USA, l’impuissance d’être de la légitimité

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USA, l’impuissance d’être de la légitimité

Il y a près d’un mois et demi, le 21 octobre 2019, nous proposions un texte extérieur de (WSWS.org) avec un commentaire introduit par le titre « Des généraux contre Trump », présentant l’action publique de certains officiers généraux qui ont quitté le service actif mais restent redevables du “devoir de réserve” et de l’observance des hiérarchies fondamentales. Justement, ces officiers généraux (et amiraux pour l’US Navy) avaient posé des actes qui tournaient en ridicule la légitimité du pouvoir civil suprême, notamment par leurs attaques et leurs jugements sur le président Trump :

« Ces mises en cause sont radicales, comme lorsque l’amiral McRaven  signe un article  dans le New York Times  sous le titre  “Our Republic Is Under Attack From the President” ; ou lorsque le Général Petraeus, en réponse à une question sur CNN hier, qualifie de ‘trahison’ la décision de Trump de retrait de forces US de Syrie, qui est également l’argument essentiel de l’article de McRaven. »

Depuis d’autres incidents du même type, sinon plus graves puisque l’un a entrainé  la mise à pied du Secrétaire à La Navy après la mise en œuvre d’une procédure qui consistait en  un refus d’obéissance de la part d’un contre-amiral, s’exprimant par le refus d’une décision du président. Cela signifie qu’il existe aujourd’hui une très forte tendance à la mise en cause des principes fondamentaux du gouvernement aux USA, notamment dans les rapports entre les autorités de la communauté de sécurité nationale (non seulement les militaires mais les agences et services divers, notamment du renseignement) et l’autorité suprême que représente le président.

Un chercheur et universitaire spécialisé dans les questions juridiques et institutionnelles, William S. Smith, chercheur et directeur de la gestion du Center for the Study of Statesmanship  à l’Université Catholique de l’Amérique (Catholic University of America) s’attache à la question de ces rapports d’autorité et de légitimité dans la crise profonde que ces deux principes traversent aujourd’hui dans un article de The American Conservative du  2 décembre 2019. Il part surtout de l’intervention de l’amiral McRaven et de son article dans le New York Times du 17 octobre 2019 où cet officier général écrit que si le président Trump ne suit pas la politique de la communauté de sécurité nationale (ce que nous nommons “politiqueSystème”), il doit être déposé, et “le plus vite sera le mieux”.

(Il est probable que Smith a écrit son article avant l’incident signalé plus haut, de l’insubordination du contre-amiral Green et de la mise à pied du Secrétaire à la Navy, sinon bien sûr il l’aurait signalé comme un cas d’un certaine façon encore plus grave puisque touchant des responsables en activité.)

Il est vrai que l’empilement d’avatars les plus extraordinaires de cette “étrange époque” autant que la personnalité également extraordinaire par rapport à sa fonction d’un Trump (et de quelques autres) nous font oublier, et par “Grosse-fatigue” également, le caractère justement extraordinaire de tous ces événements, de toutes ces situations. Tout se passe comme si, aujourd’hui, dans ce chaos d’un indescriptible désordre, l’“extraordinaire” était une sorte de “nouvelle normalité” (le “new normal”), et que l’on n’usait plus à cet égard du fondement même du jugement équilibré qu’est l’esprit critique.

L’article de Smith nous ramène aux réalités de la  vérité-de-situation : ce qui se passe est effectivement extraordinaire, et l’extraordinaire ne peut pas être la “nouvelle normalité” d’un système équilibré, notamment par rapport à des références telles que les principes d’autorité et de légitimité. On pourrait et même l’on devrait  plutôt avancer que l’“extraordinaire” pourrait effectivement être considéré comme la “normalité” d’une situation crisique totale, voire totalitairement crisique, avec la crise comme essence même de cette situation...

La chose (cette situation) apparaît particulièrement aux USA pour deux raisons essentielles, qui sont dues à l’exacerbation de la crise certes mais qui existaient déjà à l’état de latence ou de “situation normale” dont le caractère promis à devenir anormal était justifié par des pressions et des événements impératifs.

• La première de ces raisons est que les USA, qui sont directement une création de la modernité, sinon une représentation terrestre d’une modernité qui constituerait un régime idéal en soi et conduisant à la “fin de l’Histoire”, n’a pas prévu du tout une affirmation aussi ferme, aussi structurée, aussi indiscutable de l’autorité et de la légitimité que l’ont fait les autres grandes nations de cette civilisation occidentale, et même de civilisations qui la précédèrent sous d’autres formes que “la nation”. D’une certaine façon, les USA étant conçus comme une sorte de “régime parfait”, d’ailleurs selon des normes de communication propagandiste que nombre de grands esprits non-US acceptaient (Germaine de Staël à Jefferson en 1815 : « Si vous parvenez à détruire l’esclavage dans le Midi, il y aura au moins dans le monde un gouvernement aussi parfait que la raison humaine peut le concevoir »), il n’est pas nécessaire du tout qu’ils soient structurés aussi fermement et dans le même sens, d’une façon aussi principielle qu’un État-nation en Europe. La Constitution rend compte de cela :

« La Constitution devrait [en théorie] prévoir le contrôle civil de l'armée et d'autres institutions de sécurité nationale. Le problème, c'est qu'en pratique, la Constitution ne fait rien de tel. Comme l'a souligné Samuel Huntington, la surveillance constitutionnelle de l'establishment militaire par les civils élus est fragmentée, non linéaire et précaire. Le président est commandant en chef, un titre plus qu'une fonction, et le Congrès contrôle les cordons de la bourse, le pouvoir de déclarer la guerre et la confirmation des hauts responsables de la sécurité nationale nommés. La Garde nationale relève des présidents et des gouverneurs. Quiconque regarde un général, un amiral ou un directeur de la CIA témoigner devant le Congrès sait que le service de sécurité nationale a plus d'un patron. Qui, au sein du gouvernement civil, est en dernier ressort aux commandes ? Tout le monde et personne. »

• La deuxième de ces raisons est bien entendu l’énorme développement de l’appareil, de la bureaucratie, de la mentalité, de la psychologie d’influence de la communauté de la sécurité nationale. Eisenhower, que Smith ne cite pas, l’avait dit et avait tout dit en janvier 1961, avec ces phrases fameuses où le qualificatif “spirituelle” appliquée à l’influence du Complexe Militaro-Industriel (CMI) est à mettre en évidence : « Cette conjonction d'une immense institution militaire et d'une grande industrie de l'armement est nouvelle dans l'expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d'Etat, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. » Cette fantastique puissance à la fois technologique (force et sécurité) et communicationnelle (influence sur les psychologies), était inconcevables pour les Pères Fondateurs qui rédigèrent la Constitution. Ils n’en dirent mot par conséquent, les choses de ce « gouvernement aussi parfait que la raison humaine peut le concevoir » devant aller de soi. Par conséquent, toujours, cette énorme puissance qui domine tout aux USA aujourd’hui ne fut en aucune façon contrebalancée par un pouvoir civil centralisé, – comme on l’a vu plus haut...

Ainsi certains seraient-ils conduits à dire, et justifiés de dire d’ailleurs, que l’achèvement quasiment parfait du modèle démocratique porte en lui-même sa propre mort, comme la surpuissance du Système accouche en même temps qu’elle s’affirme, de son autodestruction. On en déduira que, observant les USA agités dans leurs délires furieux, c’est le modèle même de la modernité que l’on voit s’agiter fiévreusement dans les rets de sa crise ontologique, sous nos yeux qui ne sont même plus ébahis tant le spectacle dure et se poursuit sans dévier d’un millimètre dans sa course vers l’abîme.

Nous ne croyons nullement que les USA, ainsi remis dans leur véritable perspective, se dirigent vers une dictature militaire ou quelque chose de la sorte. Toutes les impuissances du pouvoir civil ainsi détaillées sont partout présentes, pour quelque pouvoir que ce soit. Si un pouvoir militaire s’installait, il se heurterait aux mêmes obstacles de la pratique de la Constitution et des mœurs et structurations des élites qui prévoient un pouvoir qui s’exerce d’une façon « fragmentée, non linéaire et précaire ». Certes, il règnerait par les armes, – et encore, s’il y arrive, – mais il n’acquerrait jamais, ni légitimité, ni autorité par conséquent ; simplement parce que les USA sont cette construction “parfaite” qui plaisait tant à Germaine, qui ne peut véritablement concevoir aucune autorité qui soit légitime puisque règne l’égalité intrinsèque voulue par la démocratie après qu’elle ait été annoncée par la religion, dominante et ultime selon l’oreille qu’on lui prête.

Donc, l’article de William S. Smith est publié dans The American Conservative, le 2 décembre 2019, sous le titre complet de « Bienvenus au Village-Potemkine de la puissance de Washington. »

dedefensa.org

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The Potemkin Village Of Washington Power

What American constitutional government most urgently needs at present is for our Madisonian institutions—the presidency, the Congress, and the courts—to wrest back control of national security policy from an unelected and increasingly rogue national security establishment. 

That ominous challenge to constitutionalism was on full display with the recent  op-ed  piece in the New York Times by retired Admiral William McRaven, in which he brashly warned that unless Trump jumped aboard the Forever War bandwagon, he must be removed, and “the sooner the better.” The U.S. must have a policy, McRaven said, that protects “the Kurds, the Iraqis, the Afghans, the Syrians, the Rohingyas, the South Sudanese and the millions of people under the boot of tyranny.” 

How did we get to the point where a former senior military officer calls for the removal of a duly elected president because he doesn’t stand shoulder-to-shoulder with the Rohingyas? McRaven’s op-ed represents something new in American politics: the assertion that an elected president is illegitimate unless he works to spread our “ideals of universal freedom and equality” through military action and alliances. McRaven also argued that it is “the American military…the intelligence and law enforcement community, the State Department and the press,” all unelected institutions, that now embody the true American civic religion and protect its “ideals.” 

Even though President Trump’s promises to end wars and question expensive alliances were quite popular with the electorate, in the view of many in the national security establishment, elections do not bestow constitutional legitimacy. They assume instead that their “ideals” and belligerent foreign policy represent the true animating principles and governing force of the nation. To question them is tantamount to an “attack” on America “from within.” 

While the rank-and-file military are among the most patriotic of Americans and show unwavering support for the Constitution, there is a huge class of elite national security bureaucrats who, whatever they may say on ceremonial occasions, believe they are above the Constitution. 

Wait a minute, you say, this is hyperbole. The Constitution provides for civilian control of the military and other national security institutions. The problem is that in practice the Constitution does no such thing. As Samuel Huntington  pointed out, the constitutional oversight of the military establishment by elected civilians is fractured, non-linear, and tenuous. The president is commander-in-chief, a title more than a function, and Congress controls the purse strings, the power to declare war, and the confirmation of senior national security nominees. The National Guard reports to presidents and governors. Anyone watching a general, admiral, or CIA director testify before Congress is aware that the national security establishment has more than one boss. Who in the civilian government is ultimately in control? Everyone and no one.

Huntington points out that, when the Constitution was framed, there was no real concern about controlling the military, and the intelligence community did not even exist. The military arts were not highly specialized and militia officers were typically members of the political establishment who were elected or appointed by local legislatures. Military leaders like George Washington were part and parcel of the political culture of the ruling class. There simply wasn’t a danger of a rogue national security establishment in 1789, and for all their sagacity, the Framers of the Constitution did not foresee the emergence of one.

In the mid-19th century, all this changed. Militaries became highly specialized and officers became professional soldiers. A martial culture was developed that was distinct from politics. Military “academies” were founded to inculcate this new culture and to teach the new specialties within the military arts. As a result, Huntington argued, presidents needed more “objective” control of national security institutions. When Generals McClellan and McArthur famously questioned the national security decisions of their presidents, Lincoln and Truman fired them respectively. But the tradition that the national security establishment must take orders from the president is a political, not a constitutional, precedent, and it is breaking down. 

Tufts law professor Michael Glennon points out in a recent essay in Humanitas that the Cold War brought something new and ominous in military-civilian relations. The national security bureaucracy became so large and omnipotent that the Madisonian branches of government became something like the British House of Lords, symbolically important but in reality without much power. The executive, legislature, and judiciary became a kind of Potemkin village, with real national security power lodged in, as Glennon describes it, “a largely concealed managerial directorate, consisting of the several hundred leaders of the military, law enforcement and intelligence departments.” As this bureaucracy grew, Glennon argues, “those managers…operated at an increasing remove from constitutional limits and restraints, moving the nation slowly toward autocracy.”

Glennon also points out that, prior to Trump, there was an unwritten pact between the bureaucracy and the Madisonian government: never publicly disagree. While national security policies have long been crafted and maintained by deep state bureaucracies, everyone played along and told the public these were the result of “intense deliberations.” Yet a few people noticed that, whether under Republican or Democrat administrations, national security policies never really changed, intelligence operations were never disrupted, and even peacenik-seeming presidential candidates became warlike presidents. For decades, neither elected officials nor bureaucratic leaders publicly acknowledged that American national security policy was being run by what Glennon describes as a “double government,” with elected officials largely impotent. 

However, with the staggering intelligence failure that was 9/11 and two protracted and losing wars in Afghanistan and Iraq, some have begun to question whether the “grown-ups” in the national security bureaucracy are even competent. Trump gave voice to those concerns in the 2016 campaign, and the result has been a breakdown in the Cold War truce between the two components of the double government. Leaders of the national security establishment, who know they have real power, took precautions in the unlikely event of a Trump victory and then proceeded to try to overturn Trump’s election. When they failed, they partnered with Congress to have Trump removed through impeachment, taking full advantage of the fractured nature of civilian control of national security institutions. Impeachment witnesses, such as Lieutenant Colonel Alexander Vindman, have been unanimous in their implicit belief that the foreign policy of the United States should be managed by a professional class of bureaucrats, not by the elected president.

The American constitutional order is thus in great peril. Those obsessed with getting rid of the president should consider that, were Trump to be removed, it could be the constitutional equivalent of Julius Caesar’s crossing of the Rubicon.

Call Donald Trump cartoonish and erratic, but he also happens to be the duly elected president of the United States. And while we must admire the selfless service of so many in the national security establishment, as citizens, we also have the right to ask people like William McRaven: who elected you?

William S. Smith