Notes sur le maturation d’une crise

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Notes sur le maturation d’une crise

3 avril 2019 – Bien évidemment, ces Notes d’analyse se placent dans la continuité de celles du 29 mars 2019, pour mesurer le durcissement général des conditions d’une crise qui s’éloigne de plus en plus d’un événement du type-regime change(ou tentative de...), c’est-à-dire un événement à dominante intérieure même si des acteurs extérieurs très puissants peuvent se côtoyer sinon se heurter à cette occasion ; pour se transformer en un événement de crise directe au plus haut niveau pouvant impliquer principalement les USA et la Russie (et la Chineen appoint mais assez visible, du côté russe). Nous ne parlons pour l’instant et pour l’essentiel que de l’aspect de la communication, comme toujours depuis trois décennies, mais existe, également comme toujours depuis trois décennies, la possibilité d’une évolution vers la brutalité de la force brute.

L’exceptionnalité de cette crise, disons par rapport à celle de l’Ukraine qui mit le plus nettement jusqu’ici USA et Russie presque face-à-face, est qu’ellese situe si proche des USA, et que le face-à-face éventuel serait privé du “presque”. On mesure en théorie tous les risques inhérents à cette situation potentielle. En Ukraine, l’acteur majeur le plus proche de la crise (la Russie) était (il l’est toujours) caractérisé par une grande maîtrise de soi, une volonté d’écarter autant que faire se peut la possibilité d’un affrontement direct jusqu’à faire douter ses partisans de sa résolution. Avec le Venezuela, l’acteur le plus proche est dans un état de surexcitation hystérique, vivant dans un simulacre obsessionnel de la perception d’une Russie agressive, clamant d’une façon extraordinairement irresponsable sa volonté d’en découdre avec cette Russie représentée comme l’agresseur qui a pour but ultime la destruction des USA, avec bien entendu la capacité de le faire. Conditions notablement différentes de celles de la crise ukrainienne, en y ajoutant toujours et également l’état de la résolution de la Russie, plus affirmé que dans le cas ukrainien.

Trump, “agent du Kremlin”

Nous citons Caitline Johnstone pour présenter la partie américaniste, nous voulons dire la position américaniste qui ne se définit finalement, “rationnellement” dirions-nous, en observant objectivement une position centrale totalement irrationnelle et subjective jusqu’à une dangereuse instabilité psychologique. Elle le fait dans ce cas au travers de la présentation d’une intervention d’un “expert” célèbre pourtant réputé “modéré” et un brin intellectuel rationnel dans la communauté hystérique de la sécurité nationale, Fareed Zacharia, impliquant avec lui deux grands médias très influents (CNN et le Washington Post, eux complètement hystériques dans l’antirussisme). Il va de soi qu’il ne s’agit que d’un signe parmi une multitude d’autres qui vont dans le sens de la nième montée vertigineuse de la tension à Washington D.C. et à “D.C.-la-folle”, – nous-mêmes indiquant par ces deux intitulés d’une même chose qu’il y a désormais, comme élément nouveau, la fusion de deux orientations, avec transmutation du Russiagate qui était d’usage essentiellement sinon exclusivement intérieur (“D.C.-la-folle”), et qui devient brusquement et également d’usage extérieur direct (Washington D.C.) dans la crise vénézuélienne.

Il y a en effet un recyclage ultra-rapidissimo, – nous sommes dans l’époque de surpuissance (-autodestruction) du système de la communication au galop, – de l’attaque antiTrump du Russiagate depuis l’automne 2016 et brusquement (et temporairement) privé de son champ d’action favori de l’aide de la Russie apportée à l’élection de Trump par la clôture du rapport Mueller dans le sens qu’on sait. L’intérieur (élection-2016) est remplacé par l’extérieur (Venezuela-2019), bien entendu toujours avec le même sujet (verdict déjà annoncé d’une culpabilité de Trump) et le même détestable manipulateur (la Russie de Poutine). Trump était “une marionnette de Poutine” dans le cadre de l’élection, un “candidat sibérien” (dixit Paul Krugman) jusqu’au rapport de ce drôle de Procureur Spécial Mueller dont on commencer à se demander s’il n’a pas quelques vilaines ficelles attachées à lui, qui en feraient le pantin de Poutine lui aussi ; Trump est désormais désigné d’avance comme « un agent du Kremlin »s’il n’attaque pas illico-prestissimoles Russes-au-Venezuela.

« CNN a diffusé un segmentdans lequel le commentateur Fareed Zakaria déclare que le président américain “n'a pas voulu jusqu’ici affronter Poutine de quelque façon que ce soit sur aucune question” et s’interroge : “Le Venezuela sera-t-il le moment où Trump mettra finalement fin à sa politique d’apaisement ?”

» Il s'agit d'une reprise quasi textuelle de la chroniquedu Washington Post de Zakaria parue quelques jours auparavant. Cela constitue deux éléments  massifs imposant à l’opinion publique cette narrative fausse et pernicieuse présentant l'administration Trump comme complètement en retraite et conciliante envers Moscou, plutôt que dangereusement belliciste comme c'est réellement le cas.

» Zakaria commence son segment en décrivant les efforts (totalement illégaux et illégitimes) de l'administration Trump pour évincer le président vénézuélien Nicolas Maduro, puis en décrivant les efforts russes pour contrer ce programme comme une tentative de “discréditer les États-Unis”. Il utilise le reste du segment à spéculer sur la question de savoir si Trump sera assez courageux et patriote pour faire ce qui revient à exacerber les tensions avec une superpuissance nucléaire. Zakaria conclut en insinuant que si Trump ne se décide pas à agir de la sorte et à effectuer une nouvelle intervention de‘ regime change‘ contre un autre pays riche en pétrole, il aura démontré qu'il est un agent du Kremlin.

» “La grande question pour Washington est : permettra-t-il à Moscou de se moquer d'une autre ligne rouge tracée par les USA ?” “Les États-Unis et la Russie ont pris des positions opposées et incompatibles sur cette question. Comme avec la Syrie, il y a un danger que, si Washington ne concrétise pas par des actes ses déclarations, nous aurons assisté dans un an à la consolidation du régime Maduro, soutenu par les armes et l'argent russes” »

Résolution de Poutine

L’autre côté, principalement la Russie, est bien définie par un texte d’Israël Shamir, dont on connaît les connexions avec de bonnes sources, tout ce qui va bien et ainsi de suite, et qui ne fait en général aucun cadeau dans ses jugements sur la politique russe même s’il est favorable à une Russie forte et affirmée que cette politique semble souvent poursuivre comme but. Plus encore, et reflétant en cela un courant significatif en général favorable à la politique de Poutine mais craignant que son initiateur ne soit pas complètement libre de ses mouvements ni de ses intentions par rapport à des forces antinationales toujours influentes, Shamir est souvent pessimiste concernant la résolution de Poutine face à l’influence pernicieuse, sinon purement et simplement traîtresse de type-5èmecolonne, du parti des ‘Atlanticistes’ et autres oligarques pourris.

Mais c’est justement sur ce point que Shamir affirme sans ambages dans son article que les choses semblent avoir changé et que cette fois, la résolution est prise, dans tous les cas pour cette affaire vénézuélienne dont l’importance ne cesse de croître. On le comprend d’ailleurs dans les faits dès lors que les Russes réalisent un engagement à connotation militaire marquée, – même si en restant dans des effectifs  symboliques parce que la résolution stratégique n’interdit pas la finesse tactique, qui aide au contraire à verrouiller cette résolution stratégique.

Ce qui est remarquable et montre qu’il y a une résolution défensive ultime de stopper l’activisme américaniste passant paradoxalement par une tactique très-offensive de frapper si nécessaire l’Empire au cœur, c’est la forme et le champ géographique de cette résolution qui paraît être réellement comme si l’on venait le défier dans son “arrière-cour”, ce qui met Bolton au bord de la crise d’hystérie proche de nécessiter l’internement. (On plaisante à peine, vous savez, il y a des bruits dans ce sens...) Car le fait est indéniable : même si les USA sont archi-coupables, insensés provocateurs, irresponsables pirates et criminels de type-Cosa Nostrapour la responsabilité fondamentale et exclusive, il demeure que le champ de la possible bataille est bien que tout se passe comme si la Russie venait défier les USA quasiment sur leur frontière, à leur porte, pour les défaire directement. C’est cela que le système de la communication va mettre en évidence ; et nous disons cela en aucun cas pour laisser entendre que les Russes partent perdus d’avance, mais bien pour suggérer explicitement qu’il y a bien cette grande possibilité d’affrontement...

Une “nouvelle Syrie”

Ci-dessous, nous donnons la conclusion du texte de Shamir paru dans UNZ.comle 1eravril 2019. Le titre lui-même est significatif de l’importance que Shamir donne selon nous à l’événement, quand on sait l’importance énorme qu’a manifesté pendant plus de cinq années déjà le conflit à l’intérieur et autour de la Syrie : « The New Syria », – pour désigner le Venezuela.

 « Heureusement, la Russie et les États-Unis se parlent à peine, et les pays désireux d'échapper au diktat impérial ont ainsi un choix de substitution. Le sort du Venezuela est en jeu. Le Président Maduro a souligné que la visite des conseillers militaires russes avait été organisée longtemps à l'avance. Bien que techniquement vrai, la position russe a sensiblement changé au cours du dernier mois. 

» Lorsque les États-Unis ont bloqué les comptes bancaires pétroliers vénézuéliens, Maduro a déclaré qu’ils avaient été transférés à la banque russe GazPromBank. Les pétroliers russes étaient visiblement mécontents de cette déclaration. J’ai parlé à un cadre supérieur d'une compagnie pétrolière qui a déploré cette intervention qu’il jugeait intempestive de Maduro. “Notre banque sera soumise aux sanctions américaines, et nous serons durement touchés, dit-il. Pourquoi Maduro ne s’est pas tu ? Nous aurions géré ces comptes, mais discrètement, sans défier les Américains”. D'autres responsables importants de Moscou ont dit que le Venezuela est perdu de toute façon, et qu'il vaut mieux l'oublier.

» Mais la visite de la Vice-présidente vénézuélienne Señora Delcy Rodriguez à Moscou a modifié l’atmosphère. Cette dame élégante et dynamique est une excellente et convaincante oratrice. Elle a fait une apparition remarquéelors d'une conférence de presse avec Sergei Lavrov. En quelques mots bien choisis, elle a démêlé la toile de mensonges tissée autour de son pays. Malgré les sanctions, le Venezuela vit mieux que ses voisins la Colombie, le Guatemala, le Honduras. Il y a six millions de réfugiés économiques et politiques colombiens au Venezuela et ils ne veulent pas retourner dans leur pays. Ils préfèrent souffrir au Venezuela socialiste. Aujourd'hui, alors que des milliers de Centraméricains affluent vers le Rio Grande, les États-Unis devraient s'occuper de leurs propres frontières au lieu de s'inquiéter du Venezuela. L'exode actuel se produit dans les États clients les plus soumis à Washington. Nous avons également appris que les États-Unis ont volé 31 milliards de dollars d'actifs vénézuéliens et ont donné 1 (un) milliard de dollars au type minable qu'ils ont baptisé ‘président intermédiaire’.

» Pendant quelques jours, la Russie a hésité. Les partisans d'une ligne pro-américaine sont très puissants à Moscou, et ils ont appelé à abandonner Caracas. Ils ont rappelé un danger réel et imminent : les États-Unis peuvent bloquer les avoirs en dollars russes et interdire toute transaction en dollars pour les entreprises russes. Ce genre de guerre avait été tentée contre la Corée du Nord et l'Iran avec un effet dévastateur.

» Les Russes s'y attendaient ; c'est pourquoi ils renforcent leurs réserves d'or et vendent leurs bons et obligations du Trésor US. Ils s'attendaient à ce que cette mesure dût être prise tôt ou tard mais ils préféraient la reporter le plus tard possible.

» Cependant, malgré cette menace, Poutine a décidé de soutenir le Maduro vénézuélien. Un nouveau stade dans la guerre hybride a été franchi. Les Vénézuéliens avaient déplacé le siège de leur compagnie pétrolière à Moscou, et la Russie n’a pas hésité à accepter et à recevoir cette décision administrative [qui constitue un défi aux USA].

» Les États-Unis ont immédiatement réagi en attaquant les centrales électriques vénézuéliennes et en provoquant une panne générale d'électricité. C'est probablement la première cyber-attaque à grande échelle contre l'infrastructure d'un ennemi. La destruction des centrifugeuses iraniennes par Stuxnetétait encore limitée et n'avait pas perturbé l'économie générale. Le réseau électrique vénézuélien a été récemment mis à jour et modernisé en profondeur par la grande entreprise internationale ABB. Lorsque la mise à niveau a été faite, la compagnie a dit dans son communiqué de presse que le Venezuela possède maintenant l'équipement électrique le meilleur et le plus avancé. Apparemment, l'équipement le plus avancé est plus vulnérable aux cyber-menaces.

» Chaque changement de régime organisé par Washington en Amérique latine comprenait généralement une attaque contre le réseau électrique (par exemple, pour l'élimination de la Chili d’Allende), mais jusqu'à présent l'adversaire devait se salir les mains physiquement, en sabotant des centrales électriques et des lignes de transport. Maintenant, ils ont appris à le faire de l'extérieur, de Miami. Les Vénézuéliens ont remarqué que le premier avertissement de leur black-out avait été donné par Marco Rubio, en avance sur l’horaire : “Marco Rubio a annoncé quelques heuresavant la panne que ‘les Vénézuéliens vivront la plus grave pénurie de nourriture et d'essence’, révélant qu'il savait qu'une sorte de choc allait se produire dans les heures à venir. Le site MoonOfAlabama admetégalement l'explication de la cyber-attaque, bien qu’il rappelle que des ‘pannes normales’ surviennent et que les États-Unis ont également connu des pannes de courant.

» J'ai interrogé un expert russe sur la cyberguerre, et il m'a dit qu'une cyberattaque sur l'infrastructure est possible. Il l'a lié à la lutte des États-Unis contre le géant chinois de la communication Huawei : c'est le seul grand fabricant qui ne fournit aucun accès par où pourraient s’effectuer les opérations d’écoute de la NSA.

» Les Russes ont décidé d’aider le Venezuela. Ils ont envoyé des cyber-experts, une mission militaire ; ils achètent le pétrole du Venezuela et transgressent ainsi le boycott américain de la République bolivarienne du Venezuela. Ils aident également l’Iran à passer outre aux sanctions.

» Les Russes ont peu d’ambitions. Ils ne veulent pas gouverner le monde, ni même dominer leurs voisins. Ils ne veulent pas combattre l’Empire. Ils se contenteraient d'être laissés en paix. Mais s’ils sont poussés dans leur retranchement, et maintenant ils le sont, ils répondront. De l’avis des Russes, même les politiciens américains les plus hostiles lâcheront et reculeront avant le Jugement Dernier du nucléaire. Sinon, qu’il en soit ainsi. »

Les Chinois arrivent

Complément intéressant mais conduisant aux conclusions les plus décisives, qui prouve combien l’affaire devient vraiment très sérieuse : les Chinois envoient un contingent symbolique de 120 soldats au Venezuela. Dans cette sorte de cas, le symbole pèse son poids au moins en or. Les Chinois n’ont jamais été aussi loin, politiquement et stratégiquement ; jamais aussi prompts à s’engager d’un point de vue militaire, aussi loin de leur pays, sur un territoire que les USA considèrent comme “leur”, avec une possibilité de confrontation directe avec les USA.

Il y a certes leurs investissements ; mais il y a, en contrepartie, la très-légendaire prudence des Chinois, leur répulsion à sortir du cadre diplomatique et de la communication. Quoi qu’il en soit, cette fois ils passent outre, et dans l’“arrière-cour” américaniste pour faire bonne mesure. On ne peut avoir confirmation plus convaincante que la crise est en train de briser son “plafond de verre”pour entrer dans la zone des grandes crises, dans un domaine, des conditions et sur un territoire qui mettent les USA au pied du mur.

Il est bien possible que Russes et Chinois, selon l’hypothèse à notre sens archi-évidente d’une coordination attentive, aient décidé, avec le cas vénézuélien où le comportement absolument illégal, irresponsable et barbare des USA est avéré, de mettre un coup d’arrêt décisif à ce comportement. Que l’affaire se place à proximité des frontières des USA n’en rendrait la leçon que plus féconde, même si le risque est que cette leçon, qui serait également cuisante pour l’hybrisaméricaniste, peut déboucher sur le conflit le plus grave qu’on puisse imaginer. Les Russes et les Chinois ont-ils conclu que le comportement activiste, illégal et incontrôlable des USA ne peut plus être accepté ? Quoi qu’il en soit des événements, cette conclusion serait un tournant décisif dans le situation internationale, un changement d’époque comme l’on dit un changement de paradigme.

Et qu’on ne s’en cache pas : le tournant lui-même, et l’au-delà du tournant s’il y a un au-delà, c’est une terra incognita.

“Qu’il en soit ainsi”...

Il n’y a jamais eu, à notre estime, depuis le début de la séquence de l’affrontement des grandes puissances, une occurrence plus nette où l’affrontement de communication est plus proche potentiellement de l’affrontement tout court, – avec les conséquences possibles qu’on sait ; bien plus grave qu’en Ukraine comme on l’a vu, même si on en parle beaucoup moins, parce que la partie le plus prudente (la Russie) a décidé que cette prudence devait le céder à la nécessité du coup d’arrêt aux entreprises folles et incontrôlables de l’autre partie.

... Tout cela, parce que la partie la plus irrationnelle, la plus paroxystique, la plus plongée en totale immersion et en complète hystérie dans le simulacre belliciste et furieux le plus cadenassé s’est mise, elle, le dos au mur dans une occurrence stratégique qui la menace directement, géographiquement, qui lui interdit toute possibilité de “perdre la face”, – “et alors, qu’il en soit ainsi”... Ou bien, s’il acceptait de perdre la face, l’“Empire”, il tremblerait décisivement sur ses bases, – ce moment tant attendu, – avec la chaîne extraordinaire des événements d’une époque entièrement nouvelle qui en découleraient,“et alors, qu’il en soit ainsi”....

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