La guerre du fer et du feu

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La guerre du fer et du feu

• Conflit conceptuel sans fin dans cette activité humaine qu’est également la guerre : l’homme et la machine. • Courte histoire de cette intéressant “affrontement” jusqu’aux missiles d’Ukraine, par Andrea Marcigliano.

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Il est assuré aujourd’hui que la guerre d’Ukraine apporte une nouvelle forme de guerre. Pour autant, on y trouve l’habituelle interrogation sur l’habituelle confrontation entre l’homme et la machine, pour savoir qui domine l’autre, qui se sert de l’autre, qui joue le rôle principal, etc. Avant de tenter de répondre à cette question, – ce qui sera pour une occasion différente, – il n’est pas mauvais d’offrir un très rapide rappel de l’histoire de cette confrontation, et encore en sachant bien que les réponses apportées au long du récit de cette “cohabitation-confrontation” (ici, celui que nous donne Andrea Marecigliao) sont toutes relatives et sujettes ào diverses contestations. Ce rapport homme-machine pour décider du sort de la guerre est certainement le sujet le plus disputé et le plus incertain.

.... C’est aussi, à notre sens, le plus important, car il fait entrer la guerre dans la civilisation, – même si c’est par la porte la moins ragoutante, – et nous indique, plus que toute autre activité la situation du progrès au moment où cette entrée a lieu. Marecigliao nous indique que la Grande Guerre fut, préparée en cela par la Guerre de Sécession aux USA, la première guerre moderne où la machine et les technologies jouèrent un rôle essentiel. C’est exactement notre appréciation, du point de vue de la chronologie. Nous différons pourtant pour ce qui est des effets de cette confrontation par rapport à la référence du progrès et du système du technologisme, toutes questions toujours posées (et donc nullement résolues) à l’heure de la guerre en Ukraine.

Nous avons souvent abordé ce problème, dans nombre d’articlées (voir notamment la série du 31 octobre 2018 au 11 novembre 2018) mais aussi dans notre livre ‘Les Âmes de Verdun’ où nous faisons de cette bataille un pivot et un exemple typique de la confrontation entre l’homme et la machine, – à l’avantage du premier. En voici un extrait dans ce sens :

« Tout cela est bel et bon mais en quoi le propos concerne-t-il la Grande Guerre et notre Verdun au bout du compte ? En ceci que se complète notre schéma de la psychologie politique et historique d’une France à l’histoire compliquée mais constituée en une force stabilisatrice dans l’Histoire, une force structurante. Cette force tient alors une place fondamentale dans la Grande Guerre comme elle se découvre désormais, – la Grande Guerre, non pas désordre complet et insensé mais théâtre cruel et sanglant de l’attaque du désordre déstructurant contre l’ordre structurant. Dans cette interprétation, c’est la France, vieille nation historique et protectrice de l’harmonie et de l’équilibre, qui subit l’attaque des forces déstructurantes qui se sont installées au cœur de l’Europe (la “chaudière européenne” qu’est devenue l’Allemagne), et Verdun en est la scène privilégiée. Dans ce cadre, comme notre interprétation elle-même le sollicite, les nations subsistent mais leur affrontement passe au second plan et l’on doit retenir principalement qu’il s’agit de cet affrontement entre forces structurantes et forces déstructurantes qui va au cœur de l’appréciation historique, quand l’Histoire se fait miroir de l’enjeu d’une civilisation qui a atteint les limites du monde et les interrogations ultimes. Notre observation constante sur le rôle joué par la “modernité” sous la forme de sa production des plus hautes technologies de guerre prend ici toute son ampleur (“[l]a bataille de Verdun est caractérisée par un gigantesque déluge de feu dû à l’artillerie, qui représente alors le summum de la modernité dans la technologie guerrière…”). Le soldat français de Verdun, qui a organisé et proclamé sa résistance dès la première heure, dès les premiers obus, est celui qui a résisté en premier au déluge de la ferraille moderniste, en s’appuyant sur la référence historique de la France, sur son instinct national transformé en un instinct de civilisation, ce que la France décrite par Curtius et Sieburg permet effectivement. Le soldat allemand, un moment abusé et grisé par l’illusion de la victoire dont ses chefs eux-mêmes ne savaient par quel bout la prendre tant ils étaient aveuglés, eux, par l’illusion de la puissance, rejoindra bientôt son adversaire français en représentant la partie sombre de la réaction humaine, l’amertume, la tristesse et l’abandon, devant l’usage de la ferraille moderniste contre l’homme. (Lui aussi, le soldat allemand, subit la tyrannie destructrice de la mitraille de fer et de feu.) »

Voici l’article d’ Andrea Marcigliano sur l’historique court qu’il nous donne des rapports hommes-machines dans l’histoire de la guerre. Nous devrions faire suivre par un article sur ce que nous considérons être le même problème pour la guerre en Ukraine. L’article de Marcigliano vient originellement de ‘electomagazine.it’ et, dans sa version française, de ‘euro-synergies.hautetfort.com’.

dde.org

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La guerre et le facteur humain

Des sources généralement considérées comme faisant autorité (Bloomberg et autres) rapportent qu'en Ukraine, l'application de l’Intelligence Artificielle (IA) aux stratégies de guerre s'est révélée être un échec total.

En effet, les ingénieurs et stratèges du Pentagone pensaient qu'avec l'utilisation de l'Intelligence Artificielle, fournie par les Etats-Unis, les forces de Kiev l'emporteraient facilement sur celles de Moscou.

Parce que leurs stratégies auraient été guidées par des données objectives, filtrées par un système transversal de détection informatique. Et organisées par l'IA. Évitant les limites de l'erreur humaine.

Mais ce n'est pas le cas. Pour ne citer qu'un exemple, la précision de tir des Russes, qui s'appuie encore sur l'homme, est plusieurs fois supérieure à celle des Ukrainiens. Tirs télécommandés, pour ainsi dire, par des systèmes informatiques sophistiqués.

Je ne suis pas un technicien et je ne prétends pas avoir d'expertise en la matière. Je me réfère cependant aux données des agences en question.

Ce qui m'amène à réfléchir.

Sur la guerre et... le facteur humain.

Car, dans l'Art de la guerre, ce qui s'est peu à peu perdu, c'est précisément cela. Le "facteur humain". C'est-à-dire l'importance de l'homme qui se bat. Avec ses mérites et ses défauts. Son héroïsme et sa peur.

Et c'est une grave perte. Surtout dans ce que l'on appelle l'Occident. Qui a cru remplacer cela par la "technique". En fait, il a déshumanisé la guerre. Celle-ci, que nous l'aimions ou non (et je comprends que nous ne l'aimions pas), est un élément fondamental de notre histoire. Et de notre vie.

Notre civilisation commence avec l'Iliade. Achille contre Hector. Et ce que nous sommes, ce que nous avons été pendant des siècles, des millénaires, vient de là.

Homme contre homme. L'épreuve des armes. De la vaillance. L'aristia. Une image qui a perduré presque jusqu'à aujourd'hui. Elle s'est transformée en stratégie. Qui est, en effet, l'art. Sanglant. Mais de l'art. Et donc dépendant de la vaillance, de l'habileté et de l'intelligence des hommes.

Car il ne s'agit plus seulement de force physique et de courage. César n'était pas particulièrement apte au combat. Mais c'était un génie de la stratégie. Il en va de même pour Napoléon, qui semble avoir eu peur de la confrontation physique. Mais il a dominé la bataille grâce à son intelligence. Par son génie stratégique. Qui dépassait de loin les limites de la force physique. Ou de la brute, selon les cas.

Ainsi, jusqu'à la Grande Guerre. Qui était une guerre de masses. Et de matériaux. Où la puissance technique a commencé à compter plus que l'intelligence stratégique. Et la vaillance sur le champ de bataille.

Ernst Jünger l'a compris avec lucidité. Dans "Les orages d'acier", il raconte l'affrontement entre l'homme et la machine. Il s'agit toujours de l'Iliade, mais l'un des deux adversaires n'est plus humain. C'est le pouvoir de la technologie. Qui vient de la richesse. De l'argent.

C'est pourquoi Ezra Pound a écrit qu'il est impossible pour un poète moderne d'ignorer l'économie. Tout comme il était impossible pour Homère de ne pas parler de la guerre.

L'économie, l'intérêt et le pouvoir économique ne font pas que déclencher des guerres. Elles en déterminent l'issue. La victoire dépend des moyens dont on dispose. En fin de compte, de la richesse et de la technologie. Qui ne sont pas... humaines.

L'Amérique a incarné et incarne cette vision différente de la guerre. Qui caractérise désormais l'ensemble de ce qu'il est convenu d'appeler l'Occident collectif.

Une vision qui s'est affirmée lors de la guerre de Sécession. La vaillance des Cavaliers gris de Lee a été vaincue par la supériorité matérielle des Vestes bleues de Grant.

Bloody Shiloh en est la preuve.

Mais ce nouveau paradigme, cette conception de la guerre comme puissance matérielle et non comme valeur humaine, a commencé à montrer des failles après la Seconde Guerre mondiale.

Au Viêt Nam, le rapport de force matériel était tout à fait en faveur des Américains. Pourtant, ils ont perdu.

Incapacité à comprendre l'environnement. Et les hommes, les Vietcongs, qui vivaient et combattaient dans cet environnement.

Le général avid Petreus l'explique lucidement dans son essai historique.

Et l'histoire s'est répétée. Avec les talibans, par exemple.

Attention. Aucune sympathie idéologique pour les Viets ou les Talibans. Juste le constat que l'idée que les guerres ne se gagnent que par la supériorité des moyens et de la technologie, sans l'homme, s'avère progressivement en faillite.

De plus en plus faillible, à mesure que le facteur humain perd de son importance. Moins pris en compte. Jusqu'à cette tentative de remplacer les décisions humaines par celles d'une Intelligence Artificielle aseptisée. Comme dans un cauchemar issu de l'imagination de Philip K. Dick.

Je ne sais pas comment se terminera la guerre en Ukraine. Et ce n'est d'ailleurs pas ce qui m'intéresse aujourd'hui.

Mais, si les informations de Bloomberg sont vraies, nous pourrions avoir la preuve que le facteur humain ne peut pas être remplacé par quelque chose d'artificiel. Dans la guerre, comme dans toutes les autres activités fondamentales de la vie.

Andrea Marcigliano