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02/12/2010 - La grâce de l'histoire
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Le texte ci-dessous est la Cinquième Partie de l’essai métahistorique de Philippe Grasset La grâce de l’Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commencé le 18 décembre 2009 (Introduction : «La souffrance du monde»), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Première Partie : «De Iéna à Verdun»), le 3 avril 2010 (Deuxième Partie : «Le “rêve américain” et vice-versa»), le 16 mai 2010 («Du rêve américain à l’American Dream») et le 26 juillet 2010 («Le pont de la communication»). [ATTENTION : ce texte est d’accès payant pour accéder à son entièreté. Une version en pdf est accessible également aux personnes ayant effectivement payé l’accès au texte. Après avoir réalisé les formalités de souscription, vous verrez apparaître au-dessus de ce texte l’option d’activation de la version en pdf.]
Il existe un débat classique et jamais tranché, une sorte de tradition pour les milieux concernés, parcouru de faux-semblants et de parti pris, de soupçons et de sourires en coin, sur la paternité de l’aviation, qui désigne pour l’un Clément Ader, pour l’autre les frères Wright ; un autre, du même genre, de la même époque, dans la même incertitude partisane et les mêmes certitudes patriotiques, Thomas Edison et les frères Lumière, pour la tradition du débat sur la paternité du cinématographe. Vous notez aussitôt que l’aviation est l’activité qui appelle à elle et sert d’incitatif à la fois au développement de toute la puissance des technologies ; que le cinéma, à sa naissance, est l’événement fondateur de la communication telle que nous l’avons définie, lorsque la chose communiquée quitte l’émetteur pour paraître devenir une chose en soi. Vous notez également, après un court temps de réflexion, qu’il s’agit de la France et de l’Amérique dans les deux cas et qu’il y a désaccord, c’est-à-dire concurrence, sur la paternité des choses, que tout cela se met à la croisée des deux siècles, peu avant la Grande Guerre qui tient, dans notre propos, une place centrale de pivot paroxystique du déchaînement de l’“idéal de puissance”. Le symbolisme ne manque pas et l’Histoire fait, à qui sait regarder, des signes qui ont valeur d’explication par l’intuition raisonnée.
…Notre intention, dans cette partie de La grâce de l’Histoire, est d’aller au cœur de la chose ; non pas la plus importante, nécessairement ou bien à première vue, ni la plus lourde de conséquences sans doute, certainement pas la plus élevée ni la plus noble, en elle-même sans nul doute. Notre préoccupation, c’est d’aller au cœur du mécanisme qui, à la fois, anime, explique et semble justifier l’appréciation de cette formidable dynamique historique que nous tentons de décrire, d’identifier et de comprendre pour mieux rendre compte des fondements de la crise qui nous frappe. En présentant comme ouverture de cette partie le rappel de ces “inventions” et les polémiques sur leurs créateurs qui les accompagnent, on veut rappeler à la fois les forces en présence, les acteurs principaux, leurs outils, la nature du phénomène en action ; et l’on veut rappeler également que tout cela se marie à une chronologie historique à mesure. France et USA tiennent une place centrale dans la pièce ; la communication et la technologie sont les composantes mêmes de la modernité, a priori déstructurantes mais avec lesquelles l’on ne manque pas d’avoir des surprises, fondatrices d’une sorte d’idéologie de la force qui caractérise cette même modernité et qui constitue l’arsenal essentiel de l’“idéal de puissance” ; tout cela à la croisée des XIXème et XXème siècles, lorsque tout bascule, à mi-chemin entre le début de notre aventure et ce qui en est le terme à notre sens.
Ce que nous voulons montrer d’une façon décisive dans la description d’une époque qui prétend à l’humanisme, au triomphe de la pensée, à l’élargissement de la morale au rang des vertus fondatrices, à la libération de l’esprit critique, à la parole générale et fort largement distribuée, à la certitude de soi comme l’on est certain de sa virginité face à la dépravation de l’usage, bref qui prétend avoir pris son envol jusqu’à être un modèle, comme une alternative à Dieu s’il le faut – nous voulons montrer combien, dans tout cela, l’esprit est complètement et irrémédiablement tombé sous l’empire de la matière. La description qu’on a faite dans la partie précédente du déploiement de l’“idéal de puissance” par le dernier de ses intermédiaires dans la chronologie de la chose, c’est-à-dire l’Amérique transformée d’autant plus prestement en système de l’américanisme qu’elle l’était presque au départ, c’est au premier chef la description de la puissance de la communication, jusqu’à sa maturation en une sorte d’idéologie d’une part, en une pathologie complète pour la psychologie d’autre part. Il nous manque maintenant le dernier chaînon, le cœur du propos ou bien le ruban de l’emballage final. Le cinéma, dont nous rappelions la naissance plus haut, a enfanté le monstre de la communication, dont, si nous avons la sagacité qui importe, nous pouvons faire un allié décisif. L’aviation, dans notre image symbolique du départ de ce propos précisément puis dans notre rangement des événements et des tendances, représente ce que nous nommons le technologisme. C’est ce phénomène-là, après avoir tenté de décrire celui de la communication, que nous voulons maintenant investir pour le décrire à la lumière de l’approche métahistorique qui nous importe.
Comme toutes ces choses perverties par l’“idéal de puissance”, ou enfantées par lui, l’aviation est un Janus. Elle fut à ses débuts la plus belle des choses et, en même temps, s’ouvrit au destin de la pire des aventures. Elle reste où nous l’avons fixée pour planter le décor, comme un phénomène imprégné de la culture paradoxale de cette époque, à la fois moderniste et antimoderne, où la France a pour nous une place centrale ; l’aviation irradie dans ce sens, et nous restitue ainsi les promesses, les enthousiasmes, les nostalgies et la noblesse d’une époque où l’on avait encore des espérances qui n’exigeaient pas nécessairement de détruire son passé. A côté de cette description à la fois datée et irréfutable, l’aviation est un événement qui fait faire un pas de géant au technologisme, qui va y trouver son expression la plus extrême et la plus décisive du phénomène qui nous importe, dans l’armement qui va devenir sa seconde nature. Nous parlons d’armement, comme le roi disait à Tocqueville, “Monsieur de Tocqueville, parlez-moi d’Amérique” – comme d’un phénomène essentiel, consubstantiel à notre existence et à notre perception du monde.
Nous allons nous attacher à la dernière de nos transversales dans cette étude de ce que nous identifions décidément comme la “deuxième civilisation occidentale” ; cette transversale pourrait être décrite comme “le choc des armes”, comme un auteur (Naomi Klein) parle de La stratégie du choc, ou encore comme “la métahistoire de l’armement” dans la période qui nous occupe. Ce qu’il importe d’observer ici, comme proposition de point de départ mais en assurant que nous aboutirons plus haut tout de même, c’est qu’en vérité l’arme règle tout ; et ce n’est dans ce propos ni forcer le thème ni en attendre des développements décisifs, ce n’est faire que constater.
…Au-delà, je prends la précaution de la répétition en assurant qu’à mesure que nous avancerons nous nous élèverons également. Le débat n’est pas celui de la quincaillerie ni des marchands de mort, ou “marchands de canons” ; justement, il ne l’est pas du tout, de là son originalité extrême, celle de notre époque, celle de notre crise, et, espérons-le, celle de notre propos qui mène la contre-attaque.
Je commence le récit de cette partie en revenant à la source de la chose, du moins la source dans son symbole le plus fort, qui est la paradoxale Révolution française – si paradoxale, puisqu’événement absolument déstructurant de la rupture des civilisations, né de l’entité la plus structurante qu’on puisse imaginer (la France), et contre lequel, aussitôt que l’événement est né, cette entité se battra secrètement mais férocement. La source principale pour alimenter le propos est anonyme, précise dans le détail sans véritable importance historique, peu intéressée par la politique, indifférente en vérité aux débats des idées. La source est la nature même, si l’on veut, la nature humaine, plongée dans la tourmente et n’y entendant rien pour ce qu’on voudrait lui faire entendre dans le chef des analystes et des idéologues, avec du bon sens, le regard vif et acéré, avec des manières et le sens des convenances. Il s’agit d’une jeune femme anglaise, qui publia en 1796 à Londres, fit une réédition aussitôt, une troisième en 1797, avec du succès ; il s’agissait de sa correspondance, essentiellement destinée à son frère, envoyée ou pas selon les circonstances, écrite lors de son séjour agité en France, de 1792 à 1795, dont plusieurs mois sur la fin dans des prisons révolutionnaires. En 1872, notre grand historien Hippolyte Taine, anglophile fameux et connaisseur de la langue autant que du caractère britanniques, traduisit ces lettres et les publia en français. (1) L’Anglaise avait publié anonyme pour ne pas compromettre des amis sur le continent et elle le resta. Finalement, cela nous convient, en écartant l’encombrement de l’identification de la personne ; c’est comme un œil objectif, si vous voulez, qui nous restitue la Révolution par le très petit bout du quotidien, sans considération des idées ni des événements auxquels l’on donne si vite un sens un peu trop construit, et un sens qui sert à la chapelle que l’on fréquente. L’anonymat nous instruira de manière beaucoup plus féconde et cela nous servira décisivement.
L’Anglaise est affreusement sévère pour les Français, impitoyable dans son jugement, et lorsqu’elle laisse échapper une indulgence, c’est par une inadvertance qui lui semblerait vite être une incorrection ; elle destine tout cela bien plus aux victimes, à cette population générale aux classes confondues et sens dessus dessous, qui hait les bandes et les gredins révolutionnaires par le fer desquels elle est tenue dans la terreur et le désordre sanglant les plus infâmes sous couvert de gouvernement révolutionnaire, qu’aux meneurs des bandes révolutionnaires eux-mêmes ; elle fustige la passivité, l’égoïsme, la lâcheté des Français sous le joug révolutionnaire ; elle s’exclame : mais comment peut-on subir tout cela sans broncher ! Ce ne sont jamais les Anglais, dit-elle, qui accepteraient un tel destin qui prend l’allure d’un sort funeste, de la sorte, sans réaction de dignité et de révolte… « En Angleterre, chaque chose est un sujet de débat ou de contestation ; ici on attend en silence le résultat d’une mesure politique ou d’une dispute de partis, et, sans entrer dans les mérites de la cause, on adopte ce qui réussit. […] Je ne connais aucun exemple d’une soumission égale à celle des Français en ce moment… », et cætera.
A ce point de cette correspondance, une pensée me traverse, qui ouvre, elle, une correspondance avec notre temps. Le reproche qu’on ne cesse de faire aux Français, et surtout du côté anglais, depuis deux siècles et cette révolution au moins mais on pourrait aller bien plus loin jusqu’aux origines, c’est bien entendu l’indiscipline, l’absence d’unité, le refus et la mise en cause de l’autorité, la subversion de l’ordre social, l’instabilité chronique, l’individualisme anarchique, que sais-je encore dans ce sens, qui est le sens contraire de celui que nous indique notre Anglaise. Ainsi nous introduit-elle dans un univers français chaotique, inconnu, contradictoire, paradoxal, qui nous est complètement étranger mais qui, au bout du compte, ne nous étonne en rien parce qu’arrivés proche du terme de ce périple, plus rien de ce qui est contradictoire et paradoxal ne peut plus nous étonner. Les lettres de l’Anglaise sont une rengaine sans cesse poursuivie des mêmes horreurs, des mêmes banalités crasseuses et ignobles, du même arbitraire sans le souci du moindre sens et d’ailleurs ricanant presque en se glorifiant de ce manque, sans ordre ni dessein, sans rien du tout… Chemin faisant vous vient une étrange impression ; c’est comme si la terreur s’adaptait au quotidien (plutôt que le contraire) jusqu’à en transformer l’essence par l’intérieur et à la réduire en une substance informe, jusqu’à le déstructurer de l’intérieur tout en faisant que le quotidien semble rester quotidien dans l’apparence et n’ait rien des temps exceptionnels d’une révolution. La banalité elle-même acquiert un autre sens, sans pourtant perdre le sens que nous lui connaissons. Ces lettres de la jeune Anglaise du continent révolutionnaire nous entraînent dans un univers poisseux, ralenti et alangui, comme chloroformé et où les ordures restent éparses là où on les a jetées, où l’acte le plus commun et le plus futile devient le fruit d’une délibération et d’un effort extraordinaires, eux-mêmes, la délibération et l’effort, d’une aussi grande futilité tout en étant d’une intensité extrême, où l’on est sale, indigne et où l’on s’efforce de ne penser à rien, où l’on ne pense pas, où l’on fait une force presque vertueuse, comme un devoir civique, de ne point penser. “Peut-on tomber plus bas ?” fulmine notre Anglaise.
J’insiste sur cette impression de banalité et de quasi uniformité malgré la constance des événements brutaux, arbitraires et insensés, terribles et définitifs, les têtes tombées de la guillotine dans le panier de son, le sang poisseux et puant, presque vicié, les chairs putréfiées, les massacres divers et comme en passant, avec la terreur intégrée dans cette impression de la vie agressée dans sa forme même pour en changer la substance sans en modifier le rythme ni la dimension émolliente. Le chant de la vie semble devenu une litanie presque sans relief, comme une basse continue caricaturale ou jouée tout en faux, un “crincrin” en continu, un couinement sardonique chuinté sans aucun effort excessif, sans aucune intention particulière, toujours sur la même note qui ne peut être que fausse. Le chaos de la terreur, avec ses extensions dans l’arbitraire, dans la cruauté, dans la bêtise et le nihilisme, semble atteindre un tel état de nivellement qu’on parlerait d’une sorte d’entropie révolutionnaire, exposant le paradoxe ultime de l’immobilité absolue comme caractère dynamique final et accompli du mouvement insensé et sans fin. La Révolution, dans toute la force de sa manufacture, semble comme un astre mort, asséché et infécond, une sorte de Terre devenue lunaire, où l’entropie a tout macéré, mélangé, amalgamé en une bouillie caractérisée par la bassesse devenue vertu haute et la médiocrité devenue caractère universel, avec ses ornements sanglants bien sûr, partout présents, son arbitraire constant, sa jactance terrorisée et sa terreur de chaque instant. Tout est immobile dans la tempête révolutionnaire.
Même les noms nous plongent dans la médiocrité qui touche presque à quelque chose de tout à fait nouveau, qui serait une sorte de médiocrité anonyme, qu’on ne peut identifier, comme si elle était devenue à la fois nature et substance des choses. Les chefs terroristes, les brigands du coin ou les gredins dépêchés par Paris, ces révolutionnaires exprimés en dictateurs de province et des départements des régions du Nord et du Pas-de-Calais où évolue essentiellement notre Anglaise, se nomment Dumond et Lebon, comme vous et moi ; même de ce point de vue qu’on conviendra assez accessoire mais qui a sa place dans la paradoxale banalité qu’on décrit, on est loin de la sonorité et de la prestance linguistique des noms connus, des Saint-Just, Fouquier-Thinville, Camille Desmoulins, Robespierre, voire des Danton, Hébert, Marat… Plus elle s’étend dans son quotidien de chaque révolution du soleil, – et où peut-elle mieux le faire qu’en province, où l’on est loin de la capitale qui se croit un soleil d’où rayonne l’histoire du monde, celle qu’on vous contera plus tard pour vous en conter, – plus la Révolution devient incroyablement commune, vulgaire, grossière et sans apprêt ni attrait, presque sans événement sinon qu’elle n’est faite que de ces événements qui font une révolution mais comme si cela était sans heurts particuliers. On dirait que l’existence courante, emportée par une immense dynamique que nul ne distingue et qui est incompréhensible, est devenue immobile elle aussi, et qu’on ne distingue plus la frontière entre la servilité et l’obéissance, entre la servitude et la liberté, entre la vie et la mort. On se dit qu’il s’est agi d’un choc d’une puissance inouïe, venue d’on ne sait où, comme un astéroïde surgi du fond du fond de l’univers, qui a soudain ravagé les lieux, les coutumes, la nature et les êtres, et leurs âmes, les a plongés dans un univers atone et nivelé qui ne ressemble à rien de ce qui a précédé…
A lire cette correspondance fort bien faite, comme on imagine notre Anglaise, et surtout faite avec dignité et avec une froideur comme s’il s’agissait de prendre ses distances pour nous dire “moi, je ne mange pas de ce pain-là”, on est pris d’un malaise physique. On se sent comme englué dans un univers contraint et inquisiteur, fouineur, sans vergogne ; on se débat dans une toile d’araignée faite d’une mélasse indiscrète, puante et collante ; tout cela, pourtant, insaisissable, et contre quoi il est vain de tenter de se révolter – et cela, peut-être, explique et éclaire le constat de notre Anglaise. La Révolution ressemble à une concierge qui s’arroge tous les droits sur l’immeuble qu’elle prétend garder et sauvegarder, une concierge qui serait à la fois poissarde et poisseuse, poivrote et puante, vicieuse et sournoise, bourreau et intrigante, grossière et cruelle, vieille sorcière sifflante et pute édentée qui fait l’aguicheuse pour mieux vous faire les poches, mais qui pour autant reste dans sa loge puisqu’elle ne songerait pas une seconde à s’élever en quoi que ce soit. Cette lecture bien faite donne la nausée à toute âme bien née, qui doit à l’estomac le respect qui importe.
Il faut une explication, et nous sommes là pour nous y mettre. A la lumière de cette lecture, on ne peut plus supporter la seule approche historiographique de nos conformismes universitaires, même si c’est pour vous opposer à la Révolution, même si c’est pour vous placer dans le camp des contre-révolutionnaires. L’explication doit être à mesure de l’événement. L’impression générale qui vous envahit bientôt, devant cette minutieuse description de cet immense événement historique, où tout se passe, où le tabula rasa est la consigne qui se fait sans effort apparent, c’est justement de n’y ressentir rien d’historique. “Tout se passe”, se dit-on, à ce point qu’on ne distingue plus rien précisément de ce qui se passe ; ce n’est pas le désordre pour autant, non, on semble obéir à certaines choses, d’ailleurs la terreur en soi est une organisation de l’obéissance assez stricte, finalement efficace ; il y a des apparences de hiérarchie, des esquisses de rassemblement, des ébauches d’orientation ; il y a des lois, nécessairement scélérates et évidemment iniques, et des sentiments qui relèvent d’une extrême bassesse. Il n’y a pas de sens mais tout de même une sorte d’organisation. Rien ne les conduit, ces gens qui ne sont plus rien, où l’on ne reconnaît plus les Français, mais quelque chose les mène ou les entraîne.
Mais qui règne sur ce temps historique ? On sait que le Roi est mort, cela est une chose assurée ; on évoque les Girondins, les Jacobins, le Comité de Sûreté Générale, Marat, Danton, Robespierre ; mais tout cela passe, on le sait également, et trépasse chacun son tour, dans l’indignité de la chute toujours recommencée ; les lieux communs sont là pour vous y conduire, “la Révolution dévore ses enfants” et le reste… Puis, aussi vite, une autre certitude vous envahit et vous habite déjà, même si vous ne vous en doutez pas encore. Les idées, les idées révolutionnaires, ne serait-ce pas les idées qui affirment leur règne, comme on vous le proclame ici et là, comme tel gredin baptisé représentant du pouvoir l’affirme avec emphase ? Non, l’hypothèse une fois considérée se désagrège aussitôt. Les idées ne règnent pas plus. Les idées révolutionnaires traînent ici et là, comme des limaces, des ordures éparses, des excréments, des pièces de viande avariées, à qui chacun fait ses dévotions tout en les écrasant du talon, en vache et l’œil torve. Elles ne jouent aucun rôle, sont sans réelle importance, et cette absence fait comprendre en un sens la description de cette situation qui prétend être le produit des idées révolutionnaires. La Révolution, qui se présente, fardée, comme la Mère de toutes les idéologies, est dénoncée comme trompeuse par son quotidien ; nulle part l’idéologie n’apparaît comme force dynamique ; l’idéologie n’est là, d’ailleurs dans sa fonction réelle et profonde, conclut-on, que pour habiller comme on la dissimule une autre force obscure et profonde. Le mot est dit – “une autre force obscure et profonde” – c’est bien elle qui nous intéresse.
A ce point de mes observations qui sont plutôt l’effet de sensations multiples qui me semblent préparer à une intuition, je songe à ces phrases de Joseph de Maistre dont il ne faut pas craindre de faire grand usage (2) : « On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse... [...] Les scélérats mêmes qui paraissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instruments; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement. » Ne peut-on appliquer ces citations aux Français eux-mêmes, à ces victimes dont notre Anglaise nous expose le plus grand mépris où elle les tient, tout autant qu’aux chefs révolutionnaires dont Maistre parle ? Dans ces instants qu’on dit historiques de la Révolution, ne peut-on envisager que ce sont justement tous les hommes et les femmes qui sont emportés, meneurs et victimes, dans ces instants où, comme nous l’expose notre Anglaise, plus rien des structures vitales de la société des hommes autant que de leur psychologie ne semble animé du besoin de vivre, sans parler du désir ? Notre intérêt va alors à la recherche de cette “autre force obscure et profonde” qui détermine le destin.
Certes, j’en suis réduit à une hypothèse mais, en considération de ce qui suit, qui va articuler si justement le récit de cette partie de La grâce de l’Histoire, je préfère y voir la force irrésistible de l’intuition haute – et alors, ce n’est pas “réduit” qu’il faut dire, mais “grandi”. A la lecture de notre Anglaise anonyme, dont nous ne recomposerons jamais le visage ni ne croirons pas plus distinguer le timbre de sa voix, dont nous n’avons que la rigide et sévère observation, l’indignation sans éclat excessif par souci de tenue, l’écriture stricte et anonyme, comme dépersonnalisée, nous croyons soudain tenir une vérité sans fard. La réserve hautaine du récit laisse voir bien mieux la vérité du spectacle qu’elle nous décrit. Elle ne nous montre rien, notre Anglaise, qui puisse figurer une structure quelconque, mais c’est plutôt une sorte d’agitation molle et presque somnambulique, comme une espèce privée de ses sens vitaux. Soudain, nous réalisons, et c’est là le foudroiement de l’intuition haute, qu’il y a une sorte de perfection d’une réalité maudite qui s’est abattue comme une prison sur une nation, comme elle s’abattrait sur un monde ; il s’agit d’une réalité absolument déstructurée, qui s’est elle-même privée de toute mesure humaine dans ce que l’humanité peut avoir de nécessaire prétention spirituelle. Nous réalisons, toujours sur la voie de la fulgurance de l’intuition, que c’est la matière même qui s’est emparée des âmes, des cœurs et des esprits. Comme nous parcourons des espaces et des lieux semés de douleurs cruelles, d’infamies diverses et sans nombre, de sang déversé et poisseux et de chairs martyrisées, de lâchetés et de bassesses contraintes, nous réalisons combien, finalement, la référence générale qui émerge est bien cette étrange silhouette de la guillotine, avec son couperet prêt à filer entre ses deux lattes de bois ; et combien, comme l’évidence nous le suggère, c’est la matière du métal, et du métal aiguisé, du métal composé en arme mortelle, qui définit la réalité maîtresse de ce monde étrange que nous décrit notre Anglaise.
Une fois embrassé par cette intuition haute, vous n’en êtes plus quitte. Les idées révolutionnaires, celles qui déplacent des montagnes, vous paraissent comme autant de bulles de langage promises à éclater et à disparaître, avec leur signification et leur puissance évocatrice à mesure ; les révolutionnaires, des pantins sans importance, des “scélérats” de bien piètre lignée, avec même des aspects inattendus d’humanité qui les exonèrent de cette qualité de monstres qu’on accorde si aisément aux bourreaux, sans rien entendre de la mécanique des choses, et encore plus de sa vertu inspiratrice et de direction. D’ailleurs, l’Anglaise nous confie, – c’est l’une des rares fois où elle s’intéresse aux personnages soi-disant “historiques”, – que tous ces monstres à faire frémir, qu’on croirait capables de détruire des royaumes millénaires à force de cruauté et de vice, dissimulent des trésors de vertus domestiques et personnelles. « Une personne qui était à l’école avec Fouquier-Tinville et qui a eu de fréquentes occasions de l’observer à différentes périodes de sa vie, me dit qu’il lui a toujours paru un homme de mœurs douces et nullement propre à devenir l’instrument de ces atrocités ; mais il était joueur et très embarrassé dans ses affaires ; on lui persuada d’accepter l’office d’accusateur public, et il arriva à se trouver progressivement satisfait de son horrible emploi… […] Couthon, l’exécrable associé de Robespierre, fut la douceur même ; le style des harangues de Robespierre semble empreint d’une sensibilité remarquable. Carrier lui-même, le destructeur de trente mille Nantais, avait, au témoignage de ses camarades d’études, un caractère “aimable”. Je sais un homme dont l’abord est des plus insinuants qui a fourni les moyens de conduire son propre frère à la guillotine… »
Je laisse là notre Anglaise, qui fait ces remarques à propos d’un comportement du caractère français, remarques qui me paraissent mineures sinon sollicitées, dans tous les cas inconvaincantes. Il m’intéresse par contre d’observer combien ces pantins, ces marionnettes, ces “scélérats” qui ne restent en place que parce qu’ils servent un mouvement, une dynamique qui leur est supérieure, le sont vraiment, pantins et “scélérats” sans colonnes vertébrales, jusqu’à les faire paraître autant prisonniers d’une culpabilité que leur impose le destin et à laquelle ils n’entendent rien, qu’effectivement responsables de cette culpabilité.
Mais la matière, le métal froid, le fer de l’arme ont abattu leurs mains glacées sur la terre de France, et tous les incendies du monde ne parviennent pas à réchauffer le Grand Froid qui s’est emparé du monde. Ainsi la Révolution française n’a-t-elle de français que son nom, mais si elle a choisi la terre de France pour son élection c’est en espérant l’emporter du premier coup car elle sait bien qu’elle n’a pas de plus grande ennemie. (On a déjà signalé cette sorte de malaise que nous croyons sous-jacent, cette contradiction implicite dans les réactions et les attitudes des Français vis-à-vis de la Révolution, même des plus fermement et structurellement républicains ; leurs affirmations, faites avec grand civisme, comme c’est le cas par exemple des “souverainistes de gauche”, de la valeur fondamentalement structurante de “la République”, alors que la chose est issue directement, ou serait issue, de l’événement le plus déstructurant que l’on puisse imaginer, qui est la Révolution. Il y a un malaise français depuis la Révolution, qui se traduit par une indiscipline spasmodique vis-à-vis d’une légalité dont la légitimité est parfois mise en doute, avec l’affirmation de nécessités contraires, le panégyrique de la France comme modèle universel d’une part, en légataire des “valeurs” de la Révolution, et comme Grande Nation absolument structurée selon un caractère national si spécifique ; enfin, entre cette France qui poserait à être l’étendard de la révolte déstructurante, mère de tous les déséquilibres et du déchaînement de la matière, et la France qui est l’archétype de l’équilibre, de la “structure du Milieu”, de l’opposition intuitive au déchaînement de la matière par la référence à la haute civilisation latine.)
Non seulement elle n’a de “français” que de nom, mais la Révolution n’est ni l’Idée, ni l’Idéologie, ni le Monde nouveau, – et ceci expliquant cela, certes. La Révolution, c’est l’investissement du monde par la matière soudain transfigurée par la violence de son usage, par le fer, le métal et l’arme. Bien sûr, l’arme, et avec elle le métal, a toujours existé, et toujours le moyen d’horreurs sans fin ; mais je crois qu’avec la Révolution, sa force, sa dynamique, bientôt son emploi, la façon dont on l’utilise avec le moyen indirect de l’armée qui lève en masse, la stratégie révolutionnaire qu’on a vue à propos de Bonaparte en Italie et de Bonaparte expliqué par Ferrero ; je crois qu’à ce point de l’Histoire, et avec cela qui fait que l’on change de civilisation, conjointement avec les deux autres révolutions qui vont plus tard se trouver si actives en ce domaine, la force bascule, et le métal de l’arme que nous dominions, soudain devient notre maître. Bientôt l’arme deviendra une partie de nous-mêmes, devenue armement. La Révolution est le passage obligé, le point de rupture, aussi acérée qu’un rasoir ; par conséquent, aucun doute n’est plus permis, pour le symbole qui dicte les grands entendements de l’Histoire, la Révolution c’est bien entendu la guillotine – la chose qui résume tout, qui est la violence même et sans retour, tranchante, froide, glacée, métallique, pourtant poisseuse des chairs déchirées et du sang encore chaud, dégoulinante des cris des poissardes assoiffées, froid mortel pourtant plein de cette chaleur suspecte qui est celle de la vie en putréfaction, comme la chair macère et devient viscères épandues. La Révolution s’installe définitivement, structurellement si l’on ose dire alors que la chose se comprend comme déstructuration pure, d’une façon institutionnelle, achevée, irrémédiable, – le 21 août 1792. Ce jour-là, l’exécution “du jour” eut lieu en soirée, à dix ou onze heures du soir, – qui s’en souviendrait précisément, entre tous ces témoins qui n’en sont pas vraiment, qui sont plutôt les fantômes d’existences usurpées, dans un temps historique qui ne semble plus être que l’ombre de lui-même ; ce soir-là, le nommé Collenot d’Angremont, citoyen-félon, fut guillotiné pour l’argument de ses opinions politiques encore plus que pour son nom. Sanson, l’opérateur de la chose, qu’on avait sorti de la prison où on le tenait de crainte que la contre-révolution ne l’emportât et ne s’adjoignît ses services avisés, s’apprêtait à démonter son engin lorsque Manuel, procureur de Paris, lui ordonna de le laisser en place... “Citoyen Sanson, lui dit-il sans doute, laisse donc en place cet instrument sacré, car demain nous aurons encore notre cargaison de putains contre-révolutionnaires et de traîtres à la patrie, laisse donc ta guillotine en place…” Et Manuel, procureur de Paris, emporté par l’alliance de l’éloquence et de l’évidence, – c’est ce que je suppose, moi-même dans l’emportement de la chose, – proclama ouverte l’ère de « la guillotine permanente ». Ainsi la Révolution fut-elle portée sur ses fonds baptismaux.
Il est excellent de remarquer à ce point que le métal tout ensemble froid et poisseux du sang chaud, qui a pris le pouvoir, a soigné la mise
en scène. Ce n’est nullement coquetterie, même s’il y en a, ou futilité accessoire. La «
Il y a bien un instant du temps historique suspendu dans le temps général du monde, qui concerne cet artefact qu’on croit connaître pour sa cruauté et son rôle symbolique, qui prend peu à peu des dimensions humaines et même “métahumaines”, comme l’on dit métahistorique. La guillotine devient une personne, un demi-Dieu, une sorte de démiurge, un corps vivant ordonnant à la fois une liturgie et paraissant comme le centre inspirateur d’une danse macabre, selon une chorégraphie caractérisée à la fois par l’ivresse du sang et la musique hystérique des idées, jusqu’à imposer une sorte de licence complète du mouvement et de l’esprit, comme on parle de la “licence des mœurs” ; le spectacle devient alors celui d’une farandole, d’une bacchanale, d’un carnaval échevelé… Il apparaît comme une certitude d’une force caractéristique que ce Moment-là de l’Histoire, dans la dérision et la folie des esprits enfiévrés, est quelque chose qui n’a pas son pareil, qu’il ouvre une époque elle-même sans pareille.
Encore quelques mots de notre Anglaise, suivis d’un compte-rendu presque fantasmagorique du Journal des Débats, pour nous faire mieux saisir l’illustration de cette farandole carnavalesque, de ce mouvement déchaîné en une sorte très particulière de folie contrainte, presque ordonnée, presque “comme il faut”, qui semblerait devenue la normalité du monde – et l’on voit que la guillotine est au milieu de tout cela, qu’elle trône (le mot est dit) à l’image d’un souverain des fous : « Aujourd’hui encore, écrit notre Anglaise, on m’a invitée à voir une sorte d’égout, décrit dernièrement à la Convention par Louvet, où le sang des personnes guillotinées était porté chaque jour dans des seaux par des hommes employés à ce service. Certainement, la Révolution a produit des exemples de férocité qui n’ont eu d’égaux dans aucun pays civilisé, et encore moins dans aucun pays sauvage. » A ce point, un appel de note nous renvoie effectivement à cet extrait du Journal des Débats, en date du 1er juin 1795 :
« A Metz, les têtes des guillotinés étaient placées sur le sommet de leur propre maison. La guillotine fut en permanence pendant des mois devant l’Hôtel de ville ; quiconque passait devant elle avec un air de désapprobation était noté comme suspect. A Cahors, le député Taillefer, après avoir fait une entrée triomphale avec plusieurs voitures pleines de gens qu’il avait arrêtés, fait dresser une guillotine sur la place et amener quelques prisonniers habillés dérisoirement en rois, reines et nobles ; puis il les obligea tour à tour à rendre hommage à la guillotine comme si elle était un trône ; cependant le bourreau manœuvrait son instrument. A Laval, la tête de Laroche, député de Constituante, fut exposée par ordre de Lavallée, député alors en mission dans la ville, sur la maison habitée par sa femme. A Auch, un autre député, d’Artigo vte, obligea plusieurs prisonniers à manger comme des chevaux dans une mangeoire. Borie avait coutume de s’amuser, lui et les habitants de Nîmes, en dansant une farandole autour de la guillotine, dans le costume officiel. Le représentant Lejeune amusait ses loisirs en décapitant les animaux avec une guillotine en miniature, dont il mit la dépense au compte de la nation. »
“La ferraille et la matière, qui ne peuvent mieux s’exprimer que dans l’acier froid de la « guillotine permanente », et bientôt dans la puissance de l’arme qui ne cesse plus d’étendre sa puissance et sa capacité de brisance, installent leur empire sur le monde”, écrivions-nous plus haut… La remarque vaut encore mieux et bien plus, et bien plus riche sans aucun doute, à la lumière de cette “machine”, qui n’est pas encore animée d’elle-même, mais qui présage cette animation qui va envahir notre civilisation, lorsqu’elle nous apparaît comme une “personne”, qui semble grosse déjà de tout le reste.
Bientôt la mitraille se fera plus dense, les canons plus gros et plus longs, et la portée à mesure, les obus plus brisants, bientôt les usages et les traditions, même les plus cruels, c’est-à-dire toutes les démarches humaines dans les circonstances du choc de la guerre, s’effaceront devant le diktat de l’arme agissant de plus en plus par la violence, la puissance et la rapidité du choc, toutes ces choses qui déstructurent. L’homme deviendra armé, c’est-à-dire l’être investi de l’armement et investi par l’armement. Nous serons passés de l’époque de l’arme, cet outil extérieur à nous, à celle de l’armement, lorsque nous sommes investis par l’arme, conquis par elle, bientôt habités par elle. Mais tout commence là, pendant que les armées adoptent les stratégies et les tactiques de choc dont le but est de déstructurer l’adversaire pour mieux s’installer en lui-même, pour le confisquer à lui-même, tout commence sous l’ombre écrasante de la « guillotine permanente » qui s’est étendue sur l’Europe entière. Il semble que les armes changent, plus qu’elles ne l’ont jamais fait, la nature de la guerre, mais c’est en réalité l’esprit qu’on y met, comme fascinés par la puissance nouvelle qui nous guide et nous emporte, qui règle tout ; l’esprit est désormais sous la domination de la matière.
Il n’entre nullement dans mes intentions de faire une histoire de l’arme depuis la Révolution ; il m’importe par contre de m’arrêter à ma chronologie propre de l’armement moderne, sinon moderniste, qui fait qu’on transforme avec l’arme celui qui la porte en outil de cet outil qu’était l’arme jusqu’alors ; ce qui fait qu’avec le tout, on contribue à transformer un temps historique en quelque chose de complètement nouveau, en un temps devenu anti-historique, subverti par l’allégeance au diktat de la matière animée de cette dynamique d’une puissance inouïe, matière transmutée elle-même, comme par sa propre volonté, en un outil de puissance irrésistible, – dito, le système du technologisme…
Dans cette vision que nous proposons, tout est emporté à partir de ce temps de la « guillotine permanente », à partir de ce que l’expression nous suggère d’une mobilisation permanente de la force, de l’arme et du métal. Le phénomène est si important, si considérable, si universel sans aucun doute, que nous sommes conduits à l’extraire de son contexte apparemment historique de la Révolution française, comme d’une révolution seulement française. C’est dans la fulgurance dissimulée du destin décrit comme si banalement et horriblement quotidien des hommes et des femmes pendant la Terreur, ou plutôt “sous” la Terreur comme l’on titube sous le joug, que surgit à nouveau cette intuition esquissée auparavant, selon laquelle la Révolution française ne fait pas partie de l’histoire de France, qu’elle lui échappe, qu’elle est pure Histoire comme l’on dit de l’histoire du monde, au moment où, avec elle principalement, avec la Révolution, l’Histoire ouvre une nouvelle civilisation. C’est dans cette dimension, dans cette dynamique qu’il faut inscrire cette perception radicale que nous avons de la Révolution, placée comme un moteur central, grondant, furieux, de l’ouverture de l’ère de l’arme investissant la conscience politique et le destin de l’humanité – l’arme devenant armement de l’homme, comme on l’habille d’une conscience cuirassée – la “deuxième civilisation occidentale” s’ouvrant sous les auspices de ce fracas du fer et du feu. Il faut bien cela, sans aucun doute, pour forger l’outil principal de l’“idéal de puissance” qui prend son envol.
Il est vrai que l’armement va suivre désormais une trajectoire extraordinaire de puissance et de capacité de fracas et de brisance. Il va commencer à peser directement sur la politique des hommes, sur leur perception, sur leur considération du monde et sur l’appréciation de leur propre destin. Nous allons survoler tout ce siècle, le XIXème, que nous avons déjà exploré sous d’autres éclairages (trajectoire allemande avec le cas français, rapports entre la France et l’Amérique), en observant le durcissement constant des conditions de la bataille, l’extension de son champ, l’orientation et la systématisation construite des destructions que sa disposition engendre et même suggère, la “philosophie” qu’elle impose au bout du compte. La Guerre de Sécession américaine, que les Américains préfèrent nommer pudiquement Civil War, est un passage de cette sorte, où la puissance nouvelle de l’armement semble inspirer, indirectement et parfois directement, l’évolution de la guerre vers un systématisme de destruction qui porte un projet de déstructuration du monde pour une recomposition qui soit conforme à de nouvelles normes édictées par l’“idéal de puissance”. Le rythme même de ce projet de déstructuration, à cause de la puissance brisante de l’armement, impose des conditions nouvelles à la politique, à la géographie, à ce qu’on croit être l’Histoire dominée et remodelée, enfin à la psychologie elle-même. Le rythme ouvre la psychologie, en la violant s’il le faut, aux conceptions mécanistes qu’il s’avère nécessaire d’y mettre, en poursuivant et en améliorant la méthode mise au point par la Révolution et pour la première fois appliquée par le général Bonaparte pendant sa campagne d’Italie, sur instruction impérative du Directoire – il est important de garder ce “détail” à l’esprit, pour bien comprendre qu’il s’agit d’une œuvre collective et non de l’“accident” d’un seul homme, fût-il un génie militaire.
A nouveau dans ce cas de la Guerre de Sécession, cette perception, ou plutôt, à ce point et dans ces circonstances, ce renouvellement de la perception dont on nous dit qu’elle est le fait de l’Idée qui mène la bataille révolutionnaire, c’est en fait l’armement qui s’en charge. Les Grandes Idées moralisantes des Nordistes ne viennent que comme des attributs de communication, pour ranimer une unité défaillante (fin 1862, l’Acte d’Emancipation, donnant un lustre moral à la guerre de Lincoln), alors que l’essentiel s’appuie sur les gros bataillons, le réseau de chemin de fer du Nord, les canons, l’industrie du Nord – le Nord respirant avec fureur, comme une bête déchaînée, agitée déjà du rythme de la puissance de la machine, et tout cela transcrit dans la guerre elle-même, suivant la logique de l’armement – d’ailleurs, sur le fond de la vérité économique, à l’image de nombre d’historiens qui font de cette guerre, en vérité, un affrontement entre deux “modèles” économiques. Les instructions de Lincoln à son général en chef U.S. Grant (pour Ulysse Simpson Grant), la “marche de Géorgie” d’Atlanta à Savannah, en 1864, du général nordiste Sherman, qui constitue une destruction délibérée par pillage, incendies, démolitions, etc., d’une culture au sens le plus large et d’une façon de vivre, tout cela nous instruit là-dessus. Qu’Abraham Lincoln soit incontestablement un homme historique, un géant de l’Histoire, ne nous importe pas ni ne nous décourage, non plus d’ailleurs que nous ne songions à mettre en cause de telles qualités chez lui ; plus simplement, nous cherchons et trouvons l’indication qu’il y a, dans la trajectoire que nous décrivons, quelque chose de la destinée, quelque chose de supérieur à l’homme, même s’il s’agit du feu et de la ferraille de la quincaillerie, qui nous semblerait venir d’en dessous… Nous nourrissons tant d’illusions à ce propos, à propos de la place que nous nous assignons à nous-mêmes, les hommes, et à propos de celle que nous assignons à la ferraille, que nous jurons dominer et conduire à notre guise, dans la hiérarchie des choses du monde. Il reste que pour qui sait voir les choses, les effets de l’événement (la Guerre de Sécession) mesurent la réelle nature de cette guerre, dans l’importance contrastée que nous donnons à ces composants. De la matière, de la ferraille, du feu et de l’armement, de la machinerie économique, de l’apparat de l’“idéal de puissance” déjà en développement, il s’ensuit le développement d’un “capitalisme sauvage” d’une puissance inouïe, l’industrialisation des USA à mesure, leur transformation décisive en puissance expansionniste au tournant du siècle, déjà le peaufinage de leur prétention bientôt justifiée à reprendre des mains du pangermanisme défaillant le flambeau de la puissance du technologisme. Cette dimension-là de la guerre est totalement, absolument confirmée. De l’Idée dont on nous fait tant de battage, que reste-t-il ? Plus d’esclaves dans la forme “légale”, mais déjà le Sud réduit et plongé dans la rancœur et l’esprit de revanche ; bientôt (dès les années 1890) le Sud plus impitoyable qu’il n’aurait été s’il était devenu libre et indépendant, et de loin, retrouvant par le biais de lois diverses (les “lois Jim Crow”) au sein de l’Union reconstituée sa domination sur les Noirs, organisant de facto et de jure le système de l’apartheid, avec lynch à la clef selon les périodes, qui durera jusqu’aux années 1950 et 1960 ; société encore plus fractionnée, plus haineuse, plus inféconde que ne l’était le Sud d’avant. De la matière hurlante avec tous ses effets et de l’Idée avec toutes ses prétentions moralisantes qui lui servent de faux-nez, qui sort triomphante du conflit, qui affirme sa réalité et qui apparaît comme la réalité contre la construction de circonstance ? Pire encore, du croisement des deux (triomphe de la matière et de l’armement et déroute de l’Idée derrière son affirmation de forme) sortira une nouvelle catégorie d’“esclaves”, sans distinction de races ni de rien du tout ; asservie au machinisme, avec la distinction émérite de l’être librement, dans une adaptation américaniste du thème si fécond de “la servitude volontaire” de La Boétie ; observant le précepte vertueux, le plus bas et le plus quantitatif possible, le plus indiscriminé, le plus étendu à qui n’a pas l’habileté financière des fortunes vite faites et l’habileté sociale des soumissions qui mènent à l’ascension, – le précepte vertueux, disais-je, de l’Egalité.
Mais l’on comprend que tout cela n’est développé, dans tous les cas pour une partie, que pour nous préparer au premier paroxysme de cette invasion de l’Histoire par la puissance de l’armement. Nous voulons parler de cette étape essentielle et paroxystique qu’est la Grande Guerre.
La Grande Guerre est si exceptionnelle en tant de points qu’elle ne peut manquer de l’être en celui de l’armement également. On en a déjà vu une partie de l’essentiel en nous attachant, notamment, à la spécificité également exceptionnelle de la bataille de Verdun, notamment à son aspect de déstructuration si particulier. Si l’on veut partir du point de vue technique, qui nous suggère une part de la vérité puisque la période que nous observons lui fait, de par l’activité et l’emportement des hommes, la plus grande place, et dans le cas de l’armement encore plus, nous débuterons ce chapitre de la chose en rappelant les constats que nous avions rassemblés pour caractériser les conditions nouvelles de la Grande Guerre, dans un autre écrit déjà cité. (3)
La caractéristique spatiale et psychologique de la Grande Guerre est que le chef, l’esprit qui dirige la bataille, qui donne des ordres, qui jauge et juge la situation, qui force le destin ou lui cède, a perdu tout rapport sensoriel et intellectuel direct avec la réalité de la bataille, sans moyen temporairement de suppléer à cette rupture. Le champ de la bataille s’est démesurément agrandi, bien au-delà du point où il n’est plus question d’observer la bataille avec son œil, même un œil d’aigle aidé d’une lorgnette. De même, la communication établie pour parer à cette rupture sensorielle est elle-même soumise à la tyrannie de la matière brisante et à la destruction quasi assurée dans les premières heures de la bataille. La téléphonie par fil, qui est la suppléance disponible de la communication, est pulvérisée dès les premiers instants de la bataille par les échanges d’artillerie. L’historien militaire John Keegan résume cette situation (4) : « Le rideau de fer de la guerre est descendu entre les commandants, quel que soit leur grade, et leurs hommes, les coupant les uns des autres comme s’ils se trouvaient sur des continents différents. » Cet effet-là est celui de l’isolement des êtres par la technique – dans notre cas, technologisme, mais aussi bien la communication dans le cas précédent –, permettant les manigances de la technique de l’armement et du machinisme de la guerre. Ainsi prend-on le pouvoir, en isolant et en fractionnant les capacités de celui qu’on veut réduire à sa dépendance, et ainsi en fut-il de l’homme, du fait de l’armement et de la “ferraille hurlante”.
Le même phénomène que celui décrit par Keegan entre le chef de la bataille et l’acte de la bataille apparaît pour les armements, durant la Grande Guerre. On écrit bien “apparaît“ car il semble bien que personne ne prévoyait cet effet, tout comme les conditions et la durée de la guerre ; au reste, il semble aussi bien que personne ne s’en soit encore vraiment avisé aujourd’hui, tant la matière paraît de peu d’intérêts à ceux qui n’accordent d’importance qu’à l’Idée investie de toute la noblesse de la pensée humaine, avec l’avantage de satisfaire notre vanité, comme en passant.
Il nous apparaît évident, puis cela est aveuglant lorsqu’on a apprécié le phénomène, que la Grande Guerre, fidèle à la définition de paroxysme qu’on s’est employé à lui donner, apporta une contribution à sa mesure à la transversale des armements (du technologisme) que nous tentons de tracer pour compléter les éléments du tableau que nous avons entrepris de composer. La caractéristique principale de l’armement dans cette guerre, c’est effectivement de sortir de l’univers sensoriel de la perception humaine du monde et, ainsi, en plus des destructions épouvantables causées, d’entrer dans une autre dimension qui va occuper l’essentiel de notre propos dans cette partie de notre récit. Pour la première fois à ce degré d’organisation, de systématisme et d’effet de masse, dans l’espace comme dans le temps, au rythme des préparations d’artillerie avant les attaques, la source de l’armement, l’arme elle-même, n’est plus visible ni audible dans ses préparatifs. Elle déclenche son enfer particulier à partir de 5, 10, 15 kilomètres, au-delà de tout accès et portée des sens humains. Elle fond sur le soldat, sur les tranchées, sur le front, sans identification préalable, comme si elle venait de partout et de nulle part. Certes, l’on sait en général que l’ennemi prépare son attaque mais l’on n’en perçoit rien, ni par anticipation, ni par intuition, avant que l’enfer ne se déchaîne. L’intelligence est informée mais l’âme est solitaire, perdue et si affreusement désorientée.
Nous sommes effectivement, et naturellement conduits à revenir à la bataille de Verdun, dont nous avons proposé l’idée qu’elle rassemble en elle l’essentiel des caractères de la Grande Guerre, qui permet de mieux illustrer notre propos en le plaçant dans la lumière changeante du contraste, dans le contexte achevé du monde clos, dans la structure littéraire et spirituelle d’une histoire propre qui semble échapper à la guerre. Cette échappée aboutit plus à une épure de la Grande Guerre qu’à une évasion, et c’est Verdun. L’exemple de Verdun est ce qu’il nous faut pour notre propos parce que la topographie enfermée de la bataille forme une sorte de condensé et de laboratoire naturel de la Grande Guerre dans ses aspects les plus frappants, mais en y ajoutant des conditions propres, absentes de la Grande Guerre, qui mettent encore mieux en évidence les premiers tout en formant quelque chose de tout à fait spécifique ; avec ses périodes de paroxysme inouï qui semblent faire peser la menace définitive de la rupture de tout ; avec son absence d’idée stratégique alors que son issue a un sens stratégique, qui fait mieux ressortir combien l’usage de l’armement lui-même (et la résistance que lui ont opposée les hommes) a pesé sur le sens de la bataille bien plus que la pensée fort dispersée des chefs. La bataille de Verdun, avec ses chocs de rupture, n’est pas une rupture en soi. Elle est le rassemblement d’une somme d’événements qui ont précédé, qui se concentrent en elle, qui en font un paroxysme. Elle est d’autant plus intéressante pour notre propos qu’elle est, au départ, sans idée précise – cas historiquement reconnu – et qu’elle nous donne donc une vision dépouillée des artifices du calcul ; pas d’ambition révolutionnaire, bien sûr, mais même pas de vision stratégique, les causes de l’offensive allemande extrêmement vagues, sans directive maîtresse et encore aujourd’hui l’objet de débats. Pourtant cette bataille est essentielle pour ce qui n’est pas arrivé à cause d’elle et de son issue : si les Allemands avaient réduit les défenses autour de Verdun dans leur première offensive de février-mars 1916, emportant Verdun et le verrou que forme cette place forte dans l’élan, l’ordre de bataille existant sur tout le front Ouest aurait offert à l’Allemagne une capacité d’enveloppement stratégique décisive, qui aurait pu permettre à l’armée allemande de prendre Paris et les armées alliées par le revers de l’Est et du Sud. Pourtant encore, cette bataille est essentielle parce que, malgré la victoire qu’elle fut (pour les Français), ce sont les instruments et les événements du côté de la défaite (celle des Allemands) qui lui donnèrent sa marque indélébile et qui constituent l’apport principal à notre propos immédiat.
Telle qu’elle s’est déroulée, la bataille de Verdun a vu se déployer, dans un fracas de fin du monde, la panoplie complète de la guerre déstructurante et de l’armement déstructurant. Verdun fut le théâtre d’une offensive de la guerre déstructurante à cause du caractère brisant extrême des armements. Ce sont les armements – la puissance inouïe, surtout initiale, de l’artillerie – qui tendirent à bouleverser, à déstructurer complètement le “pays” (le périmètre de la bataille, si bien clos et délimité), sa géographie, son être même, et les psychologies de ceux qui le défendaient à mesure. L’événement est sans précédent dans l’histoire guerrière par le volume et le poids de la force, par l’intensité de cette force, par son dynamisme destructeur, par son effet déstructurant général. Dans la perspective historique et selon notre approche de la chose, l’Allemagne prenait la relève des armées révolutionnaires de Bonaparte, ce qui est absolument concevable lorsqu’on adopte une vision un peu plus éclairée que les étiquettes banales de nos idéologies courantes, et que l’on embrasse, comme le fait Modris Eksteins dans Le sacre du printemps, le caractère intrinsèquement moderniste et déjà postmoderniste, donc fondamentalement déstructurant, donc fondamentalement révolutionnaire, de l’Empire de Guillaume II. C’est dans ce cadre tout à fait exceptionnel et dans le symbolisme puissant qui s’ensuit de cette bataille que nous pouvons d’autant mieux exposer le caractère le plus fondamental de l’armement devenu technologie, et plus encore, de l’armement utilisé, essentiellement avec l’artillerie, décrit comme « le summum de la modernité dans la technologie ». (5)
Pierre Teilhard de Chardin, infirmier au 6ème Bataillon du 8ème Régiment de Tirailleurs Indigènes, de la 38ème Division d’Infanterie, raconte les longs moments d’angoisse impuissante, d’ennui désespéré sous les bombardements de l’artillerie, contrastant avec l’enthousiasme, l’allant et l’héroïsme de l’attaque. (C’est là justement où le contraste de Verdun est passionnant, puisque la bataille nous donne des instants d’une guerre qui ne semble plus avoir sa place dans la guerre moderne, où l’allant et l’héroïsme humains triomphent, à côté de cette guerre moderne à son paroxysme, où l’humanité est soumise à la ferraille technologique.) Dans deux lettres successives à sa cousine, Teilhard écrit ceci :
« Les coloniaux de ma brigade ont enlevé le fort. Tu vois, nous avons été à l’honneur et cela presque sans pertes, au moins pendant l’attaque elle-même. » […] « Je dois dire que ce n’était pas le meilleur moment. Tout près de la ferme de Thiaumont, dans un trou d’obus, j’ai passé, auprès de mon commandant, une fort vilaine journée, sous un bombardement lent et continu, qui semble méditer de nous tuer “à petit feu”. Ces heures-là sont le revers du triomphe et de l’attaque. »
Entre les deux extraits des deux lettres, un monde bascule, et c’est la guerre qui a complètement basculé sous la dictature du technologisme. Les attaques que décrit Teilhard sont l’exception dans la Grande Guerre en général, paradoxalement propre à certains aspects de la bataille de Verdun ; la règle est le bombardement qui a ceci d’essentiel qu’il vient d’on ne sait où et frappe on ne sait quand. Cette idée de l’impunité et de l’anonymat de l’armement, de son caractère nécessairement inattendu et imprévu, de l’espèce de maîtrise du monde terrestre qu’il exerce à partir de son propre monde, différent, placé au-dessus et dans l’alentour hors de la portée sensorielle, en toute impunité, domine finalement la réflexion après que l’intuition ait suggéré la voie. On retrouve dans ce cas la correspondance avec le phénomène de la communication, lorsqu’on avait signalé précédemment que le principal caractère que ce phénomène avait acquis, justement avec les technologies “modernes”, à partir des années 1920, était d’être devenu une sorte d’être différent, une substance tout à fait nouvelle : “Bientôt, nous n’y pensons plus, et tout se passe comme si, effectivement, la communication était devenue chose en soi, et sa transmission, réalité en elle-même, sans plus de nécessité d’une référence amarrée à un facteur humain qui nous permettrait de faire jouer notre libre arbitre et son esprit critique à ce propos.” (Citation de notre Quatrième Partie, “Le pont de la communication”.)
L’armement dans la Grande Guerre devient effectivement cela, par le biais de l’extension massive de l’artillerie à portée moyenne et longue, c’est-à-dire hors de portée de notre perception. Le canon n’est plus “une bouche à feu”, parce que personne ne voit plus le départ du projectile. Celui-ci, l’obus, devient chose en soi, évoluant dans son univers, choisissant son objectif dans notre univers, mugissant et hurlant en plongeant vers lui sans qu’il ne se garde de rien, et le brisant enfin, l’“objectif” qui est aussi cet homme, le soldat, touché en même temps par le bruit, l’avertissement inutile, la surprise, le regret, la mémoire interrompue et la mort. Involontairement, c’est-à-dire sans intention de s’engager dans les supputations qui nous emportent, Teilhard trouve les mots qui nourrissent de telles supputations, en personnalisant “le bombardement”, en lui prêtant des projets – des supputations, à lui aussi ! – en subissant son bon vouloir, sa dictature de pouvoir autonome et discrétionnaire : « …sous un bombardement lent et continu, qui semble méditer de nous tuer “à petit feu” ».
A partir de là, l’armement n’est plus le même, et s’avance la “deuxième révolution” de la transversale du technologisme (de l’armement) dont le début se trouve dans le fait même de la révolution française à son paroxysme de la Terreur (la « guillotine permanente »), et dans celui de la guerre révolutionnaire de Bonaparte qui s’ensuit. La Grande Guerre a fait son office. Avec son paroxysme, elle a installé cette révolution qui change toute notre perception, notre politique, notre psychologie, qui donne à l’“idéal de puissance” un outil qui va s’avérer être son maître, et dont le mouvement de l’américanisme va prestement s’emparer tandis que le pangermanisme balbutiant et titubant sous les coups reçus, transféré dans la folie hitlérienne, fera de l’armement qu’il entendait utiliser comme instrument de sa maîtrise, le linceul de ses espérances.
Lorsque l’Amérique quitta l’Europe, après l’avoir rejointe pour lui prêter main-forte autant que pour lui signifier l’éveil de sa puissance, elle emporta avec elle quelques nouveaux principes de la guerre moderne, pour s’en faire son idée à elle qui ne serait pareille à nulle autre. C’est vers elle, l’Amérique, que nos regards doivent se tourner pour poursuivre notre transversale du technologisme, qui, par instants, prendra l’allure d’une parabole de l’armement. Pour mieux suivre cette transversale en l’enrichissant de la parabole américaniste, c’est sans hésiter vers l’événement technologique de l’aviation, introductif de cette partie de la réflexion, que nous tournons nos regards. Il faut s’en expliquer avec quelques détails, en demandant au lecteur de ne pas trop craindre l’ennui du détail technique car, dans ce domaine particulier et malgré la pauvreté de son contenu, il arrive qu’il éclaire un instant l’essentiel d’une lumière révélatrice.
Dès 1919-1920 commence, avec des hommes comme l’Italien Douhet et l’Américain Billy Mitchell, la réflexion sur cette activité qui va être connue sous l’expression de “bombardement stratégique”, qui pourrait être définie comme l’achèvement par le plus haut dans la dimension spatiale de l’armement, qui a ainsi complètement acquis son autonomie de la masse humaine et entend pouvoir frapper cette masse partout où bon lui semble. Par définition, nul ne voit le bombardier stratégique ; ce système semble détaché du monde et de notre univers, ses bombes tombent sur nous sans que nous soyons avertis de rien, sans que nous ne voyons rien venir.
Bien que cette problématique du bombardement stratégique soit de l’intérêt de nombreux experts et de nombreuses nations, seule l’Amérique, à côté d’une Angleterre qui fit des efforts méritoires mais ne fut jamais qu’une adjointe de son mentor américaniste, trouva dans ce domaine sa quête essentielle et sa place principale dans la transversale du technologisme. La démarche est d’une ambiguïté qui vaut quelques détails et quelques instants d’appréciation, et l’on verra où va se nicher la vertu humaine, c’est-à-dire la vertu américaniste, qui est sans aucun doute le faux-nez de prédilection de la politique de l’“idéal de puissance”. La référence choisie par nous se nomme America’s Pursuit of Precision Bombing, 1940-1945 (6), et elle est choisie parce qu’il s’agit d’un ouvrage technique, qui décrit avec le souci du détail l’évolution des méthodes et des instruments de visée par l’aviation de bombardement des USA pour gagner toujours, autant que possible, en précision. Même si l’on comprend qu’elles sont considérées comme n’étant que d’inspiration indirecte et n’ayant d’effet qu’indirectement, l’attitude psychologique et la pensée qui en découle, qui soutiennent le développement de ces processus, et par conséquent la grande idée du bombardement stratégique, sont évoquées et rendent compte du débat dans sa plus vaste amplitude possible. Il s’agit d’une de ces tangentes révélatrices pour notre propos ; la liaison indirecte, voire involontaire et presque sans conscience de l’importance de la chose, dans un ouvrage à seule prétention technique, est d’autant plus révélatrice de la puissance du lien qui unit la matière même de l’armement et de la technologie aux profondeurs les plus spécifiques de l’esprit et de l’âme. Les remarques que nous rapportons concernent l’un des instruments fondamentaux, ou l’une des technologies fondamentales, le viseur Norden (du nom de son inventeur, Carl Norden, d’origine norvégienne), qui apporta un progrès décisif aux capacités de bombardement stratégique de l’USAAF durant la Deuxième Guerre mondiale. (Norden ne sut jamais précisément, quoiqu’il aurait pu s’en douter, que son viseur avait été utilisé à Hiroshima et à Nagasaki ; « D’un point de vue religieux, cela l’aurait détruit », expliquait son fils.)
« Le viseur de Norden était la technologie maîtresse du développement du bombardement stratégique diurne de précision aux Etats-Unis. Il a renforcé la perspective de gagner des guerres rapidement et avec des pertes réduites. Bien que la guerre nucléaire fut l’antithèse du bombardement stratégique de précision, le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale suffit à faire croire à des millions d’Américains que l’“American way of war” était la façon la plus humaine qu’on puisse imaginer de faire la guerre, en attaquant la machine de guerre plutôt que les êtres humains qui étaient derrière cette machine de guerre. Le bombardement stratégique combinait l’amour des Américains pour la technologie avec leur désir de réduire les pertes des deux côtés, mais surtout du côté américain, au minimum. Bien que ce ne fut pas son intention, Carl Norden avait déshumanisé la guerre, la rendant impersonnelle et supprimant la culpabilité – faire la guerre contre des masses de métal et de béton froides, inertes et privées de sentiments. Il avait contribué à rendre la guerre plus tolérable… »
Il est bon pour notre propos, à propos d’une matière si technique qu’est le viseur du bombardier, à propos d’une technologie qui est la matière même, qui sous-tend et renforce un domaine fort essentiel de l’armement dans l’époque où la chose est évoquée, de trouver rassemblés tous les facteurs humains, politiques et métahistoriques qui nous importent et donnent toute sa force à notre transversale du technologisme. La liaison entre la technologie, qui est le cœur de l’armement dans cette partie essentielle de la transversale, et la grande stratégie de la guerre est établie, et aussitôt avec la nature de la guerre elle-même ; et aussitôt, avec l’interprétation des Américains de cette guerre, à partir de la perception d’une guerre la plus “humaine” possible alors qu’elle est la plus aveuglément destructrice des structures humaines, la plus systématiquement déstructurante ; perçue comme une guerre qui n’attaque que la matière et nullement l’être humain, ainsi curieusement présentée dans le chef de Norden, décidément bien peu favorisé, comme déshumanisante, dépersonnalisée et pourtant assez arrangeante pour ne pas nous charger de quelque culpabilité ; d’ailleurs guerre de la matière contre la matière… Tout cela concerne certes une précision rêvée, bien à propos puisqu’il est question de viseur, puisque le bombardement stratégique, désigné idéalement comme une guerre de précision destinée à ne frapper que la matière, est au contraire accompli dans les destructions les plus complètes, les plus inhumaines (déshumanisées), jusqu’au “final” wagnérien de l’arme nucléaire et de l’équilibre de la terreur.
Nous tenons notre raccourci, ficelé en plusieurs sens, verrouillé de toutes les façons. L’armement ne se perçoit plus, notamment interdit à la vision et à l’audition sinon d’une façon vaguement effrayante, que par des bruits indistincts et des ombres furtives, et nul, bientôt, ne le perçoit plus du tout. Qui, à Hiroshima, à 07H30 du matin le 6 août 1945, a pu voir et entendre précisément le Boeing B-29 surnommé Enola Gay, du nom de la mère du pilote, Paul Tibbets ? Qui a pu percevoir les signes annonciateurs de la catastrophe à venir dans cet instant, et en deviner intuitivement le sens tragique, le bouleversement historique ? Le bombardement stratégique, qui naît précisément dans les esprits, dans les conceptions et dans les projections immédiatement après la Grande Guerre, constitue dès son apparition puis dans son développement à la fois une tentation et une tentative irrésistible d’achever la transmutation qu’a constituée, dans notre transversale du technologisme perçue comme une parabole de l’armement, le paroxysme de la Grande Guerre. Il est inévitable, pour la double signification du mot, d’observer que le bombardement stratégique survole la période de la Grande Guerre à la Guerre froide, – et peut-être au-delà mais d’une façon différente qui va s’avérer étrangement autodestructrice, – comme pour imposer à ce temps qu’il croit maîtriser une continuité caractérisée par l’expansion combinée, et tout aussi tentante et irrésistible, de la puissance par la brisance du métal et de l’innocence par l’invisibilité des cieux. Ainsi la transversale du technologisme, où nous avons vu le métal et le feu s’allier pour acquérir l’autonomie, semble s’élever à la conquête de la spiritualité au rythme de l’expansion aérienne et stratégique du technologisme.
Puisqu’il nous en faut un pour mieux comprendre le phénomène que nous décrivons, le voici, un homme qui domine la période, né de l’acier et nourri de l’éclair du Strategic Air Command (SAC), grossier, brutal, assuré de sa force et de la vertu de la force, un cigare profilé comme une bombe vissé dans sa bouche aux lèvres serrées. Un homme de fer. (Ou de bronze : quand il marchait sur le béton d’un parking d’une base du SAC, disait-on en matière de plaisanterie, on l’entendait cliqueter de loin car l’on disait qu’il avait les couilles en bronze.) Curtis LeMay écrasa pendant plus de vingt ans tout le monde stratégique des Etats-Unis de sa stature, de ses manigances, de ses insubordinations par rapport au pouvoir civil. Cet homme projeta à lui seul, à plusieurs reprises, par des moyens divers de provocation, de déclencher une attaque nucléaire stratégique contre l’URSS. Il traitait les présidents successifs qu’il servit avec un mépris qui confinait à ce qu’un Mitterrand local aurait pu désigner comme un “coup d’Etat permanent”. De lui et des hommes de cette sorte, sur lesquels il n’exerçait qu’une autorité épisodique, Kennedy confia à son conseiller et ami John K. Galbraith, que « ces types vivent sur une autre planète » ; LeMay envisageait, plein d’un allant mécanique et sans l’ombre d’une interrogation, cette sorte de guerre dont on a su, depuis peu, que les comptables du SAC calculaient qu’elle aurait pu causer autour de 600 millions de morts (7) en URSS et aux divers alentours de l’URSS, dans le cas d’une attaque stratégique générale effectuée par les USA. Lorsqu’il organisait l’offensive contre le Japon en 1944-45, LeMay calculait avec précision comment souffler toutes les maisons par une bonne dose de bombardement à la bombe explosive soufflante, avant de passer aux bombes incendiaires et au phosphore, pour permettre l’embrasement plus efficace de dizaines de kilomètres carrés de zone urbaine avec ses dizaines de milliers d’habitants grillant comme autant de sauterelles ; c’était le raffinement le plus extrême, le plus attentif, de « l’“American way of war” [,…] la façon la plus humaine qu’on puisse imaginer de faire la guerre ». Cet homme avait instillé dans l’esprit de sa bureaucratie, de ses planificateurs, de ses pilotes – ce qu’ils nomment, en langage américaniste une “communauté” – le concept de l’overkill. On peut difficilement traduire ce mot mais si on le fait ce sera plus par un néologisme du type de “sur-tuer” que par l’expression “tuer davantage” ; un peu à la manière des gangsters de Chicago qui liquidaient un concurrent en vidant trois ou quatre chargeurs de pistolets-mitrailleurs dans son corps sans préférence de zone et en n’oubliant pas le “coup de grâce” (?) dans la tête déjà en état de compote de matière cérébrale ; tout cela passant, pour le cas de LeMay et de son Strategic Air Command, par un amoncellement de métal, d’explosifs, de systèmes multipliés sur un seul objectif, les objectifs multipliés par dix, par cent, par rapport au nécessaire, jusqu’à ces comptabilités de morts probables par centaines de millions. Un amiral qui travailla à l’état-major conjoint de détermination des objectifs stratégiques (SIOP), de 1960 à 1963, observa : « The SAC people never seemed to be satisfied that to kill once was enough. They want to kill, overkill, overkill, because all of this has built up the prestige of SAC, it created the need for more forces, for a larger budget. […T]hat’s the way their thinking went. » (8)
Cette singulière soif de tueries, et selon la méthode de tuerie surmultipliée dans sa manufacture, s’accompagna de l’extension jusqu’à l’extrême du phénomène de l’absence de la perception humaine de la tuerie (le contraire du tueur de Chicago dans ce cas) ; phénomène, pour faire plus large, de la perte de contact entre l’outil de la tuerie, l’armement, la technologie, et sa correspondance humaine au nom de laquelle la chose était animée. Comme averti d’une inspiration mystérieuse qui lui suggérait impérativement que sa mission n’était pas du domaine de l’humaine nature et devait en être par conséquent séparée par tous les moyens, Curtis LeMay avait porté à son plus haut degré possible, avec l’avion piloté, le phénomène de la perte de contact de l’armement avec l’humanité terrestre, l’armement devenu chose en soi, chose autonome, avec ses bombardiers B-52 qui tenaient l’air constamment, par roulement, pendant vingt-quatre heures de suite et plus encore avec les ravitaillements en vol, sans plus aucun lien, plus aucun rapport de responsabilité avec l’être qui en était le géniteur, sinon des codes secrets et incompréhensibles assurant l’automatisme d’une liaison dont le seul but, lorsqu’elle était établie, était l’ordre d’aller anéantir un objectif lui-même désigné d’abord par une formule de code. (9) Les engins intercontinentaux qui suivirent, à partir du début des années 1960, portèrent jusqu’aux confins de l’espace cette perte d’identité humaine de l’armement, plus que jamais avancée extrême du technologisme créé par l’espèce humaine et instrument radical de la liquidation éventuelle de l’espèce humaine.
Puis, en 1965, LeMay quitta le service actif non sans avoir donné son dernier conseil pour la guerre du Vietnam, par le bombardement aérien cela va de soi, se résumant à une formule qui fit fortune, servant même à l’invasion de l’Irak : « Bring them back to the Stone Age » (“Ramenez-les à l’âge de pierre”). Son legs était bien le tabula rasa, qui est l’antienne de la “deuxième civilisation occidentale”. Il fit un peu de politique, comme candidat vice-président de la candidature Wallace en 1968 (le candidat raciste bientôt ramené, au grand soulagement des belles consciences libérales, à une chaise roulante après un attentat et une balle dans la moelle épinière). Même à côté de Wallace, LeMay apparut médiocre, emprunté, caricaturalement apocalyptique ; Wallace, excédé et gêné, en venait même à lui imposer silence en public lorsque LeMay, comme on dirait machinalement, promettait qu’on nucléariserait les rouges. L’on découvrit le pot aux roses : ce type était un bon technicien, un bureaucrate achevé, un excellent organisateur des vols de bombardiers et des échantillonnages de bombes à larguer, mais d’une irrémédiable médiocrité, sans talent, la voix et le trait grossiers, d’une éloquence pauvre, bredouillant et bafouillant, sans idées claires sorti de la comptabilité des empilements de morts… LeMay avait fait régner la terreur pendant un quart de siècle, chez les présidents et les équipages du SAC, mais il était irrémédiablement médiocre, valant bien, et en dégaine et en ouverture de l’esprit, un Joe McCarthy noyé dans un océan de Bourbon. Alors, voilà que soudain tout s’éclaire…
Vous retrouvez avec LeMay l’homme de la terreur jacobine, l’homme de la Révolution, l’homme qui n’est rien sans la « guillotine permanente ». Le révolutionnaire n’est qu’un outil, un accident de la quotidienneté projeté dans la révolution mais resté quotidien lui-même, imposant la Terreur sans en prendre ni la mesure, ni la force morale et politique. Il est prisonnier du métal glacé et poisseux de sang, comme LeMay est prisonnier de ses myriades de bombes au phosphore jetées sur Tokyo, et de ses mégatonnes rangées au fond d’une soute. Le bureaucrate est le quotidien du révolutionnaire et le révolutionnaire n’est que le bureaucrate de la dialectique quotidienne de la Révolution. On les retrouve, transmutés en hommes de communication et dans les idéologues du “capitalisme du désastre” de Klein, dans le même état d’esprit et avec les mêmes états de service. Aucun n’a la moindre conscience du fardeau à la charge duquel il participe, ni de l’horreur que ses actes quotidiens contribuent à installer. Leur banalité n’est ni une affaire de caractère, ni une question de choix de conscience mais l’inévitable tribut auquel l’individu est soumis par la force du courant métahistorique où il est emporté. Le révolutionnaire-bureaucrate, de Fouquier-Tinville à LeMay ou aux bureaucrates nazis décrits par Anna Arendt, n’implique aucune réelle responsabilité personnelle, sinon une faiblesse du sens de la responsabilité chez un être ; il est la circonstance humaine typique de ce même courant métahistorique où la matière soumet absolument l’esprit, où, par le tour diabolique, par sa puissance même, agissant avec la prétention d’une transmutation, la matière prétend soudain à la spiritualité et ainsi s’investit elle-même de la gloire d’être un courant effectivement métahistorique.
Tous ces hommes ne sont pas définis par l’idée, le “concept”, la théorie, comme ils veulent parfois s’en faire accroire à eux-mêmes, mais par le métal, la force brisante de l’armement, de la « guillotine permanente » aux mégatonnes que l’on s’emploie ensuite à revêtir d’idées, de “concepts”, de théories pour leur donner l’aspect civil qui importe à notre jactance moralisante… Ainsi doit-on mieux comprendre la définition de notre époque, et approcher effectivement d’en saisir la complète substance. A partir de là, effectivement, la crise systémique qui caractérise notre époque prend absolument tout son sens.
On le comprend et on l’a déjà laissé entendre, tout cela ne s’est pas développé, tel qu’on décrit cette “transversale du technologisme” qui pourrait aussi bien figurer comme “la parabole de l’armement”, sans le cimier de quelques perceptions grossières érigées en idées. Il faut que cette puissance déchaînée, dans la dynamique de laquelle la raison est tout juste la servante de la matière, s’habille, aux yeux de cette raison elle-même, dont la suffisance est un des grands traits, de la parure de la thèse ; la raison ne peut se passer du besoin de se croire, surtout quand elle est emportée dans un emprisonnement qu’elle se force à considérer comme une libération par la puissance. S’il est de peu d’importance en soi, cet habillage joue un rôle important parce qu’il influe fortement sur le comportement des hommes, sur la perception des événements et sur l’interprétation qu’on en a.
Ainsi devons-nous nous arrêter, avec une ambition d’interprétation à mesure, devant le phénomène nommé d’une façon générique “complexe militaro-industriel”. (Il nous arrivera d’employer les initiales CMI, qui impliquent l’emploi de majuscules, qu’effectivement le “Complexe” mérite plus qu’à son tour.) L’expression pourrait d’ailleurs paraître incomplète parce qu’elle ne prend pas en compte les ambitions quasiment métahistoriques que certains des inspirateurs de la chose nourrissaient au fond d’eux-mêmes, avec des aspects esthétiques et une force de communication dont on aurait espéré un effet de transmutation décisif, tout cela rendant compte de la mesure où le CMI s’inscrit effectivement, et en bonne place, dans le courant général lui-même à prétention métahistorique de la “matière déchaînée” qu’on décrit dans ces pages. La paternité de l’expression “complexe militaro-industriel” revient à un général-président des Etats-Unis d’Amérique, Dwight D. Eisenhower, dans son discours d’adieu du 16 janvier 1961. Ces diverses circonstances ont largement pérennisé ce qui semblerait être l’aspect profondément, centralement militaire du phénomène qu’est le CMI. Cela devrait convenir à notre “parabole de l’armement” et cela ne lui convient pourtant pas, parce qu’il est question de la “transversale du technologisme”, que l’armement n’y occupe pas la place centrale, y compris devant la guillotine, à Verdun ou à propos de LeMay, mais qu’il est question du métal combiné au Choix du feu et de l’effet brisant et déstructurant qu’on en obtient, et que la chose militaire n’est que seconde dans l’interprétation métahistorique.
Il se trouve que nous en trouvons paradoxalement la démonstration, justement, avec le CMI, où le “M” n’est venu s’installer que secondairement dans la chronologie, ce qui ajoute l’aspect inappropriée de l’expression à son origine, en plus de son aspect incomplet signalé plus haut. Il s’agit bien du domaine fondamental et originel de la constitution, dans l’historique, dans l’ambition, jusqu’à son essence même, de cette structure formée en système qu’on pourrait effectivement qualifier à son origine d’“anthropotechnologique”, où la dimension militaire ne figura nullement à l’origine, non plus que la production des armements ; c’est effectivement ce que nous nommons le technologisme qui triomphe… La véritable naissance du Complexe, en Californie du Sud dans les années 1935 et 1936, combine des forces dont aucune n’est la chose militaire : la puissance technologique appliquée dans l’industrie aéronautique naissante des USA fortement regroupée dans cette région, le savoir scientifique du plus haut niveau appuyé sur l’organisation universitaire américaniste, la force politique et idéologique trouvant son aliment naturel dans le secteur privé de la finance, de la banque, voire de la simple fortune personnelle – et, en arrière-plan, mais d’une grande puissance psychologique, l’idée d’une sorte de mystique qui est l’étrange confluence d’un ésotérisme influencé par ce que certains nomment l’“hollywoodisme” et du suprématisme racial. Il s’agit alors, encore dans les remous de la Grande Dépression où l’on dénonce les agissements de la “racaille socialiste” rassemblée autour de lui par Roosevelt, de créer un pôle de puissance utilisant le génie scientifique et l’habileté financière, rassemblés dans la dynamique sans égale qu’est le développement technologique. Il y a effectivement, sous-jacente, une dimension s’exprimant par l’espoir fiévreux que cette dynamique est grosse d’une transmutation, effectivement de caractère métahistorique comme nous l’avons signalé plus haut, qui serait capable d’imposer une transformation décisive extrayant l’Amérique des scories de la Grande Dépression pour l’installer au plus haut dans l’humanité, dans une sorte d’envolée supra-humaine. La Californie du Sud et Los Angeles ont été choisis par ce rassemblement de personnalités de renom, parce que les émigrants, les non-WASP (“White Anglo-Saxon Protestant”), y sont encore peu nombreux, parce qu’il y règne effectivement cette atmosphère étrange de mysticisme et d’ésotérisme, où les avancées scientifiques sont considérées selon leurs rapports évidents avec la religion et avec la “race nordique”. Le sociologue, urbaniste et historien de Los Angeles Mike Davies caractérise de la sorte l’orientation de ce mouvement, dont l’une des chevilles ouvrières est le physicien Robert Millikan, venu de la direction de l’université de Chicago pour prendre celle du fameux Institut Technologique de Californie (CalTech) (10) :
« In his rôle as Cal Tech’s chief booster, Millikan increasingly became an idéologue for a specific vision of science in Southern California. Speaking typicaly to luncheon meetings at the élite California Club in Downtown Los Angeles, or to banquets for the Associates at the Huntington mansion, Millikan adumbrated two fundamental points. First, Southern California was a unique scientific frontier where industry and academic research were joining hands to solve such fundamental challenges as the long-distance transmission of power and the génération of energy from sunlight. Secondly ad even more importantly, California is “today, as was England two hundred years ago, the most western outpost of Nordic civilization”, with the “exceptional opportunity of having “a population which is twice as Anglo-Saxon as that existing in New York, Chicago or any of the real cities of this country. »
Ainsi Davies définit l’interprétation que donne Millikan de la science et du business, comme les voies et moyens “recréant la supériorité aryenne” (« …reproducing Aryan supremacy ») dans le Sud de la Californie. Là est le cœur fervent et bouillonnant du Complexe, avec son foyer scientifique de CalTech s’exprimant dans la puissance technologique de l’aéronautique plongée dans sa dynamique d’affirmation de sa puissance industrielle – et ce cœur qui bat est anglo-saxon, c’est-à-dire aryen selon ces théoriciens et idéologues audacieux… (Certes, quelques Juifs s’étaient glissés dans cette vaste entreprise, à CalTech, comme Albert Einstein par exemple, mais passons outre ces détails.) Il faut bien prêter attention à ce fait déjà signalé qu’alors, en 1936, 1937 ou 1938, la dimension militaire n’a nulle place essentielle. L’industrie aéronautique fabrique des produits militaires, mais essentiellement pour l’exportation (la Chine, l’Angleterre et la France) ; l’essence même de la chose dans cette activité est son technologisme. La dimension militaire ne vient qu’après, à partir de 1940-1941, quand la production de guerre est lancée, et elle ne quittera plus le Complexe parce qu’elle est un formidable moyen d’expression et de transmutation de la puissance du technologisme. Mais cette dimension ne forme pas le cœur brûlant et grondant de la mystique qui est née autour de Los Angeles ; cette mystique est la science induisant la puissance née du Choix du feu, le technologisme, l’idéologie clairement connotée non de racisme mais de suprématisme. Millikan se proclamait “scientifique chrétien” et proclamait qu’il n’y avait nulle contradiction entre la science réelle et la religion réelle. Il va sans dire qu’il a son idée de la science et son idée de la religion.
Tout cela ne gênera jamais le Pentagone et sa bureaucratie, ni les stratèges du bombardement stratégique, ni les hagiographes des uns et des autres. Dans son développement, dès ses origines, cette entité massive qu’est le Pentagone ne dissimula pas, à plus d’une occasion, sa fascination pour l’orientation de la science nazie, et notamment pour ses méthodologies, principalement à l’occasion de l’incorporation dans son vaste domaine de scientifiques et chercheurs allemands en 1945-1947 (Operation PaperClip), qui avaient travaillé durant plus d’une décennie dans des structures et selon des orientations contrôlées et déterminées par le parti national-socialiste, et, précisément, la SS. L’historien et journaliste militaire, Nick Cook, spécialisé dans des recherches sur les programmes secrets du Pentagone (“black programs”), expliquait dans une interview, en 2002 (11), – et le propos, débarrassé des prudences de rigueur, est lumineux :
« How did they develop that? What model did they base it on? It is remarkably similar to the system that was operated by the Germans—specifically the SS—for their top-secret weapons programs during the Second World War. Now, did someone, Hans Kammler or anyone else, provide that model lock, stock, and barrel to the U.S. government at the end of the war? I don't know the answer to that, but given the massive recruitment that went on under Paperclip, and given what we see in the black world, it might not be unreasonable to ask those questions. […] What I do mean is that if you follow the trail of Nazi scientists and engineers who were recruited by America at the end of the Second World War, the unfortunate corollary is that by taking on the science, you take on—unwittingly—some of the ideology. The science comes over tainted with something else. And that something else you have to be very careful of. It carries unpleasant side effects with it, in that if you're not careful, you lose sight of what it is you're protecting. »
Pour les observateurs, moralistes, commentateurs idéologiques des bombardements stratégiques, surtout dans ces époques où, à partir du 11 septembre 2001, l’emploi de la violence – la violence préventive, la violence hors des contraintes des lois internationales, – est devenu un sujet exaltant qu’il s’agit de promouvoir à bon escient, la justification de cette pratique conduit à des arguments irréfutables. L’ex-trotskiste Christopher Hitchens, converti à ce bellicisme libéral occidental si spécifique à notre civilisation postmoderniste, qui a soutenu avec constance les entreprises du Pentagone et du système de l’américanisme à l’ombre de formules telles que “les bombardements humanitaires” (Vaclav Havel), expliqua avec une emphase presque théologique ce qu’il jugeait de profondément juste, dans le sens de la plus belle morale possible, dans les bombardements stratégiques de l’Allemagne : « There is something grandly biblical and something dismally utilitarian about this long argument between discrepant schools of historians and strategists. In the Old Testament, God reluctantly considers lenience for the “cities of the plain,” on condition that a bare minimum of good men can be identified as living there. The RAF code name for the first major firestorm raid on Hamburg was “Operation Gomorrah.” And this was a city that had always repudiated the Nazi party. […] And here, atheist though I am, I have to invoke something like the biblical. It was important not just that the Hitler system be defeated, but that it be totally and unsentimentally destroyed. The Nazis had claimed to be invincible and invulnerable: Very well, then, they must be visited by utter humiliation. No more nonsense and delusion, as with the German Right after 1918 and its myth of a stab in the back. Here comes a verdict with which you cannot argue. » (13)
On voit bien, en mettant côte à côte ces deux citations (Cook et Hitchens) et ce qu’elles nous signifient, que l’idéologie n’est pas vraiment en cause, même si les arrière-pensées qui sont déjà présentes chez Millikan survivent et se perpétuent. D’un côté l’on observe une “nazification” des méthodologies du Complexe à ses origines, et cela dans le sens de l’apport du mysticisme ésotérique qui baigna les orientations de la science allemande sous la direction de la SS pendant la période ; de l’autre, on invoque la Bible et ses arguments sans réplique pour sacraliser indirectement le bombardement stratégique et l’emploi massif de sa puissance de fer et de feu qui, seule, peut accomplir ce qui est manifestement une mission divine, c’est-à-dire l’éradication de l’Allemagne coupable de nazisme, tout cela coloré par le sarcasme d’un trotskiste converti en libéral adepte du massacre redresseur de torts. Il n’y a pas de contradiction, contrairement à l’apparence trop vite considérée, mais torsion insistante du même argument dont l’effet est de faire naître une mystique que les Nazis avaient imprudemment caricaturée. Les hordes de bombardiers rasent les villes allemandes comme Dieu détruit Sodome et Gomorrhe, des ruines desquelles, ou des blockhaus qui les protègent disons, sortiront les hordes de savants nazis qui viendront enseigner leur méthodologie à la bureaucratie du Pentagone. Comme on l’a décrit par ailleurs et en plusieurs occasions, l’enchaînement des choses fait que l’on se passe une torche, un flambeau, ou, dit plus platement, le bâton de relais. La messe est différente, ici nazie et là démocratique, mais l’église est bien la même. Hitchens défend la démocratie, les droits de l’homme et la civilisation, et les escadres du Bomber Command britannique et de la VIIIth Air Force américaniste des années 1941-1945 (le premier, utile auxiliaire temporaire, le second, géniteur modeste du futur Strategic Air Command) vrombissent avec zèle au nom de l’“anglo-saxonisme” qui éclatait déjà chez Millikan, et qui prend le relais – suprématisme pour suprématisme – des théories aryennes des Nazis. Ces fous, les Nazis, rejetons monstrueux d’une Allemagne qui n’avait su conduire à son terme l’“idéal de puissance”, n’avaient naturellement pas pris les précautions qui s’imposent d’un habillage décent pour présenter et imposer leurs ambitions. Les nouveaux venus, réunis autour de l’américanisme, savent y faire, en matière d’habillage des choses. L’islamisme, éventuellement “fasciste” pour l’exotisme du propos, dont Hitchens souhaite la liquidation selon la ligne directrice de la rédaction du Weekly Standard qui réunit les commentateurs du mouvement néo-conservateur, vaut bien les non-WASP dont Millikan se réjouissait qu’ils soient si peu nombreux sur la terre promise de la Californie du Sud. La démarche est tellement similaire qu’on croirait rajeunir.
Mais trêves de vaticinations autour de ces doctrines viriles, plus ou moins élégamment parées. Elles nous ont permis de mieux distinguer, dans notre siècle comme dans celui qui précède, dans une continuité significative, la constance dans l’application des peines appliquées par la transversale du technologisme lorsqu’elle se pare de l’armure de la parabole des armements. L’important est effectivement de distinguer cette aura de mysticisme ésotérique qui grandit le propos et justifie notre enquête, qui est au cœur de la toute-puissance du technologisme… Si c’est une affaire de quincaillerie, il faut se convaincre que cette quincaillerie se hausse jusqu’à l’esprit pour lui dicter sa voie, au nom d’une voix qui a parfois les accents tonnants du Tout-Puissant. Que tout cela se passe dans le cadre si arrangeant pour nos consciences de ce que nous percevons comme la démocratie, que nous parons presque par réflexe pavlovien, de la vertu de la laïcité, – non, tout cela ne doit pas nous étonner. Nous avançons dans une cathédrale de faux semblants, dans le château fantastique d’un conte de fée qui a des aspects terrifiants, encombré de galerie de glaces déformantes. Notre âme n’est pas trop embarrassée, et notre vertu est satisfaite… Pour le reste, la transversale du technologisme poursuit sa course folle, et elle se trouve bien dans cet Ether étrange d’un mysticisme sans mesure, bien que d’une qualité contestable.
Dès l’origine, le langage ne dissimule rien de l’esprit… Il s’agit effectivement de baigner de la grandeur de l’esprit jusqu’aux bornes du mystique un mouvement d’une puissance unique, que nous avons baptisé “la transversale du technologisme”, qui nous impose une dictature de la matière après Le choix du feu, et qui parcourt, qui oriente, qui transmute littéralement notre équipée jusqu’à faire de la période une “deuxième civilisation occidentale”. Ainsi le métal lui-même, la matière qui nous soumet, semblent être élevés, presque comme sur un offertoire par la mystique qu’on a succinctement décrite. Cette histoire de l’origine du Complexe est historiquement importante, mais elle est au-delà, avec une dimension métahistorique qui ne doit pas manquer de nous happer pour susciter notre réflexion. Elle caractérise “la transversale du technologisme” alors que nous croyions qu’elle était devenue “la parabole de l’armement”, pour nous rappeler que l’armement n’est que second dans la hiérarchie des choses, qu’il n’est que la création de la matière hurlante, du métal, que notre histoire est aussi apurée que les rapports de la matière et de l’esprit ; l’armement, la guerre, la Révolution également, ne sont que des moyens, des outils, des événements de translation et d’utilité momentanée, qui mettent en évidence notre “transversale”, tandis que le technologisme est l’expression organisée même, ou la tentative d’organisation de la matière dans ce mouvement général que nous décrivons. Le technologisme reste notre structure centrale, comment on parlerait d’une anti-structure selon le langage des physiciens et des astronomes ; l’armement en est l’expression fracassante et déstructurante (Verdun), qui s’habille de mysticisme avec la naissance du Complexe telle qu’on l’a évoquée. Tout cela est nluminé de descriptions et de visions exaltées qui finissent par faire de la chose, de l’ensemble du phénomène, avec le sérieux apparent que donne le poids terrible de la quincaillerie déchaînée, un monde différent plutôt qu’un monde à part, un monde construit selon ce qui serait plus une idéologie qu’une technique. Le technologisme est également l’une des tendances qui nourrissent le virtualisme, cette idéologie de fabrication d’un monde différent du monde de la réalité.
Lorsque Hitchens avance l’explication qu’on a lue, lui l’athée qui se prend d’estime zélée pour les recettes apocalyptiques de la Bible, il nous assène un coup de massue en fait d’argument final (« Here comes a verdict with which you cannot argue ») ; mais la massue est un peu frelatée et se nommerait aussi bien, nous autres redescendant sur terre – “sophisme”. L’argument de la colère de Dieu déchaînée sur l’Allemagne pour la punir de ses inexpiables péchés, par le moyen du bombardement stratégique ainsi adoubé, est sophisme pur à moins de considérer les promoteurs de l’offensive stratégique comme chargés d’une mission divine, sinon d’une vision divine – ce qui nous conduirait vers un tout autre débat – ce qui nous y conduira peut-être, ou nous y prépare dans tous les cas, c’est à voir. Lorsque l’offensive sur l’Allemagne est lancée, certes, nul n’a encore l’idée de la dimension maléfique de la chose, ni que l’Allemagne mérite amplement le châtiment que le Dieu de la colère des escadres de bombardiers lui réserve ; et l’on peut se demander si, en baptisant l’attaque et la destruction de Hambourg “Operation Gomorrah”, la RAF, ou le général Harris, ne nous signifiait pas, plus simplement que ne le suggèrent les paraboles évangéliques de Hitchens, que la destruction de la ville serait semblable à ce qu’avait dû être la destruction de Gomorrhe, et nullement que la ville fût nécessairement Gomorrhe. Le général Harris, chef du Bomber Command et finement surnommé “Bomber” Harris, s’explique de la sorte, sans fioritures ni finasseries d’intellectuel exalté, le ton un peu pataud comme le poids des bombes de ses Lancaster et de ses Halifax, à propos de son acharnement à ne cesser de renforcer encore et toujours les attaques contre tout ce qui existe d’Allemagne et d’Allemand : « Je ne le fais pas parce que je le dois, je le fais parce que je le peux. » Cette phrase simple, d’un homme simple, de la simplicité dont on fait les Curtis LeMay, qui rend plus grâce à la disposition de la matière brisante qu’au regard immanent de l’esprit, achève de nous conduire vers un nouveau degré de l’argument. Effectivement, c’est parce qu’il a sous ses ordres des escadres regroupant des centaines, voire des milliers de Lancaster et de Halifax, et les Américains la même chose avec leurs B-17 et leurs B-24, que le bombardement stratégique prend cette tournure apocalyptique que Hitchens justifie par la référence divine. Nous retrouvons la même ligne de pensée qu’avec Verdun, lorsque nous remarquions qu’il suffit d’ôter l’artillerie, c’est-à-dire l’avancée la plus remarquable de la technologie, donc du Progrès, pour orienter la bataille d’une façon complètement différente, pour la réduire à la proportion d’escarmouches sans grande importance, peut-être même pour lui ôter sa substance de bataille en la privant de cette dimension quantitative, ôtant aussitôt et pareillement la substance, qui est absolument quantitative et faite de matière, de tous les grands débats moraux dont nous enrobons et transmutons notre appréciation de ces événements, comme si nous voulions les parer d’une essence qu’ils n’ont manifestement pas.
En dessous, en bas, là où dégringolent les cargaisons de bombes du Jugement Dernier à-la-Hitchens, exécuté par anticipation de la connaissance de la plénitude du péché – démarche typiquement postmoderniste, néoconservatrice de l’ex-trotskiste – en bas s’activait la machine infernale nazie. Le professeur Richard L. Rubinstein publia en 1974 La perfidie de l’histoire – La Shoah et l’avenir de l’Amérique (13). Il y décrivit le système nazi de l’Holocauste comme une organisation utilisant toutes les méthodes, les logiques et les procédures de la civilisation moderniste, du capitalisme, de la bureaucratie, de la rationalisation, toutes ces choses nées dans le cours foudroyant de la “transversale du technologisme” – et là aussi, dans ce sens, la matière maîtresse de l’événement, inspiratrice de lui, qui donne le sens même – sens absolument moderniste, du type « Les Lumières, c’est désormais l’industrie », où tous les moyens de la chose vous sont donnés par le Progrès matériel…
« Tout au contraire, écrit Rubinstein, nous sommes vraisemblablement plus à même de comprendre l’Holocauste comme l’expression des plus profondes impulsions de la civilisation occidentale du vingtième siècle… » [P.47] « Avec le temps il devient évident que les atrocités perpétrées par les nazis dans leur société de domination totale, comme les mutilations et expériences médicales meurtrières sur des êtres humains, ainsi que l’utilisation des esclaves dans les camps de la mort, ne sont que la logique extrême des procédures et conduites prédominantes dans les entreprises modernes et le travail bureaucratique. » [P.102]
Enfin, c’en était fini. Les bombardements stratégiques n’avaient servi à rien pour l’efficacité de la guerre, sinon à renforcer la volonté de résistance de la population civile. La chose est connue jusqu’à la nausée, tant elle est répétée, parce que, comme le dit placidement “Bomber” Harris, “on faisait parce qu’on pouvait”, ainsi conduit par la disposition des moyens fournis par la technologie. Ou bien est-ce que les bombardements stratégiques rencontraient d’une façon inattendue, imprévue, sans autre explication qu’une logique supérieure, l’incompréhensible décision de Franklin Delano Roosevelt (voir notre Quatrième Partie) d’exiger, en janvier 1943, la capitulation sans conditions ? Au bout de tout cela, encore plus que l’Allemagne punie et détruite par le Dieu de la colère, il y eut, au centre du monde, les USA triomphants comme jamais aucune puissance ne triompha sur le reste, ennemis, amis ou pays indifférents perdus loin des grands axes de la plus grande guerre de tous les temps. Peut-être certains esprits un peu labyrinthiques y verraient un rapport de cause à effet ; ils auraient sans doute presque tout à fait tort mais ils n’auraient sans doute pas complètement tort – disons, accidentellement, comme l’on dit “en passant”.
…Bien entendu, l’américanisme est au centre des choses car il ne peut plus en être autrement dès lors que nous avons quitté le cycle paroxystique de la Grande Guerre. Mais dans ce cas, à la différence de notre point de vue développée dans la partie précédente, nous entendons par “américanisme” quelque chose qui dépasse complètement l’Amérique, comme le système lui-même, finalement, est l’Amérique, et, en même temps, dépasse complètement l’Amérique. De même doit-il être compris que le Complexe, désormais installé au centre de tout et de tous, comme une matrice monstrueuse, est la nouvelle frontière du monde, la nouvelle référence de l’époque du fer et du feu universels, après l’éclair “plus clair que mille soleils” dans le ciel d’Hiroshima… De même doit-il être ressenti jusqu’aux tréfonds de soi que nous sommes bien dans le domaine du spirituel, même s’il s’agit d’une spiritualité au rabais, fabriquée pour la transversale du technologisme. C’est ce que suggère avec force le général-président, le 16 janvier 1961, employant ces mots à propos du Complexe : «[Its] total influence – economic, political, even spiritual – is felt in every city, every state house, every office of the Federal government. » Ainsi nous est-il annoncé que personne n’y échapperait, qu’aucune psychologie ne serait épargnée par cette chose, que personne n’échapperait à son influence venue du cœur de la matière, et pourtant transformée – « …even spiritual ».
“MAD” fut l’acronyme venu naturellement, comme le mot lui-même (“mad” pour “fou” en anglais), comme le don d’une sémantique ésotérique, inspirée du Ciel, pour caractériser cette étrange stratégie nommée Mutual Assured Destruction (“Destruction Mutuelle Assurée”). On croirait, parce qu’elle semble faite pour écarter la guerre comme si cela était un choix détestable, qu’elle définit un domaine qui est exactement contraire à celui que Curtis LeMay comptait explorer (attaque stratégique nucléaire massive contre l’URSS et ses alentours, 600 millions de morts, victoire sur le communisme et éradication du mal, “Back to the Stone Age”, etc.) ; on se tromperait. Il s’agit du même domaine, c’est-à-dire d’une même situation : le degré ultime de l’emprisonnement de l’esprit par la matière, car avec MAD la guerre est moins écartée, – comme l’on ferait de ce choix détestable de faire la guerre, – qu’interdite parce qu’il n’y a pas de choix humainement acceptable et concevable qui mènerait d’une façon ou l’autre à ce type d’anéantissement. La différence est dans ceci, qu’il faut bien reconnaître d’importance et d’ampleur considérables, entre l’esprit de LeMay et celui de McNamara (14). Le secrétaire américain à la défense (de 1961 à 1968) Robert McNamara est incontestablement l’homme qui recueille la notion abstraite de la “destruction mutuelle assurée” pour lui donner la forme d’une doctrine stratégique, laquelle offrira une explication acceptable de la situation d’une sorte de quasi équilibre stratégique de facto entre les deux forces principales qui se font face. Pour cet esprit rationnel qui a assez le sens de la nécessité de la hauteur pour prendre en compte l’argument moral et mesurer l’absurdité catastrophique de certaines situations, la recette LeMay, la victoire au prix de 600 millions de morts russes et alentour, l’anéantissement probable d’un univers entier, la recette LeMay qu’on n’ose qualifier d’“option”, effectivement, “n’est pas une option”, – et, effectivement, ce “n’est pas une option” pour McNamara, et là est la différence, qui n’est pas mince certes, entre les deux esprits. Atteint un certain seuil où vos pas vous ont mené avec sang-froid et avec mesure, sans céder à la fièvre glacée de la détermination bureaucratique qui aveugle le regard à distance, la perspective en arrive au point où elle doit être qualifiée d’insupportable. C’est ce que pensa Robert McNamara, qui n’eut finalement qu’à observer la situation en la saupoudrant d’une représentation humaine de ses effets possibles, pour en déduire la doctrine MAD. Il s’agissait de rendre impossible la guerre devenue “impensable”. Pour le reste qui est le principal, et malgré la différence qu’on a mise en évidence, les esprits, celui de LeMay comme celui de McNamara, sont dans la même prison, qui est la prison de la comptabilité de la puissance de la matière déchaînée dans l’extrême de la menace de l’anéantissement nucléaire.
Malgré toute la considération qu’il faut avoir pour la puissance conceptuelle et rationalisatrice d’un McNamara, pour son évidente supériorité d’esprit sur LeMay, il reste le constat que sa situation et, par conséquent, sa philosophie et sa conception du monde, ne valaient guère mieux que celles de LeMay ; lui aussi, comme LeMay, il est prisonnier de l’armement, de sa puissance brisante, de sa perspective apocalyptique qui glace le sang (ou qui l’excite dans le cas de LeMay) ; le “poids des armes” formait une masse qui conditionnait toute sa pensée et restreignait la liberté de cette pensée d’autant. L’on peut étendre ces remarques aux “autres”, aux adversaires idéologiques, à ceux “d’en face” dont on a dit longtemps et dont il arrive qu’on dise encore qu’ils se fichaient comme d’une guigne de ce que les McNamara et compagnie leur proposaient comme stratégie de la paralysie de l’esprit par la terreur des armes, qu’au contraire ils ne songeaient qu’à l’idéologie ; qu’en son nom, ils étaient prêts à tout sacrifier, et notamment la vision spécifique des armes nucléaires qu’entretenaient les Américains, et, par conséquent, avec l’idée de les voir comme des armes “comme les autres”, ce qui les aurait effectivement différenciés des Américains, y compris d’un McNamara et d’un Le May. Cela ne paraît nullement le cas, confirmant que la prison les enfermait tous. Des enquêtes plus récentes, après la fin de la Guerre froide, auprès d’anciens chefs militaires du temps de l’Union Soviétique, ont montré combien nos évaluations du temps de la Guerre froide étaient sollicitées ; qu’eux aussi, les chefs militaires soviétiques, étaient des prisonniers à leur façon, d’une façon qui ne diffère guère, pour l’esprit de la chose, de la situation qui régnait à l’Ouest. Après nombre d’entretiens, les commentateurs occidentaux tirèrent la conclusion suivante, montrant que l’armement en général régnait à l’Est aussi bien qu’à l’Ouest, avec tous les moyens et voies possibles, façonnant les esprits et contrôlant les volontés :
« [The Western direction] “serious[ly] misunderstanding … the Soviet decision-making proces [by underestimating the] decisive influence exercised by the defense industry. [The defense industrial complex, not the Soviet high command], played a key role in driving the quantitative arms buildup... » (15)
Ainsi observe-t-on une sorte d’homogénéisation de la psychologie. L’évolution constatée de la psychologie nous éloigne de plus en plus du modèle LeMay, qui fait certes partie de la “famille nucléaire” mais plutôt à ses débuts dans sa période troglodyte ; l’évolution implique des risques perçus comme de plus en plus grands, et bientôt insupportables, à mesure que les armements nucléaires se développent et se structurent. Ces armements introduisent le concept d’“arme absolue”, qui concerne certains systèmes d’arme spécifiques mais qui nous servirait aussi bien pour désigner l’ensemble du système qui règne alors. L’époque est passée au stade de l’“armement absolu”, d’autant plus puissant, d’autant plus envahissant, jusqu’à être totalement ceci et cela, qui semble alors poser une chape de plomb d’un hermétisme également absolu sur les rapports stratégiques et politiques, comme sur les psychologies elles-mêmes. Nous identifions alors ce phénomène extraordinaire de voir s’établir un ordre extraordinairement tendu et extraordinairement puissant, potentiellement destructeur de tout et dans la pratique d’une impitoyable exigence ; il s’agit d’une structure d’une contrainte extrême, constituée par l’artefact déstructurant “absolu”, l’armement le plus extrême qu’on puisse imaginer puisqu’il introduit la notion de la destruction apocalyptique avec comme effet potentiel extrême la fin de l’espèce humaine. La menace de cet armement, qui ne concerne plus dans sa logique extrême un adversaire quelconque mais le fait seul de son emploi, qui implique impérativement d’éviter cet emploi, énonce le diktat également absolu d’une structure qui ne peut en aucun cas être défaite. L’artefact déstructurant absolu qu’est l’armement, dans sa technologie destructrice la plus avancée, engendre l’architecture structurante la plus impérative, la plus verrouillée, que la science de la stratégie et l’“art” de la guerre aient jamais pu concevoir : la science et l’“art” étaient devenues urbanisme foisonnant et sans la moindre cohérence, servi et justifié par les pressions de l’“équilibre de la terreur”, avec les invraisemblables édifices militaires, technologiques, spatiaux, bureaucratiques qu’on croirait conçus par des esprits dérangés par une fièvre maligne.
C’est la situation qui domine durant la période, pour l’essentiel, malgré les grouillements, les mises en cause, les réflexions, etc. Toute pensée et tout acte sont exécutés pour eux-mêmes, pour leur valeur et pour leur rapport, mais également en fonction des contraintes de cette structure.
Je me demande si cette période, considérée d’un peu plus loin, un peu plus largement, n’a pas constitué, en un certain sens, le “point Oméga” où se sont rencontrés dans une occurrence de quasi-perfection l’“idéal de la puissance” et la transversale du technologisme, où l’“idéal de la puissance” s’est trouvé établi dans toute sa plénitude grâce à l’outil de la transversale du technologisme. Sans doute fut-ce Henry Kissinger, qui représenta l’homme politique parfait de l’“idéal de la puissance” bien qu’il prétendît professer quelque admiration pour des méthodes alternatives (comme la soi-disant diplomatie metternichienne), qui exprima le plus fameusement cette situation de notre “point Oméga”, en 1974, avec cette exclamation qui s’adressait à des interlocuteurs du Joint Chiefs of Staff lui parlant du déséquilibre des forces entre les USA et l’URSS : « What, in the name of God, is strategic superiority ? » (L’exclamation se poursuit ainsi : « What is the significance of it, politically, militarily, operationnally, at this level or number ?What do you do with it ? ») C’était reconnaître assez justement que la dynamique était parvenue à son terme – que les militaires, eux, considéraient plutôt comme une impasse ou une menace, parce qu’ils sont à la fois boutiquiers et armuriers de ces choses, avec l’esprit comptable qui va avec, et que rien ne les justifie plus dans leur existence que l’expansion des choses dont ils ont la gestion, donc l’entretien de la dynamique de ces choses.
A côté des aléas de la politique, des manœuvres d’intimidation, des coups fourrés, des pressions et des jeux habituels des concurrences de puissance, s’était développée effectivement cette psychologie propre à l’“idéal de puissance”, dans toute sa plénitude. La pensée produite, et les idées qui vont avec, voire les idéologies que prétendent animer ces idées, se trouvaient figées dans une situation d’asservissement complet à la puissance de la ferraille déstructurante parvenue à son point Oméga d’immobilisme structuré. Il s’agissait en un sens d’une variante mise à jour, transformée conformément à la postmodernité, ou, mieux dit, conformément à la “deuxième civilisation occidentale”, de la fameuse “servilité volontaire” de La Boétie. Jamais depuis l’explosion de la dynamique historique née au tournant des XVIIIème et XIXème siècles la hiérarchie de l’“idéal de puissance” ne s’était aussi clairement montrée dans son rangement le plus strict, comme une sorte d’ébénisterie céleste, ou bien disons une plomberie transcendantale. On pouvait croire les choses fixées dans une Histoire arrêtée, avec l’homme enfin parvenu à la maîtrise de l’univers en le cédant complètement à sa créature infernale de la matière déchaînée – les choses fixées pour une sorte d’empire universel pour mille ans, ou bien mille fois mille ans – tout de même, pour se distinguer de l’autre, l’ancien peintre en bâtiment moustachu et diabolique devenu grand mage de l’apocalypse, après avoir cru à ses propres sornettes d’un Reich également pour mille ans…
Mais non, tout s’est brisé… Cette description presque lyrique qui semblerait être celle de la conquête du Temps pour en faire sa chose dans une presque éternité n’a pas duré très longtemps ; la chronologie apparaît, au décompte, presque dérisoire ; une, deux, trois décennies, quatre au plus, en élargissant le propos avec l’indulgence des théoriciens qui veulent asseoir leur trouvaille sur quelques faits un peu contraints – comme si l’éternité devenait elle-même dérisoire… La question de la cause s’impose aussitôt, après une description que nous avions été tenté de porter jusqu’à l’extrême d’une sorte d’“empire pour mille fois mille ans”. Sans doute est-il temps de constater que l’“idéal de puissance” ne résout pas tout, qu’il ne résout même rien et aggrave constamment son cas en faisant naître d’immenses problèmes et des questions existentielles insolubles, en affirmant de facto l’application jusqu’au-delà de l’éternité de ses recettes de contrainte de fer. L’“idéal de puissance” porte en son cœur une marque d’infamie qui nous conduit à l’essentiel ; on comprend enfin que c’est l’argument essentiel du propos, de ce récit, sur lequel on reviendra évidemment.
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