Marx & Guénon, main dans la main ?

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Marx & Guénon, main dans la main ?

• Notre époque a besoin de quelque chose d’impensable et d’indicible, pour montrer que l’impensable et l’indicible ne sont pas impossibles. • Il faut cela pour se dresser face à la GrandeCrise et mettre à mort ce courant de mort qui assiège, non seulement telle civilisation (la nôtre), mais toute l’espèce humaine. • Voici un essai, un exemple, une esquisse d’une de ces choses qui pourraient porter une telle dynamique : rassembler des courants très riches mais qui furent de tous temps des ennemis irréconciliables, et les réconcilier...

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Le texte ci-dessous d’un auteur (Nick Krekelbergh) qui apparaît désormais parmi nos favoris se termine par un long paragraphe où l’on lit cette phrase qu’on peut introduire par l’idée absolument originale et novatrice  de “Mettre Karl Marx et René Guénon (et peut-être Julius Evola)  ensemble...

« ...Cela paraît improbable à première vue, mais il faut bien voir qu'en 2024, on ne peut plus rien exclure du tout. »

Jamais, aujourd’hui, une phrase ne nous a paru autant convenir à merveille pour une caractérisation de ces temps de chaos eschatologique que nous traversons : « on ne peut plus rien exclure du tout. » Pour cette raison, nous offrons, ou imposons c’est selon, ce paragraphe de fin à nos lecteurs pour leur faire goûter de quoi il est question dans ce texte, disons iconoclaste pour sacrifier aux modes conformistes de pensée, – en soulignant combien ce qualificatif d’“iconoclaste” nous va si bien, puisqu’équivalent de termes tels que “destructeur”, “mécréant”, “sacrilège”, – qui désignent des comportements absolument nécessaires pour tenter de briser la gangue de sottise et de conformisme qui a totalement emprisonné la pensée officielle et institutionnelle de l’Occident-abrutif, cet Occident-abracadabrantif  qui prétend faire régner ses “règles” à géométrie variable sur le monde :

« L'intégration de penseurs traditionalistes dans un cadre théorique marxiste pourrait bien ouvrir la proverbiale boîte de Pandore. Sur les réseaux sociaux, on voit donc déjà apparaître les premiers commentateurs qui brandissent la faucille et le marteau tout en n'hésitant pas à citer René Guénon. Cette nouvelle génération de marxistes-léninistes philosophes va-t-elle peut-être bientôt proposer elle aussi une interprétation “déconstruite” de Julius Evola, figure de proue de la pensée anti-égalitaire qui croyait reconnaître dans le bolchevisme le stade le plus bas de la dégénérescence matérialiste de la pensée occidentale ? Cela paraît improbable à première vue, mais il faut bien voir qu'en 2024, on ne peut plus rien exclure du tout. Évoquer la fin de l'histoire est un exercice désormais terminé et le début d'une nouvelle philosophie se profile à l'horizon. »

Il s’agit d’une analyse rapide mais extrêmement révélatrice de rapprochements, de convergences de courants de pensée jusqu’alors considérés comme absolument incompatibles, sinon ennemis jurés jusqu’à la mort. C’est aux USA essentiellement que se déroulent ces phénomènes, comme si le courant de l’extraordinaire “bêtise métahistorique” de tous les emportements ‘Woke’ qui bouleversent la vie intellectuelle du pays (et de ses valets qui suivent) depuis une bonne dizaine d’années avaient ouvert par contraster absolu et extrêmement ironique (« Marxism is not woke », écrit sur TweeterX ", Haz Al-Din, un des peseurs de la tendance) les digues d’audaces politiques et d’audaces de pensée jusqu’ici enfermées dans le conformismeSystème.

C’est déjà un peu le cas, bien entendu, avec le courant pro-palestinien des étudiants en complète révolte qui est, volens nolens et quoiqu’il en soit des icônes de la politique de comptoir (à la buvette de l’Assemblée Nationale), –avant toute chose une mise en cause de la mainmise de l’influence sioniste sur la politique extérieure des USA. Ce n’est pas un mince exploit...

Mais avec ce que Krekelbergh met en évidence, apparaissent des expressions extraordinaires, qui semblent marier l’eau et le feu pour ouvrir des perspectives étonnantes ; des expressions telles que “communiste MAGA” (MAGA, slogan de Trump pour ‘Make America Great Again’), ou encore « marxiste-léniniste américain conservateur » pour qualifier le jeune Jackson Hinkle, qui tendent à rapprocher des courants qui nous sembleraient aussi antinomiques que l’extrême-gauche marxiste et la droite extrême des populistes.

« Un spectre hante l'Amérique - le spectre du communisme MAGA. Dans un précédent numéro de cette newsletter, nous avions déjà fait parler Constantin von Hoffmeister (animateur d'Arktos et d'Eurosiberia) de ce phénomène dans un texte que nous avions traduit. Il décrit le communisme MAGA comme une synthèse d'éléments apparemment incompatibles, à savoir le marxisme et le patriotisme américain, qui est fortement antimondialiste et anticolonialiste. Le terme "communisme MAGA" est apparu pour la première fois sous la forme d'un hashtag sur Twitter/X et, à première vue, il semble s'agir d'un phénomène médiatique. Von Hoffmeister a mentionné, entre autres, Jackson Hinkle, un jeune homme charismatique d'une vingtaine d'années qui se décrit comme un "marxiste-léniniste américain conservateur" et qui, en tant qu'influenceur social, parvient à attirer un large public, souvent jeune. L'apparence sportive et soignée de Hinkle et son haut degré de "machisme" contrastent fortement avec l'image clichée du hipster de gauche, qu'il soit "non binaire" ou non, et semble donc être la réponse ultime à l'image patriarcale gonflée, cultivée par la droite identitaire. Mais ce n'est pas tout. Sur Internet, la chaîne de médias américaine Infrared fait également parler d'elle. »

Nous avions déjà évoqué la possibilité sinon la nécessité de tels rapprochements, lors des mouvements ‘Occupy’ aux USA en 2010-2011 ou lors de l’une ou l’autre campagne électorale en France (voir ‘In Extremis’) du 12 avril 2012. Il s’agissait à première vue d’un impossible “classique” rapprochement entre les extrêmes au nom de la question politique du souverainisme, mais cette cause-là était encore bien trop faibles, et les acteurs bien trop peu audacieux, la plupart vebnu de l’“ancien monde” où la pensée tournant autour de l’anticommunisme et l’antifascisme. Ce qui est évoqué dans le texte ci-dessous implique un véritable changement de nature de la démarche. Il va beaucoup plus loin et dans la plus extrême profondeur à la fois de la philosophie et de l ’eschatologie, chacun des courants amenant avec lui les tendances utiles et nécessaires pour une alliance contre le Système. C’est une sorte de mariage extraordinaire entre la lutte des classes au profit d’une classe nouvelle et méritantes et les principes de la Tradition, – bref, Marx et Guénon, rien que cela.

Il y a des détails, il y a des arguments, il y a des débats, tout ce que vous voulez, et nous ne sommes certainement pasq  là pour en discuter pour en discutailler, en pinailler les contradictions temporaires et les sacrilèges de sacristie postmoderne. Le texte ci-dessous sert à esquisser certains de ces actes et notre propos n’est certainement pas d’en discuter.

Notre propos est de mettre en évidence que de telles idées, de telles convergences, sont vraiment à la hauteur de la fantastique puissance de la GrandeCrise. Il nous importe d’éveiller les esprits à ce qui peut être l’esquisse d’un de ces courants inspiré par des forces supérieures, qui soulèverait la marée du soir emportant avec fureur les débris de l’infâme pourriture du libéralisme devenu super-, hyper- ou ultra-, avec son cortège de corruption et d’arrogance infiniment stupides. Il importe d’être prêt à l’un de ces phénomène imprévus et imprévisibles, et qui emporterait tout.

(Le texte de Nick Krekelbergh vient de Nieuwsbrief Knooppunt Delta, no 189, avril 2024, en français sur ‘euro-synergies.hautetfort.com’.)

dedefensa.org

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Le spectre du "socialisme patriotique"

Un spectre hante l'Amérique - le spectre du communisme MAGA. Dans un précédent numéro de cette newsletter, nous avions déjà fait parler Constantin von Hoffmeister (animateur d'Arktos et d'Eurosiberia) de ce phénomène dans un texte que nous avions traduit. Il décrit le communisme MAGA comme une synthèse d'éléments apparemment incompatibles, à savoir le marxisme et le patriotisme américain, qui est fortement antimondialiste et anticolonialiste. Le terme "communisme MAGA" est apparu pour la première fois sous la forme d'un hashtag sur Twitter/X et, à première vue, il semble s'agir d'un phénomène médiatique. Von Hoffmeister a mentionné, entre autres, Jackson Hinkle, un jeune homme charismatique d'une vingtaine d'années qui se décrit comme un "marxiste-léniniste américain conservateur" et qui, en tant qu'influenceur social, parvient à attirer un large public, souvent jeune. L'apparence sportive et soignée de Hinkle et son haut degré de "machisme" contrastent fortement avec l'image clichée du hipster de gauche, qu'il soit "non binaire" ou non, et semble donc être la réponse ultime à l'image patriarcale gonflée, cultivée par la droite identitaire. Mais ce n'est pas tout. Sur Internet, la chaîne de médias américaine Infrared fait également parler d'elle.

Ce collectif est dirigé par Haz Al-Din, nom de plume d'Adam Tahir, un jeune mais érudit faiseur d'opinion libano-américain qui, dans ses longues émissions sur YouTube, combine sans peine l'invective brutale et acide avec un haut niveau de philosophie théorique. Cela lui permet de s'imposer avec brio, même dans des débats avec des universitaires tels que le professeur marxiste américain Daniel Tutt. Il convient également de mentionner le Center for Political Innovation (CPI), créé par le journaliste américain de RT Caleb Maupin. Ce "socialiste patriote" notoire a publié plus d'une douzaine de livres ces dernières années, principalement axés sur l'anti-impérialisme et le développement d'un "socialisme aux caractéristiques américaines". Ces dernières années, il s'est aussi de plus en plus ouvertement profilé comme éthiquement conservateur et chrétien.

Par ailleurs, dans un article paru en 2019, il a affirmé que la mentalité américaine est intrinsèquement "odiniste", faisant référence à la définition d'Odin par Thomas Carlyle qui le campe un "Dieu de la poussière, de l'abnégation et du travail acharné", et que le socialisme aux caractéristiques américaines devrait irrévocablement se réconcilier avec cette mentalité. Ce qui relie tous ces penseurs et faiseurs d'opinion, c'est (non pas en premier lieu mais aussi) leur attitude à l'égard du phénomène MAGA, qu'ils interprètent strictement en termes de lutte des classes, de disparition de la classe moyenne et de montée d'un nouveau prolétariat du 21ème siècle. Pour eux, Donald Trump et le populisme de droite sont des phénomènes transitoires ; pour les marxistes-léninistes, la question principale est d'alimenter la conscience de classe de ce nouveau prolétariat. À terme, c'est un bouleversement révolutionnaire de la société qui s'annonce ici.

Pour examiner les origines du phénomène, il faut remonter au début de la dernière décennie, lorsque le mouvement Occupy a fait fureur dans tout le monde occidental. Dans le sillage de la crise bancaire, un mouvement de protestation de grande ampleur a vu le jour, cherchant à limiter la toute-puissance des banques et des élites financières et dénonçant l'inégalité croissante entre une haute bourgeoisie de plus en plus riche et une classe moyenne en voie de disparition. Des manifestations de grande ampleur se sont répandues comme une marée noire dans les villes américaines et d'Europe occidentale, mais au bout d'un an, l'élan semble retombé et le mouvement s'éteint peu à peu.

Le système économique reprit ses vieilles habitudes et, au cours de la décennie suivante, la gauche occidentale concentra de plus en plus ses flèches sur des questions culturelles et non économiques, telles que le racisme, le patriarcat, le climat et le mouvement LGBTQ. Bien sûr, cette tendance n'était pas nouvelle, mais elle a été violemment accentuée par la montée de l'Alt-right, la crise migratoire, Black Lives Matter, #metoo et un nouvel essor du populisme de droite, qui a culminé avec la présidence de Donald Trump.

Un deuxième élément a été l'échec du mouvement social plus large autour de Bernie Sanders en 2016, qui a été considéré pendant un certain temps comme un contre-candidat sérieux à Donald Trump et qui, pour la première fois, a mis le socialisme sur la carte en tant qu'idée légitime en Amérique. Le fait qu'il ait finalement été écarté au profit de candidats démocrates plus classiques et plus libéraux comme Hilary Clinton et Joe Biden a éloigné une partie de la gauche américaine du parti démocrate.

Un troisième élément a joué en arrière-plan: l'évolution de la situation géopolitique dans le monde, l'émergence de la multiparité posant des défis existentiels à la "Pax Americana" pour la première fois depuis la fin de la guerre froide. Ce n'est pas tout à fait une coïncidence si les principaux adversaires étaient aussi des (anciens) États marxistes-léninistes (Chine, Russie) dans lesquels l'État a une certaine primauté sur l'économie, mais où, en même temps, des points de vue plus conservateurs prévalent sur le plan culturel et éthique.

Une partie de la gauche radicale s'est donc éloignée du discours dominant de la gauche libérale et du pangauchisme, avec ses guerres culturelles sans fin et son mépris moral pour la classe ouvrière. Alors que les penseurs conservateurs ont fulminé contre le "marxisme culturel" au cours de la dernière décennie, cette nouvelle génération de penseurs remet en question les racines marxistes du progressisme de la gauche contemporaine. Ils trouvent des arguments en ce sens principalement dans le (relatif) conservatisme éthique de la plupart des révolutionnaires marxistes-léninistes du 20ème siècle, ainsi que dans les politiques culturelles et le patriotisme spontané et évident des États sous "socialisme réel", tels que la RDA, la République populaire de Pologne ou l'Union soviétique, mais aussi dans les écrits de Marx et d'Engels eux-mêmes.

Par conséquent, ils constatent que la gauche contemporaine, qui met l'accent sur des guerres culturelles sans fin, a abandonné le thème central du marxisme, la lutte des classes, au profit de toutes sortes de récits imaginaires de déresponsabilisation, qui n'ont plus rien à voir avec le socialisme. Mais comme il sied à un vrai marxiste, un travail théorique approfondi doit aussi être fait pour étayer le nouveau marxisme-léninisme patriotique du 21ème siècle.

Dans un long texte publié sur Twitter/X, intitulé "Marxism is not woke", Haz Al-Din explique comment le marxisme occidental, depuis György Lukács, a pris une direction qu'il qualifie d'"idéalisme néo-kantien", une tendance qui s'est poursuivie dans l'École de Francfort et la "gauche académique postmoderne", entre autres. Lukács pensait avoir résolu le problème de la distinction entre "sujet" et "objet" pour le marxisme, mais, selon Haz Al-Din, il n'a fait que modifier la définition de l'objectivité de manière à exclure la réalité objective elle-même.

Ceci contraste avec le marxisme oriental (Europe de l'Est, Asie), qui est resté fidèle au matérialisme historique tout au long du 20ème siècle. Ce qui est frappant, cependant, c'est la thèse de Haz Al-Din selon laquelle le marxisme occidental ne devrait pas seulement revenir aux textes fondamentaux de Marx et Engels eux-mêmes, mais pourrait également s'inspirer de penseurs tels que Heidegger et Douguine pour échapper au "piège kantien" par lequel des générations de penseurs postmodernes ont orienté le marxisme occidental dans la mauvaise direction. "Le concept de Dasein aide à résoudre le problème fondamental de la théorie marxiste: le paradoxe sujet/objet et l'individualisme méthodologique qui l'accompagne", affirme-t-il. Par ailleurs, dans un entretien qu'Al-Din a réalisé avec Alexander Douguine, ce dernier affirme qu'il y a effectivement un lien à faire entre Marx et Heidegger, et que ce chemin passe nécessairement par Hegel.

L'intégration de penseurs traditionalistes dans un cadre théorique marxiste pourrait bien ouvrir la proverbiale boîte de Pandore. Sur les réseaux sociaux, on voit donc déjà apparaître les premiers commentateurs qui brandissent la faucille et le marteau tout en n'hésitant pas à citer René Guénon. Cette nouvelle génération de marxistes-léninistes philosophes va-t-elle peut-être bientôt proposer elle aussi une interprétation "déconstruite" de Julius Evola, figure de proue de la pensée anti-égalitaire qui croyait reconnaître dans le bolchevisme le stade le plus bas de la dégénérescence matérialiste de la pensée occidentale ? Cela paraît improbable à première vue, mais il faut bien voir qu'en 2024, on ne peut plus rien exclure du tout. Evoquer la fin de l'histoire est un exercice désormais terminé et le début d'une nouvelle philosophie se profile à l'horizon.

Nick Krekelbergh