Les ‘tempêtes de cytokines’ du Système

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Les ‘tempêtes de cytokines’ du Système

Il s’agit ici, essentiellement, de deux pistes qu’il s’agit d’explorer, l’une anecdotique mais significative d’une situation psychologique peu ordinaire (essentiellement aux USA, mais valant pour tout le bloc-BAO) ; l’autre, fondamentale, liant par une lecture symbolique d’une rare puissance les deux crises en cours au cœur de la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES), la signification analogique d’un phénomène pathologique dévastateur, au cœur de la maladie que provoque le Covid19.

Il s’agit d’un texte de l’excellent site TomDispatch.com, de l’excellent commentateur Tom Engelhardt, selon l’une de ses deux formules. Engelhardt publie une fois sur quatre-cinq parutions un texte complètement de lui ; le reste des parutions, il publie un texte d’un de ses collaborateurs, avec une introduction écrite par lui-même. C’est ici le second cas, avec le texte principal de l’ancien lieutenant-colonel de l’USAF William Astore, avec une introduction d’Engelhardt.

La “situation psychologique peu ordinaire” tient d’abord au cas Engelhardt. Ce commentateur indépendant si fin et si clairvoyant durant les années Bush et Obama, a, depuis 2016, été touché par le virus antiTrump. Depuis cette période, il fait partie, lorsque c’est le sujet, – et ce l’est souvent ! – de la cohorte d’une haine sans retour et hors de toute mesure qui caractérise le concert progressiste-sociétal contre le président Trump. Cela nous a beaucoup étonné de la part d’Engelhardt, qui reste dans ses autres jugements, en général, mesuré et clairvoyant, et notamment sur la monstruosité de la machine de guerre américaniste. Mais lorsqu’il s’agit de Trump, c’en est fini : Engelhardt a rencontré le diable.

Certes, nous ne jugeons pas que Trump est un génie, ni même un bon-homme d’Etat, ni un homme honnête, ni un jugement éclairé, ni rien de tout cela. Il est narcissique, cynique, fermé à toutes les sortes de jugement mesuré de l’esprit, y compris et surtout sur soi-même, éventuellement requin des affaires, éventuellement  corrompu mais surtout corrupteur, et également infiniment capitaliste et américaniste. La seule vertu que nous lui trouvons, c’est d’être imprévisible et incontrôlable, donc un formidable fouteur de désordre au cœur du Système et du système de l’américanisme, ce qui est une vertu involontaire d’une puissance incommensurable, et donc lui comme un des principaux artisans de la GCES.

... Mais le diable ! Le Hitler-USA ! Non, certes pas, il s’agit d’être sérieux. Pourtant, tous ceux qui sont touchés par le virus agissent et pensent comme s’il était le diable-Hitler-USA, ce qui montre bien qu’il s’agit d’une pandémie (nous sommes déjà dans notre second sujet), et qu’Engelhardt n’a pas été épargné. Ce qui est somme toute assez intéressant pour l’enchaînement et la complémentarité des textes, c’est que manifestement Astore n’a pas le virus. S’il n’a guère d’estime pour Trump il n’a certainement pas la détestation furieuse d’Engelhardt, qui semble mettre le pauvre vétéran de la marine Christopher David, de Chicago, qui a reçu quelques coups et projection de spray au poivre de la part des ‘mercenaires’ de Trump, sur le même plan que les 100 000 civils tués en Afghanistan, pour une bonne part par les bombes de l’USAF ou des F-18 de la Navy dont David est un vétéran. Ainsi peut-on apprécier, comme un tribut à ces remous psychologiques la différence des ton entre les textes de Engelhardt et Astore, lorsqu’il est question de Trump.

La deuxième ‘piste’, qualifiée de ‘fondamentale’, est sans aucun doute d’un intérêt tout à fait remarquable. Cette fois les deux auteurs, à partir de l’idée d’Astore qui en est le géniteur, n’hésitent pas à la prendre à leur compte. Astore cite l’une des fameuses caractéristiques  de la pathologie engendrée par le Covid19, le “choc cytokinique”, ou “tempête de cytokines” :

« Un choc cytokinique (en anglais ‘cytokine storm’, littéralement “tempête de cytokines” ou orage cytokinique) est la forme la plus grave du syndrome de libération des cytokines (SLC), qui est une production excessive de cytokines déclenchée par un agent pathogène et qui se manifeste par une violente réponse inflammatoire du système immunitaire. C'est une réponse inadaptée, nocive et généralement mortelle sans traitement approprié. [...]
» Le choc cytokinique explique probablement une grande partie des décès dus à la COVID-19 émergente. »

Astore compare les forces armées US à des éléments immunitaires pour le grand corps américain, soit des cytokines pour ce qui nous occupe. Effectivement, il juge que les citoyens voient originellement leur armée sous cette forme : « En effet, les Américains ont tendance à imaginer ‘notre’ armée non pas comme un virus dangereux mais comme un ensemble d’anticorps bienveillants, qui nous défendent contre les ‘méchants’ du monde entier. »

Son analogie embrasse alors le rôle joué par les différents facteurs composant les forces armées US, ou Complexe Militaro-Industriel (budget énorme ponctionnant les finances du pays, guerres extérieures “sans fin”, etc.), jusqu’à un retour de ce désordre/de cette tempête aux USA même, avec la crise du pouvoir à “D.C.-la-folle” et la Grande-Émeute2020, composant les effets directs et indirects d’une “tempête des cytokines” qui, à partir de leur mission défensive (immunitaire) du grand corps qu’elles sont censées protéger, finissent par attenter à ce grand corps jusqu’à peut-être provoquer sa mort.

Ainsi Astore peut-il très justement écrire, dans une analogie effectivement foudroyante d’intensité et de clarté pour comprendre la situation de la Grande Crise que les USA sont aujourd’hui menacés, sous la forme des “tempêtes de cytokines” ainsi provoquées, par deux virus : celui du Covid19, mais aussi celui de cette folie guerrière que représentent les forces armées et le CMI, qui lance ses métastases jusque dans la “militarisation” de la police, mais aussi, et d’une façon beaucoup plus significative, dans les affrontements de psychologies qui déchirent le grand corps et l’exposent à la mort ; car le conflit déchirant les USA aujourd’hui, à propos de cet étrange objet de haine et de ferveur qu’est le personnage improbable de Trump, représente également une sorte de “tempête de cytokines” à sa façon ; là où la cohésion et la tenue des psychologie eussent du assurer l’unité comme les facteurs immunitaires protègeant le grand corps et son esprit, désormais, la tempête de la guerre civile et des haines intestines en assurent le danger de mort de soi-même par soi-même.

Là aussi, en un sens qui est manifeste sinon irrésistible, règne la fameuse équation surpuissance-autodestruction ; tant la surpuissance américaniste qui a fini par être engendrée par la puissance américaine, – comme le monstre est engendré par la force, – engendre à son tour, par les remous terrible qu’elle suscite, comme une tempête de cytokines”, la menace suprême. L’analogie devient effectivement, dans cette saison catastrophique des crises actives de la Grande Crise d’Effondrement du Système, un symbole remarquable de puissance et de signification intuitive.

Ci-dessous, nous donnons successivement :
• le texte d’introduction de Tom Engelhardt, où l’auteur met à la sauce postmoderne le fameux “Thinking About the Unthinkable” des théoriciens (essentiellement Herman Kahn) du nucléaire pendant la Guerre Froide, qui théorisaient la guerre nucléaire d’anéantissement de l’espèce (titre d’Engelhardt : « Tomgram: William Astore, Thinking About the Unthinkable [2020-Style] ») ;
• Un premier extrait du corps du texte d’Astore préparant son analogie finale en détaillant les effets catastrophiques de l’armement et du militaire aux USA (titre du texte d’Astor : « Killing Democracy in America, – The Military-Industrial Complex as a Cytokine Storm » ;
• Un deuxième extrait du texte d’Astore, qui est en fait sa partie de conclusion, où il établit l’analogie entre Codiv19 et la machine de guerre US, tous deux provoquant cette fameuse “tempête de cytokines”.

dedefensa.org

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A propos de “Thinking the Unthinkable”, style-2020

Il a envoyé ce que la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, a appellé ses “troupes d'assaut non identifiées” qui se sont déployées comme des soldats dans une zone de guerre dans les rues de Portland, Oregon, où se trouvaient des manifestants. Ces agents de la force publique fédérale en tenue de camouflage appartenaient manifestement au Service Fédéral de Protection du Département de la sécurité intérieure et à l'Agence des douanes et de la protection des frontières. Bientôt, des centaines d’entre eux vont lancer un “surge”, – un terme qui devrait vous sembler étrangement familié, – sur Chicago et d’autres villes dirigées par des maires démocrates. De cette manière, Donald Trump installe littéralement dans notre pays les guerres que nous menons à l’extérieur depuis des décennies. S'adressant aux journalistes dans le bureau ovale, il a récemment décrit la violence quotidienne à Chicago comme “pire que l'Afghanistan, et de loin”. Il parlait du pays que les États-Unis ont envahi en 2001 et dans lequel ils n’ont pas cessé de se battre depuis, un pays où plus de 100,000 civils seraient morts dans cette guerre  entre 2010 et 2019. À l'heure actuelle, la violence à Chicago (qui est effectivement terrible) est devenue, dans l'esprit du Grand Affabulateur, “pire que tout ce qu’on n’a jamais vu” et ainsi devenant équivalent à un chaos militarisé.

Bien entendu, en parlant de cette violence, le président ne parlait pas des os brisés de Christopher David. Ce vétéran de la marine, après avoir appris que des agents fédéraux non identifiés avaient enlevé des manifestants dans les rues de Portland dans des fourgonnettes banalisées, a pris un bus pour rejoindre les manifestations nocturnes de la ville. Il voulait demander personnellement à ces agents comment ils pouvaient justifier leurs actions en fonction du serment qu’ils avaient prêté de défendre la Constitution. Ils lui ont répondu en le frappant et en l’aspergea     nt de spray au poivre. Désormais, le président qui a prétendu qu'il mettrait fin à toutes les guerres américaines (mais qui n’a même pas essayé de le faire) a ajouté une note révélatrice en-dessous de sa promesse. Certes, il n'a accepté que récemment, semble-t-il, de laisser au moins 4 000 soldats américains (et Dieu sait combien forces privées complémentaires) en Afghanistan au-delà des élections de novembre, alors que les frappes aériennes américaines se poursuivent, après dix-neuf années d’intervention. Aujourd'hui, il alimente également la violence dans le pays, à la recherche d'un argument pour mobiliser et renforcer son soutien qui s'amenuise lors des prochaines élections.

En d'autres termes, il donne un nouveau sens à l'idée même que nos guerres extérieures  reviennent dans notre pays. Comme le suggère aujourd'hui William Astore, lieutenant-colonel de l'armée de l'air à la retraite, historien et collaborateur régulier de TomDispatch, les “guerres sans fin” de ce pays sont devenues une sorte de pandémie mondiale à part entière. Il vous dit tout ce qu'il faut savoir sur ce pays en juillet 2020 : alors même que les démocrates et les républicains du Congrès se disputent le type de nouveau projet de loi à adopter pour aider l'Amérique touchée par les coronavirus, un autre projet de loi ne sera pas confronté à de tels problèmes au Congrès. Je pense à celui que le sénateur républicain James Inhofe a qualifié de “projet de loi le plus important de l'année”, pour financer l'armée américaine (et le complexe militaro-industriel qui va avec). Oh, attendez, à moins que le président ne décide d'y opposer son veto parce qu’un amendement pourrait y être inclus, ordonnant de débaptiser toutes les bases militaires américaines portant le nom de généraux confédérés.

Vraiment, pouvez-vous imaginer un monde dans un désordre plus pandémique que celui-ci ?

Tom Engelhardt


L’assassinat de la démocratie en Amérique

[...]
“Les grandes nations ne mènent pas de guerres sans fin”, affirmait Trump lui-même l’année dernière encore. Pourtant, c'est exactement ce que ce pays fait, quel que soit le parti au pouvoir à Washington. Et c'est là, il faut lui donner ce crédit, que Trump a eu une certaine perspicacité. L’Amérique n'est plus grande (“Great”) précisément à cause des guerres sans fin que nous menons et de tous les coûts largement cachés mais associés qui les accompagnent, y compris la militarisation de la police récemment très médiatisée ici chez nous. Alors qu’il avait promis de faire l’Amérique “Great Again”, le président Trump n'a pas réussi à mettre fin à ces guerres, alors même qu'il a alimenté le complexe militaro-industriel avec des budgets encore plus colossaux.

Il y a une logique faussaire dans tout cela. En tant que principal pourvoyeur de violence et de terreur, avec ses dirigeants engagés dans la lutte contre le terrorisme islamique à travers la planète jusqu'à ce que le phénomène soit vaincu, les États-Unis deviennent inévitablement leur propre adversaire, menant une guerre perpétuelle contre eux-mêmes. Bien sûr, dans ce processus, les Afghans, les Irakiens, les Libyens, les Syriens, les Somaliens et les Yéménites, parmi d'autres peuples de notre planète en guerre, paient un lourd tribut, mais les Américains paient aussi. (Avez-vous même remarqué ce chemin de fer à grande vitesse qui n’existe toujours pas, ce barrage de plus en plus délabré, ces ponts qui ont besoin d'être réparés, alors que l'argent continue à affluer dans l'État de sécurité nationale ?) Comme le disait si bien le héros de la bande dessinée Pogo, “Nous avons rencontré l’ennemi et il est en nous-mêmes”.

[...]
À l'époque de Covid-19, alors que le nombre de cas et de décès dus à la pandémie continue de grimper en Amérique, il est étonnant que les dépenses militaires atteignent également des niveaux records malgré une urgence médicale et une récession majeure.

La réalité est qu’à l’été 2020, l’Amérique est confrontée à deux virus mortels. Le premier est le Covid-19. Avec un travail acharné et un peu de chance, les scientifiques pourraient être en mesure de produire en masse un vaccin efficace contre ce virus, peut-être dès le printemps prochain. En attendant, les scientifiques savent comment le contrôler, le contenir, voire le neutraliser, comme l'ont montré des pays allant de la Corée du Sud et de la Nouvelle-Zélande au Danemark, même si certains Américains, encouragés par notre président, insistent pour écarter toute prudence au nom de la liberté individuelle. Le second virus, en revanche, pourrait s'avérer beaucoup plus difficile à contrôler, à contenir et à neutraliser : la guerre sans fin, une pandémie que les forces militaires américaines, avec leurs obsession de la ‘frappe globale’, continuent à propager à travers le monde.

Malheureusement, il y a fort à parier qu’à terme, même avec Donald Trump comme président, l’Amérique a plus de chances de vaincre Covid-19 que le virus de la guerre sans fin. Au moins, le premier est généralement considéré comme une menace sérieuse (même si ce n'est pas le cas pour ce président aveugle à tout sauf à ses chances de réélection) ; le second est cependant encore largement considéré comme un signe orgueilleux de notre force et de notre exceptionnalité. En effet, les Américains ont tendance à imaginer ‘notre’ armée non pas comme un virus dangereux mais comme un ensemble d’anticorps bienveillants, qui nous défendent contre les ‘méchants’ du monde entier.

En ce qui concerne les nombreuses guerres américaines, il y a peut-être quelque chose à apprendre de la façon dont le système immunitaire de certaines personnes réagit à Covid-19. Dans certains cas, le virus déclenche une réponse immunitaire exagérée qui conduit l'organisme dans un état d’inflammation grave connu sous le nom de “tempête de cytokine” Cette ‘tempête’ peut entraîner la défaillance de plusieurs organes, suivie de la mort, mais elle se produit pour la cause de la défense de l'organisme contre une attaque virale.

De la même manière, la réaction exagérée de l'Amérique à l’attaque des 19 terroristes du 11-septembre, puis aux menaces perçues dans le monde entier, en particulier la nébuleuse de la menace terroriste, a conduit à une tempête de cytokines analogue (même si on le remarque peu) dans le système américain. Les anticorps de l’armée (et de la militarisation de la police) ont sapé nos ressources, enflammé notre corps politique et étranglé lentement les organes vitaux de la démocratie. Si elle n’est pas maîtrisée, cette ‘tempête’ d’inflammation militariste tuera la démocratie en Amérique.

Pour redresser la situation dans ce pays, il faut non seulement un vaccin efficace contre le Covid-19, mais aussi un moyen de contrôler les ‘anticorps’ produits par ces guerres sans fin de l’Amérique dans le reste du monde depuis des décennies qui ont fini par revenir chez nous, – de cette façon, attaquant et provoquant l’inflammation de l’ensemble du corps politique, social et économique des États-Unis. Ce n'est que lorsque nous aurons trouvé des moyens de nous vacciner contre la violence destructrice de ces guerres, qu'elles aient lieu dans des rues étrangères ou dans les nôtres, que nous pourrons commencer à guérir en tant que société démocratique.

Pour survivre, le corps humain a besoin d'un système immunitaire sain, sinon il peut se dérégler, développer une violente inflammation jusqu’à attaquer et dégrader nos organes vitaux, et alors nous nous sommes perdus. Il est raisonnable de penser que, selon cette analogie, la démocratie américaine est déjà sous respirateur artificiel et commence à ressentir les effets de la défaillance de plusieurs organes.

Contrairement à un patient humain, les médecins ne peuvent pas plonger notre démocratie dans un coma artificiel. Mais nous devrions collectivement nous efforcer de contrôler notre système immunitaire hyperactif avant qu'il ne nous tue. En d'autres termes, il est vraiment temps de débudgétiser notre ‘machine de guerre’, ainsi que la militarisation de la police, et de repenser la manière dont les menaces réelles peuvent être neutralisées sans transformer chaque réponse en une guerre sans fin.

Tant d'années plus tard, il est temps de penser à l'impensable. Pour le gouvernement américain, cela signifie, – horreur ! – la paix. Une telle paix commencerait par un retrait des folies de l’empire (ramener nos troupes au pays !), des budgets militaires (et policiers) fortement réduits, et un retrait complet de l’Afghanistan et de tout autre lieu associé à cette guerre ‘générationnelle’ contre le terrorisme. L'alternative est une tempête de cytokines qui, à la fin, nous déchirera de l'intérieur.

William Astore