La plus grande force militaire du monde évolue, vite, très vite, vers la paralysie et l'impuissance

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La plus grande force militaire du monde évolue, vite, très vite, vers la paralysie et l'impuissance


Deux articles parus simultanément, dans deux grands journaux étiquetés libéraux de la côte est, — et voilà, d'une part, la perspective d'une guerre contre l'Irak singulièrement relativisée ; d'autre part, la situation des forces armées américaines placée, pour qui veut l'apprécier comme on nous la décrit, dans une situation extrêmement singulière et inquiétante. Il s'agit de l'article du Washington Post, «Military Bids To Postpone Iraq Invasion», du 24 mai, et de l'article du New York Times, «Military Would Be Stressed by a New War, Study Finds», du même 24 mai. Les titres nous en disent beaucoup : il s'agit d'une très, très forte offensive des militaires contre une guerre en Irak. Mais on comprend que ce n'est pas tout.

Soyons clair, aussitôt : l'offensive est double, et c'est de cette façon qu'il faut l'observer. Elle est politique (c'est-à-dire bureaucratique) et technique. On dira que le deuxième point est peut-être, sans doute, — à notre avis, certainement, — le point le plus intéressant.

• L'offensive politique, ou plutôt bureaucratique, contre la guerre en Irak, c'est l'article du Post. Dans ce texte, il nous est décrit comment il semble bien que les militaires soient arrivés à leur but, qui est de ne pas faire la guerre en Irak. Il s'agit d'une guerre bureaucratique au sein du Pentagone principalement, livrée depuis septembre dernier, et il nous est dit que les militaires, — ou disons la plupart d'entre eux et, dans tous les cas, leur direction, — estiment l'avoir gagnée. Cela repousse la guerre (la vraie, celle contre l'Irak) très loin, au minimum à l'hiver 2003, et même, semble-t-il selon l'appréciation et le voeu de certains, cela repousse cette guerre à jamais (« ...an attack on Iraq has been postponed and may never occur »).

• On pourrait proposer l'interprétation que l'article du Times, c'est en quelque sorte le ''pourquoi nous ne pouvons pas faire cette guerre'' que, par ailleurs, nous ne voulons pas faire. (Ce qui laisserait à penser que l'argument technique est la cause de l'absence de volonté de faire la guerre ? C'est aller un peu vite.) C'est la description de l'état des structures et des capacités de l'armée américaine. C'est surtout la description de son état d'esprit. Tout cela nous conduit à avancer que cet article est aussi et bien plus qu'une simple description de l'argument militaire pour ne pas faire la guerre. C'est la description d'une crise profonde, qui est aussi une crise extra-ordinaire par sa forme. Le conformisme officiel et ses bardes, type-experts et autres, continueront à chanter, ici, en Europe, l'inatteignable et incroyable puissance militaire américaine. Laissons-les et occupons-nous des choses sérieuses. Ce que nous montre cet article, c'est exactement le contraire : l'armée américaine est au bord de l'impuissance structurelle et, dirait-on plus gravement encore, de l'impuissance intellectuelle (spirituelle ?), et, au-delà, proche de la paralysie. Ce n'est pas rien pour un simili-empire de la puissance qu'on sait, qui est entré dans la plus Grande Guerre qu'on puisse imaginer (contre le Mal, i.e. le terrorisme), qui appuie sa prétention générale à l'hégémonie globale sur la force militaire.

La bataille bureaucratique pour ne pas faire la guerre, — car les militaires américains ne veulent plus faire la guerre

Désormais, cela est dit : les militaires ne veulent pas faire la guerre, et c'est le cas des cinq Chiefs (CEM) du Joint Chief of Staff, et, d'ailleurs, de Tommy Franks lui-même, le général en chef de Central Command. (Envisagez-vous de faire une guerre lorsque votre commandant en chef sur le terrain ne veut pas la faire ? Mais, à Washington, aujourd'hui, tout est possible.) Les raisons sont multiples, diverses, techniques certes (voir plus loin) mais également politiques. Elles sont aussi, dans certains cas, extrêmement drôles par le contraste qu'elles offrent avec les vérités révélées qu'on nous martèle depuis des mois. Il s'agit d'une ''nouvelle vérité'', si l'on veut. Ainsi apprend-on (argument pour les bellicistes qui avancent ce précédent et en font un modèle et un argument pour l'attaque contre l'Irak) que la guerre d'Afghanistan est loin d'avoir été un triomphe uniquement américain, et on n'est plus très loin de vous dire que par bonheur se trouvait l'Alliance du Nord pour balayer le pouvoir taliban, — ce qui, non plus, n'est pas très loin d'être plein de bon sens. (« In this view, those who say the model of the Afghan war can be transferred to Iraq fail to take into account that the Northern Alliance in Afghanistan had thousands of troops ready to fight, some of them heavily armed, whereas there is no equivalent indigenous force in Iraq. »)

Ainsi apprend-on également, et c'est encore plus drôle pour celui qui tient la chronique des aventures des arguments péremptoires de notre-cause-morale au travers des dédales de la guerre bureaucratique, — ainsi apprend-on que Saddam n'est pas loin de devenir un type pas mal. Sur le tard, nous dit-on du côté des guerriers bureaucratiques adversaires de la guerre, Saddam vieilli semble devenir plus sage. Pourquoi ne pas le garder ?

« In addition to those tactical concerns, some of the chiefs also expressed misgivings about the wisdom of dislodging an aging, weakened Hussein who, by some accounts, has behaved better than usual in recent months. Their worry is that there is no evidence that there is a clear successor who is any better, and that there are significant risks that Iraq may wind up with a more hostile, activist regime. »

Tout cela nous fait mesurer le degré d'intensité de la bataille bureaucratique autour de la guerre en Irak. On mesure combien la pression des militaires américains semble faire de plus en plus vaciller la résolution des civils bellicistes, notamment du côté des dirigeants (GW lui-même, Rumsfeld d'une certaine façon). L'engouement que nous avons parfois qualifié d'hystérique des neo-conservatives pour la guerre, semble, effectivement, devoir être considéré de cette façon par certains, et considéré comme étant en bonne partie réfréné (« one top general said the ''Iraq hysteria'' he detected last winter in some senior Bush administration officials has been diffused »).

La guerre bureaucratique n'est pas gagnée par les ''pacifistes''. Mais le rythme de l'esprit guerrier, la ''magie'' dirait-on de la perspective d'une attaque, d'un déchaînement de puissance, semblent très fortement contenus, voire réduits à des positions défensives. Lorsque ce rythme par essence offensif dans l'entraînement des esprits est ramené sur des positions défensives, il perd sa raison d'être et, par conséquent, sa capacité d'entraînement.

D'une façon générale, on mesurera l'évolution de l'état d'esprit des militaires par rapport à la guerre du Golfe. En 1990, les militaires faisaient des war games pour démontrer qu'ils pouvaient battre Saddam (le cas de Schwarzkopf en juin-juillet 1990, avant l'attaque de Saddam). Aujourd'hui, ils font la même chose pour démontrer le contraire. Encore plus que le destin de cette attaque tant attendue, préparée, proclamée, annoncée, et dont on peut maintenant penser qu'elle ne viendra peut-être jamais, c'est l'état d'esprit ainsi mis en évidence qui est la nouvelle la plus importante.

C'est dit : les militaires américains n'aiment plus du tout la guerre et s'emploient désormais à s'en protéger

L'article du Times est donc le plus intéressant. Il nous dit que les militaires estiment n'être pas loin du terme de leurs possibilités. Ils annoncent qu'une attaque contre l'Irak leur demanderait des ressources considérables, dont ils ne disposent pas. (Les comptes précis n'ont pas encore été faits, ce qui signifie qu'il n'y a pas de plan de guerre, ce que GW nous a obligeamment confirmé à Berlin. Si on devait en venir à un plan de guerre, on peut être certain que les exigences des militaires dans le domaine des moyens seraient colossales.) Les militaires américains ne sont pas loin de nous dire qu'il faudrait quasiment une mobilisation équivalente à celle du Golfe (notamment plus de 200.000 réservistes rappelés) pour lancer une attaque, — qui, elle, ne s'appuierait que sur 200.000 soldats, soit deux à trois fois moins de combattants qu'en 1991 (cette évolution, on en reparle un peu plus bas, tant est forte sa signification). Les militaires nous disent encore qu'ils manquent d'avions de transport et de ravitaillement en vol. (Cela, malgré les 320 avions de transport et les 222 avions de ravitaillement en vol de première ligne [Air Mobility Command], et les 417 avions de transport et les 284 avions de ravitaillement en vol du Reserve Command et de la Garde Nationale, — ce décompte, uniquement pour l'USAF.) Ils nous disent qu'ils manquent d'avions de guerre électronique. (Cela, c'est juste : il reste une toute petite centaine d'EA-6B Prowler de la Navy, l'USAF ayant mis prématurément à la retraite, à cause d'une erreur bureaucratique comme l'a révélé en 1994 le général Dugan, alors chef d'état-major de l'USAF, ses 42 EF-111A Raven de guerre électronique, encore en excellent état de marche après avoir coûté $200 millions l'exemplaire.) Toutes ces plaintes et jérémiades alors que le budget du DoD a été augmenté de $48 milliards (rappelez-vous nos exclamations admiratives, à nous, en Europe) et qu'il approche les $400 milliards pour l'année 2003.

Ces quelques exemples mesurent l'extraordinaire disparité entre l'analyse de leur soi-disant faiblesse que font les militaires américains, et les réalités de leur puissance. Pour autant, le soupçon n'est pas fondé : les militaires américains sont vraiment au bord de l'impuissance et de la paralysie. La cause de cette situation qu'on jugerait normalement complètement surréaliste tient à l'état d'esprit de la machine militaire américaine ; et cette machine, en fonction de cet état d'esprit, a, ces dernières années, complètement restructuré ses forces et le fonctionnement de ces forces. Quelques mots nous éclairent ici et là sur une situation où l'impératif de la Force Protection a remplacé la stratégie expéditionnaire américaine classique de la Force Projection. Cela est dit explicitement (dans le New York Times).

« Senior officials said the simulation found that since Sept. 11 the increased use of military personnel for domestic defense and bolstering guard details at bases worldwide --''force protection,'' as the military calls it -- has placed combat readiness at risk. »

C'est-à-dire que nous nous trouvons dans une situation où la première priorité de la protection des forces américaines, bien avant l'efficacité opérationnelle et la capacité guerrière de ces forces, a d'ores et déjà atteint le fonctionnement de cette machine. Plusieurs remarques, relevées dans les articles citées, vont dans ce sens. On en cite quelques-unes.

• D'abord, le rappel de ce qui a déjà été remarqué, qu'une mobilisation à peu près équivalente à celle de la Guerre du Golfe aboutirait à mettre sur le terrain une force d'autour de 200.000 soldats alors qu'elle avait abouti à mettre sur le terrain, en 1990-91, du côté américain, entre 2 fois et 2 fois et demi ce volume de combattants.

• Cette remarque (du NYT) est particulièrement intéressante : « Even though the American-led fight to drive the Taliban and Al Qaeda from Afghanistan was considered a small-scale operation and not a major regional conflict, it brought demand for such equipment to the levels of a full-scale war, officials said. » A la lumière de ce qui précède, cette remarque signifie qu'une guerre de basse intensité implique, à cause des nécessités de Force Protection, autant de ressources qu'une guerre de haute intensité normale (ne nous attarderons pas à la montagne de ressources, certainement au-delà des moyens des forces US aujourd'hui, pour une vraie guerre de haute intensité). L'implication évidente est que la stratégie américaine (capacité de faire au minimum 1 guerre et demi, soit une guerre de haute intensité et une guerre de basse intensité en même temps) ne tient plus : si la demi-guerre (la guerre d'Afghanistan) devient une guerre complète à cause des moyens demandés, on ne peut plus faire la guerre entière qui devrait être possible en fonction de cette stratégie. D'où l'impossibilité de faire la guerre contre l'Irak.

• Pour terminer ces remarques, il faut lire ce qui suit (extrait du NYT) en ayant à l'esprit cette question de la Protection Force et l'absurdité où cette tendance, cette crainte obsessionnelle du risque et des pertes, conduit les forces américaines. Nous ne sommes plus très loin, peut-être, du temps où le volume des forces de protection dépassera celui des forces à protéger, avec ponction dans ces forces opérationnelles vers les forces de protection comme il en est cité un exemple ci-dessous. Bientôt les forces américaines deviendront une immense force de protection d'une minuscule force d'intervention. Bientôt ...

« ''We never sized ourselves to have to do high force-protection levels at home and overseas at the same time,'' said Gen. John Jumper, the Air Force chief of staff, who sent a two-star general to participate in the March war game. ''We're stretched very thin in security forces.''

» Another senior Pentagon official said the simulation revealed that such force protection ''strips combat power'' and that the drain on personnel had created ''a dangerous situation.'' ''There are tremendous numbers of additional people at the gates of our bases,'' this official added. ''The base commander ends up taxing his operational forces to do that. And if forces deploy from that base into active units overseas, you have to provide force protection over there and find somebody else back at home for those jobs. It's a double whammy.'' »

Dans ce vaste contexte, le mot de la fin de l'article du New York Times, nécessairement et politiquement correct, est bienvenu pour clore le caractère profondément ubuesque de cette réflexion : « At the same news conference, General Myers added, ''There should be no doubt in anybody's mind that whatever the president would ask us to do, we're ready to do.'' ». Personne ne semble y avoir distingué la moindre ironie, qui serait de toutes les façons tout à fait involontaire.