Raimondo, Voltaire, un lecteur et dedefensa.org

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Raimondo, Voltaire, un lecteur et dedefensa.org

25 juin 2012 – Ce texte ne serait rien que du bavardage inconsistant s’il n’avait, pour l’articuler, pour le structurer, pour lui donner son essence, deux citations, qui nous ont à la fois arrêtés, émus, dans lesquelles nous nous sommes reconnus, qui nous ont à la fois plongés dans des interrogations marquées d’une intense et terrible lassitude, aussi bien que, par saisissant contraste, dans une revigoration soudaine et inattendue, – ceci et cela d’un même élan, d’une même lecture… Deux citations qui illustrent, en même temps la charge insupportable de la tâche qui nous fait parfois ployer avec la sensation d’être incompris et solitaire, et la gloire extrême de porter une telle charge, avec la sensation d’être enfin compris, et de briser cette solitude.

Le 31 mai 2012, alors que son site se trouvait en pleine campagne d’appel à donation dont les résultats languissaient terriblement (4 fois par an, chaque fois pour atteindre $100.000), Justin Raimondo posait la plume («We Interrupt This Column…») pour se confier un peu plus qu’à l’habitude. En même temps, bien entendu, parce qu’il le faut bien, qu’il poursuivait l’entreprise sempiternelle de tenter de fouetter l’énergie de ses lecteurs pour susciter leur soutien et leur participation (financière), – leur participation (financière) qui est d’abord leur soutien, dans le sens le plus large, le plus puissant et le plus humain du mot, psychologique, moral, intellectuel, affectif, structurant en un mot, – outre d’être matériel…

«I have, myself, been struggling to keep up: the strain of writing a substantial column, complete with extensive links, every other day has taken its toll. Add to this a fundraising campaign that seems to have no end, and a problematic medical condition I’ve kept largely quiet about, and we have all the ingredients of a major personal and professional meltdown.

»At times, a vast weariness nearly overcomes me, and I just want to take to my bed, close my eyes, and forget. Yet I can’t forget the cries of the wounded, the victims of American “liberation,” the ghosts of those slaughtered in the name of our endless “war on terrorism.” They haunt me even as I sleep.

»Who will speak for them if Antiwar.com ceases to exist?...»

…D’abord, cette émotion fugace mais profonde d’apprendre, au détour d’une phrase, que cet homme qui consacre toute son énergie à cette bataille de l’écrit, porte avec lui un problème de santé dont il n’a jamais fait état («and a problematic medical condition I’ve kept largely quiet about»)… Puis ces quelques mots que nous pourrions prendre à notre compte, à mon compte après tout dit la plume lorsqu’elle parle d’elle-même, dont la tentation m’effleure parfois, comme une immense fatigue vous prend un instant pour vous faire croire que vous êtes au bout du chemin, ou même vous faire croire à l’inutilité de cheminer après tout, et qu’enfin un immense et silencieux repos devrait emporter tout cela, et qu’on n’en parle plus : “De temps en temps, une immense lassitude me saisit, et je ne désire plus que de me glisser dans mon lit, de fermer les yeux et de tout oublier…” («At times, a vast weariness nearly overcomes me, and I just want to take to my bed, close my eyes, and forget.»)

Mais l’homme qui songe un instant à “tout oublier” oublie ce fugace instant d’abandon pour se remettre à l’ouvrage. N’oubliez jamais qu’il l’a connu, cet instant d’abandon ; n’oubliez jamais que cet instant le guette à chaque instant de cette vie qui est un combat terrible, tant ce combat paraît, aujourd’hui, dans cette terrible époque, souvent si affreusement disproportionné et parfois si complètement inutile ; qu’il vous guette vous aussi, sans aucun doute, cet instant d’abandon, qu’il nous guette tous...

La seconde citation est celle d’un très récent message de lecteur, qu’on retrouve dans le Forum du 17 juin 2012, sous le titre : «Tout doit disparaître, achetez mon Amérique». Il y a parfois de ces mots, de ces remarques qui nous attachent particulièrement parce qu’elle touche précisément à l’essence même de notre travail, de notre mission. Ce message, chronologiquement le plus proche de nous puisque si récent, est de cette sorte… Après avoir exposé les détails d’un accord négocié par les USA dont des “fuites” viennent d’en divulguer quelques détails, ce lecteur termine par ces lignes qui s’adressent particulièrement à nous :

«Découvrir cet accord et penser à ses prolongements me donne un peu le vertige.

»Je comprends mieux maintenant, le besoin des auteurs de dde.org de s'ancrer dans de nombreuses répétitions de formules, redites de théories et précautions de raisonnement, que je trouve parfois pesantes.

»Une heure légère de ces choses me donne un début de tournis, j'imagine qu'y baigner toute la journée, tous les jours, depuis des années et dans des profondeurs abyssales, doit être éprouvant pour le jugement et le sens de l'équilibre.

»Dans leur métier, multiplier les points d'attache avec la réalité et les vérifier obsessionnellement, doit relever de basiques gestes de survie, comme contrôler sa corde et son harnais pour un alpiniste, ou ses munitions pour un soldat (c'est vrai que quand on lit Le Monde, on est beaucoup moins encombré de réalité).»

Il est vrai que nous n’avons pas la prétention, générale et comme par système, de la légèreté de la phrase rapide (c’est à voir), d’une concision qui se voudrait élégante (c’est à voir), d’une plume qui se jugerait en plus si gracieuse (c’est à voir)… Nous savons également que cette légèreté, cette concision, sont aussi complices du jugement abrupt, tranchant et expédié, qui ne nous semble pas être la voie juste vers la vérité, dans une époque aussi troublée, aussi complexe dans sa psychologie et l’éventail de ses enjeux, et aussi orpheline de références assurées qui sont autant de principes renvoyant au “principe du Principe”.

Nous gardons constamment et bien précise à l’esprit cette citation de Voltaire, que nous ne sommes pas loin de considérer comme un faussaire de génie, un artiste du persiflage (le mot est apparu pour la première fois sous sa plume et 1734), un saltimbanque politique et maître des salons au talent incomparable ; et cette citation, d’une phrase écrite dans un éclair de franchise sarcastique, – car il se connaissait bien et sans doute prenait-il un malin plaisir à se découvrir parfois tel qu’il était, – et il s’agit ici du style, comme l’on devrait dire sans la moindre hésitation “le style c’est l’esprit”… Bien, ainsi écrit-il, en 1737 (extrait de cette lettre du 30 juin 1737 à Pitot, citée par Sainte-Beuve, avec le souligné en gras de notre fait) :

«Vous trouvez que je m’explique assez clairement : je suis comme les petits ruisseaux, ils sont transparents parce qu’ils sont peu profonds.» (Et Sainte-Beuve de commenter, mi-figue mi-raisin : «Il disait cela en riant ; on se dit ainsi à soi même bien des demi-vérités.»)

Nous ne sommes pas dans une époque qu’on pourrait symboliser par l’image d’un petit cours d’eau charmant, déroulé avec apaisement et légèreté dans un décor idyllique et champêtre, tout cela d’un temps où le Progrès n’avait pas imprimé sa marque sur notre monde comme le pouce d’un géant colossal écrase le monde ; nous ne sommes pas dans une époque qui fait chanter l’eau transparente d’un joli ruisseau peu profond, mais celle-là plutôt qui fait gronder les flots tumultueux et opaques d’un fleuve puissant et déchaîné, dont nul n’aperçoit les rives hostiles et dissimulées, dont nul ne sait le dessein caché dans ses profondeurs sombres et abyssales… Cela signifie, pour notre part et dans les instructions de notre fonction, que nous portons la charge d’un discours qui doit s’entourer d’extrêmes précautions et de précisions qui ne le sont pas moins, qui doit contenir toutes les significations, en séparant ce que nous croyons le bon grain de l’ivraie, effectivement en nous appuyant sans cesse sur nos références principielles sous peine de sombrer dans cette époque folle. C’est une bataille épuisante, non pas contre un adversaire identifié et qu’on jugerait loyal après tout, mais contre une multiple agression venue de tous les côtés, sans trêve ni repos, dont le but est de vous défaire, de vous démantibuler, de vous déstructurer, dans l’obscurité d’une nuit qui paraît sans fin, où vous ne savez qui est l’ennemi et qui est l’ami, où vous êtes au constat que seul le mot glacé et terrible de “Système” convient à la bataille. Notre lecteur a bien vu la chose : “…basiques gestes de survie, comme contrôler sa corde et son harnais pour un alpiniste, ou ses munitions pour un soldat”.

Cette charge de la phrase, du discours, est vitale, et nous estimons, au bout du compte, qu’elle n’est pas sans beauté, comme l’est toute plume qui prétend à la vérité (la “plume de fer qui n’est pas sans beauté” d’Alfred de Vigny) ; nous prétendons, au bout du compte, qu’on sait y distinguer quelque légèreté du mouvement, et qu’elle tient nette et droite une pensée qui, pour survivre, doit s’ancrer dans le caractère d’une ligne tracée durement et fermement. Cette charge de la phrase, c’est aussi la charge de l’esprit, qui répond à la charge du monde entré dans une crise d’effondrement et de folie tout ensemble ; elle devrait être le vrai style d’une époque qui rassemble toutes les pressions de toutes les pensées, des plus trompeuses aux plus élevées, plutôt que les “fiches” de robot que le conseiller adresse à son ministre ; elle devrait être celle qui enfante un “style héroïque”. Nous ne sommes pas dans les salons du XVIIIème et dans les élégantes demeures, comme celle de Fernay. Ce n’est qu’après eux que vint le déluge. Nous, nous devons écrire héroïquement et c’est là notre charge d’un poids que, parfois, on a de la peine à imaginer…

Cette “immense lassitude”…

Tout cela nous ramène à Raimondo, à ses moments de lassitude. Car la charge de la phrase, qui répond à la charge de l’esprit, est ceci également qui, à certains moments de faiblesse, vous fait céder un instant à la lassitude et à cette tentation de fermer les yeux et d’oublier, comme l’on doit faire dans un bienheureux dernier soupir. Dans cette époque “aussi troublée, aussi complexe… et aussi orpheline de références assurées”, lorsque vous avez la charge d’en rendre compte avec le plus d’exactitude possible, on connaît de tels moments qui semblent comme la seule voie vers l’apaisement de soi. Puis, comme l’écrit Raimondo, le sens de la mission, qui est aussi la seule voie, pour vous, pour continuer à vivre, reprend le dessus et vous électrise. Cet exercice, ce contraste de moments d’abandon et de moments de renaissance, est à la fois épuisant et glorieux, – mais il est aussi, dans l’ordre inverse, glorieux et épuisant.

Mais il est dit, ou il devrait être dit que nous ne sommes pas seuls, – sans quoi, notre mission tend vers l’absurdité sans doute. Nous parlons ici de nos lecteurs, et c’est donc à eux, ici, que la parole doit être donnée. Eux-mêmes ne sont pas indifférents à cela, à leur part de travail, comme le montre cette intervention citée en tête de ce texte, qui est une façon de comprendre la charge de notre mission et ainsi, d’en prendre un peu à son compte.

Est-il nécessaire d’en dire plus ? Pas vraiment, pour notre compte. Nous n’avons jamais vraiment considéré l’exercice de donation que nous demandons chaque mois à nos lecteurs principalement comme un exercice de comptabilité, mais d’abord, essentiellement, nous irions même jusqu’à écrire pour décrire l’esprit de la chose, –presque exclusivement comme un exercice de solidarité et de fraternité hautes. Sans de telles manifestations, en vérité, nous nous sentons bien seuls, et l’“immense lassitude” dont nous parlions plus haut n’est plus très loin. Les lecteurs de dedefensa.org ont leur part, qui est importante, pour en écarter le spectre.

… Ainsi soit-il, comme ricanerait Voltaire, pas mécontent après tout du monde qu’il nous a laissé en héritage, nous qui y avons cru ; ce monde-là, qui est quand même une terrible (plutôt que “sacrée”) bonne blague sortie de si élégants discours, eux-mêmes écrits avec la légèreté des ruisseaux charmeurs, d’une eau si claire qu’elle en est transparente jusqu’à ne plus exister !


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