Notes sur le simulacre mis à nu par le bouffe

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Notes sur le simulacre mis à nu par le bouffe

14 novembre 2018 – L’on a dit combien il nous semblait que les rencontres de divers types du week-end, à l’occasion du centenaire de la fin de la Grande Guerre à Paris, et principalement entre Macron et Trump, exprimait d’une façon intense et presque grotesque le côté bouffe de ce que nous nommons “tragédie-bouffe :

c’est-à-dire, la principale forme d’apparence (bouffonne)que les événements de notre époque de Grande Crise à l’heure de l’hypercommunication prennent, tels qu’ils sont organisés dans le cadre du Système qui cherche par tous les moyens à maintenir l’apparence justement de l’autorité et de la légitimité, autant que la manufacture de politiques soi-disant maîtrisées ;

c’est-à-dire des occurrences grotesques (bouffonnes), du fait de la stature et de la conduite des principaux acteurs-sapiens, les dirigeants politiques notamment, perdus dans leur inculture et dans un océan de communication sans capacité aucune de distinguer quelque vérité-de-situation que ce soit.

Et PhG écrivait donc, mettant justement au centre de la scène le principal personnage-bouffe, le moteur et l’inspirateur de cette sorte de comportement qu’est le président Trump : « ... Cour de récré ou bien télé-réalité, avec Trump on ne sait jamais pour du sûr, “pour de vrai” comme on dit à la récré. Ces quelques petites scénettes pour célébrer le centenaire d’un événement aussi écrasant que la Grande Guerre, eh bien cela nous en dit bien plus que nombre d’analyses pontifiantes et rageuses, sur la crise terrifiante où nous ne sommes pas encore tout à fait selon certains, où nous sommes jusqu’au cou et jusqu’à nous noyer selon d’autres. Cette incertitude elle-même sur le sérieux ou non de ces choses est une bonne description de la crise, et ces moments d’exception qui sont pourtant nombreux sur la diplomatie réduites à des empoignades enfantines de récré dans l’ère trumpiste, nous disent combien l’événement surréaliste de ce président à la tête des USA, – car c’est bien lui, n’en doutez pas qui demeure l’incontestable star du show transatlantique et mémoriel, – enfante et produit sans cesse le désordre incommensurable où nous sommes plongés, et nous le décrit comme si le monde était une scène d’une séance de théâtre enfantin, une sorte de Fancy Fair globalisante pour le centenaire de la Grande Guerre. »

La guerre-bouffe transatlantique

Un premier aspect remarquable des suites de ce week-end bouffe-fiévreux, c’est que, du fait de Trump, la “bataille” transatlantique s’est poursuivie, unilatéralement comme tout ce que font les USA aujourd’hui, c’est-à-dire du fait du président US, et à coups de tweet comme c’est désormais la coutume dans l’emploi massif de cette arme-bouffe. Il y a donc eu plusieurs tweet intercontinentaux anti-Macron, venus de la Maison-Blanche. Comme d’habitude, le style est haché, les références éventuellement historiques assez approximatives, la logique incertaine et malmenée, le coq à l’âne empressé et le sens assez bucolique... Pourquoi ne pas lire les quatre salves ainsi tirées dans la journée d’hier ?

• « Emmanuel Macron suggère de se doter d'une armée propre pour protéger l'Europe contre les États-Unis, la Chine et la Russie. Mais c'était l’Allemagne, lors de la Première et Seconde guerres mondiales. Comment la France s'en est-elle sortie ? On commençait à apprendre l'allemand à Paris avant que les États-Unis n’interviennent. Payez pour l'OTAN ou tant pis ! »

•  « Sur le plan commercial, la France fait d'excellents vins, mais les États-Unis aussi. Le problème, c'est que la France rend très difficile la vente des vins américains en France et ajoute des tarifs douaniers importants alors que les États-Unis favorise les vins français et appliquent de tout petits tarifs douaniers. Ce n'est pas juste et ça doit changer ! »

• « Le problème, c'est qu'Emmanuel est mis à mal par une cote de popularité très basse en France, 26%[d'opinions favorables] et un chômage à 10%. Il essayait juste de changer de sujet. Et soit dit en passant, il n'existe pas de pays plus nationaliste que la France, un peuple très fier et ils ont bien raison ! MAKE FRANCE GREAT AGAIN ! »

• « A propos, quand l'hélicoptère n'a pas pu décoller pour rejoindre le premier cimetière[du bois de Belleau] du parcours prévu en France à cause de la visibilité quasiment nulle, j'ai proposé qu'on y aille en voiture. Les services secrets ont dit NON. C'était trop loin de l'aéroport et Paris était bouclé. Le discours a eu lieu le lendemain au cimetière américain sous une pluie intense ! Personne n'en a parlé ou presque. Fake news ! »

A bouffon, bouffon et demi

Les commentaires fait par l’Élysée à la suite de ces salves tirées par Trump mélangeaient la gêne, une ironie involontaire ou non, les lieux communs érigés en titre de gloire, l’affirmation qu’un tweet n’est qu’un tweet et que d’ailleurs ils ne sont pas destinés ni aux Français ni à l’Élysée puisque rédigés en anglais.

D’abord, « Nous nous refusons à tout commentaire » ; puis, toute logique flamboyante et déployée par rapport à ce qui précède autant que par rapport au sujet traité, le constat que ces tweets sont « faits pour les Américains, sinon ils ne seraient pas écrits en anglais » ; ce qui permet de conclure momentanément et fort justement que, par conséquent, « Nous n'avons pas à commenter les contenus qui sont dédiés à ses concitoyens ».

Veut-on des considérations plus générales ? Elles enfoncent autant de portes ouvertes qu’il s’en présente, – comme on peut en juger : « La relation entre Emmanuel Macron et Donald Trump n’est pas toujours facile mais elle est continue[...] Au-delà des tweets, ce qui importe c'est qu'ils se parlent plusieurs fois par semaine, et qu'ils évoquent les sujets qui perturbent la marche du monde » ; là-dessus, concluant par ces remarques d’une grande profondeur, sauf peut-être les derniers mots caractérisant les tweets trumpistes d’une façon qui pourrait peut-être bien paraître irrespectueuse : « Donald Trump est arrivé parmi les premiers à Paris, et a réservé son premier entretien au président Macron. Ces signaux ont une valeur bien plus grande que des tweets dont on sait comment et pourquoi ils sont faits. »

En un mot qui tentera de résumer ce qu’on n’ose qualifier de “passe d’armes”, le bouffon-Trump rend bouffon tout ce qu’il touche et tous ceux à qui il parle et qui se jugent obligés de répondre directement sur le sujet abordé, et sur la forme choisie pour l’aborder : à bouffon, bouffon-et-demi.

Mais la tragédie-bouffe est aussi tragique

Au-delà de cette étrange week-end bouffe avec ses suites, il reste que l’aspect tragique de l’expression qui guide notre réflexion n’a pas été absent. PhG le signalait déjà, en se référant à un discours du Polonais Tusk, président de l’UE ... Tusk n’est pas un personnage très important, mais sa fonction fait que l’on se sert de lui comme symbole, et en l’occurrence c’est toute la camarilla, toute la bande bruxelloise et euroextatique qui s’exprimait, indiquant que le tweet préliminaire de Trump concernant l’“armée européenne” jugée “insultante” par les USA (le tweet dit “Very insulting) avait été pris extrêmement au sérieux : 

« Grâce à lui, grâce à Trump et à son incroyable visage boudeur, et malgré cette bouderie enfantine, la querelle entre les USA et l’Europe, cette querelle de récré, surgit par intervalles plus ou moins réguliers au niveau de la tragédie. “Pour la première fois dans l’histoire, nous avons une administration américaine qui est, pour dire cela d’une façon très modérée, nullement enthousiaste de la perspective d’une Europe forte et unie”, dit le président de l’UE, l’autre Donald, le Polonais Tusk, dans un discours marquant le centenaire de l’indépendance de la Pologne.

» “Et je parle de faits, et nullement de propagande”, précise le Tusk Européo-Polonais, comme pour nous confirmer qu’il y a en général,lorsque Trump n’est pas président, beaucoup de propagande entre les USA et l’Europe. Par conséquent, Trump est aussi un révélateur, et ainsi passe-t-on, dans une parfaite interprétation de la tragédie-bouffe,du bouffe à la tragédie, vice-versa et retour. »

Beaucoup de gens dans les élites-Système et euroextatiques ont ressenti ce passage (le tweet dit “Very insulting) comme un événement important et dramatique, et ont considéré tout le reste, avec Trump et ses excentricités pendant le week-end, avec les divers avatars et ce qui suit d’ailleurs, à la lumière lugubre de cette perception. Il fallait entendre, par exemple, Daniel Cohn-Bendit et Luc Ferry, de l’élite-Système et euroextatique sans aucun doute, débattre sur LCI dans leur émission En toute franchise (le 11 novembre, 18H00-19H00), et s’entendre pour estimer que le président Trump est un personnage extrêmement dangereux, et que sa politique, c’est-à-dire désormais la politique extérieure des USA que les démocrates ne contestent nullement et soutiennent au contraire avec zèle, constituent un très grave danger pour l’Europe et pour le monde.

A propos de RT et de Spoutnik

Pendant ce temps, RT trouvait un coin verdoyant du beau-Paris (les Tuileries, peut-être ?) pour obtenir une interview exclusive du président Poutine avant que celui-ci ne rejoigne, avec un peu de retard et en toute discrétion ironique, la bande des dirigeants-Système en haut des Champs-Élysées. On interrogea le président russe sur cette affaire d’“armée européenne” que Trump jugeait “very insultant” :

L’idée d’une “armée européenne” n’est pas nouvelle, explique-t-il aimablement. « Emmanuel Macron l’a remise au goût du jour mais un des présidents précédents m’en avait déjà parlé – Jacques Chirac – et ces idées avaient déjà été formulées avant lui... [...] D'une manière générale, l’Europe est une formation économique puissante, une alliance économique puissante, et il est tout à fait naturel que ces pays souhaitent être indépendants et souverains dans le domaine de la sécurité et de la défense... [...] [C’est] un processus positif du point de vue du renforcement du caractère multipolaire du monde

Poutine juge que la France et la Russie se rejoignent dans ce domaine, et l’Europe en général, y compris les élites-Système et euroextatiques. Il se trouve que les deux pays pourraient également se rejoindre sur la question de la normalité journalistique ou pas des réseaux RT et Spoutnik, à propos desquels Poutine, dans le même interview, s’était plaintdu traitement qui leur était infligéEn effet et comme un fait exprès diraient certains commentateurs, on apprenait hier que RT et Spoutnik sont ou seraient désormais accrédités à l’Élysée, de la façon que sont en général les journalistes puisque les deux réseaux sont effectivement des entreprises journalistiques. RT est très affirmatif, Spoutnik un peu plus prudent (conditionnel de rigueur).

« Ce 13 novembre, l’Élysée a annoncé qu’il accréditerait désormais les médias publics russes RT France et Sputnik. Une décision qui constitue un revirement majeur à l'égard des deux médias. Dès la campagne présidentielle de 2017, les équipes d’En Marche ! avaient en effet accusé RTde diffuser des “fake news”, sans apporter de preuves pour étayer leurs graves allégations

» Récemment, dans un entretien à PureMédias diffusé le 22 octobre, le porte-parole du gouvernement avait justifié le non-accès des journalistes de RT à la salle de presse de l’Élysée, au seul motif que le média était financé par un État étranger, ce qui en ferait un outil de “propagande”. »

Trump furieux, Poutine... humilié ?!

Les réactions hors-Paris et hors-euroexctatisme sont diverses et contrastées. Par exemple, Pat Buchanan a signé un commentaire furieux, vouant Macron aux gémonies pour avoir insulté Trump à plusieurs reprises, notamment quand il a affirmé que le nationalisme était l’exact contraire du patriotisme, qu’il était une « trahison du patriotisme ».

(La définition du nationalisme dans ce sens peut être contestée et débattue, ou complètement approuvée c’est selon et c’est pour l’heure un autre débat. Il n’est pas assuré pour autant que ces mots s’adressaient à Trump ; ils pouvaient aussi bien s’adresser à ceux qui, dans l’UE, sont accusés de “nationalisme” [Italie, Pologne, Hongrie], ou bien ils pouvaient s’adresser à l’épisode fondamental qui était cause de tout cela, l’épisode de la Grande Guerre dont l’historiographie-Système attribue la cause aux nationalismes tandis qu’il importait absolument pour Macron, dans ces temps extrêmement cointestyés, d’exalter le patriotisme cher aux Français, etc.)

Le commentaire d’Alexander Mercouris, sur TheDuran.com, pourrait être juger plus intéressant que celui de Buchanan, quoique... Mercouris voit dans cet épisode diplomatique « un désastre absolu » pour Macron, qui se serait mis à dos les deux présidents les plus puissants du monde. Il estime que Macron a effectivement et profondément offensé Trump en parlant d’abord d’une “armée européenne” puis du nationalisme comme il l’a fait, mais qu’il a aussi humilié Poutine en empêchant qu’il soit placé à côté de Trump pour la cérémonie de commémoration.

(Ce qui, paraît-il, n’a pas empêché les deux hommes de parler pendant au moins une demi-heure en aparté en marge du déjeuner officiel qui suivit... De toutes les façons, ils sont de plus en plus nombreux à Moscou à s’interroger sur l’intérêt de parler avec Trump, pour ce que vaut l’influence de Trump, pour ce que valent les paroles d'un Trump qui change d’avis comme de mise en pli.)

Finalement, nous y sommes, à la même conclusion, comme le reste... Cette façon de voir de Mercouris est également discutable si l’on a du temps à perdre, comme l’est la réaction furieuse de Buchanan, au nom de son credo “America First”.

Le plus étrange, ou disons ironique, est que l’épisode avec les réactions placent les deux hommes qui sont du type antiSystème ou apoprochant, adversaires farouches des guerre neocons et de l’OTAN, du côté de l’OTAN et donc des guerres neocons, et Macron dans l’autre camp, dans tous les cas momentanément et conjoncturellement...  Tout cela aurait un côté tragique si l’on considère l’enjeu, mais également et alorts beaucoup plus sûrement un côté complètement bouffe.

Le problème est qu’il faut aller chercher l’effet et l’enseignement de cette sorte de séquence au second, sinon au troisième degré, et hors de toute logique politique significative. Discuter pour s’en moquer ou pour le glorifier de la sortie de Macron sur l’“armée européenne” est effectivement une perte de temps, tout comme la glose ironique qu’on pourrait développer à propos de l’“armée européenne”-fantôme. L’important est que Macron ait conclu qu’une telle hypothétique “armée” aurait pour but de protéger l’Europe contre la Russie, la Chine... et aussi les USA, cette idée ambiguë ayant été ajoutée pour la raison essentielle du retrait des USA du FNI. Tout cela a provoqué colère et humeurs furieuses chez Trump, avec enchaînement de tweet et le spectacle-bouffe qu’on a vu.

Comment le “roi est nu”

Mais non, – le véritable effet, le seul à véritablement compter, n’a rien à voir avec la diplomatie, avec l’habileté des uns et des autres, avec les erreurs, les fureurs, les moqueurs, etc. Qu’il s’agisse de Macron, de Trump, ou même de Poutine dans ce cas (il a aisément compris qu’il n’y avait qu’à laisser faire pour obtenir le bonus), les sapiens ne comptent guère dans le séquence. Le véritable effet est le déballage à mots non-couverts de ce qu’est la vérité-de-situation en Europe aujourd’hui ; c’est-à-dire, la soumission complète des Européens, le cynisme complet des USA dans leur façon d’exercer leur protectorat avec une fausse garantie de sécurité et le massacre effectué en toute impunité des seuls éléments de stabilité stratégique (le FNI en premier) qui y existaient et ainsi de suite.

C’est en ce sens, véritablement, que le bouffe révèle la tragédie en tuant le simulacre de l’entente transatlantique ; ce simulacre qui est celui de l’accord régnant au sein de l’OTAN (les USA garantissent la sécurité contre une hégémonie sans partage sur les pays européens). Dans toute cette séquence, le “maître des horloges” comme ils disent, c’est l’événement en lui-même, c’est-à-dire le Temps qui met les pendules à l’heure en mettant brutalement à nu cette situation stupéfiante d’instabilité, de tromperie, de déloyauté, qui règne au sein du bloc-BAO et, pour ce cas, au sein de l’OTAN et du simulacre transatlantique.