Ukrisis entrée dans son troisième mois

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Ukrisis entrée dans son troisième mois

• La crise du conflit en Ukraine, dite Ukrisis, est maintenant vieille d’un peu plus de deux mois. • Un ancien officier de renseignement et spécialiste du contrôle des armements, nous en fait l’analyse. • Contributions : dde.org et Scott Ritter. 

Dans l’incroyable vomissement de dégoût, d’obscénité et de sidération hébétée que représente le “traitement” d’Ukrisispar le monde intellectuel, politique et médiatique du bloc-BAO, avec la France en vraiment très bonne place et avant-garde progressiste, on se gardera d’avancer une position assurée et décisive sur l’événement. Ce n’est pas précisément notre travail. Par contre il est, périodiquement et donc au bout d’un certain temps, de notre devoir et de notre intérêt de chercher une plume dont l’indépendance et la compétence professionnelle nous donneraient l’espoir de ne pas participer au déluge d’excréments qui nous accable, pour fixer une appréciation indépendante de l’état de la chose, un peu plus de deux mois après le commencement de l’“opération militaire spéciale” des Russes.

Notre choix, pour avoir cette appréciation indépendante raisonnable et nécessairement partielle et datée puisque la chose (Ukrisis) est loin, très loin d’être finie, s’est porté sur un très long textede Scott Ritter, ancien officier de renseignement du Corps des Marines, ancien inspecteur de l’ONU du contrôle des armes de destruction massive en Irak, devenu commentateur indépendant des choses de la sécurité et de la guerre. Américain sans mériter nécessairement le qualificatif infâmant d’“américaniste”, Ritter est un collaborateur régulier de nombreuses publications et réseaux, dont RT.com, effectivement le ‘Russia Today’ promis au bûcher des sorcières. C’est bien entendu la preuve qu’il est en partie un suppôt de Poutine, ce qui nous évite une enquête affligeante et nous permet de nous abîmer dans le stupre sans plus de retenue. Bref, – nous avons déjà souvent cité Ritter et l’on sait ce que nous pensons de lui, – comme vu encore récemment...

Bien entendu, la très longue analyse qu’il donne du conflit jusqu’à ces derniers jours est ouverte, selon notre point de vue qui s’inspire de l’évidence, sur bien d’autres événements. Ce conflit est lui aussi ouvert sur une extension possible, sinon probable. Les attaques et actes de sabotage dans la Russie limitrophe de l’Ukraine (le dernier en date, hier, un pont coupépar un sabotage) et le silence de Kiev-Zelenski sur ces actes semblent indiquer qu’on se trouve plutôt devant des actions effectuées par des commandos non-ukrainiens, peut-être même en-dehors de l’autorité et du contrôle des Ukrainiens. Les Britanniques sont au premier rang de l’enquête, type-suspect as usual, depuis l’annonce de l’arrivée en Ukraine de détachements SAS spécialisés dans cette sorte d’actions. Il est difficile de penser qu’il n’y aura pas, à un moment ou l’autre et dans l’hypothèse très probable de la poursuite de ces actions, une réaction russe visant autre chose que des objectifs ukrainiens. On comprend l’“ouverture” que cela suppose.

Ce n’est d’ailleurs pas une marche victorieuse que cette probable implication éventuellement active de militaires OTAN/anglo-saxons. Comme l’indique justement Ritter, les militaires anglo-saxons (UK et US) qui mènent la danse ne partagent pas nécessairement, tant s’en faut, la narrative optimiste des civils officiels, type Blinken, Austin, Zelenski & Cie. On peut les supposer à la fois contraints à cette sorte de riposte, et très inquiets d’avoir à les faire. On sait l’inquiétude extrêmedu Pentagone dans cette aventure, – de ce point de vue, son ministre Austin est à placer à part, comme l’on sait, – et il s’agit bien d’un dilemme pour lui : à la fois jugeant nécessaire de frapper la Russie (jusqu’où ? Comment ?), et très inquiets d’avoir à le faire en raison de l’évidence des risques d’escalade. 

« Mais, signe que cette narrative pourrait n'être qu'un vœu pieux de la part de ces trois dirigeants, le président américain des chefs d'état-major interarmées, le général Mark Milley, a eu un point de vue plus nuancé, notantque si la Russie devait s'en tirer avec ce qu'il a appelé son “agression” contre l'Ukraine “sans en payer le prix” alors “l’ordre mondial de sécurité internationale” en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale serait mis en danger.

» Loin de projeter un sentiment d'optimisme quant à l'issue du conflit russo-ukrainien, les déclarations de Milley reflétaient un sentiment d'urgence lié à la reconnaissance du fait que la guerre en Ukraine a atteint un point critique. »  

Puisque nous avons commencé par quelques considérations furieuses sur, notamment, l’état de complète dégénérescence du système médiatique de la communication (presseSystème et associés), nous terminons par un peu d’espoir. Il faut voir le très-remarquable reportage de ‘Livre Noir’ sur la bataille de Marioupol (troisième vidéo du directeur de le rédaction Erik Tégnier, en Ukraine depuis deux mois, – sur ‘Youtube’ et sur ‘Odysse’ en cas de malheur censureur).  En sept heures depuis hier soir lorsqu’il a été mis en ligne, quand nous l’avons visionné à quatre heures ce matin sur ‘Youtube’, il est passé de 50 000 vues à 60 000 durant notre visionnage de 45 minutes. Il a passé le cap des 100 000 aujourd’hui, vers 14H00. Tégnier, très jeune, l’un des ultra-rares reporteurs à faire son prestigieux et héroïque métier de témoin de guerre du côté russe, les vraiment-‘méchants’ pas-bienpensants, écrase tous les reportages convenus sur les vertus zélinskiennes de nos alliés ukrainiens inspirés par l’ardeur américaniste façon-Joe Biden.

Cette guerre est vraiment très-cruelle ; autant pour ce qu’elle est dans sa brutalité et ses souffrances, que pour ce qu’elle nous montre a contrariode notre regard diaboliquement vide et aveugle jeté sur le brasier du monde comme on va aux toilettes. Écoutez en tout début de vidéo, l’enregistrement de la protestation furieuse et sur antenne d’une aventureuse reporteuse de plateau parisien dénoncer ces “soi-disant” journalistes qui restent assis le cul dans les ruines de Marioupol, agréablement réchauffés par les incendies des immeubles où se cachent des snipers, aimablement rafraîchis par le vent des balles en rafales des ‘Kalach’, et qui demandent en plus qu’on les soutienne financièrement parce qu’ils ne sont même pas vertueusement subventionnés par l’État-Macron, et tout cela pour nous vendre les fameuses “salades poutiniennes” pleines de FakeNews à la vodka, servies en plat du jour dans les goulags. Un véritable complot, pas moins...

Le texte de Scott Ritter, ci-dessous adapté en français, a été publié le 1ermai 2022dans sa version originale, sous le titre « L'Ukraine gagne la bataille sur Twitter, mais dans le monde réel, Kiev perd le combat pour le Donbass »

dde.org

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Ukrisis vue par Scott Ritter

La couverture médiatique occidentale du conflit ukrainien a été si hystériquement unilatérale et si éloignée de la réalité que ce n'est probablement qu’une question de temps avant que l’ancien “Ali le comique” d’Irak [qui chantait les victoires de Saddam lors de l’invasion de l’Irak en 2003] ne sorte de sa retraite pour insister sur le fait qu’il n’y a pas de Russes sur les lignes de front de l'armée ukrainienne, ni même en Ukraine. Pendant ce temps, les combats proprement dits continuent de se solder par une série de défaites pour les forces malmenées de Kiev, qui ont déjà perdu le contrôle de deux grandes villes, malgré le soutien sans précédent des États-Unis et de leurs alliés.  

Alors que les responsables américains travaillent avec le gouvernement du président ukrainien Zelenski pour donner l'impression d'une victoire de Kiev contre l'armée russe,Moscou se prépare à riposter avec une dose brutale de réalité.

Le secrétaire d'État américain Antony Blinken, au lendemain d'une visite spectaculaire à Kiev, la capitale ukrainienne, où il a rencontré M. Zelensky en compagnie du secrétaire à la défense Lloyd Austin, a déclaré devant le Congrès que l'objectif des Ukrainiens dans leur conflit de deux mois avec la Russie « serait de repousser les Russes hors du territoire qu'ils tentent d'occuper dans l'est de l'Ukraine ».

Blinken a ajouté que l'administration du président américain Joe Biden apportait un « soutien total » à Kiev pour atteindre cet objectif. Le secrétaire d'État a ajouté que l'objectif de Zelensky était de dégrader l'armée russe afin qu'elle ne soit pas en mesure d'attaquer l'Ukraine « le mois prochain, l'année prochaine ou dans cinq ans », faisant écho à des sentiments similaires exprimés par Lloyd Austin, qui avait déclaré que l'objectif des États-Unis était de « voir la Russie affaiblie » afin qu'elle ne puisse plus « faire le genre de choses qu'elle a faites[en Ukraine] ».

L'optimisme partagé par Blinken, Austin et Zelenski provient de leur adhésion commune à une narrative de l'opération militaire russe contre l'Ukraine, selon lequel les Russes sont en train de subir une défaite stratégique en Ukraine. Mais, signe que cette narrative pourrait n'être qu'un vœu pieux de la part de ces trois dirigeants, le président du Comité interarmes des chefs d'état-major US, le général Mark Milley, a eu un point de vue plus nuancé, notantque si la Russie devait s'en tirer avec ce qu'il a appelé son « agression » contre l'Ukraine « sans en payer le prix » alors « l’ordre mondial de sécurité internationale » en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale serait mis en danger.

Loin de projeter un sentiment d'optimisme quant à l'issue du conflit russo-ukrainien, les déclarations de Milley reflétaient un sentiment d'urgence lié à la reconnaissance du fait que la guerre en Ukraine a atteint un point critique.

L'écart entre la perception et la réalité lorsqu'il s'agit d'évaluer le conflit russo-ukrainien est le résultat direct de la nature confuse du conflit lui-même, où une campagne de propagande bien huilée menée par l'Ukraine et ses partenaires occidentaux, qu'il s'agisse du gouvernement ou des médias, contraste avec les efforts de relations publiques de la Russie, qui est réticente à s'intéresser de près aux buts et objectifs stratégiques de la Russie, sans parler des détails quotidiens des combats sur le terrain. Il en résulte une guerre de l'information où deux narrative concurrentes s'affrontent de manière inégale et où la perception finit par l'emporter sur la réalité.

Quelques vérités brutales

Alors que l'opération militaire en Ukraine entre dans son troisième mois, certaines vérités crues sont apparues, qui modifient la manière dont les forces armées russes et la guerre moderne seront évaluées à l'avenir. Peu d'analystes, – y compris l’auteur de ces lignes, – s'attendaient à ce que la résistance sérieuse dure plus d'un mois. En effet, le général Milley avait informé le Congrès, lors de séances d'information à huis clos début février, qu'une invasion russe à grande échelle de l'Ukraine pourrait entraîner la chute de Kiev en 72 heures.

Plusieurs raisons justifient une telle évaluation. Tout d'abord, la Russie s'est préparée de manière intensive à l'incursion militaire. Le déplacement de centaines de milliers de soldats avec leur équipement et les moyens logistiques nécessaires pour soutenir les hommes et le matériel au combat n'est pas un exercice banal, et la Russie s'est engagée dans des exercices militaires qui se sont étendus sur plusieurs mois, perfectionnant cette logistique. L'armée russe est dirigée par des officiers qui excellent dans le travail d'état-major et la préparation, et supposer qu'ils avaient prévu toutes les possibilités qui pouvaient être rencontrées sur le champ de bataille n’était pas une proposition farfelue.

Sur le plan doctrinal, l'armée russe était configurée pour le type de guerre auquel elle s'était préparée, où ses avantages écrasants en termes de masse et de puissance de feu étaient optimisés pour produire les résultats du champ de bataille anticipés par la plupart des observateurs, – la destruction des défenses ennemies en profondeur par des tirs massifs, suivie d'un assaut blindé agressif qui pénétrait profondément dans les zones arrière de l'ennemi, semant la confusion et la désorganisation, entraînant la perte rapide de l'efficacité au combat de la part de ceux qui étaient attaqués.

Une guerre russo-ukrainienne allait toujours être principalement une guerre terrestre ; ni l'armée de l'air ukrainienne, ni sa marine ne devaient opposer une résistance soutenue et viable à leurs homologues russes. Si l'armée ukrainienne a été entraînée et équipée comme une force mandataire virtuelle de l'OTAN depuis 2015, la réalité est qu'elle a connu une expansion rapidedepuis 2014, où elle pouvait aligner quelque 6 000 soldats prêts au combat, jusqu'à sa composition d'avant l'opération militaire, soit quelque 150 000 soldats organisés en 24 brigades. L'espoir que l'Ukraine soit capable de perfectionner autre chose que des opérations combinées de base de la taille d'un bataillon (c'est-à-dire l'emploi coordonné de forces de manœuvre avec un soutien d'artillerie et aérien) était un vœu pieux.

Bien que l'Ukraine ait déployé beaucoup d'efforts pour passer d'une armée entièrement composée de conscrits en 2014 à une armée dont environ 60% du personnel de combat est composé de soldats professionnels sous contrat dirigés par des sous-officiers chevronnés, il est impossible de créer une telle force en si peu de temps. Le leadership des petites unités, qui représente le ciment d'une force militaire soumise à la tension et à la contrainte d'un combat soutenu, n'a tout simplement pas eu le temps de s'implanter et de mûrir dans l'armée ukrainienne, ce qui a conduit de nombreuses personnes à estimer qu'elle plierait lorsqu'elle serait soumise au stress de la guerre doctrinale russe.

L'analyse qui suit est tirée de reportages accessibles au public réalisés par des journalistes intégrés à l'armée russe et aux forces de la République populaire de Donetsk, ainsi que de briefings du ministère russe de la Défense et de déclarations de la partie ukrainienne.

Dès la première semaine de l'opération russe, il était clair pour la plupart des gens que de nombreuses hypothèses étaient erronées et/ou déplacées. D'abord et avant tout, Moscou avait choisi de ne pas employer ses forces selon la doctrine standard, optant plutôt pour une approche légère, qui semblait être le fruit d'un effort concerté pour minimiser les pertes civiles et les dommages causés aux infrastructures civiles, lui-même issu d'une incompréhension fondamentale de la réalité de la situation sur le terrain en Ukraine.

La purge [selon ‘The Times’] de 150 officiers du 5e département du Service fédéral de sécurité russe (FSB), responsable des opérations dans ce que l'on appelle “l’étranger proche” (qui comprend l'Ukraine), ainsi que l'arrestation de Sergueï Beseda, l'ancien chef du département, laissent penser que la Russie a subi une défaillance du renseignement sans précédent depuis l'échec israélien à prévoir le franchissement égyptien du canal de Suez pendant la guerre du Kippour en octobre 1973.

Si le gouvernement russe est resté, comme à son habitude, très discret sur d'éventuelles lacunes dans le travail du 5e département avant le début de l'opération militaire, les déclarations des dirigeants russes suggérant que les militaires ukrainiens pourraient rester dans leurs casernes et que les dirigeants civils n'interviendraient pas dans les opérations militaires russes laissent penser que ces hypothèses ont été formulées à partir des renseignements fournis par le 5e département. Le fait que ces hypothèses, si elles ont effectivement été formulées, se soient avérées si fondamentalement erronées, lorsqu'elles sont combinées avec la préparation de l'armée ukrainienne à engager les premières colonnes de forces russes, suggère que le travail du 5e département a été perturbé par les services de sécurité ukrainiens, qui ont pris le contrôle des réseaux humains russes et ont transmis de faux rapports aux dirigeants russes.

Le fait est que des colonnes de troupes russes, avançant hardiment en Ukraine sans prêter le genre d'attention à la sécurité des itinéraires et à la protection des flancs qui accompagne normalement les opérations offensives, se sont retrouvées coupées et anéanties par des embuscades ukrainiennes bien préparées. De plus, au lieu de plier sous la pression, l'armée ukrainienne, – tant l'armée régulière que les forces territoriales, – a tenu bon et s'est battue, en utilisant des armes antichars portatives, – des ‘Javelin” de fabrication américaine et des NLAW de fabrication britannique, – avec un grand succès. Il s'agissait, pour reprendre une expression familière, d'un tir aux pigeons, et le gouvernement ukrainien a fait un usage efficace des images de combat obtenues lors de telles rencontres, ce qui a permis de façonner l'opinion publique mondiale sur l'efficacité des défenses de l'Ukraine.

Toutefois, les limites des forces armées ukrainiennes ne lui ont pas permis de transformer ses impressionnantes victoires tactiques en résultats opérationnels et stratégiques positifs. Malgré des revers initiaux coûteux, l'armée russe a poursuivi son attaque, réalisant des gains impressionnants dans le sud, où les forces russes opérant depuis la Crimée ont sécurisé la ville stratégique de Kherson et ont progressé vers la ville tout aussi importante de Marioupol. Là, elles ont rejoint les forces russes et alliées de la République de Donetsk pour encercler les forces ukrainiennes qui défendaient Marioupol, et ont fini par piéger les survivants, au nombre de plusieurs milliers, dans les souterrains en béton armé de l'usine sidérurgique Azovstal. Plus au nord, les forces russes, ainsi que les forces des républiques de Donetsk et de Lougansk, ont avancé vers l'ouest pour chasser les forces ukrainiennes de leurs défenses préparées afin de prendre le contrôle de la totalité du territoire englobant la région du Donbass.

La “Bataille de Kiev”

Si la sécurisation de l'intégrité territoriale de la région du Donbass était l'un des principaux objectifs de l'opération militaire spéciale russe, la Russie a mené à cette fin de vastes opérations de soutien, notamment une avancée de diversion vers Kiev destinée à fixer les forces ukrainiennes sur place et à détourner les renforts du front oriental, ainsi qu'une feinte amphibie au large d'Odessa dans le même but. Pour qu'une attaque et/ou une feinte de diversion soit viable sur le plan opérationnel, elle doit être crédible, ce qui signifie que les forces chargées de la mission doivent être agressives dans l'exécution de la diversion, même dans des conditions défavorables.

L'avancée russe sur Kiev a été réalisée par une force de quelque 40 000 hommes opérant sur deux axes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre poussant vers le sud-ouest depuis la direction de Tchernihiv. Les avancées terrestres ont été précédées de plusieurs assauts aériens visant les aérodromes situés dans les environs de Kiev. Que les renseignements russes aient ou non indiqué que Kiev était mûr pour un coup de main, que les parachutistes et les forces spéciales russes menant les assauts aient été trop agressifs dans la réalisation de l'attaque, ou une combinaison des deux, la réalité était que Kiev était bien défendue par un mélange d'armée régulière et de forces territoriales qui n'étaient pas enclines à abandonner la capitale ukrainienne sans se battre. Pendant plus d'un mois, les forces russes ont avancé sur Kiev, lançant des attaques par à-coups qui ont pénétré dans la banlieue nord et menacé d'encercler la ville par l'est et l'ouest.

Il n'en demeure pas moins qu'une force de 40 000 hommes, aussi agressive soit-elle, ne peut prendre et tenir une ville de quelque trois millions d'habitants défendue par un mélange de 60 000 soldats réguliers, de réserve et territoriaux. Mais cela n'a jamais été leur tâche. « Ces actions [i.e., l'avancée sur Kiev] », a annoncé le colonel général Sergey Rudskoy, premier chef adjoint de l'état-major russe, lors d'un briefing le 26 mars, « sont menées dans le but de causer des dommages aux infrastructures militaires, aux équipements et au personnel des forces armées ukrainiennes, dont les résultats nous permettent non seulement d'immobiliser leurs forces et de les empêcher de renforcer leur groupement dans le Donbass, mais aussi ne leur permettront pas de le faire jusqu'à ce que l'armée russe libère complètement les territoires de la[République populaire de Donetsk]et de la[République populaire de Lougansk] ».

Pour indiquer à la fois l'intensité des combats impliqués dans la feinte de Kiev et l'importance de la mission assignée, le président russe Poutine a décerné le titre honorifique de “Garde” à la 64e brigade détachée de fusiliers motorisés pour ses « actions astucieuses et audacieuses » pendant les combats de Kiev. « Le personnel de l'unité est devenu un modèle dans l'accomplissement de son devoir militaire, sa bravoure, son dévouement et son professionnalisme », a noté Poutine dans la citation qui l'accompagnait (le gouvernement ukrainien a accusé la 64e brigade d'avoir commis des crimes de guerre dans la ville de Boutcha, au nord de Kiev, une accusation que le gouvernement russe dément avec véhémence).

La prétendue “bataille de Kiev” est un exemple clair de la différence entre la perception et la réalité. L’interprétation ukrainienne est que ses forces ont vaincu de manière décisive les militaires russes aux abords de Kiev, ce qui les a obligés non seulement à battre en retraite, mais aussi à revoir complètement les objectifs stratégiques de l'opération militaire spéciale. Ce point de vue a été repris sans hésitation par des médias occidentaux complaisants et adopté par les dirigeants politiques et militaires en Europe, au Canada et aux États-Unis.

L'un des principaux résultats de cette “victoire” ukrainienne a été la capacité du président ukrainien Zelenski à tirer parti de cette perception pour modifier fondamentalement la façon de penser de ses partisans en Occident, ce qui a entraîné une augmentation des sommes allouées à la fourniture d'armes à l'Ukraine, ainsi que de la qualité des armes elles-mêmes, l'Occident délaissant les armes antichars légères au profit de blindées et de pièces d'artillerie plus lourdes.

La nécessité de ce changement radical de priorité en matière d'armement n'était pas explicite, d'autant plus que l'Ukraine avait, selon son propre récit, vaincu la Russie de manière décisive en utilisant ces mêmes armes antichars légères. La réalité, cependant, est que les opérations russes de la phase 1 ont infligé des dommages quasi mortels à l'armée ukrainienne, tuant et blessant des dizaines de milliers de soldats tout en détruisant la majeure partie de l'armement lourd de l'Ukraine, – l'artillerie, les chars et les véhicules de combat blindés essentiels à la conduite d'une guerre interarmes moderne. La raison pour laquelle l'Ukraine a demandé davantage de chars, de véhicules blindés et d'artillerie à ses fournisseurs occidentaux est qu'elle avait épuisé ses stocks disponibles.

Mais l'équipement était le moins important des soucis de l'Ukraine. Une armée n'est bonne que si elle est capable de soutenir logistiquement ses forces pendant le combat, et l'un des principaux objectifs de la campagne russe de la phase-1 était de détruire les installations de stockage de carburant et de munitions de l'Ukraine et de dégrader le commandement et le contrôle ukrainiens. Le résultat est que si l'Ukraine a tenu Kiev, elle l'a fait à un coût énorme en termes d'efficacité globale du combat. Et tandis que la Russie a pu se retirer du front de Kiev et bénéficier d'une période de repos, de réarmement et de réorientation (une action normale pour des unités militaires qui ont été engagées dans des opérations de combat quasi ininterrompues pendant un mois), l'armée ukrainienne est restée sous la pression des attaques aériennes russes incessantes et des bombardements de missiles de croisière à guidage de précision et de l'artillerie russe.

La perception, lorsqu'elle est soumise à la lumière crue de la réalité, se révèle être un peu plus qu'un vœu pieux. C'est le cas de la “bataille de Kiev”, au cours de laquelle l'armée ukrainienne s'est retrouvée avec un territoire qui n'avait plus aucune utilité pour les Russes. La Russie a pu redéployer ses forces pour mieux soutenir son objectif premier, la prise du Donbass, laissant les forces ukrainiennes de Kiev figées sur place.

Marioupol et la bataille du Donbass

La bataille de Marioupol est un autre exemple où la gestion de la perception s'est heurtée à la réalité du terrain. La narrative qui entoure le sort actuel de Marioupol ressemble fort à un conte des deux villes. Du point de vue ukrainien, la ville continue d'être tenue par un cadre héroïque de combattants qui immobilisent des dizaines de milliers de forces russes qui, autrement, pourraient être redéployées ailleurs, soutenant l'effort principal russe contre le Donbass. Selon les Ukrainiens, tant que ces défenseurs tiendront bon, le pont terrestre vital qui relie la Crimée à la Fédération de Russie sera en danger. De même, leur résistance continue sert un objectif majeur de propagande, empêchant la Russie de déclarer la victoire avant la célébration du Jour de la Victoire le 9 mai.

La Russie, cependant, a déjà déclaré la victoire à Marioupol. Tout en concédant que quelques milliers de défenseurs restent retranchés dans les bunkers datant de la guerre froide sous l'usine sidérurgique Azovstal, la Russie affirme que ces forces n'ont aucune valeur militaire significative. En effet, plutôt que de sacrifier des troupes russes pour sortir les forces ukrainiennes de leurs repaires souterrains, le président Poutine a ordonné à l'armée de sceller l'installation d'Azov et d'attendre que les défenseurs sortent.

Il ne fait aucun doute que la présence d'Ukrainiens dans l'usine Azovstal représente une victoire de propagande pour l'Ukraine. Mais la réalité est que la ville de Marioupol est tombée aux mains de la Russie ; tandis que les défenseurs ukrainiens, probablement accompagnés de milliers de civils, dépérissent au fur et à mesure que leurs réserves de nourriture diminuent, le reste de Marioupol commence à reconstruire une ville en ruines où l'on estime que 90% des bâtiments ont été endommagés ou détruits lors de combats brutaux de rue à rue. Le pont terrestre russe est intact, et l'offensive russe contre le Donbass se poursuit sans délai.

Les déclarations d'Antony Blinken et de Lloyd Austin à Kiev sont un sous-produit de la perception de la victoire ukrainienne façonnée par les “victoires” jumelles de l'Ukraine à Kiev et Marioupol. La réalité, cependant, est que Kiev était une feinte russe magistrale qui a façonné la situation stratégique globale en Ukraine en faveur de la Russie, et que la bataille de Marioupol est également terminée en termes d'impact stratégique sur la campagne globale. Ce qui reste, c'est la dure vérité de la simple “comptabilités militaire” qui, lorsqu'elle est projetée sur une carte, fournit le genre de preuves factuelles irréfutables que l'Ukraine est en train de perdre sa guerre contre la Russie.

Le fait est que l'aide militaire fournie à l'Ukraine par l'Occident n'aura aucun impact discernable sur un champ de bataille où la Russie affirme chaque jour un peu plus sa domination. De toutes les façons, l'équipement fourni est insuffisant. Des centaines de véhicules blindés ne peuvent remplacer les plus de 2 580 véhicules perdus par l'Ukraine à ce jour, pas plus que des dizaines de pièces d'artillerie ne peuvent compenser les plus de 1 410 tubes d'artillerie et lance-roquettes détruits par l'armée russe.

Lorsque deux forces militaires de taille et de capacité égales s'affrontent, elles cherchent à acquérir un avantage opérationnel par l'attrition des capacités de leur adversaire qui, combinée à une manœuvre efficace de leurs propres forces, met l'adversaire dans une situation intenable. La transition d'une bataille d'égal à égal à une victoire militaire décisive est souvent rapide, car elle représente le point culminant de la suprématie acquise sous la forme d'une puissance de feu et d'une manœuvre qui sont réunies de manière synchronisée, créant une série de dilemmes tactiques et opérationnels pour lesquels l'adversaire n'a pas de solution viable.

Telle est la situation actuelle de l'armée ukrainienne face aux Russes dans le Donbass aujourd'hui. Les Ukrainiens, dépourvus de toute artillerie significative, sont à la merci de l'artillerie et des lance-roquettes russes qui pilonnent leurs positions jour après jour, sans répit. Les troupes russes ont adopté une approche très délibérée de l'engagement avec leurs adversaires ukrainiens. Finies les avancées rapides de colonnes et de convois non protégés ; désormais, les Russes isolent les défenseurs ukrainiens, les pilonnent avec l'artillerie, puis se rapprochent prudemment et détruisent ce qui reste avec l'infanterie soutenue par des chars et des véhicules de combat blindés. Le rapport de pertes dans ces combats est impitoyable pour l'Ukraine, avec des centaines de soldats perdus chaque jour en termes de tués, de blessés et de personnes qui se sont rendues, alors que les pertes russes se mesurent en dizaines.

Non seulement la Russie peut manœuvrer pratiquement à volonté le long du front en se rapprochant des défenseurs ukrainiens et en les détruisant, mais les troupes russes opèrent également avec une liberté absolue dans la profondeur, ce qui signifie qu'elles peuvent se retirer pour se ravitailler, se réarmer et se reposer sans craindre les tirs d'artillerie ou les forces de contre-attaque ukrainiennes. Les Ukrainiens, quant à eux, restent cloués au sol, incapables de bouger de crainte d'être détectés et détruits par la puissance aérienne russe, et sont donc condamnés à être isolés et détruits par les troupes russes en temps voulu.

Non seulement la Russie peut manœuvrer pratiquement à volonté le long du front en se rapprochant des défenseurs ukrainiens et en les détruisant, mais les troupes russes opèrent également avec une liberté absolue en profondeur, ce qui signifie qu'elles peuvent se retirer pour se ravitailler, se réarmer et se reposer sans craindre les tirs d'artillerie ou les forces de contre-attaque ukrainiennes. Les Ukrainiens, quant à eux, restent cloués au sol, incapables de se déplacer sans craindre d'être détectés et détruits par la puissance aérienne russe, et donc condamnés à être isolés et détruits par les troupes russes en temps voulu.

Il n'y a pratiquement aucun espoir de renforcement ou de secours pour les forces ukrainiennes opérant sur les lignes de front ; la Russie a paralysé les lignes ferroviaires qui servaient de voie de ravitaillement, et la probabilité que les forces ukrainiennes qui ont reçu des armes lourdes fournies par l'Occident atteignent les lignes de front avec une force discernable est pratiquement nulle. La bataille du Donbass atteint son point culminant, lorsque l'armée ukrainienne passe rapidement d'une force capable de fournir un semblant de résistance à une force qui a perdu toute capacité de combat significative.

Telle est la situation à l'aube du troisième mois de l'opération militaire russe en Ukraine. Si la fin d'un conflit est toujours une question politique, une chose est sûre : si l'opération se prolonge pendant un quatrième mois, le champ de bataille sera très différent de celui que le monde voit actuellement. La bataille pour le Donbass et l'est de l'Ukraine est pratiquement terminée. C'est la dure réalité, et aucun vœu pieux ni aucune gestion de la perception de la part de Zelenski ou de ses partenaires américains ne peuvent y changer quoi que ce soit.

Scott Ritter

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