Semaine du 11 au 17 novembre 2002

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Semaine du 11 au 17 novembre 2002

Quelle est la chose la plus importante qui vient de se passer dans les derniers jours ? Le vote de la résolution 1441 à l’ONU ? On verra. La victoire de GW aux élections ? On en a beaucoup parlé mais ce n’est pas dit. Choisissons autre chose puisque, cette semaine, le CLI est parti en campagne. Il semblerait que voilà le signe que la Grande République, telle qu’elle est devenue, est aujourd’hui sur le sentier de la guerre.

Pour CLI, lire Committe of Liberation of Iraq. C’est l’installation d’un groupe de lobbying dont l’activité commence cette semaine ; il est notamment le reflet assez juste de la tendance idéologique la plus influente au sein de l’administration, la tendance dite néo-conservatrice. Mais, comme nous la ressentons, cette présence de l’idéologie ne va pas embarrasser ce groupe, ni le contraindre ; ce n’est pas l’essentiel ; c’est, disons, une marque de fabrique.

Le but essentiel de ce groupe va être, comme dans l’activité de tout groupe de lobbying, de “vendre” la guerre irakienne aux Américains. En un sens, l’affaire nous paraît plus importante que les autres événements que nous avons mentionnés parce qu’elle illustre la situation présente à Washington, que c’est une marque significative du fonctionnement du monde washingtonien, que c’est tout simplement l’état de la politique américaine (de la démocratie américaine, diraient des gens au verbe plus pompeux).

C’est aussi un événement inédit, si l’on regarde comment a fonctionné jusqu’ici cette sorte de choses. C’est un événement inédit et c’est de cette façon un peu le comble de l’audace. On veut dire par là qu’ils vont loin et qu’ils font très fort, nos hommes de communication. Plus rien ne les arrête. On veut dire enfin que c’est la première fois qu’un événement aussi précis que cette guerre qu’on nous annonce, cet événement d’ores et déjà planifié, avec les F-15 qui ont leurs moteurs chauds et les smart bombs entreposées et prêtes au largage, la rhétorique en place et qui marche tambour battant, les soldats sur le pied de guerre encerclant l’objectif, lequel n’a aucune chance comme chacun sait (ce qui semble faire la vertu particulière de cette guerre), — c’est la première fois qu’un événement de cette sorte qui relève, plus simplement dit, de la barbarie organisée et modernisée, va être “vendu” à l’opinion publique et surtout aux “décideurs” hésitants, comme l’est une lessive nouvelle, selon les règles du marketing et des relations publiques (RP).

Le corporate power est, aux USA, parvenu à son stade suprême. Plus rien ne se distingue de rien à ses yeux, tout est traité, mâché, digéré, de la même façon. Le goût est univoque, c’est-à-dire sans équivoque. Le corporate power est installé, le corporate power règne.


La philosophie à visage découvert des ex-marchands de canons, devenus idéologues des temps postmodernes

C’est plus qu’un symbole que l’un des patrons de cette entreprise, Bruce K. Jackson, soit également, dans tous les cas jusqu’en août dernier et depuis 1994 (année de la formation du groupe),Vice-Président (VP) de l’énorme groupe d’armement Lockheed Martin (LM). (LM, on connaît, c’est un chiffre d’affaire qui approche les $40 milliards pour les bonnes années, le fabricant du F-16, celui qui propose au monde qui n’attendait qu’un signe d’acheter désormais le JSF et ainsi de suite.) Pendant l’intervalle, Jackson a eu plusieurs activités  : il organisait en 1996 la campagne électorale de Bob Dole, en 2000 il était l’un des maîtres du fund-raising pour le candidat G.W. Bush, en même temps il dirigeait (et dirige toujours) un lobby pour l’élargissement de l’OTAN qui s’est transformé en lobby pour la vente d’avions de combat, — de préférence des F-16, comme le savent désormais les Polonais — aux anciens pays de l’Est qui sont entrés ou vont entrer dans l’OTAN. On dit même que cet ancien capitaine de l’U.S. Army fit quelques missions pour les Special Forces en Bosnie. Tout cela, tout en restant VP chez LM mais laissant à telle ou telle occasion son trois pièces-cravate sur le cintre.

Hier, lorsque le complexe militaro-industriel était vivement dénoncé dans les rues des villes américaines, dans les années 1960 où la révolution portait beau, on se faisait discret du côté du corporate power. Aujourd’hui, le porter beau a changé de cap. On ne s’est pas acheté une vertu, on se l’est fabriqué selon un nouveau modèle standard (démocratie, droits de l’homme) dont on a soi-même déterminé les normes. Plus besoin de prendre de gants ni de mettre un masque. La haute direction de LM travaille directement et personnellement, ès qualité pourrait-on dire, dans l’entreprise sérieuse et bien calibrée de fabrication, ou plutôt de formatage d’un président des USA adapté aux temps. Maintenant, dans la logique du truc, c’est la guerre qu’on est en train de vendre, à peu près au prix de la salade. Tout cela vient directement, c’est-à-dire directement financé, de la Maison-Blanche. C’est de l’argent blanchi jusqu’à la corde par le patriotisme et l’étendard claquant des États-Unis.

George Schultz, l’ancien secrétaire d’État de Reagan, est l’un des vieux dinosaures (81 ans) de la bande du CLI et un habitué des proximités entre Washington et le corporate power, le temps de Reagan est fameux pour ça, — le voici qui nous explique le truc, droitement et complaisamment, relayé par le Financial Times, qui a pour mission, avec une certaine solennité conservatrice et anglo-saxonne, de nous informer, — et nous de l’en remercier :

« All of this smacks of Mr Shultz's old trinity — and it should come as no surprise. The principals of the Bush government — including the president — have been schooled by the 81-year-old. So when the Committee for the Liberation of Iraq was launched quietly last week to press the case for the removal of Mr Hussein and a strong commitment to rebuilding the country after his fall, the prominent involvement of Mr Shultz suggested that the Committee is more than just another Washington lobbying outfit.

» ''A committee like this gets a lot of impetus from the White House,'' says Mr Shultz, suggesting that the Committee's purpose is to serve as a public outlet for some of the more private thinking within the hawkish realms of the administration. ''It is an outside group which can be briefed and sound off.''

» Even as the White House publicly backs the UN weapons inspections process and the possibility of peaceful disarmament, the Committee is designed to ensure that the US does not weaken its resolve to remove Saddam Hussein. ''We all know how equivocal the UN security council can be and how people don't like to face up to something tough,'' says Mr Shultz. He adds that Mr Hussein — ''a menace to world peace — is already teetering on a material breach of the UN resolution. Having claimed that Iraq possesses no weapons of mass destruction, any discovery or admission of biological, chemical or nuclear weapons could serve as a trigger for ''serious consequences''. Most likely, concludes Mr Shultz, ''there will be military action? I would be surprised if we have not acted by the end of January.'' »

(N.B., quatre mois plus tard : au moins il a été surpris, fin janvier. Cela fait toujours du bien de savoir qu’ils se gourent comme les autres, et même, je le soupçonne, encore plus que les autres.)

La mort du doute et la mort de l’interrogation, et la mort du bien-fondé

Ce qui est extraordinaire dans toutes ces manigances, c’est qu’elles ne sont plus extraordinaires ; qu’elles se déroulent comme vous et moi, comme on vous les décrit et comme on les voit, à ciel ouvert, sans nul souci ni des apparences, ni, comme on dit, d’une “couverture”. Nulle part, il n’y a le moindre doute, la moindre interrogation. On ne s’interroge même plus à propos du bien-fondé de l’action qu’on entreprend. On se dit, vous et moi  ; “doute”, “interrogation”, “bien-fondé”, qu’est-ce que cela veut dire ?

Tous ces gens s’en fichent, et il ne faut pas leur en vouloir car ce serait déplacé. Ils font ce qu’ils font, et finalement c’est bien, ça fait marcher le commerce comme on dit et, puisqu’elle y est, ça fait marcher la morale à 180 à l’heure, et ça plaît au président, lequel pourrait aussi bien paraître n’être qu’une poupée de son inventée pour l’affaire, et ça fera marcher les bombing runs sur Bagdad, avec les dégâts collatéraux et ainsi de suite, et ça fait marcher la campagne de promotion des stocks de « menace to world peace ». D’ailleurs, le FT en fait une interview. So what ?

En fait, nous restons sans voix pendant qu’ils poursuivent leurs discours, stupéfaits de tant d’impudence. Et puis, nous interrogeant, nous demandant si la stupéfaction est bien de mise sinon pour montrer notre aveuglement, si “impudence” est le mot juste, si nous ne sommes pas en train d’être mauvais esprit avec mauvaises moeurs, embarrassés de mauvaises humeurs, la bile contrainte, le foie jaunissant ; un soupçonnable des pires tares, avec des manières inacceptables, qui voit le mal pourtant, qui est indécrottable ; cette sorte d’“antiaméricain primaire” échappé de l’asile, qu’on a laissé filer et dont on ne sait plus quoi faire, qui n’a plus cours sur le marché. La route droite, énorme, tranquille, sans barguigner, du corporate power finit par vous faire douter. Elle ferait douter les meilleurs.

Alors, il reste la solution de se pincer.

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