Ukrisis-4 : des origines à Thucydide 

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Ukrisis-4 : des origines à Thucydide 

• Articles du 7 mars 2022. • Une appréciation générale de la subcrise devenue guerre en Ukraine, avec un arrière-plan historique particulièrement détaillée. • Contributions : dedefensa.org et Régis de Castelnau.

Il est évidemment constamment nécessaire d’avoir à l’esprit la longue origine historique des événements essentiels (historiques sinon métahistoriques) que nous vivons. Le cas ukrainien est un cas d’école : cette ‘subcrise’ dont nous jugeons qu’elle devient l’expression opérationnelle de la Grande Crise, rassemble en un paroxysme la plupart des facteurs crisiques en cours.

Régis de Castelnau, avocat et commentateur fortement apprécié, notamlment depuis le début du quinquennat Macron (voir ses interventions lors de l’affaire Benalla) suit cette approche, avec notamment un « Petit retour en arrière de 500 ans », avant d’en venir aux origines directes puis à la crise dans son contexte général. Rappel nécessaire, indispensable, qu’il faut systématiquement signaler.

De même, Castelnau passant dans son récit par les débuts de la Guerre Froide de l’immédiat après-guerre, là où tous les conflits actuels prennent leur source, nous avons pensé qu’il serait bienvenu d’introduire à la suite un extrait d’un de nos ‘Glossaire.dde’. Il s’agit d’un des travaux historiques les plus importants et les plus éclairants que nous ayons fait, sur les débuts de la Guerre Froide, – « Le ‘Trou Noir’ du XXème siècle », mis en ligne le 24 janvier 2016. Nous avons fait suivre plusieurs textes sur différents thèmes du sujet général, d’où il ressort que le début de la Guerre Froide, du côté US, n’eut pas grand’chose à voir avec l’agressivité soviétique et beaucoup, énormément avec la sauvegarde l’industrie d’armement, particulièrement de l’aéronautique. C’est le texte sur ce dernier point, à partir d’une recension de 1995 (dans ‘dd&e’-papier) d’un livre de 1993, que nous reprenons ; comment la sauvegarde de l’industrie aéronautique déclencha un re-militarisation des USA, le “coup de Prague” servant aimablement de porte-manteau de l’argument. C’est-à-dire qu’il s’agit du volet industriel du Complexe Militaro-Industriel [CMI] remis en selle après l’effondrement des commandes de guerre en 1945 ; le même CMI qui ne cesse depuis huit ans et plus encore, à pousser à la “vente” d’armes à l’Ukraine, à sa militarisation via l’OTAN et ainsi de suite... Intéressant de voir d’où vient le CMI, après son effondrement de 1945.

Ainsi, on lit successivement l’analyse ample et fortement argumentée de Castelnau, à partir de son site ‘VuduDroit’, du 5 mars 2022 ; et notre reprisesur la ‘War Scare of 1948’, du professeur Frank Kofsky, livre mis vite-fait sous le tapis comme on fait des cendres de cigarette, pour déviation inacceptable de la narrative qui nous sert d’intelligence.(Titre complet d’un livre introuvable depuis longtemps : ‘Harry S. Truman and the War Scare of 1948, A Successful Campaign to Deceive the Nation’.)

dde.org

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Le spectacle de la fin du monde ancien

Le fait que nous soyons à ce point surpris, y compris l’auteur de ces lignes, par l’invasion russe de l’Ukraine, témoigne de la perte d’une capacité d’analyse obscurcie par l’arrogance inconsciente de ce que l’on appelle “l’occidentalisme”. Et également par un rapport au temps, envahi par ce que l’on appelle le “présentisme”, c’est-à-dire limitation de notre mémoire à ce qui s’est passé la semaine dernière. Et nous avons pris l’habitude de plaquer sur le réel une morale unilatérale et utilitaire qui nous fait oublier le caractère tragique de l’Histoire.

Petit retour 500 ans en arrière

À la fin du XVe siècle, l’Europe s’est lancée à la conquête du monde dans le cadre de ce que l’on a appelé la « deuxième mondialisation » après celle de l’antiquité romaine. Pendant que la civilisation chinoise qui disposait pourtant de bases matérielles plus importantes, et dont les flottes parcouraient les mers, décidait de se refermer et de se contenter d’être l’Empire du Milieu. Juste un petit détail qui en dit long, lorsqu’au milieu du XVe siècle, la dynastie Ming mis fin aux expéditions maritimes, en fermant ses ports et ses frontières aux bateaux et aux voyageurs étrangers, construire une jonque était puni de mort. Pendant trois siècles, les Européens sillonnèrent les mers du globe et s’implantèrent massivement dans le Nouveau Monde débarrassé de ses habitants par la conquête, le génocide et les germes. Au XIXe siècle ce fut l’avènement du fameux triptyque décrit par Éric Hobsbwam. Avec la révolution industrielle (l’ère du Capital) et son accouchement faisant subir aux populations de l’Europe et du Nouveau Monde une énorme violence sociale. Puis la colonisation occidentale sur l’ensemble de la planète avec son cortège de violences et ses contradictions (l’ère des empires). Et enfin la mise en place des structures politiques en Occident dont nous continuons aujourd’hui à faire usage (l’ère des révolutions). Ce fut la troisième mondialisation qui vit des migrations considérables, l’Europe déversant sur le monde ses populations excédentaires.

Le « court XXe siècle» [Hobsbwam], commencé le 1er août 1914 pour se terminer le 8 novembre 1989 fut le théâtre de deux guerres mondiales mettant la planète à feu et à sang et d’une guerre froide qui nous fit frôler plusieurs fois la catastrophe nucléaire. Depuis la fin du XIXe, une fois réglé son problème interne avec la guerre de Sécession, les États-Unis d’Amérique ont mis en œuvre une stratégie claire, celle de la conquête de l’hégémonie sur l’ensemble occidental, devant déboucher sur la conduite des affaires du monde. Ce n’est pas exonérer Joseph Staline de ses crimes et de la mise en coupe réglée des pays conquis lors de la guerre contre l’Allemagne nazie, que de rappeler que la guerre froide fut d’abord voulue et déclenchée par les États-Unis. Le choix de Truman comme vice-président d’un Roosevelt malade dont on savait qu’il ne finirait pas son quatrième mandat en fut le premier acte. Par une manipulation de la convention démocrate 1944, Henry Wallace considéré comme soviétophile et partisan de la pérennité de la “Grande alliance” fut écarté au profit d’Harry Truman. Plus tard, l’effondrement et le démantèlement de l’URSS furent considérés par les États-Unis comme la victoire qui leur était due et signifiait la fin de l’Histoire avec la consécration définitive de la domination occidentale sur le monde, sous conduite américaine. Cette conviction explique les actes de piraterie internationale que les USA ont multipliés depuis 30 ans sans qu’aucune de ces violations du droit ne subisse ou n’encoure la moindre sanction. Tout comme la façon dont la Russie fut piétinée dans les années 90, et pourquoi l’arrivée à sa tête d’un colonel du KGB décidé à restaurer un État, fut perçue comme illégitime et une atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Amérique.

Le piège de Thucydide

Le piège de Thucydide est un concept de relations internationales tiré de son livre ‘La Guerre du Péloponnèse’ qui décrit l’affrontement entre Sparte puissance dominante, et Athènes puissance émergente, la première étant poussée à la guerre par la peur suscitée par l’ascension de son rival. C’est ce qui arrive aujourd’hui aux États-Unis avec l’émergence de la Chine.

On attribue à Lénine la citation selon laquelle : « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». Si elle ne s’est pas appliquée à l’Union soviétique, le moins que l’on puisse dire est qu’elle colle parfaitement à la façon dont l’Occident a facilité le décollage de la Chine et le retour de l’Empire du Milieu dans l’Histoire. Par souci du profit immédiat, à coups de délocalisations et d’investissements, il a transformé ce pays en atelier du monde. Favorisant son décollage et lui permettant en un temps très court de rattraper ses retards. Occident incapable, probablement aussi par racisme inconscient, de comprendre que la Chine avait une revanche à prendre sur ce que nous lui avions fait au XIXe siècle pendant “le siècle de la honte” (la puissance occidentale s’exprimant notamment à l’époque dans les Guerres de l’Opium, imposant à la Chine les règles libre-échangistes de son commerce par la force), et que le souci de cette civilisation bimillénaire était de reprendre la place qu’elle considère lui être due.

Le réveil des adeptes occidentaux du court-termisme a été brutal et douloureux. Et c’est ainsi que la question russe est devenue primordiale. Tous les étudiants de ce pays qui envisagent des études historiques, politiques ou diplomatiques sont tenus de lire intégralement le livre de Zbigniew Brzeziński ‘Le grand échiquier’ où le conseiller écouté des présidents américains expose avec franchise, voir cynisme, la théorie selon laquelle l’amélioration du monde et sa stabilité dépendent du maintien de l’hégémonie des États-Unis. Tout pays devenant concurrent est dès lors considéré comme une menace pour la stabilité mondiale. Et pour lui, la Russie doit être neutralisée, voire démantelée. Pour la bonne raison qu’il faut la détacher d’une Europe qui ainsi ne peut pas redevenir une puissance, restant ainsi soumise à l’hégémonie américaine. Les États-Unis pouvant ainsi se tourner vers le Pacifique et la Chine où ils savent qu’aura lieu l’affrontement prévu par Thucydide.

Pour les Russes, tout ce qu’ils considèrent avoir subi depuis la chute de l’Union soviétique se rattache à ce choix stratégique, et nourrit un sentiment d’insécurité traditionnellement très fort. Sentiment aggravé, il ne faut jamais l’oublier, par l’épouvantable catastrophe que fut pour eux la Deuxième Guerre mondiale. Le coup d’État organisé en 2014 par les États-Unis en Ukraine, l’installation dans ce pays d’un gouvernement antirusse corrompu et à leur botte, la volonté de le faire rejoindre l’OTAN pour y installer des armes offensives dirigées contre eux, tout ceci a convaincu les Russes que l’affrontement devenait inévitable. La façon dont ils s’y sont préparés sur les plans militaires économiques et financiers aurait dû attirer notre attention à tous. Le refus des pays occidentaux qui en étaient pourtant les garants d’appliquer les accords de Minsk ont probablement fini de les convaincre que la solution militaire était inéluctable.

L’espoir que le pire ne soit pas toujours sûr nous a aveuglés sur ce qui nous attendait. La force du sentiment de supériorité occidentale si présent dans nos têtes nous a empêchés de comprendre le sens de l’offensive diplomatique de l’automne dernier. Les demandes écrites de la Russie exigeant des réponses également écrites dont manifestement leurs dirigeants savaient qu’elles étaient vouées à l’échec, tout cela constituait une maskirovka, c’est-à-dire une opération d’intoxication destinée à masquer les préparatifs militaires. Une opération du type de celle qui vient de se déclencher nécessitait plusieurs mois de préparation et la décision de principe avait probablement été prise depuis longtemps.

La fin de l’ère occidentale ?

Il est difficile de savoir à ce stade quelle est la stratégie militaire mise en œuvre par la Russie en Ukraine, mais l’objectif apparaît désormais clairement. Mettre fin à l’existence d’une Ukraine antirusse, laquelle ne perdrait pas nécessairement son statut d’État, mais serait transformée, réorganisée, neutralisée et redeviendrait partie intégrante du monde russe. Les Russes sont gens d’action, et il vaut mieux les écouter quand ils parlent. Il aurait fallu le faire lors du discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007. Et dès ce moment-là, comprendre que parier sur la poursuite de l’effondrement de la Russie était une erreur. Nous avons dit dans ces colonnes que nous étions rentrés dans une nouvelle guerre froide. Il est possible que cela soit beaucoup plus que ça. Et qu’une phase de plus de 500 ans, celle de la domination de l’Occident sur la planète, soit en voie d’achèvement et ce qui vient de se passer en Ukraine est une singulière expression du processus en cours.

Comme le démontre le vote de la condamnation de l’invasion russe par l’assemblée générale de l’ONU. Il faut regarder en détail qui a condamné, qui sanctionne, qui a refusé de condamner, mais surtout qui s’est abstenu. Reflet d’un monde multipolaire où l’on constate que seul l’Occident s’oppose réellement à la Russie. Parce que pour les autres, ce n’est pas autre chose qu’un conflit entre celle-ci et l’Occident. La Chine, l’Inde, l’Amérique latine, l’Afrique, le monde islamique et l’Asie du Sud-Est, plus personne ne reconnaît réellement le pouvoir que s’auto-attribue l’Occident à régenter l’ordre mondial. Et n’acceptera plus qu’il en fixe longtemps encore les règles du jeu.

Une fois de plus, il faut rappeler qu’il ne s’agit plus de morale, de celle dont les occidentaux savent faire peu de cas quand ça les arrange. Et surtout quand les cours de morale sont donnés par ceux-là mêmes qui jugent, généralement avec cynisme en être dispensés. Il s’agit d’intérêts nationaux.

La Russie a donc défié l’Occident, et que dire du spectacle de la réaction de celui-ci à base de délires guerriers impuissants, de sanctions improductives, voire mortifères, pour ceux qui les prennent, et d’affichage d’une médiocrité tragique lorsque l’on voit qui sont les dirigeants de ces puissances ? Un vieillard sénile flanqué d’une nullité politique pour diriger celle qui se veut le gendarme du monde. Des élites américaines et européennes incompétentes basculant au coup de sifflet dans une hystérie inepte, à base de propagande grossière, de glapissements et d’incantations. Des États européens multipliant à grands sons de trompe des sanctions qui sont autant d’obus de mortier qu’ils se tirent dans les pieds, et qui n’auront aucun effet sur la détermination russe. Tout cela constitue autant de symptômes permettant de penser que l’ère de la domination occidentale mondiale est en train de s’achever. Fruit du piège de Thucydide, ce processus ne se passera pas simplement, sera dangereux et chaotique, et il constitue pour notre pays, puisque nous sommes un pion dans le système occidental, un défi particulier.

L’invasion de l’Ukraine est une claire violation du droit international, mais c’est d’abord un événement qui acte le déclin de la civilisation occidentale sous hégémonie américaine. Nous allons probablement vers des temps difficiles.

Régis de Castelnau

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La ‘War Scare of 1948’, de Frank Kofsky

On l'a déjà écrit, la vision historique américaine de la Guerre Froide est [depuis la fin de la Guerre froide] dans une phase de révision fondamentale [cela,  durant les années1990, puis révision prestement abandonnée...]. [...] Pour notre part, nous ajoutons ce qui nous paraît un jalon important dans ce mouvement général, avec le livre ‘Harry S. Truman and the War Scare of 1948, A Successful Campaign to Deceive the Nation’, de Frank Kofsky, un professeur d'histoire de l'université de Californie. (*) [...]

La situation des États-Unis et du monde en 1945-48

Que s'est-il passé réellement en février-avril 1948 à Washington? interroge Kofsky.

« Dans un espace remarquablement court de deux mois, écrit-il, l'administration réussit à augmenter les dépenses programmées pour les commandes d'avions militaires de 57%, alors que le total alloué au Pentagone augmentait de 30%. Aucun président depuis — y compris Ronald Reagan à son époque de plus grande influence — n'a approché un tel bond spectaculaire dans les dépenses militaires en temps de paix. »

Avant de lire ce qu'en dit Kofsky, on se référera à la chronique du temps. Fin février 1948 se déroula cet événement connu sous le nom de “coup de Prague” (prise du pouvoir par les communistes en Tchécoslovaquie). L'événement était, dans notre compréhension du temps, tout à fait considérable. Il marqua, peut-être plus sûrement que le blocus de Berlin (juin 1948) et le pont aérien qui suivit, la racine de cet état d'esprit qui engendra et accompagna le réarmement occidental dans la période désormais nommée Guerre Froide. Pour l'estimation historique généralement acceptée, le “coup de Prague” illustre de façon dramatique la politique expansionniste et subversive de l'Union Soviétique et du communisme, dans toute sa brutalité, dans cet immédiat après-guerre où Staline vieilli et malade régnait encore.

En Europe, sans aucun doute le “coup de Prague” fut le point d'orgue de la montée d'une crainte se transformant en panique (‘Scare’ en anglais) de la politique soviétique. La position de la France conditionnait l'évolution de la situation en Europe occidentale. La France était déjà un pays essentiel à cette époque, à cause de sa position stratégique centrale certes, mais aussi des hésitations qui avaient marqué sa politique étrangère depuis 1945 entre une position médiane entre URSS et USA (doctrine inspiré par les années de pouvoir de De Gaulle entre 1944 et 1946) et l'alignement sur les USA qui suivit. L’historien [US] Irwing Wall remarque à propos de cette période (**) :

« Cet événement,[le “coup de Prague”] plus que tout autre, provoqua à Paris une véritable panique. Le message envoyé par Bidault (ministre français des affaires étrangères) au secrétaire d État américain le 4 mars [1948] exprime éloquemment les inquiétudes françaises et marque une date importante de la guerre froide... »

C'est encore moins un hasard à cette lumière, si le traité de Bruxelles, fondateur de l'Union de l'Europe Occidentale et réduit alors à la France, au Royaume-Uni et aux pays du Benelux, fut signé le 18 mars 1948, moins d'un mois après le “coup de Prague”.

Aux États-Unis, que se passait-il? L'administration Truman avait lancé ce qu'on nommera plus tard la ‘doctrine Truman’, mais les retombées sur sa politique étrangère restaient encore mineures. La réorganisation de l'appareil de sécurité nationale par le National Security Act de 1947 était d'abord un acte de portée intérieure, – et ce qu'écrit Kofsky doit grandement nous le confirmer. II s'agissait de réorganiser, du côté du gouvernement, une structure militaro-industrielle qui avait été tournée vers la guerre totale [et désintégrée par la “démobilisation-désintégration” de l’armée]. Le 24 mars 1948, donc près d'un mois après le “coup de Prague”, Truman répondait à son secrétaire à la défense Forrestal et aux chefs d'état-major venus lui présenter des recommandations d'augmentation draconienne du budget du Pentagone: « I want a peace program, not a war program. » La préoccupation américaine était donc tout à fait intérieure encore à cette époque : que fallait-il faire à l'égard des structures industrielles héritées de la guerre, et toute entière orientées vers la guerre?

Ce débat plutôt de type industriel allait conditionner les événements décrits par Kofsky, et nullement les questions extérieures. A l'époque, les Américains envisageaient à peine la création de l'OTAN, et encore dans une forme très atténuée. Selon Wall :

« La paternité de l'OTAN revient sans doute à Ernest Bevin[Premier ministre britannique]. Après l'échec de la Conférence des ministres des Affaires étrangères d'Europe occidentale réunie à Londres en décembre 1947, c'est lui qui, avec l'accord de Bidault, proposa à Georges Marshall la création d'une alliance militaire entre les États-Unis et l'Europe occidentale pour résister à une agression soviétique. En un premier temps, le secrétaire d’État se montra réticent... »

Avec le coup de tonnerre du ‘coup de Prague’, on comprend qu'on en vienne aussitôt à la signature du traité de Bruxelles [UEO] n'incluant que les Européens, le 18 mars. A cette époque, les États-Unis étaient bien plus absents de l'Europe que ce que l'on a admis depuis, et cette période apparaît justement comme un pivot dans le débat réorientant les USA du néo-isolationnisme où ils étaient retournés vers un internationalisme anticommuniste. C'est toute la thèse de Kofsky, qui plaide implicitement toujours cette même idée que les raisons de cette évolution furent beaucoup plus intérieures qu'extérieures.

La crainte du retour de la Dépression

Il y a d'abord un aspect général, que Kofsky note sans le développer mais qu'on retrouve d'une manière récurrente dans l'analyse du comportement historique des États-Unis: la crainte que le pays ne retombe, après l'hyper-expansion industrielle de la guerre, dans la Grande Dépression.

« La dépression des années 30 ? s'exclamait Norman Mailer en 1967. Nous ne l'avons pas réglée. Nous sommes entrés en guerre et c'est la guerre qui a fourni la solution. »

Kofsky estime que le mouvement puissant qui naquit à la fin de 1947 pour sauver une industrie aéronautique au bord de l'effondrement avait notamment pour cause la crainte qu'un tel événement catastrophique puisse à nouveau précipiter une dépression :

« Avec le souvenir de la pire dépression encore vivace dans l'esprit du public, il existait une crainte constante et très forte qu'un effondrement économique puisse à nouveau intervenir. »

Cette même crainte se trouvait, sous-jacente, de façon plus générale derrière toute entreprise économique considérée à cette époque. Ainsi, le ‘plan Marshall’ (ou ERP pour ‘European Recovey Program’) était-il destiné à rétablir un marché occidental (transatlantique) vital pour l'économie américaine, tout autant et même davantage que d'ériger une barrière contre l'expansion du communisme (il est bien évident que les deux objectifs se [sont ensuite confondus]: ce que nous tentons de déterminer est leur chronologie, donc lequel est la ‘cause première’). Dans les faits, les choses ne se présentaient pas aussi simplement. L'administration, particulièrement le secrétaire d'État Marshall, se heurtait au Congrès sur toutes ces questions. A la fin de l'hiver [1947], Marshall n'était en rien assuré que l'ERP serait approuvé et recevrait les fonds nécessaires, et même on pourrait admettre qu'il avait la conviction du contraire. Kofsky montre aisément qu'à côté de cette préoccupation, le ‘coup de Prague’ fut à cette époque perçu comme une péripétie par le Secrétaire d'État. II cite des analyses américaines suggérant que cette action modifiait peu l'équilibre des forces en Tchécoslovaquie, déjà favorable aux communistes et à Staline.

Puis, Marshall changea brusquement d'avis sur la tactique à suivre. Certains indices l'y conduisirent (dont le [trop peu] fameux ‘télégramme de Clay’ [du 5 mars 1948], du nom du général Clay qui commandait la zone d'occupation en Allemagne, et qui livra une analyse [biaisée dans un sens] particulièrement alarmiste sur les possibilités d'attaque-surprise des communistes dans les semaines à venir). Entretemps et sous l'impulsion de son secrétaire à la défense James Forrestal, le département de la défense avait entrepris de présenter au public et au Congrès l'image d'une situation brusquement dégradée, menaçant de mener les uns et les autres au bord du gouffre. Marshall s'était convaincu que cette rhétorique serait un argument déterminant pour convaincre les élus de voter l'ERP (qui refuserait cette aide aux pays qui risquaient de devenir l'avant-garde du [nouveau] front de l'Amérique?).

» Comme on voit, cette évolution d'une Amérique soudain sur le pied de guerre face à une menace supposée de guerre-surprise ressemble à un ‘montage’ intérieur où le ministre de la défense a une place principale. Tout le monde n'en était pas averti (ce qui renforce l'hypothèse du montage). Le 25 mars 1948, alors que Forrestal exhortait la Commission sénatoriale des Forces Armées à voter des crédits supplémentaires pour le Pentagone face à “l’agression” et à la menace d'attaque-surprise de l'URSS, le président Truman décrivait ce même pays, dans une conférence de presse, comme « une nation amicale ». Il s'agissait de justifier des ventes de matériels divers à l'URSS, — dont quarante-six moteurs neufs de bombardiers B-24 de la guerre! — et en général de justifier le commerce avec l'URSS. Tout cela donnait, selon les explications de Truman, un excellent moyen de lutte contre la stagnation économique. Là aussi, on note la perception prioritaire du point de vue intérieur (comme dans les cas de Marshall et de Forrestal).

Gloire et effondrement de l'aéronautique

La situation était grave, mais il ne s'agissait pas de la Tchécoslovaquie. Ce qui avait amené Forrestal à se faire l'avocat ardent d'une relance des commandes d'armement, et par conséquent et au deuxième degré, de peindre les rapports avec l'URSS sous la couleur d’une brutale tension qui devait convaincre le Congrès de le suivre sur cette voie, c'était la situation de l'industrie de l'aéronautique.

Dans ce cas, Kofsky apporte des éléments inédits, et à notre sens, décisifs pour bien des appréciations : les délibérations du Air Coordination Committee (ACC), dont les archives n'ont pas été faciles à consulter :

« Finalement, il m'a fallu deux voyages à Washington D.C. pour convaincre les National Archives de déclassifier et mettre à ma disposition les documents de l’ACC que je voulais consulter. »

La tâche de l'ACC, mise en place au début de 1947 et dissoute au début des années cinquante, était de coordonner les politiques des différents ministères et agences en matière aéronautique, et de présenter des recommandations pour une politique générale... [Ainsi en vient-on naturellement à la question de savoir dans] quel état se trouvait l'industrie aéronautique lorsque l'ACC se pencha sur son sort.

• D'abord ceci: plus qu'aucun autre industrie, elle avait tiré d'extraordinaires profits et le moyen d'une formidable expansion de la production de guerre. Les six plus importantes firmes (Boeing, Curtiss, Douglas, Lockheed, Martin, United Aircraft) virent leurs ventes combinées augmenter de plus de 60 fois entre 1939 et 1944, de 250 millions USD à 16,7 milliards USD, et leurs profits combinés augmenter de 244% pendant cette période. Prenant le cas de Boeing, Kofsky calcule qu'entre 1941 et 1945, ses investissements totalisèrent 15,9 millions USD et ses profits dépassèrent 60 millions USD. Les investissements furent essentiellement assurés par [le gouvernement], à hauteur de 92% pour toute l'industrie (3,428 milliards USD sur 3,721).

• L'effondrement des commandes et de l'activité fut radical en 1945. Sous la pression du public en août-septembre 1945, le Congrès ordonna une démobilisation accélérée (« Ce n'est pas une démobilisation, c'est une désintégration », commenta en octobre 1945 George Marshall, alors chef d'état-major de l’US Army). L'industrie aéronautique, qui attendait effectivement un ralentissement [important mais progressif] de la production, [selon l’idée que la guerre contre le Japon devait durer jusqu’en novembre 1946, avec production à mesure], ne le prévoyait pas si extrême [ni surtout si proche dans le temps]. De plus, elle attendait une expansion maximale du transport civil et se tenait prête à y répondre (Douglas avait le DC-4 et le DC-6, Martin le 02 et le 03, Boeing le ‘Stratocruiser’, Lockheed le ‘Constellation’, etc.). Les prévisions s'avérèrent erronées. Par exemple, le trafic aérien pour 1947 fut en général à peine supérieur (de 4 à 5%) à celui de 1946, et pour certaines compagnies, inférieur, alors qu'on prévoyait en 1946 une augmentation de 25 à 35%.

• L'industrie aéronautique avait investi puissamment dans le secteur civil et se retrouvait rapidement dans une situation proche de la banqueroute. En 1947 (année terminée le 30 novembre), Douglas enregistra une perte de 14,78 millions USD. C'était une situation typique de l'époque, après une année difficile (1945) et une première année de pertes (1946).

« Le cas de Douglas a confirmé un point de vue déjà répandu. [...] Sans l’intervention du gouvernement pour régler la facture, la plupart des compagnies commerciales sont incapables d'opérer d'une manière rentable avec le seul secteur civil ». (Selon ‘Aviation Week’, décembre 1947).

L'évolution générale de cette industrie marque donc cette situation explosive: en 1939, le secteur aéronautique à ses débuts était le 43e de l'industrie américaine; en 1943, il atteignait la première place, dans une industrie au sommet de sa production; au début de 1948, il était retombée à la 44e place ... Dès juillet 1946, on retrouve dans les notes personnelles de Robert Gross, patron de Lockheed, l'idée que les 14 plus grosses compagnies aéronautiques US devraient être réduites à 3 ou 4 en fonction du travail disponible.

L'industrie sauvée par une intervention publique massive — Ainsi, dès 1947-48, s'était imposée aux industriels de l'aéronautique autant qu'aux officiels de l'administration Truman concernés par leur problème si considérable, cette réalité qui a finalement moins évolué qu'on pourrait croire: l'industrie aéronautique américaine, dans la forme structurelle qu'elle avait, n'était viable qu'au travers d'une intervention massive des pouvoirs publics. En Europe, une telle situation eût naturellement mené à une nationalisation technique (ce fut d'ailleurs souvent le cas). Aux États-Unis, il n'en était pas question. Pour Forrestal, banquier de Wall Street venu à la fonction publique comme ministre de la Marine au début de la guerre, la nationalisation c'était le socialisme, voire le communisme. En 1943, il allait jusqu'à exprimer l'idée que

« [C]’est à l'industrie privée, [par son existence et son activité] de nous éviter un coup d'état marxiste. »

D'autre part, il fallait sauver l’industrie aéronautique. On l'a vu, il y avait la cause fondamentale de la crainte que l'effondrement de cette industrie amenât une réaction de panique en chaîne semblable à celle de 1929, et précipitât à nouveau l'Amérique dans la Dépression. Là encore, on retrouve, au travers de cette préoccupation purement intérieure, le signe que la [Grande] Dépression constitue, bien plus que la Deuxième Guerre mondiale qui en fut principalement la cure comme le dit Mailer, l'événement fondamental pour l'Amérique au XXe siècle. Dans ce cas de l'aéronautique, il joua effectivement un rôle essentiel, alors que des concepts tels que la nécessité de maintenir la base industrielle aéronautique des États-Unis n'eurent qu'une place réduite.

Un autre point, plus particulier et encore plus délicat, concerne le rôle de la Chase Manhattan Bank de la famille Rockefeller, alors la première institution financière du monde. La Chase Manhattan avait investi massivement dans l'industrie aéronautique: en 1944, les avances et prêts qu'elle lui consentait atteignaient 276 millions USD en prêts industriels, 320,4 millions USD en prêts à court terme, 852 millions USD en prêts partiellement garantis par l'état, etc. Bien entendu, la Chase Manhattan ressentit l'effondrement de la fin de la guerre d'août 1945 à août 1947, les dépôts des compagnies aéronautiques à la banque passèrent de 85,4 millions USD à 16 millions. Avec la perspective de l'effondrement de l'industrie aéronautique, l'équilibre même de la banque était en question, [avec les perspectives de déstabilisation financière du pays en cas d’effondrement].

La Chase Bank joua un rôle fondamental dans la relance de l'industrie aéronautique par le biais des commandes de l'état. Elle le put par l'influence énorme qu'elle avait sur le monde politique (tous les candidats républicains à la présidence avaient leurs campagnes payées par la Chase Manhattan, et les démocrates recevaient également des fonds). Forrestal, ancien banquier, était un ami intime de Winthrop Aldrich, beau-frère de John D. Rockefeller et directeur général de la Chase Manhattan. Au début 1948, une lettre du secrétaire à l'Air Force Stuart Symington à Aldrich indiquait que l'opération était lancée :

« Le problème est de savoir comment faire avec l'argent pour obtenir ce que nous voulons. »

La réponse vint en mars-avril 1948: la ‘War Scare’ du printemps 1948 amena le Congrès et Truman à accepter une augmentation de 57% des commandes militaires aéronautiques. Et ce n'était qu'un début. L'industrie aéronautique américaine était sauvée. Jusqu'à aujourd'hui, elle a vécu sur ce régime qui dispense tous les avantages de la nationalisation sans imposer aucune de ses obligations.

« Le pays a toujours été conduit par des crises »

 Un ami du ministre Forrestal, Ferdinand Eberstadt, disait en 1947 à un de ses assistants :

« Le pays a toujours été conduit par des crises,[et] s’il n’y en a pas une évidente à un moment donné, on doit en susciter pour pouvoir avancer. »

Cette remarque anodine pourrait bien constituer la clé d'un des phénomènes essentiels du second demi-siècle: l'installation au cœur de la puissance américaine de ce qu'on nomma plus tard le ‘Complexe militaro-industriel’ (CMI). Celui-ci pesa d'un poids tout particulier sur la détermination de la politique américaine et sur l'évolution de la Guerre Froide, par l'état de crise qu'il perpétua. II contribua à peser sur l'économie américaine par les pressions continuelles exercée sur les finances publiques. II fut un des instruments favoris de diverses déstabilisations dont nous mesurons aujourd'hui les conséquences: le poids des militaires dans la bureaucratie de Washington, l'influence militaire américaine sur des régions entières du globe, etc.

Le livre de Kofsky [est d’un puissant intérêt] et l'on peut attribuer à quelque attitude d'inquiétude ou de pusillanimité le silence qui a accueilli sa diffusion. Son travail est en effet étayé par tant de documents, dont un grand nombre sont exploités publiquement pour la première fois, qu'il est bien difficile de réduire sa thèse à quelque chose de négligeable. Reste alors le silence, pour éviter de faire connaître une appréciation qui doit conduire, en même temps que d'autres, à des démarches révisionnistes fondamentales sur la Guerre Froide, sur le rôle de l'Amérique dans celle-ci, sur la mécanique du pouvoir américain, etc., et quelques autres domaines de cet acabit. Enfin, ce livre constitue certainement un outil précieux pour ceux qui, aujourd'hui, ont à analyser la situation et les perspectives de l'industrie aéronautique américaine.

dedefensa.org

Notes

(*) Paru chez St-Martin Press, à New York. Nous précisions en 1995, lors de la publication de la première version de cette analyse du texte de Kofsky :

« ...‘The War Scare of 1948’ a été publié en 1993 et nous n'en parlons qu'en 1995. Deux ans, à notre époque de communications intensives, c'est beaucoup. [...] [C]ertes, deux ans c'est beaucoup si nous pensons que ce livre apporte une contribution essentielle à la mise à nue d'une époque si importante. Pourtant, il n'a guère eu d'écho aux États-Unis également, où nous n'avons relevé aucune publication (critique, recension, etc.) à son propos. Pourquoi? Une première hypothèse est qu'il transgresse une règle très importante de notre époque : il décloisonne les spécialités. Le sujet concerne l'industrie aéronautique américaine, le Pentagone, le complexe militaro-industriel. En même temps, il concerne la politique occidentale, la sécurité européenne, notre analyse de la Guerre Froide, les fondements étranges de nos liens avec les États-Unis, et ainsi de suite. Une seconde hypothèse est que les thèses de Kofsky sont trop radicales pour n'avoir pas suscité un barrage de l'establishment. Dans ce cas, la meilleure arme est le silence. Sans doute les deux causes s'additionnent-elles.... »

(**) ‘L’influence américaine sur la politique française, 1945-1954’, lrwin M. Wall, Balland, Paris 1989.

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