La guerre contre le terrorisme, ou le stade ultime du virtualismeAnalyse, de defensa Volume 17, n°15

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Rubrique Analyse, extrait de de defensa, Volume 17, n°15

La guerre contre le terrorisme, stade ultime du virtualisme


Nous sommes en guerre depuis le 11 septembre. Quelle guerre ? Contre le terrorisme ? Ah bon. Il est donc possible d'être en guerre contre le terrorisme ?

La première phrase de la préface de Au-dessus de la mêlée, de Romain Rolland, est celle-ci : « Un grand peuple assailli par la guerre n'a pas seulement ses frontières à défendre. Il a aussi sa raison. » Rolland ne connaissait pas la Grande Guerre contre la Terreur, la guerre ultime de l'humanité. Cette guerre-là ne ressemble à aucune autre et bien plus qu'en aucune autre la raison y est menacée.

De tous les temps, pour toutes les guerres, il y a toujours eu débat, contestation, trahison, etc. Des soldats mettaient crosse en l'air, des conscrits refusaient de servir, des journalistes étaient accusés d'intelligence avec l'ennemi parce qu'ils recommandaient de négocier la paix plutôt que de continuer la guerre. La censure, qu'on surnomma un temps Anastasia, avait les ciseaux faciles. Peu importe, l'on comprend ce que l'on veut dire : dans tous les cas, il y avait une guerre. Même l'énorme et surprenante Guerre froide, qui dura un demi-siècle et où l'essentielle règle du jeu était de ne tirer aucun coup de feu sur un soldat du camps ennemi, c'était tout de même une guerre, avec ses uniformes différents, ses espions dans chaque camp, ses frontières infranchissables, ses théoriciens de l'apocalypse qui parlaient d'armes qui existaient et qu'on pouvait compter. Même l'étrange guerre du Kosovo, où l'on inventa un diable des dimensions d'un Hitler là où il n'y avait qu'un aventurier de passage, c'était tout de même une guerre, avec ses bombes, ses alertes, ses victimes civiles par erreur. (Dire de telles évidences semble relever de la sornette. On va voir aussitôt que ce n'est pas le cas.)

Ce qui frappe dans la guerre actuelle, et encore, sept mois après qu'elle ait débuté, c'est que le débat porte finalement et avant tout, c'est-à-dire avant toute autre considération politique, et encore, de plus en plus profondément et de façon de plus en plus polémique chaque jour, sur le fait de savoir s'il y a une guerre. Dès le premier jour se posa la question (au soir du 11 septembre, le général Haig s'exclame : « We are at war ») ; dès le premier jour, cette question de savoir s'il s'agit ou non d'une guerre, et cette question non en raison de la gravité de l'acte mais en raison de la différence de substance entre ce qui fait la spécificité de la guerre et ce que furent les conditions de l'agression. L'administration GW Bush n'en a plus démordu et, au contraire, n'a fait qu'en rajouter, proclamant de façon péremptoire : il s'agit bien d'une guerre. Les partisans de cette appréciation ont argumenté que l'importance et la gravité de l'acte justifiaient totalement de nommer “guerre” l'événement qui était survenu.

L'autre position, la position inverse, fut de nier qu'il s'agissait d'une guerre. Il ne s'agit pas de nier l'importance de l'acte, sa gravité, etc, mais bien de refuser son identification comme étant l'acte d'une guerre. Ce groupe s'appuyait sur la définition de la guerre qui est qu'il s'agit d'un état de belligérance entre « groupes sociaux, et spécialement entre États, [et un état de belligérance qui est] considéré comme un phénomène social et historique » (Robert). Le terrorisme est-il « un groupe social », sans parler d'être un « État » ? Non, naturellement non, répond cette autre interprétation, car c'est lui prêter bien plus qu'il n'est et, surtout, lui prêter une substance qui le transforme. Dès lors qu'il est un groupe social et encore plus un État, le terrorisme acquiert une légitimité et, alors, il ne s'agit plus de terrorisme, quasiment par définition. Autrement dit, si l'on dit qu'on fait la guerre au terrorisme, au sens juridique de l'expression, on dit un non-sens parce que faire la guerre implique par définition que l'adversaire n'est pas, ne peut pas être un terroriste/le terrorisme.


Qu'est-ce que c'est que le terrorisme ? Un acte de terreur ne fait pas de vous un terroriste et un acte de terreur ne fait pas d'un terroriste un belligérant possédant une légitimité

Première définition, à partir de ce qu'on a vu précédemment : seul peut déclencher et/ou mener une guerre celui qui représente une légitimité, c'est-à-dire s'exprimant au nom d'un groupe social selon un lien légitimé par la coutume, l'histoire, la loi, etc. (L'expression la plus achevée du groupe social étant l'État ou la nation, ou plus généralement, l'État-nation). Si cette légitimité est absente, aucun acte juridique n'est possible : ni déclaration de guerre, ni armistice ou cessez-le-feu, ni traité de paix. C'est alors du maintien de l'ordre, de la chasse au bandit, s'achevant par la capture ou la liquidation du bandit, éventuellement son jugement si vous possédez vous-même la légitimité et l'ensemble juridique prescrivant que toute sanction doit être déterminée par un jugement. Nous sommes dans le domaine du droit commun, rien d'autre. La guerre n'y a pas sa place.

Allons plus avant dans le domaine des définitions. Un acte de terreur, — le 11 septembre en est un, sans aucun doute — ne fait pas nécessairement de vous un terroriste ; a contrario, un acte de terreur perçu et subi comme un acte de guerre, — c'est encore le cas du 11 septembre — ne fait pas nécessairement de vous une personnalité légitime qui, seule, peut être chargée de la responsabilité collective de déclencher une guerre. En réalité, un acte de terreur, perçu ou non comme un acte de guerre, ne porte en lui aucune légitimité. L'acte en lui-même ne crée pas une légitimité ; il tue, il enrage, il désespère, il rend fou, il donne le désir de la vengeance, il donne du plaisir, etc, — mais de légitimité, point. A l'inverse et selon cette même logique de l'incapacité de l'acte de se réaliser dans le domaine de la légitimité, un acte de terreur ne défait pas une légitimité : les auteurs d'un acte de terreur, s'ils sont eux-mêmes des représentants d'une légitimité, n'en sont pas déchus par l'acte lui-même, — ils ne deviennent pas terroristes.

Il existe des exemples nombreux d'actes qui peuvent sans aucun doute être qualifiés d'actes de terreur, à l'intérieur d'une guerre ou sans le cadre d'une guerre, qui sont commis par des autorités légitimes. Pour s'en tenir à l'époque moderne, on peut citer les actes incontestablement terroristes des armées révolutionnaires françaises en Vendée, puis de celles de Napoléon (en Espagne, notamment) ; certaines actions militaires contre les populations locales lors des guerres de colonisation ; certaines opérations de guerre totale des armées, essentiellement nordistes, pendant la Guerre Civile américaine ; certaines opérations des armées américaines contre les Indiens ; on peut citer également les grandes controverses des “bombardements de terreur” pendant la Deuxième Guerre mondiale, allemands, britanniques et américains ; des actions diverses durant les guerres d'Indochine, de Corée, d'Algérie, du Viet-nâm, d'Afghanistan ... On peut y ajouter la politique générale de terreur policière et de liquidation des grandes dictatures comme la Russie soviétique, l'Allemagne nazie, la Chine maoïste ... La liste paraît sans fin.

Ce qui importe ici est bien la classification juridique et non l'horreur de l'acte : tous ces exemples portent sur des actes terroristes et, en aucun cas ces actes n'ont dé-légitimé leurs auteurs. Qu'on le regrette ou pas, c'est ainsi, et d'ailleurs le regret n'a rien à voir ici ; si l'on ne résiste pas à cette froide réalité et si l'on manipule l'étiquette “légitimée” selon des jugements de valeur, alors nous faisons de la morale et la classification “terroriste” ou pas n'a plus aucune importance.

Ces horribles réalités des guerres menées par des autorités légitimes expliquent qu'il y a toujours eu une tendance pour réglementer et éventuellement punir les actes de guerre (que ce soit par des règles religieuses ou strictement juridiques). Le fait que nous ayons inventé des expressions comme “crime de guerre” et “criminel de guerre”, qui peuvent sembler à certains pacifistes autant de pléonasmes indignes, dans tous les cas si l'on se place du point de vue moral, montre bien qu'on se trouve juridiquement devant une catégorie d'actes relevant d'autorités légitimes et pourtant répondant à la classification d'actes terroristes, et qu'il fallait bien trouver un moyen de “concilier” (?) les deux.


Au départ de la crise du 11 septembre, l'émotion gouvernait tout, puis la raison a repris le dessus, — mais pas pour tout le monde

L'affaire est plus sérieuse qu'une simple querelle de termes ou de définition entre le juridique et le moral, parce que cette querelle de termes et de définitions recouvre effectivement une situation réelle. Au bout du compte elle oriente nos choix, détermine nos politiques et conditionne nos actes. Il y a une différence immense entre une guerre et une action de droit commun dans le domaine des faits et de la politique, surtout à une époque où les moyens de faire la guerre et la communication pour soutenir cette guerre peuvent mener à des événements apocalyptiques.

Au départ, dans la grande émotion des manifestations de peine et de solidarité qui marquèrent l'appréciation de l'acte du 11 septembre 2001, les unes et les autres excessives par rapport à la considération accordée au sort habituel des tristes événements du monde et du reste de l'humanité, on pouvait apprécier l'identification d'une guerre comme la conséquence de cette émotion justement. On pouvait attendre que cette confusion se dissipât avec l'émotion, c'est-à-dire qu'une fois l'émotion manifestée la raison reprît le dessus. Il n'en fut rien. La raison a repris sa place mais elle n'a pas nécessairement repris le dessus, dans tous les cas pas pour tout le monde. La situation conceptuelle, c'est-à-dire la situation des conceptions en présence, a évolué radicalement. Les conceptions de l'événement en présence ont divergé radicalement.

La querelle a changé de substance, subtilement, comme se fait le passage de l'émotion à la raison, mais de façon décisive comme c'est normal quand on passe de l'émotion à la raison. De l'impression née de l'urgence de la représentation dramatique et de l'émotion, nous sommes passés aux réalités qui répondent à la raison. Le domaine est complètement différent. Très vite, la différence est apparue de plus en plus importante entre ce que signifiait le fait de nommer “guerre”, sous le coup de l'émotion, l'acte du 11 septembre au soir du 11 septembre, et le fait, raison revenue, de persister à parler d'une guerre.

Désormais, la classification que nous avons esquissée ci-dessus joue à plein. Ceux qui n'acceptent pas d'être gouvernés dans leur raison par le diktat d'une émotion ressentie le 11 septembre et qui n'a plus aucune raison d'être aujourd'hui, n'acceptent pas l'assimilation terrorisme-guerre : ou bien il s'agit de terroristes, fussent-ils monstrueux, et il n'y a pas de guerre ; ou bien il s'agit d'une guerre, et alors il n'est pas question de terroristes mais de l'une ou l'autre autorité légitimée ... Les autres, ceux qui persistent à accorder une place prépondérante à l'émotion, ou à la conception qu'a dictée l'émotion, se moquent de cette argutie juridique qu'au fond d'eux-mêmes ils jugent déplacée, sans s'expliquer précisément sinon par les mêmes anathèmes (assimilation guerre-terroriste) qui ne résistent pas à l'examen de la raison.


Nous sommes aujourd'hui dans une situation surréaliste, avec deux interprétations diamétralement opposées de la même réalité

Aujourd'hui, nous sommes en présence d'une situation qu'il faudrait qualifier, par exemple, de surréaliste. Sept mois après le début du “conflit”, le monde est partagé en deux, — deux parties du monde confrontées à la même réalité : l'une dit « c'est la guerre », et même, la guerre éternelle, la Guerre Ultime et ainsi de suite ; et l'autre dit : il n'y a pas de guerre (cela ne signifie pas que tout va bien, qu'il n'y a rien à faire ni d'alarme à sonner, etc, mais ce n'est pas une guerre avec tout ce que cela suppose de levée en armes, d'appel aux armes, d'obligation de solidarité, et du caractère absolu acquis par la situation).

Voilà l'exposé de la situation. Ici, nous quittons notre position d'apparente objectivité (on aura deviné ce qu'il fallait en attendre) et nous poursuivons par une démarche d'appréciation critique. La réalité mérite une telle démarche.

Il est temps d'observer directement le phénomène : y a-t-il une guerre ? Ne faut-il pas être (au moins) deux pour faire une guerre ? Où est l'autre ? Où est l'ennemi légitime et légitimé ? Depuis septembre, en vérité, c'est notre grand problème, le fond du débat qui oppose les deux grands alliés, les deux “partenaires” en réalité de cette immense partie post-9/11, — car on a bien compris que le débat oppose les Américains, pour qui la guerre existe dès le premier jour et nous est promise pour bien longtemps, et les Européens qui, sans le dire vraiment, ne croient pas une seule seconde qu'il y ait une guerre. (Peut-être parce que les Européens savent ce qu'est une guerre, qu'ils l'ont subie sur leurs sols respectifs à maintes et maintes reprises ? Tandis que les Américains l'ignorent, ne connaissant que les expéditions outre-mer, l'effort industriel de guerre et la planification bureaucratique, et la propagande pour couronner le tout.)

Par ailleurs, on a perçu, depuis le 11 septembre et à plus d'une reprise, l'embarras gouvernant les conceptions des Américains, coincés entre l'émotion initiale à laquelle ils se tiennent comme à une bouée de sauvetage et l'apparence de raison qu'ils entendent donner à leur démarche. Les Américains ont tenté à plusieurs reprises de résoudre le problème de la légitimation de l'“ennemi”, pour justifier la situation de guerre qu'ils proclament.

• L'Afghanistan a été une circonstance révélatrice. Partis pour affronter et liquider Al Qaïda et son chef Ben Laden, les Américains (en fait, surtout leurs alliés de l'Alliance du Nord) ont principalement affronté dans la première phase le régime des Talibans. Avec le succès qu'on sait. Succès ? Nous répétons ici l'analyse que nous avons faite (dd&e, Vol17, n<198>8, rubrique Analyse) : il aurait fallu que la guerre contre les Talibans durât plus longtemps, bien plus longtemps. Dans le champ du sujet que nous examinons, cela aurait renforcé la tentative de légitimation de l'action US, par le biais d'une bataille contre un pouvoir légitime, le sophisme de la confusion Talibans-terrorisme servi par une extraordinaire campagne de communication (qui s'apparente plus au virtualisme qu'à la propagande) permettant de renforcer l'argument américain.

• L'Afghanistan s'étant révélée décevante (guerre trop courte, transformation ultra-rapide dans un mélange suspect de guérilla, de peace-keeping et de nation-building, bref le bordel afghan), diverses tentatives d'établir de nouveaux théâtres ont été faites, sans succès : Philippines, Somalie, Yémen. Une pincée de Forces Spéciales ici, une pincée là, cela ne fait pas une guerre, surtout de la dimension d'une Guerre froide réchauffée et promise à l'éternité.

• L'Irak est un plus gros morceau et cela devrait, aurait du faire l'affaire : un pays pouilleux, pressuré, exsangue, accusé de tous les maux avec un affreux dictateur à sa tête, condamné pour tout et n'importe quoi, et notamment, épisodiquement selon les réunions des analystes du DoD, de liens sans nombre avec les terroristes, — et pourtant, une autorité légitimée tout de même. L'Irak devait être la cerise sur le gâteau, c'est plutôt un noyau sur lequel on risque à chaque instant de se casser une dent. Nous ne parlons pas (seulement) du problème militaire mais du problème conceptuel. La campagne pour lier l'Irak au terrorisme 9/11 n'a pas été brillante et la récente (le 31 mars) décision de reporter la publication des “preuves” impliquant l'Irak par le gouvernement Blair n'a fait qu'ajouter à cette déroute. (Un parlementaire britannique, hostile à l'attaque contre l'Irak et convié à examiner ces “preuves”, a commenté après examen : « Si c'est avec ça qu'ils espèrent nous convaincre. ») L'affaire irakienne, cet échec du montage pour marier une légitimité avec le terrorisme et justifier l'état de guerre, est le produit de l'arrogance qui a suivi l'ivresse de la soi-disant “victoire” sur l'Afghanistan. Une piètre opération.

• On ajoutera, pour faire bonne mesure, une tentative dans un autre domaine : la banalisation du nucléaire, avec la NPR et les aménagements faits à la doctrine d'emploi du nucléaire. La possibilité évoquée d'emploi du nucléaire contre des terroristes constitue, à côté de toutes les explications déjà données et sans les contredire, une mesure qui tend à proposer une “légitimation” de cet adversaire : l'emploi de l'arme nucléaire reste lié, dans les consciences, au stade suprême de la guerre, nécessairement une autorité légitime ; employer une arme nucléaire est un acte tellement grave que celui qui justifie cet emploi doit évidemment être de cette importance où il ne peut y avoir autre chose qu'une autorité légitime, susceptible de justifier une guerre. C'est une habituelle pirouette de la logique bureaucratique et américaniste, cette confusion de la cause et des conséquences : l'emploi d'une arme qui ne se fait que dans les conflits suprêmes contre des autorités “légitime”, impliquerait nécessairement que l'adversaire aurait cette autorité. C'est le domaine de la grotesque distorsion de la raison.

Tout cela est bel et bon, sauf que personne n'est convaincu, et, au début du printemps, la légitimité de cette guerre contre le terrorisme restait toujours un problème majeur. Cette question est toujours un problème non-résolu. Elle l'est plus que jamais depuis l'affaire du Moyen-Orient, depuis l'embrasement de la fin mars.


Le tournant, c'est peut-être l'embrasement du Moyen-Orient : il est absurde de traiter Arafat de terroriste dès lors qu'on a reconnu sa légitimité, et pourtant comment faire autrement ?

Le Moyen-Orient, plus précisément l'affrontement israélo-palestinien est le résumé de toutes les complications qui définissent l'actuelle Grande Guerre américaine. Il est le coeur de la question du terrorisme pour laquelle l'Amérique est en guerre et, à la fois, l'image de la complication de cette question du terrorisme qui contredit la notion de “guerre” à son propos. Enfin, pour résumer la question, il suffit de noter l'aspect chronologique : le conflit israélo-palestinien existe bien avant qu'il ait été question de la Grande Guerre contre la Terreur et, jamais, il n'a été une véritable guerre. C'est une crise venue d'avant le 11 septembre, venue de cet autre monde qu'aujourd'hui les Américains répudient. C'est un conflit où l'action terroriste joue un rôle essentiel mais où, jusqu'ici, il n'a jamais été question de “guerre” au sens où les Américains l'entendent aujourd'hui.

Placés devant l'aggravation du conflit de la fin mars et devant l'invasion israélienne des territoires palestiniens qui suivit, les Américains ont été placés devant des choix et des dilemmes extrêmement préoccupants.

• Fallait-il soutenir Sharon ? Oui, bien sûr, puisque son pays est victime d'une guerre terroriste venue de ces territoires. En ordonnant son offensive, Sharon est complètement dans la logique américaine qui parle de guerre, et rien que de cela, face aux terroristes.

• Fallait-il abandonner Arafat, et même le condamner ? Bien sûr que oui, puisqu'il dirige l'Autorité Palestinienne contrôlant les territoires palestiniens, et que c'est de ces territoires que viennent les attaques terroristes.

• Mais soutenir Sharon, c'est soutenir une campagne qui viole un nombre respectable de principes caractérisant la légitimité en termes de droit international, qui bafoue différentes résolutions de l'ONU appuyées par les États-Unis, qui pratique une offensive marquée par des actes qui peuvent très aisément être qualifiés d'“actes de terreur”.

• Mais abandonner et condamner Arafat, c'est abandonner et condamner une autorité légitime avec laquelle les USA ont passé des accords, qui est venue sur le perron de la Maison-Blanche serrer la main de Rabin, qui a parlé à l'ONU, etc. C'est-à-dire un homme, qui, selon les définitions que les Américains donnent du terme “terroriste”, et quel que soit son passé par ailleurs (mais que ne dirait-on du passé d'un Sharon, d'un Shamir, d'un Begin, d'un Ben Gourion, etc ?), présentent des caractéristiques qui en sont l'exact contraire.

Le reste, évidemment, n'était que spéculations qui ne convainquent que qui veut l'être : accuser Arafat de lancer en sous-main les terroristes-kamikaze, comme fait Sharon, n'est pas plus convaincant, et pas moins du reste, que celui qui dit qu'Arafat fait tout, absolument tout pour lutter contre ces attaques. Le domaine est celui de l'incertitude par excellence, qui achève de faire du conflit israélo-palestinien la chose la plus incertaine du monde. Ce titre du New York Times du 3 avril traduit cela : « Bush Doctrine Begins to Blur — Mideast Complicates Good-vs-Evil Appoach. »

(Il est vrai qu'un professeur de l'Université de Virginie nous avait affirmé, dans The Weekly Standard, sous le titre « Bush vs Nietzsche », que GW, grâce à sa doctrine du Mal contre le Bien [« Good-vs-Evil », vous voyez ?], avait renvoyé à sa chambre de détraqué mental, Nietzsche et son risible Par-Delà le Bien et le Mal. Cela est écrit avec sérieux. Le Moyen-Orient venait tout compliquer.)

Enfin, que nous dit le conflit israélo-palestinien ? Qu'il s'agit bien d'un conflit où le terrorisme est partout, qui doit donc entrer de plain-pied dans le schéma bushien de la Grande Guerre contre la Terreur ; et que ce conflit, qui dure depuis plus de 30 ans, est tout ce qu'on veut sauf une guerre, que le noir-blanc n'existe pas, qu'il y a au contraire une gamme infinie de gris, bref que c'est le contraire de la définition d'une guerre que nous donne l'importante doctrine Bush (« Good-vs-Evil »).


Pour l'instant, il y a blocage : le reste du monde, y compris le Moyen-Orient, ne s'adapte pas à la doctrine GW («Good-vs-Evil»), qui s'était pourtant débarrassée de Nietzsche

Voilà où nous en sommes des péripéties de la Grande Guerre contre la Terreur selon la doctrine « Good-vs-Evil »). Nous n'irons pas au-delà, nous gardant d'anticiper quelque développement que ce soit. Cette contradiction due aux événements du Moyen-Orient, au contraire, requiert toute notre attention et nous conduit à dresser un bilan de la situation, sous la forme d'une interprétation.

Que se passe-t-il ? Dans cette crise, toute interprétation politique n'a pas le moindre intérêt ni le moindre sens, non plus qu'une interprétation stratégique, ou géopolitique. Quand on se trouve au coeur d'un débat où l'une des parties, et pas la moindre en puissance, fait dire partout que sa doctrine nouvelle, en cours d'application, est celle du GvE (Good-vs-Evil), on doit comprendre qu'il est temps de quitter le terrain de la raison, de la politique analysée raisonnablement. Effectivement, GW a pris la voie de l'émotion, le 11 septembre dernier, et il ne l'a plus quittée.

Confortés dans cette appréciation, nous pouvons aller plus loin car nous disposons, depuis longtemps, d'un nombre considérable d'indices. Aller plus loin, c'est-à-dire en revenir à une de nos hypothèses favorites, qui se nomme virtualisme, — un ensemble de techniques mises au service d'une démarche psychologique, selon une orientation suggérée par l'énorme pesanteur de tous les moyens de la communication, des médias, de l'information, etc. Nous avons toujours pris soin de séparer dans notre approche générale cette hypothèse centrale de la propagande. Le virtualisme est la reconstruction d'une autre réalité à côté de la réalité, sans interférence entre l'une et l'autre ; la propagande est une agression contre la réalité, pour en modifier la perception qu'on en a.

Notre hypothèse historique est que, depuis le 11 septembre 2001, l'Amérique est entrée dans la phase ultime du virtualisme, celle du virtualisme effectivement accompli. Les Américains n'ont plus aucun contact avec ni intérêt pour la réalité, désormais. Il se trouve qu'ils ont assez de puissance pour imposer cette fiction au reste du monde, — et nous parlons aussi bien de la puissance brute, celle qui fait peur (des porte-avions aux bombardiers) que de la puissance de la communication, directe avec les médias et les journalistes (US) soumis à la force du conformisme, et indirecte avec la fascination du phénomène américain. Depuis le soir du 11 septembre 2001 où le général Haig (ou n'importe quel autre) s'est exclamé : « We are at war », avec l'approbation unanime, le cri repris et répercuté, et la floraison de bannières étoilées qui va avec — nous sommes entrés dans le monde et l'univers du virtualisme, enfin parvenus à ce dernier stade qui n'accorde plus qu'un intérêt distrait à la réalité.

L'acte du 11 septembre 2001, quelle que soit l'horreur qu'on en éprouve, n'est pas un acte de guerre parce que le terrorisme n'est pas la guerre. Les exclamations qu'on pousse et les sentiments qu'on peut en éprouver ne changent pas la substance du phénomène. Faire de l'acte du 11 septembre 2001 un acte de guerre, dans les conditions qu'on sait, dans la perception symbolique à laquelle on assiste, avec les capacités de diffusion de toute cette représentation dont on dispose, c'est affirmer qu'on se trouve dans la guerre ultime, à la fois éternelle et définitive, une sorte d'Armageddon post-moderne. Cet ensemble de tromperies forme effectivement une construction générale d'une puissance à perdre la raison, fût-elle celle d'« un grand peuple », comme dit Rolland.

Compte tenu de nos antécédents de ces dernières années, de nos réalités et de nos ambitions, il s'agit certes du stade ultime du virtualisme.

Dans ce cadre, effectivement, les événements du Proche-Orient sont de l'ordre du trouble-fête. Ils ont rompu le charme. Ils ont brisé le montage virtualiste de l'administration GW. On s'en apercevra vite et l'on commence même à le mesurer dans les embarras extraordinaires, ces dernières semaines, de cette même administration (le voyage de Powell auu Moyen-Orient, les volte-faces de GW) . Une nouvelle crise s'est ouverte, celle de la confrontation de l'univers virtualisé de l'Amérique, et d'un virtualisme tenu pour imbattable depuis le 11 septembre, avec la réalité.


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