la manière de l’époque, mais un “peu à peu” qui n’indique que le fractionnement de la réalisation de la chose et qui ira tout de même très vite.

…Et, bien entendu, encore une fois redit, dans ce cas il ne s’agit pas du pouvoir US mais du pouvoir du Système, dont les autres directions politiques non-US font également partie, mais de plus en plus rechignant et renforçant encore le processus de délégitimation. Ainsi le Système est-il entré dans une phase nouvelle de son processus de délégitimation, qui est l’un des aspects de sa dynamique d’effondrement. C’est le coup le plus rude porté par Cablegate, quoi qu’il en soit de la poursuite de la bataille…

Sapiens comme acteur, rien de plus…

Par simple logique antinomique, les effets constatés plus haut conduisent à une redéfinition de la résistance au Système devenant insurrection contre le Système. Mais parlons plutôt de la première définition sérieuse d’une possibilité d’insurrection efficace contre le système, dans des conditions générales qui ont radicalement changé avec l’installation dans toute sa puissance du système de la communication. Les événements des quinze dernières années, avec la puissance nouvellement apparue du système de la communication, ont complètement enterré le concept classique d’insurrection ou de révolution, passant par la violence et l’organisation, spontanée ou pas, d’événements de rupture dans l’espace public. (Voir notre Note d’analyse du 24 septembre 2009.) Les derniers événements renforcent l’idée qu’il existe une alternative, ou, plutôt, une nouvelle voie qu’on qualifierait dans le langage dépassé du XXème siècle de “révolutionnaire”. Dans ces “derniers événements”, nous sommes conduits de plus en plus précisément à mettre dans la même catégorie l’émergence de Tea Party et Cablegate, auxquels les définitions classiques (“populisme” ou extrême droite pour l’un, “cyberguerre” dans le sens classique pour l’autre) ne conviennent pas, sans le moindre doute. (Quant à Tea Party, nous nous sommes expliqués à son égard à plusieurs reprises et rien de fondamental n’est venu démentir les caractères absolument inhabituels de ce “mouvement”.)

Nous devons plutôt nous tourner vers des explications structurelles qui bannissent toutes les approches politiques, idéologiques et sociales, et, par conséquent, l’importance spécifique de l’intention et de l’intervention conceptuelle humaines. Il s’agit donc de la formation de “systèmes antisystèmes”, ou d’une façon plus spécifique encore de “systèmes antiSystème”, d’une orthographe spécifique et peu orthodoxe (elle en a vu d’autres), se détachant de la première expression employée de “systèmes antisystèmes” (l’expression “antiSystème” signifiant spécifiquement que ces système se forment contre ce Système-là, qui tient aujourd’hui la civilisation dans ses rets). Dans ce cas, l’idée de “système antisystème” devient schématique et doit être précisée en un système qui n’est “antisystème” que parce qu’il est suscité par l’hostilité ontologique contre le Système général, donc qui est “antiSystème”, et qui reste tel (sans s) même s’il est employé au pluriel.

Dans ce cadre, il faut considérer l’intervention humaine au niveau de l’action, nullement à celui de l’intention originelle et de la pensée conceptuelle. Si, une fois le “système antiSystème” effectivement formé dans sa dynamique antiSystème, il peut y avoir des intentions humaines suivies d’actions, il ne s’agit que d’intentions tactiques qui ne peuvent influer sur la dynamique stratégique initiale. Il s’agit, sans aucun doute, d’une conception maistrienne adaptée à la situation postmoderne qui implique, sous l’empire des systèmes du technologisme et de la communication, une dynamique structurelle de formation d'une résistance devenant insurrection, de ce qui serait selon le point de vue classique des systèmes anthropomorphiques, mais où le sapiens, malgré sa présence active, n’a aucune part conceptuelle. De là, la réalité chaotique de ces systèmes lorsqu’on s’en tient à l’analyse des affirmations humaines émanant des acteurs humains qu'on y trouve.

En fonction de ce que nous écrivions plus haut, nous dirions que ce qui différencie un “systèmes antisystèmes”, modèle technique de référence, au “systèmes antiSystème” que nous tentons de décrire, c’est la légitimité inhérente du second puisqu’il s’attaque au Système dont on a vu plus haut que les derniers événements confirment son illégitimité. En ce sens, c’est la légitimation de son intention supra-humaine qui transforme un “systèmes antisystèmes” (modèle technique de référence) en un “systèmes antiSystème”. Le résultat de cette action est déstructurante dans le sens vertueux, par inversion : une attaque déstructurante du Système, lui-même à finalité déstructurante, constitue un acte objectivement structurant. (Effectivement on voit bien, par les cas rapportés ci-dessus, combien Cablegate accentue la déstructuration du Système à finalité déstructurante.) Là encore, l'intervention des sapiens est réduit au rôle d’acteurs, au demeurant très actifs dans certains cas, d’une pièce à la rédaction et à l’esprit de laquelle ils ont une part absolument négligeable, s’ils ont seulement une part quelconque.

Nous énonçons ces hypothèses beaucoup plus en fonction de ce que nous estimons être une intuition fondamentale (une intuition haute), qui orienterait de façon impérative notre jugement général de la situation, et dont on trouve une exposition complète dans La grâce de l’Histoire, dans les parties déjà en ligne et dans celles qui sont à venir (voir la rubrique), et dans certains textes de la rubrique DIALOGUES, dont celui du 13 novembre 2010. Il n’est pas question pour nous de tenter de démontrer ces hypothèses, comme il est recommandé de faire en général, à la manière scientifique ou rationnelle, – ce qui ne nous désole ni ne nous décourage outre-mesure, quand on voit le résultat d’une évolution historique constamment accompagnée, depuis plusieurs siècles, de démonstrations positives et exaltantes de la part de la science et de la raison humaine. Il est question d’explorer des territoires jusqu’ici considérés comme inconnus, non parce qu’ils n’existaient pas (la question est justement le nœud de l’hypothèse) mais parce qu’ils ont été mis à l’index, par la raison humaine, exactement à la façon que la raison humaine ne perd jamais une occasion de reprocher aux églises. Nous pensons qu’il existe aujourd’hui bien assez d’éléments, de situations et de tendances pour envisager d’une façon équilibrée, et en s’en tenant aux faits politiques que l’on constate, pour explorer de telles interprétations. Dans ce cas, la raison humaine est beaucoup plus à sa place dans un rôle d’appréciation des résultats de l’exploration ainsi entreprise des hypothèses évoquées.

Les résultats de ces actions ne peuvent être espérés en termes de “victoires” ou de “défaites”, mais en termes de structurations et de déstructurations. L’avantage évident et irrésistible des “systèmes antiSystème” est qu’ils n’ont aucune structure précise à défendre. Ils se constituent d’une façon conjoncturelle, selon les circonstances, et n’ont rien de spécifique à défendre. Ce sont des forces d’occasion, dont le seul but est l’attaque contre le Système (voir notre F&C du 6 décembre 2010). Le Système, lui, est extrêmement structuré et il a beaucoup à perdre, puisque ses structures assurent son hégémonie générale qui est sa raison d’être. Le but évident, quoique non spécifié, des “systèmes antiSystème” est une déstabilisation et une déstructuration générale du Système.