Erdogan dans ses meubles, Poutine à contrepied

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Erdogan dans ses meubles, Poutine à contrepied

E.J. Magnier a été l’un des premiers, le premier à notre connaissance, à avertir clairement du changement fondamental de tactique, par le choix d’un cessez-le-feu unilatéral, des Russes en couverture aérienne de l’offensive syrienne contre les terroristes soutenus directement sinon dirigés par la Turquie, autour d’Idlib. Son tweet d’hier matin  disait : « Un cessez-le-feu unilatéral russe a été une grave erreur car la Russie n’a pas anticipé la réaction turque et n’a pas laissé suffisamment de temps à l’armée syrienne et à ses alliés pour s’équiper de systèmes de défense aérienne. »

Comme Magnier l’explique en détails, cette décision russe a été prise selon l’hypothèse qu’Erdogan allait lui-même respecter une pause (sur la promesse du président turc à qui Poutine parle constamment ?), alors qu’au contraire Erdogan en a profité pour attaquer férocement l’armée syrienne, lui infliger des pertes sévères et reprendre du terrain conquis. Ce commentaire d’un lecteur de Magnier fait-il l’affaire : « Admettre cela signifie que Poutine a été roulé dans la farine par Erdogan. Pourtant, tout le monde savait que Erdogan n’allait pas sortir si facilement de Syrie. Disons qu’il faut réfléchir à la manière d’un kurde pour comprendre la réaction turque. » ? Ou bien, faut-il suivre l’idée selon laquelle Poutine a laissé faire pour voir jusqu’où Erdogan voulait aller, pour éventuellement s’appuyer sur un argument politico-juridique valable pour mettre à jour (notamment vis-à-vis des alliés de la Turquie à l’OTAN) le duplicité d’Erdogan, et éventuellement entreprendre une campagne impliquant directement les Turcs ?

En attendant, les Russes s’appuient sur la décision syrienne d’instituer une “no-fly zone” au-dessus d’Idlib pour avertir les Turcs que les forces aériennes et terrestres russes de contrôle du ciel syrien  ne pourront plus  assurer “la sécurité” des forces aériennes turques dans cette zone. Cette déclaration ne manque pas d’une ironie un peu macabre, que les Syriens ne doivent pas nécessairement apprécier : la plus grave faute commise par les Russes dans cette phase délicate, plus que le cessez-le-feu unilatéral, a été de ne pas avertir leurs alliés au  sol (Syriens, Iraniens, etc.) qu’ils n’assuraient plus leur couverture, de ne pas leur avoir laissé le temps de s’organiser en défensive, notamment en déployant des moyens anti-aériens.

Diplomatiquement et imperturbablement, les Russes en restent à leurs arguments légalistes, notamment en réponse à Erdogan qui les avait exhortés à ne plus se trouver sur le chemin des troupes turques en marche sur le territoire de la région d’Idlib, où la Turquie se trouve comme chez elle. Le porte-parole de Poutine, le patient et compréhensif Dimitri Pechkov, a donc rappelé que « La Russie intervient en Syrie à la demande du gouvernement légitime de ce pays. Les militaires de tous les autres pays se trouvent en Syrie en violation des normes et principes du droit international ».

Pechkov a annoncé que Erdogan sera cette semaine à Moscou pour parler avec Poutine, notamment à la lumière des derniers événements d’Idlib, rencontre Erdogan-Poutine pour « confronter leurs points de vue sur la mise en application des accords de Sotchi et préciser lesquels de leurs engagements anciens les parties devraient encore remplir ». Audacieusement, Pechkov a précisé : « Cette entrevue ne sera ni facile, ni simple. »

Les Russes vont devoir faire quelques efforts et trouver quelques formules habiles pour la suite, alors que les Syriens, qui  reprennent l’offensive  (message aux Russes), vont évidemment leur réclamer l’appui aérien promis. S’ils risquent d’écorner leur prestige nouveau dans la région de puissance de compromis en s’engageant trop nettement contre la Turquie, ils risqueraient (encore plus gravement, selon nous, dans les circonstances actuelles) de perdre leur prestige nouveau d’allié loyal et puissant en n’assurant pas le soutien des Syriens. Les imperturbables principes de base que les Russes répètent à chaque occasion, sont désormais comme un acte d’accusation criant contre la Turquie dont la présence en Syrie est, désormais là aussi, ouverte et quasiment revendiquée par Erdogan ; et cela, – la présence des Turcs en Syrie, – en soutien direct et en appui affirmé des terroristes dont les Russes veulent absolument la destruction, et pour laquelle ils se trouvent en Syrie.

(A noter, selon SouthFront.org  ce matin  que les Syriens ont repris la ville de Saraqib, perdue lors de l'offensive de vendredi, et que l'aviation russe a repris ses missions d'appui tactique aérien.)

Ci-dessous, le texte d’E.J. Magnier, qui détaille abondamment les circonstances de cet épisode particulièrement sanglant pour l’armée syrienne du cessez-le-feu unilatéral de la Russie, suivi d’une attaque massive de la Turquie.

dde.org

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Erdogan : Idlib est à moi !

Un développement majeur s’est produit en Syrie vendredi. La veille, une attaque russe contre un convoi turc à Idlib, au nord-est de la Syrie, avait tué 36 soldats et officiers turcs. En représailles, la Turquie a lancé une attaque de drones armés sans précédent qui a duré plusieurs heures et qui a tué et blessé plus de 150 officiers et soldats syriens et alliés du Hezbollah et de la brigade des Fatimides (Liwa Fatimiy’oun). Les drones turcs ont détruit des dizaines de chars et de lance-roquettes déployés par l’armée syrienne tout au long de la ligne de front. La Russie avait interrompu son soutien aérien à la Syrie et à ses alliés qui ont demandé aux Russes des explications sur cette absence de coordination et l’arrêt de leur soutien aérien, qui a permis aux drones turcs de tuer autant de membres de l’armée syrienne et des forces alliées. Que s’est-il passé, pourquoi et quelles seront les conséquences?

En octobre 2018, la Turquie et la Russie ont signé un accord à Astana afin d’établir une zone de désengagement le long de la route reliant Damas à Alep (M5) et celle entre Alep et Lattaquié (M4). Il était convenu que les belligérants se retireraient et rendraient les routes accessibles à la circulation civile. Il était en outre entendu de mettre fin à la présence de tous les djihadistes, y compris les Tadjiks, les Turkmènes, les Ouïghours et tous les autres combattants étrangers présents à Idlib associés à Hayat Tahrir al-Sham (ex-Daech, ex-al-Qaeda en Syrie), Hurras al-Din (al-Qaeda en Syrie) et Ahrar al-Sham, c’est-à-dire tous les combattants étrangers et rebelles « non modérés ». L’an dernier, Hayat Tahrir al-Sham a pris le contrôle intégral d’Idlib et de sa région rurale sous l’œil vigilant de la Turquie. 

Plus d’un an après, la Turquie n’a pas respecté son engagement de mettre fin à la présence des djihadistes et d’ouvrir la M5 et la M4 comme prévu. L’armée syrienne et ses alliés, de pair avec la Russie, ont donc convenu d’imposer l’accord d’Astana par la force. En quelques semaines, la ligne défensive des djihadistes s’est écroulée sous le coup des intenses bombardements russes. Selon des commandants sur le terrain, les djihadistes laissaient moins de 100 hommes dans chaque village, qui reculaient sous les intenses bombardements et préféraient partir plutôt que d’être encerclés par l’armée syrienne qui avançait rapidement.

Selon les commandants militaires en Syrie, devant ce recul des djihadistes, la Turquie a décidé de déployer des milliers de troupes en Syrie afin de mener une contre-offensive contre l’armée syrienne et ses alliés. Cette action a fait en sorte qu’il était impossible pour les Russes de faire une distinction entre les djihadistes et l’armée turque. De plus, la Turquie s’est gardée d’informer la Russie de la position de ses forces régulières, comme il est convenu dans l’accord de désengagement entre la Russie et la Turquie. C’est à ce moment que la Russie a bombardé un convoi qui a tué 36 officiers turcs et 17 djihadistes qui les accompagnaient. 

D’après des sources au sein de l’organe décisionnel en Syrie, les forces aériennes russes n’étaient pas au courant de la présence du convoi turc qu’elles ont pratiquement décimé à Idlib. Le commandement turc a fourni des véhicules turcs et déployé des milliers de soldats turcs aux côtés des djihadistes. C’est comme si le président Recep Tayyip Erdogan souhaitait qu’il y ait un grand nombre de victimes turques pour que cesse l’attaque victorieuse et rapide de l’armée syrienne sur le front d’Idlib et mettre un frein à la débandade des djihadistes.

D’après les sources, le nombre de soldats turcs tués a surpris la Russie, qui a décrété un cessez-le-feu unilatéral pour calmer le jeu sur le front et désamorcer la situation. Moscou a ordonné à son centre opérationnel militaire en Syrie d’arrêter l’offensive militaire et d’interrompre l’attaque dans la région rurale d’Idlib. S’engager dans une guerre contre la Turquie n’entre pas dans les plans du président Poutine en Syrie. La Russie croyait le moment propice à une accalmie sur le front pour permettre à Erdogan de lécher ses plaies.

Cette illusion de la part des Russes ne correspondait pas du tout aux intentions et aux plans de la Turquie en Syrie. La Turquie a déplacé son commandement militaire et sa base de contrôle à la frontière avec la Syrie pour mieux diriger les attaques contre l’armée syrienne et ses alliés. Les drones armés turcs ont mené une attaque organisée sans précédent qui a duré plusieurs heures et détruit la ligne de défense syrienne au complet sur la M5 et la M4, sapant ainsi l’efficacité de l’armée syrienne équipée et entraînée par la Russie. De plus, l’Iran avait informé la Turquie de la présence de ses forces et de ses alliés aux côtés de l’armée syrienne, en lui demandant de stopper l’attaque pour éviter de faire des victimes. La Turquie, qui compte plus de 2 000 officiers et soldats dans 14 postes d’observation aujourd’hui sous le contrôle de l’armée syrienne, a fait fi de la demande iranienne et bombardé le QG iranien et celui de ses alliés, y compris un hôpital militaire de campagne, tuant ainsi 30 combattants alliés (9 membres du Hezbollah et 21 de la brigade des Fatimides) et des dizaines d’officiers de l’armée syrienne. L’attaque turque a fait aussi plus de 150 blessés parmi les soldats de l’armée syrienne et leurs alliés. 

Il est désormais clair que la Russie, l’Iran et leurs alliés ont mal compris la véritable intention du président Erdogan : la Turquie est impliquée dans la bataille d’Idlib pour défendre ce qu’Erdogan considère comme un territoire turc (Idlib). Voilà la signification du message de la Turquie à la lumière du comportement et du déploiement de l’armée turque aux côtés des djihadistes. Damas et ses alliés trouvent que la Russie a commis une erreur en n’empêchant pas les drones turcs d’attaquer le territoire sous contrôle syrien à Idlib. La Russie a en outre commis une autre erreur grave en n’avertissant pas ses alliés que la direction politique à Moscou avait décrété un cessez-le-feu unilatéral, exposant ainsi ses partenaires sur le champ de bataille au danger en leur refusant une couverture aérienne. 

Ce n’est pas la première fois que la Russie met fin à une bataille en cours en Syrie. C’est déjà arrivé dans la Ghouta, à Alep-Est, à el-Eiss, dans la Badia et à Deir Ezzor. C’est la Russie qui a demandé à l’armée syrienne et à ses alliés de se préparer en vue de la bataille pour reprendre la M5 et la M4. D’un point de vue militaire, pareille attaque ne peut être interrompue tant qu’un cessez-le-feu n’a pas été convenu sur tous les fronts par toutes les parties. Le cessez-le-feu unilatéral était une grave erreur, parce que la Russie n’avait pas prévu la réaction turque et n’avait pas permis à l’armée syrienne et à ses alliés de s’équiper de système de défense antiaérienne. De plus, pendant que le bombardement de l’armée syrienne par les Turcs se prolongeait des heures durant, il a fallu de nombreuses heures pour que les commandants russes convainquent Moscou d’intervenir et de demander à la Turquie d’arrêter le bombardement. 

Le commandement militaire de la Syrie et ses alliés croient que la Turquie se sent maintenant en confiance de répéter ce genre d’attaque devant l’hésitation des Russes à s’y opposer. La Syrie, l’Iran et leurs alliés ont donc décidé de sécuriser la couverture aérienne de leurs forces réparties dans la région d’Idlib pour s’assurer qu’elles disposent d’une protection indépendante même si la Russie promettait, selon la source, de diriger une future attaque et de reprendre le contrôle total de l’espace aérien. 

Il est compréhensible que la Russie ne soit pas en Syrie pour déclencher une guerre contre le membre de l’OTAN qu’est la Turquie. Mais l’OTAN n’est pas en position de soutenir la Turquie, du fait qu’elle occupe un territoire syrien. Sauf que la guerre en Syrie a démontré que la primauté du droit n’est guère respectée par l’Occident. Une intervention des USA n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour gâcher la victoire de la Russie, de l’Iran et de la Syrie et leurs plans en vue de libérer le Levant des djihadistes et d’unifier le pays. Une intervention possible des USA est une source de préoccupation pour la Russie et l’Iran, d’autant plus que le président Erdogan ne cesse d’appeler à une intervention directe des USA, à une zone d’exclusion aérienne de 30 km, à une zone tampon le long de la frontière avec la Syrie, à la livraison de missiles d’interception Patriot pour affronter les forces aériennes russes et à une protection contre les réfugiés syriens déplacés à l’intérieur du pays (tout en organisant leur départ vers l’Europe). 

Moscou maintient de bons liens commerciaux et énergétiques avec la Turquie et le président Poutine n’est pas en Syrie pour déclencher une nouvelle guerre contre les ennemis de la Syrie que sont la Turquie, les USA et Israël, malgré l’importance du Levant pour les forces aériennes (base de Hmeimim) et navales (base de Tartous) russes.

Les choix sont limités : soit que la Russie accepte de soutenir la préparation de l’inévitable contre-attaque syrienne des prochains jours avant un sommet Poutine-Erdogan, soit que la situation à Idlib soit mise en attente jusqu’à ce que les djihadistes attaquent Alep de nouveau dans six ou sept mois.

E.J. Magnier