Une vision ambiguë et contradictoire du modernisme américain — “New York”, de Paul Morand

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Une vision ambiguë et contradictoire du modernisme américain — “New York”, de Paul Morand

• L’extrait Les pages 259 à 281 d’un récit de voyage publié chez Flammarion en 1930, après avoir été rédigé au printemps 1929 à Villefranche-sur-Mer : New York, de Paul Morand.

• L’auteur, Paul Morand, est un écrivain français de la grande tradition des écrivains cosmopolites, grands voyageurs, dont la période de gloire se situe dans l’entre-deux-guerres. Morand voyagea beaucoup, écrivit beaucoup de récits de voyage. L’un de ses romans les plus célèbres (L’homme pressé) témoigne de ce “dandysme cosmopolite”, selon le terme qu’on emploie pour le qualifier. Morand fut “redécouvert” dans les années 1950 par le groupe des “Hussards” (Nimier, Blondin, Laurent, Déon), qui retrouvait en lui un style net et pressé, à l’image des récits qu’il publiait.

• Les circonstances. Le titre résume le livre, sans aucun doute : un livre sur la ville de New York. Mais une description et des impressions qui sont également une façon d’embrasser le phénomène américain, à une époque (les années 1920) où ce phénomène est complètement d’actualité. Décrire l’Amérique dans les années 1920 conduit inévitablement à parler d’aspects politiques et culturels, et, d’une façon générale, d’aspects de civilisation. Paul Morand est d’ailleurs considéré par certains auteurs, notamment par l’Américain David Strauss (Menace in the Wes, The rise of French Anti-Americanism in Modern Times), comme un des trois principaux auteurs français antiaméricains de la période (avec Georges Duhamel et André Siegfried).

• La situation. Le passage que nous citons est une conclusion du livre qui reprend l’appréciation de la grande ville d’une façon générale. Il reprend les appréciations générales de Morand sur le rythme de New York, la vitesse, le modernisme, etc, qui sont si caractéristiques de New York, et plus encore de New York durant les Roaring Twenties. Ces quelques pages sont à double lecture. On y trouve tout ce qui suscite la fascination et la passion que New York peut susciter chez un Européen, ou un non-Américain (mais les Américains expriment eux aussi ces sentiments). On y trouve aussi, dit parallèlement et comme en contrepoint, tout ce qui peut faire mettre en cause ce premier discours fasciné et passionné, et aller finalement à l’impression inverse, en découvrant que, finalement, New York n’est peut-être qu’un rêve, c’est-à-dire une tromperie. Ce que dit Morand dans ses dernières lignes rend bien compte de cette dualité : « Rien ne peut détruire Paris, nef insubmersible. Paris existe en moi; il existera malgré Dieu, comme 1a raison. C'est ce qui me fait souvent l'aimer moins... Mais je ne suis pas toujours sûr de ce merveilleux cadeau qu'est New-York. Si ce n'était qu’un rêve, qu'un essai prodigieux, qu'un avatar, qu'une renaissance éphémère, qu'un purgatoire magnifique? »


Panorama de New York

Paul Morand, “New-York”, Flammarion, 1930, chapitre IV

Asseyons-nous ; nous l'avons bien mérité. Les voyageurs français qui ont visité New-York depuis un siècle, s'écrient tous : quelle fatigue !

Nous avons traversé la ville de la Batterie au Bronx et du tunnel de l'Hudson au pont de Brooklyn. Nous sommes montés aux soixante étages du Woolworth et nous avons touché de la main le plafond bas du cottage de Poë ; nous avons déjeuné pour quelques cents dans les automatiques et soupé, le camélia à la boutonnière, sur le toit du Ziegfeld ; nous avons vu les étroites sentines du ghetto et les piscines d'or des milliardaires ; notre oeil a enregistré des mouvements de foules, des éclairages, des affiches, des nuages, des fumées ; nous avons entendu toutes les langues de l'univers au milieu d'un vacarme de camions, de coups de sifflets déchirants et de concerts radiophoniques.

Oui, comme les Français qui nous ont précédés, nous sommes bien las, et cependant que connaissons-nous de New-York ? Sauf une courte incursion dans le Bronx, ce que nous avons vu, ce n'est que Manhattan, coeur de New-York. Rassurez-vous, nous vous épargnerons la banlieue. Il n'y a rien dans ces étendues suburbaines de « touristique » ; ce ne sont que de monstrueuses hernies, réunies à l'île centrale depuis 1898 : New-Jersey, Brooklyn, Queensborough, le Bronx et Richmond forment ce que l'on appelle le plus grand New-York.

Ce Manhattan qui, après la douce Europe, nous est apparu comme une usine, n'est en réalité qu'une boutique. Manhattan occupe la rampe, brille, séduit, offre ses plaisirs, fait circuler l'argent ; il vend, consomme, use avec éclat, mais, par derrière, c'est le Bronx qui l'habille, Brooklyn qui le nourrit, New-Jersey qui lui trempe l'acier de ses maisons. Là, se trouve l'anonymat des ateliers, des faubourgs, des cimetières.

Je n'ai pas eu d'autre méthode pour parier de New-York que de montrer ce qui m'y plaisait ; si j'ai évité d'importants sujets, c'est qu'ils me semblèrent plus américains que proprement new-yorkais : ainsi les œuvres d'entraide sociale, les donations, les centres de recherches scientifiques, de lutte contre la maladie ou la mortalité infantile (il y a 138 hôpitaux à New-York) ou ces institutions pédagogiques gui sont l'honneur de la civilisation d'outre-Atlantique. J'ai laissé de côté les temples dans lesquels Washington a entendu la messe, les cathédrales modernes, les monuments officiels. Je redoutais d’infliger au lecteur cet épuisement qui me saisit lorsque, entre deux trains, un Américain ivre de patriotisme local veut me montrer toute sa ville en une heure. Je n'ai décrit ni la maison où Jay Gould est mort, ni l'hôtel ou le prince Henri de Prusse est descendu, ni le théâtre où la Patti chanta pour la première fois, ni l'arbre planté par Li Hung Chang. J'ai fui le vertige des chiffres, le best in the world. Enfin j'ai évité d'appeler Wall Street la Mecque de l'Argent et les gratte-ciel les donjons d’une féodalité nouvelle. Je me suis efforcé de demeurer le plus étranger possible, pour mieux expliquer à des étrangers. New-York, organisme vivant, se transforme : quelques mois d'absence suffisent pour en modifier les mœurs, le langage et certains aspects extérieurs ; aussi ai-je écrit ce livre après les quatre séjours que j'y fis entre 1925 et 1929, dont le plus long fut de deux mois. A chacune de ces incursions, des vérités nouvelles me sautaient au visage, qui, autrement que par contraste, eussent été perdues.

J'aime New-York parce que c'est la plus grande ville de l'univers et parce qu'il est habité par le peuple le plus fort, le seul qui, depuis la guerre, ait réussi à s'organiser ; le seul qui ne vive pas à crédit sur son passé ; le seul, avec l'Italie, qui ne démolisse pas, mais au contraire, ait su construire. Un élan sportif fait souhaiter à tous les élèves des classes d'histoire d'être Espagnols au XVIe siècle, Anglais au XVIIIe, Français à Austerlitz ; ce même enthousiasme nous fait désirer maintenant, au moins pendant quelques instants, d'être Américains. Qui n'adore la victoire ?

Et cependant...

Jadis, chaque fois que le téléphone ne fonctionnait pas, je souhaitais que Paris ressemblât à New-York. Aujourd'hui, je ne le souhaite plus. Je ne dirai pas, comme Paul Adam retour d'Amérique : « Paris nous apparaît comme une ville archéologique, ville surannée d'artisans méticuleux, de gagne-petits lents et fignoleurs... l'on retrouve ici le repos latin, le petit trot du fiacre, la profusion des discours, les querelles interminables sur les congrégations... » C'est dans cet esprit que j'écrivais, il y a encore quelques années : « La France n'a d'autre ressource que de devenir américaine ou de devenir bolcheviste » ; maintenant, je crois que nous devons, de toutes nos forces, éviter ces deux précipices. Je ne propose pas New-York en exemple. Le génie de Paris, c'est justement celui d'un artisan méticuleux. Mieux vaut être une ville franchement démodée comme Londres, qu'un New-York manqué, comme Berlin ou Moscou.

Beaucoup de braves gens ont gardé pour l'Amérique un attachement sentimental qui date de J.-J. Rousseau. Pour un peu ils s'écrieraient : « Les forêts à peu près désertes, voilà la seule patrie des gens honnêtes ! » Un encore plus grand nombre de nos contemporains continuent d'admirer les États-Unis parce qu'ils sont une démocratie. Les raisons qui nous font passer l'eau ne sont pas celles-là. C'est d'abord la curiosité ; la France a été jetée dans les bras des Américains en 1917 ; elle a eu, depuis lors, avec eux, une intimité forcée. L'été, nous leur louons Paris. Notre peuple n'à plus qu'un mot à la bouche : « à l'américaine ». Le New-York de 1930 est, pour nos jeunes artistes, ce que Rome était pour Corot ou Poussin. Et l'attrait du dollar... Nous avons hâte de nous évader de I'Europe, cette « prison pour dettes ». Seul, New-York nous offre le superflu, superflu, père des arts. « Justice, vérité, nobles tentatives, dit Tagore, résident dans la force du superflu ».

Un des bonheurs que nous attendons de New-York, c'est de vivre là où ni le gaz, ni l'électricité, ni le télégraphe, ni le téléphone, ni les moyens de Communication, ni l'éducation ne sont des monopoles d'État ou de municipalité, et, grâce à cela fonctionnent. Un air sans haine, une ville où l'on est heureux sans honte nous rassérènent. Paul Bourget écrivait en 1893 : «  Parti de France avec une inquiétude profonde devant l'avenir social, cette inquiétude s'est apaisée dans l'atmosphère d'action qui se respire de New-York à la Floride. » Quand jadis en voyait nos chefs d'oeuvre partir pour les États-Unis, l'on disait « Autant de perdu! » ; aujourd'hui, l'on pense : « Autant de sauvé ! » Inquiets du lendemain, nos grands industriels de luxe Guerlain, Lenthéric, Coty, Houbigan, Saint-Gobain, etc... installent des usines à New-York ; nos artistes iront peut-être aussi y chercher un refuge pour ce produit de luxe : la pensée. Le président Butler, à Columbia me disait : « New-York sera le centre de l'Occident, le refuge de la culture occidentale. »

L'Europe, cette mère, a envoyé à New-York, au cours de l'histoire, les enfants qu'elle désirait punir : d'être huguenots, quakers, pauvres, juifs, ou simplement des cadets. Elle a cru les enfermer dans un cabinet noir, et c'était l'armoire aux confitures ; aujourd'hui ces enfants sont gros ; ils sont le centre de l'univers ; ils ont cessé d'être des coloniaux isolés, travaillés par le complexe d'infériorité ; ils n'ont plus peur qu'on les dise provinciaux et qu'on se moque d'eux. La nostalgie de la mère patrie disparaît de leur conscience. Le Centre Ouest et la Californie ne parlent jamais de I'Europe. Mais New-York y pense et s'en préoccupe, car il est moins simpliste, moins chauvin, moins puéril, plus tolérant, plus intelligent. Par New-York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. C'est pourquoi il nous faut ménager ce trait d'union avec un continent qui n'a que trop tendance à ne plus vouloir de nous et qui est devenu si dur et si inhumain pour tout ce qui n'est pas son bonheur.

New-York n'est pas jeune ; il est plus vieux que Saint-Pétersbourg. Son aventure sera la nôtre. Nous défendre contre les nouveautés de Broadway, c'est refuser cet ordre préétabli qui se nomme l'avenir. « En somme, me disait Cocteau, tu vas à New-York te faire lire dans la main. » C'est bien cela, et ensuite appliquer à l'Europe ce que j'y ai vu, et ainsi prédire. Certains déclarent que New-York n'a rien d'original, En attendant, il y a une architecture, des manières, une conception de la vie new-yorkaises et le monde en est bouleversé. On oublie trop que New-York a été ce que sont, ce que furent Londres ou Paris : il y a vingt ans, les femmes américaines ne fumaient pas et il y avait encore, dans Central Park, des amazones ; la presse y débutait au XVIIIe siècle, en même temps qu'à Fleet Street celle de Londres ; la société knickerbocker, nous l'avons vu, menait la même vie que nos grands-parents. Ce fut l'Angleterre industrielle du début du XIXe siècle qui, la première, contamina une Amérique encore agricole ; c'est pourquoi il est injuste de rendre celle-ci uniquement responsable de nos malheurs et de nous détourner, de New-York comme d'un lieu affreux, étranger.

Nous allons aussi à New-York parce que, depuis dix ans, en politique, en diplomatie, en commerce ou en finances, on ne peut rien faire, rien comprendre de ce qui se passe dans le monde si on l'ignore. C'est une grande estrade de distribution de prix d'où nos pugilistes reviennent avec des millions, nos généraux avec des sabres d'honneur et nos chimistes avec un gramme de radium. Nous y allons, comme un paysan va porter ses oeufs au marché ; nous y allons, comme les domestiques de ferme courent s'embaucher au chef-lieu de canton « parce qu'il y a cinéma tous les soirs (et quel cinéma !) New-York est l'image même de la ville, l'expression suprême de la ruée urbaine ; le mal dont on y souffre, c'est cette corruption des cités que saint François d'Assise nomme le mal babylonien. Si vivre dans les villes est folie, au moins New-York est-il une folie qui en vaut la peine.

New-York représente-t-il l'Amérique ? Non, affirment un grand nombre d'Américains. Ils ont peur de New-York. Ils ajoutent, avec mépris, que c'est la première ville juive du inonde, la seconde cité italienne, la troisième allemande, la seule capitale de l'Irlande. Dans son dernier roman, Sinclair Lewis décrit New-York, « très pénétré de son rôle, jouant à l'international, avec ses Juifs russes habillés à Londres et fréquentant des restaurants italiens servis par des garçons grecs au son d'une musique africaine ; 100 pour 100 de sales métis ». New-York n'est pas l'Amérique, mais il est certain, évident, que toute l'Amérique voudrait être New-York (— sauf quelques délicats de Boston, quelques hauts fonctionnaires de Washington, quelques artistes qui aiment leur ranch d'Arizona et quelques stars de Los Angeles qui préfèrent dorer leur peau au soleil du Pacifique). La grande ville, c'est le seul refuge contre l'intolérance, l'inquisition puritaines. Manhattan est le microcosme des États-Unis. Toute la vie américaine est une machine à émotions ; or il y a plus d'émotion dans une journée sur Broadway que dans les quarante-huit états de l'Union réunis. Chicago est trop neuve, San-Francisco trop peu solide, Los Angeles trop cité-exposition, la Nouvelle-Orléans trop décrépite : mais New-York a progressé solidement et normalement « Vivre à New-York, c'est toucher le pouls du pays », écrit Larbaud bans son étude sur Withman. Withman vivait à New-York ; il lui tâtait le pouls en effet et son diagnostic vaudra pour des siècles. New-York habille les États-Unis ; il en habille aussi les esprits, ayant presque le monopole du magazine, du journal, du roman. « Tous nos problèmes : logement, hygiène, eau, urbanisme, assimilation des étrangers, me disait le président Bulter, sont en petit les problèmes actuels de l'Amérique. »

New-York est réaliste, en ce sens que la politique et la guerre y ont toujours passé après les affaires. Il n'exerce son pouvoir qu'indirectement. En apparence démocratique, plus démocratique que le reste des États-Unis, il est, en fait, depuis la fin du XVIIIe siècle, gouverné par une aristocratie de banquiers, en liaison étroite avec l'aristocratie agricole du Sud et avec l'aristocratie intellectuelle de la Nouvelle-Angleterre, au Nord. La démagogie ne règne que dans la basse politique municipale. Comme disait un homme d'État américain : « Notre gouvernement est et a toujours été une République ; le danger, serait qu'il devînt une démocratie. » Ce sont les classes supérieures, des bourgeois presque féodaux, des riches marchands, qui ont créé New-York au XVIIe siècle, ce sont les banques qui l'ont transformé en métropole à la fin du XVIIIe, enfin c'est l'impérialisme militaire et commercial qui, de nos jours, en a fait le centre du monde. Aussi Lénine l'appelle-t-il « la grande forteresse universelle du capitalisme et de la réaction ». Derrière ces murs-là s'abrite la race blanche. On répète chez nous que l’Amérique n'est que machinerie et matérialisme, que les forces spirituelles de notre race sort ailleurs. Où ? « En Amérique latine, en Russie » !, dit Durtain, qui condamne si sévèrement la civilisation de l'Amérique du Nord. Je crois que les forces spirituelles de l'humanité ne sont pas l'apanage d'un pays ou d'une race, mais de quelques hommes, de toutes origine, réfugiés sur un bateau qui fait eau : là ou la coque me semble encore le plus solide, C'est aux États-Unis.

New-York est le grand central de l'Amérique. Concentration et congestion. Il tient dans son île comme dans un poing fermé, les cent vingt plus grandes banques de l'Univers, cent lignes de navigation, onze voie ferrées. Quand nous disons que l'Amérique est grande, haute, forte, nous pensons d'abord à New-York. Il nous sert d'étalon pour mesurer un continent. Nous y pensons avec orgueil, parce qu'il est une création humaine ; nous l'avons vu, au cours de ces pages, passer de neuf habitants à neuf millions : c'est nous, race aryenne, qui avons fait cela !

Le plan de Manhattan est dessiné par le destin. Les limites étroites de l'île l'ont à jamais fixé. Il se tend à craquer. Ses trams, ses métros, ses lignes aériennes, ses restaurants et ses théâtres sont bondés, et cependant il s'accroît. Jamais on ne vous refuse l'entrée d'un wagon Ou d'un autobus ; il y a toujours de la place pour du nouveau. « Pays élastique », écrit Dickens. La sauvagerie des Indiens, la cruauté des boucaniers espagnols, le mysticisme des Quakers, l'anarchie des Irlandais, la poésie des rêveurs allemands de 1848, l’esprit de dissociation des Juifs, le nihilisme slave, New- York, ce laboratoire, a tout essayé, le bon et le mauvais ; il a réduit cela en poudre et en fait de l'ordre et de la richesse américaines. On y imprime, on s’y exprime en vingt-deux langues et cependant tout 1e monde se comprend. New-York est riche. Il s'endort sur l'or du monde enfermé derrière de grasses serrures. La marmite où furent jetés tant de haines, tant de ferments, tant d'espoirs, bout, monte vers le ciel et son bien-être la protège :

1855 = 27 millionnaires (en dollars).

1914 = 4500 —

1928 = 50.000 —

Les rues sont disposées en échelle et, socialement, on y grimpe, comme le perroquet, en s'aidant du bec et des ongles. A trente ans on est à la Trentième rue, à soixante-dix ans à la Soixante-dixième. Ici le mot américain qui désigne l'arriviste prend tout son sens : Climber, a social climber, un « grimpeur ».

New-York est édifié en cent styles : Washington square c'est du style Louis-Philippe, la Cinquième Avenue, c'est la plaine Monceau, la Huitième Avenue c'est l'avenue Jean-Jaurès et le bas Broadway, c'est du Nabuchodonosor. Bâti par des gens qui prévoient l'an 2.000, et trente-six millions d'habitants. Les projets d'aérodrome et de port d'hydravions pour New-Jersey en font foi. Il se pourrait d'ailleurs que New-York fût tout d'un coup abandonné, au profit de Chicago, le jour où les paquebots auront accès aux Grands Lacs. En attendant, vingt maisons nouvelles s'y élèvent chaque jour. Elles sont habitées avant d'être terminées. Constructions abstraites, réfléchies, ne laissant rien au hasard, à l'inconfort, à la misère. Ce n'est plus seulement les cent mille lampes d'un gratte-ciel que le maire de la cité allumera soudain, lors d'une inauguration, mais toute sa ville d'un coup, comme un homme qui se réveille allume sa bougie.

Si la planète se refroidit, cette ville aura tout de même été le moment le plus chaud de l’homme. D'ailleurs elle ne s’éteint jamais. Les appartements restent illuminés toute la nuit. La machine à glace, le chauffage central ronronnent sans arrêt pendant le sommeil, l'obscurité du ciel elle-même cède et tous les nuages s’éclairent ; c’est là cet excessif usage de toutes choses que l’Européen avare nomme gaspillage. Cyclone des ventilateurs, cascades d’eau glacée. Les vieilles autos sont abandonnées dans les rues et la municipalité les jette à la mer. La ville dépense tout, vit à crédit, jette la moitié de sa nourriture, spécule, se ruine, refait sa vie, et rit. Un mot célèbre dit : « Les juifs possèdent New-York, les Irlandais l'administrent et les nègres en jouissent ».

Lumière, mouvement !plus une ombre ; pas un arbre, pas un espace perdu, rien de ce que la nature y avait mis n'est resté en place. Le matin, arraché au sommeil par le grondement de Manhattan, je sais que je peux avoir tous les plaisirs, sauf celui d'être réveillé comme à Paris, au Champ de Mars, par un merle.

New-York est ce que seront demain toutes les villes, géométrique. Simplification des lignes, des idées, des sentiments, règne du direct. Cité à deux dimensions, a dit Einstein.

New-York est extrême. Son climat est violent, capricieux. Cette année, en avril, on y ramassait des morts par insolation. Les congestions par le froid y font chaque hiver plus de victimes qu'une bataille. La chaleur des appartements est telle que le coeur manque d'éclater. On y vit en bras de chemise.

Ville de contrastes, puritaine et libertine ; image double d'une Amérique policée et d'un continent sauvage, l'Est et l'Ouest ; à trois pas du luxe de la Cinquième Avenue, voici la Huitième Avenue, sordide et défoncée. New-York symbolise l'Amérique et la moitié de sa population est étrangère ; il est un centre de culture anglo-saxonne et parle yiddish ; il renferme les plus belles femmes du monde et les hommes les plus laids ; il vous ruine en une matinée après vous avoir enrichi en huit jours. Fait d'exils, de larmes, de pauvretés, de refoulements, il se ferme désormais aux pauvres, aux ratés, à ceux qui sont « sur des voies de garage », comme disent les Yankees ; on y vit, on y siffle, on y répond à tout : 0. K. ? (Ça va !) et l'on n'y meurt qu'à la dernière minute, très vite et le moins possible. Pas plus, qu'on n'y naît (il n'y a jamais de femmes enceintes dans la rue), on n'y décède. Aussitôt que quelqu'un a poussé le dernier soupir, on l'emmène très vite, en Packard, chez l'embaumeur qui le farde et l'arrange. De sorte que, si vous voyez enfin un visage très reposé et très rose, à New-York, c'est un mort.

Champ de bataille.

Une confusion terrible règne, comme pendant l'assaut. Le roc tremble, le macadam frémit.

New-York est grand, il est neuf, mais grande et neuve, toute l'Amérique l'est ; il suffit de mettre l'adjectif nouveau ou nouvelle devant la Rochelle, Jersey, Londres, Utrecht ou Brighton, de repeindre ces vieilles enseignes européennes, de leur ajouter vingt étages pour avoir l'Amérique. Ce que New-York a de suprêmement beau, de vraiment unique, c'est sa violence. Elle l'ennoblit, elle l'excuse, elle fait oublier sa vulgarité. Car New-York est vulgaire ; il est plus fort, plus riche, plus neuf que n'importe quoi, mais il est commun. La violence de la ville est dans son rythme. Nous avons vu beaucoup de monuments, nous avons vu des dactylos peintes et des messieurs mâchant leur cigare dès le matin, mais nous les avons regardés isolément, au ralenti. Rentré en Europe, nous nous souvenons des gratte-ciel, mais nous oublions l'élan qui les a élevés. Aussitôt qu'on débarque dans Broadway, tendu comme une corde, on obéit soi-même aux vibrations et l'on cesse de les remarquer. Je n’en ai compris toute la frénésie que lorsque je vis un chat : c'était le seul être rencontré pendant mon séjour qui ne bougeât pas et conservât intacte sa vie intérieure. Je le chassai comme un remords.

La vie de famille n’est plus. L'absence de domestiques, l’interdiction municipale d’avoir la cuisine dans l'appartement, le logement dans les hôtels lui ont porté les derniers coups. Pas d'enfants en bas âge dans les rues. On les envoie à dix-huit mois dans les kindergarten. Les gens déménagent tout le temps. Lorsqu'on les recherche, au bout de six mois on n'en trouve plus trace. Les seules adresses permanentes sont celles des banques. On change de situation comme de résidence. La ville ne se transforme pas moins. On construit pour trente ans : ces édifices sans passé n'ont pas non plus d'avenir. Certains quartiers modifient leur aspect en une saison ; « Je m'absente pour une fin de semaine, me dit une dame, et, en rentrant, je ne reconnais plus ma rue. »

Manger ? on mange tout le temps et jamais. Le repas de midi, cette détente latine du milieu du jour, est inconnu. L'air est si vif, si pareil à celui des hautes cimes, le cœur vous bat si fort qu'on ne pense pas non plus à dormir. On est enivré, intoxiqué, empli du bien-être fictif que donne la kola. Il n'y a pas de lits, mais des divans, des sommiers à ressorts qui rentrent, pendant la journée, dans les cloisons. La nuit est supprimée. Comment reposer parmi cette lumière, ces spasmes, ces déflagrations? Même vides, les boutiques fermées demeurent éclairées jusqu'au matin. Nous avons vu des restaurants pleins, à l'aube : ces gens seront au travail quatre heures plus tard. New-York est une ville qui ne s'arrête, ne se détend jamais. Les métros, les tramways y courent de haut en bas toute la nuit, vingt-quatre heures par jour... On s'endort au grondement du chemin de fer aérien et l'on se réveille au même bruit, comme de mille patins à roulettes. Edison a dit, dans une interview, que le sommeil est le dernier reste d'époques préhistoriques où les hommes dormaient parce qu'ils n'avaient rien de mieux à faire dans l'obscurité.

Tout va vite. Le vent y souffle à cent cinquante kilomètres à l'heure, ébranlant les gratte-ciel ; les tempêtes de neige, les tornades d'été s'abattent comme des ripostes de boxe. Personne ne marche ; on saute d'un taxi orangé dans un taxi à carreaux, d'un tube horizontal dans un tube vertical ; on vit d'impulsions : le téléphone est une arme automatique, avec laquelle on mitraille en quelques minutes des quartiers entiers.

On se pousse !

On se pousse sans mauvaise humeur. Tout est gai et cependant terrible. Les lumières et les fanfares de Broadway ne sont pas destinées à faire oublier la vie, mais à la décupler. Les distractions sont placées a côté du travail, comme chez les chercheurs d'or. On s'use terriblement, on tombe, on vous emporte et la partie continue. Si l'on est trop jeune, trop vieux, trop las, on vit ailleurs : sur l'île, on demeure entre adultes. Personne n'habite plus New-York pour son plaisir. On y reste juste le temps d'y faire fortune. Chacun travaille le plus possible, le moins d'années possible. Après quarante ans, les plus chanceux commencent à aller pêcher le tarpon à Key West ; à cinquante ans on part jouer au golf à Cannes ; à soixante ans, on offre un stade à l'Université de Columbia, libations au dieu de la Fortune, mais on habite Fiesole.

Le luxe est le même pour tous ; c'est le demi-luxe. Pour l'autre, voir, quelque temps encore, l'Europe. Les modes durent une semaine. « Où est le peuple ? » s'écria La Fayette en débarquant sur la batterie, « tout le monde est bien mis ». Les modes font gonfler ces millions d'habitants, les soulèvent comme une pâte, ajoutent à leur fermentation naturelle. C'est le thrill, l'enthousiasme, l'émotion-reine, l'excitation nécessaire, suivies de prostrations et de l’oubli immédiat. Variétés.

New-York est surchargé d'électricité. On se déshabille la nuit au milieu des étincelles; qui vous crépitent sur le corps, comme une vermine mauve. Si l’on touche un bouton de porte, un téléphone, après avoir frôlé le tapis, c'est une décharge ; on a des éclairs bleus au bout des doigts. « Je vous serre la main à distance, m'écrivait Claudel de Washington, heureux de vous éviter une commotion ». Huit millions de coups de téléphone par jour. Mr. Harriman, roi des chemins de fer, a chez lui cent postes d'appel. Radios, ondes longues ou courtes, New-York est un orage permanent.

« Mais que se passe-t-il donc? quel esprit de vertige s'est emparé de ma paisible ville ? Est-ce, que nous allons devenir fous ? »

C'est un Hollandais qui parle. Ce n'est Pas l'ombre de Stuyvesant regardant le Manhattan de 1930 ; c'est le docteur Ox à Quinquendam, dans Jules Verne...

New-York brise les nerfs ; nouveau supplice de la roue. Les environs sont pleins d'asiles, d'institut yoghis où les millionnaires arrosent et bêchent. New-York mange les gens, n'en laisse que la fibre ; puis il les tue.

« ... Mais hélas, si ces plantes, ces fruits, poussaient à vue d'oeil, si tous ces végétaux affectaient des proportions colossales, en revanche ils se flétrissaient vite. Cet air qu'ils absorbaient les brûlait rapidement et ils mouraient bientôt épuisés, flétris, dévorés... »

Le spleen de Londres, lent, mouvant, subtil, qu'est-il à côté du cafard de New-York combattu à coups de cocktails, de l'affaissement nerveux qui nous y guette? Un Européen résiste quelques mois. Le newyorkais n'y échappe que par les départs. Le salut dans la fuite. Les gares sont comme les églises d'une religion nouvelle. Tant de fils d'émigrants sont repris par l'ancestral besoin de voyager. Leurs congés ressemblent à des migrations d'oiseaux, de poissons.

« ... Quand une explosion formidable retentit... »

C'est la fin du docteur Ox ; comme la ville emplie d'oxygène par le savant, New-York, saturé, éclatera-t-il un jour? Cette cité verticale tombera peut-être à la renverse et nous nous réveillerons... Rien ne peut détruire Paris, nef insubmersible. Paris existe en moi ; il existera malgré Dieu, comme 1a raison. C'est ce qui me fait souvent l'aimer moins... Mais je ne suis pas toujours sûr de ce merveilleux cadeau qu'est New-York. Si ce n'était qu’un rêve, qu'un essai prodigieux, qu'un avatar, qu'une renaissance éphémère, qu'un purgatoire magnifique ?

Les vagues atlantiques reviendront-elles se déchirer sur ces rochers rouges qui furent New-York et ne le seront plus, quand rien ne troublera le silence d'un monde un instant agité ?

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