Spinoza en notre temps

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 1657

Spinoza en notre temps

Dans l’atmosphère empoisonnée de l’élection présidentielle en France il n’est pas inutile de revenir à Spinoza, Traité politique, VII, §27.

… « C’est dans le vulgaire en général qu’il n’y a pas de mesure ; il est redoutable quand il ne tremble pas ; l’esclavage et la liberté font difficilement bon ménage. Il n’est pas étonnant [enfin] (*) que, pour la plèbe, il n’y ait pas de vérité et qu’elle soit sans jugement alors que les plus grandes affaires de l’État sont traitées en dehors d’elle et qu’elle n’a aucun moyen d’en rien savoir, quelques indices mis à part qu’il est impossible de dissimuler. [C’est chose rare en effet que de savoir suspendre son jugement.] (*)Vouloir donc traiter toutes les affaires à l’insu des citoyens et demander en même temps qu’ils ne portent pas sur elle des jugements faux, qu’ils n’interprètent pas de travers les événements, c’est folie pure. Si la plèbe était capable de se modérer, de suspendre son jugement sur les choses qu’elle connaît trop peu, et de juger droitement sur les indices peu nombreux qu'’elle possède, elle mériterait de gouverner plutôt que d’être gouvernée ».

Hymne superbe à la démocratie duquel surgit une question : comment juger droitement avec peu d’indices et en en même temps suspendre son jugement ? Spinoza, 25 ans environ vers 1655, comment imaginerait-il informerla plèbe pour qu’elle juge droitement ? La possibilité même qu’à cette époque elle soit informée, existait-elle ? Si la démocratieest cet état qu’on croit devenu vrai à la nôtre, où tout le monde sait lire, écrire, compter et possède quelques bacs, qu’en était-il vers 1650 à Amsterdam ? La réalité de l’Amsterdam d’avant comme chez nous aujourd’hui, est qu’il y a la plèbe et des élites qui la mènent. Pour rester élite, ces élites doivent cacher la vérité à ceux qui n’en sont pas (et donc ne la comprendrait pas), et donc, aujourd’hui comme hier, il y aura toujours de la plèbe à qui les élites cacheront toujours les vraies choses en lui en montrant de fausses (de nos jours par exemple un vrai-faux virus qui veut tuer tout le monde et des fausses élites qui disent le protéger). Ainsi, l’idée démocratique d’informer la plèbe apparaît bien comme Le Mensonge par excellence que les élites lui font avaler. La démocratie n’a jamais existé au sens spinozien pas plus qu’au sens demos-cratos. C’est pourquoi le jugement spinozien est prisé des "gauchistes"… parce qu’illusoire !

Faut-il, pour en foncer encore un peu plus le clou, ajouter qu’il était juif et surtout juif banni par les Juifs! Le Juif des Juifs en somme, celui en résidence surveillée, qui subit une (ou plusieurs ?) tentatives d’assassinat ! Faut-il ajouter qu’il est toujours considéré aujourd’hui comme un des plus grands philosophes adulé des gauchistes contemporains comme Frédéric Lordon, à la fois parce qu’il semble être le seul par qui on peut affermir son esprit (logique mathématique), et qu’on peut, par l’adoption de son total déterminisme, priver l’homme de tout libre-arbitre, c'est-à-dire de son esprit. Philosophie adoptée par Marx l’athée. Pour lui, seules les masses (la plèbe) ont de la valeur et font l’histoire  mais qu’en même temps, ceux qui font l’histoire (ou croient la faire), les élites, prises individuellement, se pensent libres. Or, pour Spinoza, se penser libre est une illusion. Ce n’est donc pas – ça ne peut pas être– les spinoza qui font l’histoire. Qui la fait alors ? La Masse inculte nous dit Marx mais formée et informée par les spinoza de service (Lénine). Mais en même temps, ces spinoza ne sont-ils pas soutiens conscients ou semi-conscients des élites, leurs idiots utiles ? Par ailleurs, les élites toujours en rivalité entre elles, ne cachent ou ne montrent aux masses que ce qu’elles veulent bien qu’elles voient. Donc, les masses seront toujours dupes. Elles ne pourront jamais juger par leur libre arbitre qui, selon Spinoza, de toute façon, n’existe pas plus dans la masse que dans l’individu. D’où l’impossibilité radicale de toute démocratie, juste la possibilité de révolutions, ou plutôt de révoltes qui seront toujours écrasées dans le sang par les élites commandant cette si particulière catégorie de la plèbe, plus dépravée que la normale, que constituent surtout la police et un peu la gendarmerie, de l’écraser. Ce que Machiavel né avant Spinoza, avait compris en recommandant au prince de tuer ses opposants et non de les voler! Aujourd’hui on se contente de les éborgner ou de leur déchiqueter des mains ou des pieds.

On est étonné de cette remarque de Spinoza, de sa vision de la politique. Son "raisonnement" pourrait être celui d’un politicien actuel qui croit (ou se fait croire) qu’on vit en démocratie et que donc le citoyen est, et doit être, informé des grandes affaires de l’état. On sait que ce n’est pas le cas et que ça ne peut l’être. Les grandes affaires de l’état sont, par définition, traitées dans le secret (voire dans le complot puisque l’état est le lieu par excellence où se trament les complots), justement parce qu’on ne peut dire au peuple les raisons véritables qui poussent l’état à prendre telle ou telle décision. Elles sont toujours mesquines, ne relèvent que d’un intérêt à court terme, économique, financier ou criminel (un certain président à talonnettes et un autre plus pimpant), que le citoyen lambda ne pourrait ni comprendre ni accepter car il ne juge ces affaires qu’avec son sentiment du moment, son humeur, même s’il croit ce sentiment très raisonnable, voire intelligent. Or la plèbe dit Spinoza, n’est pas capable de se modérer. Encore moins de penser, de suspendre son jugement.

Dans tout régime politique, depuis la nuit des temps, les grandes décisions sont prises par les élites qui sont à la tête et ne seront – même dans le régime idéal imaginé par le Juif diabolisé Spinoza–, jamais confiées au "jugement populaire".

Spinoza au fond, idéalise la plèbe. C’est un intello, un Michel Foucault peut-être hétérosexuel. Il est bien un de ces précurseurs de Marx et des "masses populaires qui font l’histoire". Spinoza pourtant ne croyait pas à l’égrégore sauf peut-être à son égrégore à lui, son dieu tout puissant. Karl Marx, qui était athée, y croyait forcément à la plèbe qu’il baptisa prolétarienne. Son célèbre cri de ralliement n’était-il pas : "Prolétaires de tous pays unissez-vous" !

Depuis que les prolétaires se sont évanouis dans les vapeurs méphistophéliques de l’histoire, que reste-t-il à unir ? Les non vaccinés ? Les vaccinés ? Les Collaborateurs qui aiment les Allemands ou les Résistants qui chantent "sortez de la paille, les fusils, la mitraille" ?

Marc Gébelin

Note

[*] Mis entre crochets ce qui semble un peu éloigné de l’idée principale parce que continuation d’autres concepts exprimés avant dans le texte spinozien, notamment la notion de "suspendre son jugement" dont le sens a "bougé" depuis.